FĂ©vrier 15, 2021
Par Lundi matin
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Le texte suivant raconte l’histoire de l’épidĂ©mie et de l’intervention de Malatesta, incluant tous les documents de sources primaires disponibles sur la participation des anarchistes italien·ne·s, dont certains n’ont jamais Ă©tĂ© traduits en français. Une grande partie du contexte historique est tirĂ©e de l’excellent Naples in the Time of Cholera, 1884-1911 de Frank M. Snowden. Merci Ă  Davide Turcato, l’éditeur des Ɠuvres complĂštes de Malatesta ; le Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Lausanne ; et des archivistes et des bibliothĂ©caires radicaux·ales partout dans le monde qui prĂ©servent l’histoire anarchiste, nous permettant d’apprendre du passĂ©.


En 1884, le cholĂ©ra ravagea plusieurs rĂ©gions d’Italie, avec une virulence particuliĂšrement Ă©levĂ©e Ă  Naples. Selon les statistiques du prĂ©fet, le cholĂ©ra toucha plus de 14 000 personnes dans la province, tuant 8 000 d’entre elles, dont 7 000 pĂ©rirent dans la seule ville de Naples. L’État rĂ©agit en imposant des mesures rĂ©pressives : la ville fut placĂ©e sous la loi martiale, des restrictions de mouvement furent imposĂ©es, selon des mĂ©thodes similaires Ă  celles employĂ©es Ă  l’occasion du tremblement de terre de Messine ou du sĂ©isme plus rĂ©cent Ă  L’Aquila. Les volontaires de la Croix-Blanche, de la Croix-Rouge, des sociaux-dĂ©mocrates, des rĂ©publicains et des socialistes adoptĂšrent une approche trĂšs diffĂ©rente. Felice Cavallotti, Giovanni Bovio, Andrea Costa et Errico Malatesta, rien de moins, Ă©taient actifs dans les rues de Naples. Et non sans risque pour leur propre santĂ© : les volontaires socialistes Massimiliano Boschi, Francesco ValdrĂš et Rocco Lombardo attrapĂšrent le cholĂ©ra et pĂ©rirent.

ÉlĂ©gie d’Alessia Bruni Cavallazzi pour Florentine Lombard, anarchiste anglaise qui servit dans la Croix-Rouge pendant l’épidĂ©mie

Malatesta et d’autres camarades de diverses rĂ©gions d’Italie se rendirent Ă  Naples comme volontaires mĂ©dicaux pour soigner les personnes touchĂ©es par une Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra. Deux anarchistes, Rocco Lombardo et Antonio ValdrĂš, y moururent, emportĂ©s par la maladie. Le cĂ©lĂšbre anarchiste Galileo Palla se distingua particuliĂšrement par son altruisme, son Ă©nergie et son esprit de sacrifice. En tant qu’ancien Ă©tudiant en mĂ©decine, Malatesta se vit confier une section de malades ; ils avaient un taux de guĂ©rison particuliĂšrement Ă©levĂ© car il savait comment forcer la ville de Naples Ă  livrer de la nourriture et des mĂ©dicaments en abondance, qu’il distribuait gĂ©nĂ©reusement. On lui offrit une dĂ©coration officielle, l’ordre de bon mĂ©rite, qu’il refusa. À la fin de l’épidĂ©mie, les anarchistes quittĂšrent Naples et publiĂšrent un manifeste expliquant que « la vĂ©ritable cause du cholĂ©ra est la pauvretĂ©, et le vĂ©ritable remĂšde pour empĂȘcher son retour ne peut ĂȘtre rien de moins qu’une rĂ©volution sociale. Â»

La vie de Malatesta, Luigi Fabbri [2]

Le cholĂ©ra est une maladie bactĂ©rienne infectieuse, gĂ©nĂ©ralement contractĂ©e Ă  partir de sources d’eau contaminĂ©es, qui peut provoquer vomissements et diarrhĂ©e jusqu’à la mort. « La vraie cause du cholĂ©ra Â» Ă©tait-elle vraiment la pauvretĂ©, ou Ă©tait-ce juste une rhĂ©torique idĂ©ologique ? Continuez Ă  lire et dĂ©cidez par vous-mĂȘme.


Les Origines de l’Italie et de l’Anarchisme Italien

L’Italie Ă©tait encore un jeune pays lorsque l’épidĂ©mie de cholĂ©ra frappa en 1884. Pour comprendre pourquoi Naples fut si durement touchĂ©e et ce que signifiait que des anarchistes de toute l’Italie s’y rendent par solidaritĂ©, il faut remonter deux dĂ©cennies en arriĂšre.

Jusqu’en 1861, l’Italie n’existait pas. La pĂ©ninsule Ă©tait divisĂ©e en divers royaumes et duchĂ©s sous la direction de nombreux dirigeants locaux. Les premier·e·s partisan·e·s de l’unification italienne Ă©taient des nationalistes comme Giuseppe Mazzini, qui appela les rĂ©publicain·e·s rĂ©volutionnaires de toute l’Europe Ă  renverser les ancien·n·es monarques et Ă  Ă©tablir de nouvelles nations sur la base d’une langue, d’une gĂ©ographie et d’une « unitĂ© d’objectifs Â» partagĂ©es. L’idĂ©e Ă©tait que les riches et les pauvres devraient travailler ensemble solidairement sous la banniĂšre de la nation.

En fait, les habitant·e·s de la pĂ©ninsule italienne ne possĂ©daient pas de langue ou de culture commune. Beaucoup de dialectes parlĂ©s dans diffĂ©rentes parties de la pĂ©ninsule Ă©taient mutuellement inintelligibles ; il y avait des diffĂ©rences culturelles et Ă©conomiques massives entre les diffĂ©rentes rĂ©gions. Mazzini cherchait Ă  inventer une langue et une culture communes lĂ  oĂč il n’en existait pas, afin de jeter les bases d’un État moderne compĂ©titif.

Contrairement Ă  leurs intentions, celleux qui cherchĂšrent Ă  mettre en Ɠuvre le programme de libĂ©ration nationale de Mazzini aboutirent finalement Ă  l’unification de l’Italie sous une monarchie. Des rĂ©volutionnaires comme Giuseppe Garibaldi risquĂšrent leur vie dans la guĂ©rilla pour unifier la pĂ©ninsule en tant que rĂ©publique, mais chaque fois qu’iels rĂ©ussissaient Ă  renverser un roi, un autre prenait simplement le contrĂŽle de la rĂ©gion, jusqu’à ce que le roi Victor Emmanuel de Sardaigne rĂšgne sur toute l’Italie. Une fois arrivĂ© au pouvoir, le roi Victor Emmanuel n’Ɠuvra pas sous la banniĂšre de la nation pour le bien de tous·tes les Italien·ne·s ; au contraire, il entreprit immĂ©diatement de piller la partie sud de la pĂ©ninsule pour enrichir ses propres coffres. En imaginant que tous·tes les Italien·ne·s pouvaient partager un intĂ©rĂȘt commun, Mazzini avait Ă©chouĂ© Ă  apprĂ©hender le conflit de classe Ă  la base de la sociĂ©tĂ© capitaliste.

En exil Ă  Londres en 1864, Mazzini participa Ă  la fondation de l’Association internationale des travailleurs – la PremiĂšre Internationale -, une fĂ©dĂ©ration mondiale de syndicats. Karl Marx expulsa Mazzini peu de temps aprĂšs, ce qui contribua Ă  lui faire perdre le contrĂŽle de l’Internationale, car la plupart des ouvrier·e·s Ă©taient attiré·e·s par les idĂ©es d’anarchistes tel·le·s que MikhaĂŻl Bakounine. Bakounine Ă©tait lui-mĂȘme un ancien participant aux luttes de libĂ©ration nationale qui avait fini par ĂȘtre déçu par les lacunes et les trahisons du nationalisme.

NĂ© en dehors de Naples en 1853, Errico Malatesta grandit en participant Ă  l’une des sociĂ©tĂ©s secrĂštes de Mazzini ; Ă©tudiant la mĂ©decine Ă  l’UniversitĂ© de Naples, il fut expulsĂ© et emprisonnĂ© pour avoir participĂ© Ă  une manifestation mazziniste. Pourtant, sous le rĂšgne du roi Victor Emmanuel, il vit de premiĂšre main qu’ĂȘtre gouverné·e par un roi italien n’était pas mieux que d’ĂȘtre gouverné·e par un·e monarque de n’importe quelle autre nationalitĂ©. Au moment de la Commune de Paris au printemps 1871, Malatesta et ses camarades cherchaient une nouvelle approche du changement social.

En Italie, c’était Bakounine, et non Marx, qui reprĂ©sentait la principale alternative au nationalisme de Mazzini. Malatesta et ses camarades rejoignirent l’Internationale en association avec Bakounine et d’autres anti-autoritaires de toute l’Europe. On peut soutenir que la radicalisation de la section italienne de l’Internationale marqua l’émergence de l’anarchisme en tant que mouvement social Ă  part entiĂšre. Cela eut Ă©galement un impact significatif sur l’organisation de la classe ouvriĂšre en Italie, oĂč l’anarchisme resta le courant le plus puissant du mouvement ouvrier pendant de nombreuses annĂ©es par la suite, façonnant l’éthos anti-autoritaire des organisations populaires Ă  Naples et ailleurs dans la pĂ©ninsule.

Malatesta s’engagea dans une vie de lutte rĂ©volutionnaire, aidant Ă  crĂ©er des associations d’entraide pour les travailleur·euse·s de toute l’Italie et participant Ă  des insurrections ouvertes en 1874 et 1877. Tout cela attira l’attention des autoritĂ©s, conduisant Ă  une sĂ©rie de procĂšs et de peines de prison. En 1883, aprĂšs des annĂ©es d’exil, Malatesta retourna en Italie pour publier un journal et recommencer Ă  s’organiser.

Errico Malatesta

Naples Ă  la Veille de l’ÉpidĂ©mie

En 1884, plus d’un demi-million de personnes vivaient Ă  Naples, ce qui en fait la ville la plus peuplĂ©e d’Italie. Une grande partie de la population Ă©tait constituĂ©e d’ancien·ne·s paysan·nes dĂ©raciné·e·s de la campagne travaillant comme artisan·e·s ou vendeur·euse·s ou simplement sans emploi. Les salaires en Italie Ă©taient parmi les plus bas d’Europe et Ă  Naples, ils Ă©taient infĂ©rieurs Ă  ceux de toute autre ville italienne. Le loyer reprĂ©sentait au moins la moitiĂ© des dĂ©penses totales de chaque famille. Les organisations capitalistes illĂ©gales fixaient le prix de la nourriture et travaillaient avec les autoritĂ©s municipales pour contrĂŽler quel type d’activitĂ© criminelle Ă©tait possible.

AprĂšs l’unification italienne, Naples avait perdu son trĂŽne. Par consĂ©quent, le pouvoir et la richesse restĂšrent concentrĂ©s entre les mains d’une classe d’élite, sans le dynamisme Ă©conomique qui pourrait les amener Ă  se rĂ©pandre dans le reste de la population. De faibles ressources furent investies dans les structures de santĂ© publique. Les hĂŽpitaux Ă©taient insalubres, surpeuplĂ©s et mal Ă©quipĂ©s, jouissant d’une mauvaise rĂ©putation bien mĂ©ritĂ©e. Le parti de droite contrĂŽlait le gouvernement ; le parti de gauche reprĂ©sentait une opposition loyale qui demandait simplement des rĂ©formes insignifiantes, tandis que l’Église catholique Ă©tait suffisamment puissante pour constituer un troisiĂšme pĂŽle de puissance dans la sociĂ©tĂ©.

Les anarchistes ne voyaient aucune possibilitĂ© de rĂ©forme significative au sein de ce systĂšme. Au lieu de cela, iels se concentrĂšrent sur la crĂ©ation de rĂ©seaux populaires par lesquels les travailleur·euse·s, les paysan·ne·s et les pauvres pourraient faire circuler des ressources pour assurer leur survie collective, se dĂ©fendre les un·e·s les autres contre les injustices et diffuser une vision d’un monde dans lequel le pouvoir, les ressources et la libertĂ© seraient partagĂ©s entre tous·tes.

Certains Ă©lĂ©ments de ce cadre sont analogues Ă  notre situation actuelle, oĂč une Ă©conomie post-industrielle a laissĂ© une grande partie de la population sans emploi stable ni Ă©pargne. Les mesures d’austĂ©ritĂ© ont vidĂ© les services de santĂ© publique pour enrichir quelques bourgeois·e·s, tandis que le systĂšme politique a déçu Ă  plusieurs reprises celleux qui cherchent Ă  provoquer un changement social.

Le CholĂ©ra en Égypte – Feu de soufre et de goudron pour dĂ©sinfecter les rues du Caire pendant la nuit.

Juillet 1884 : Le CholĂ©ra Arrive en France

Le cholĂ©ra et la guerre impĂ©riale ont toujours Ă©tĂ© liĂ©s. En 1883, des soldats indiens servant dans les troupes britanniques qui occupaient l’Égypte amenĂšrent le cholĂ©ra sur la cĂŽte nord de l’Afrique, oĂč il tua 60 000 personnes. En 1884, les troupes françaises furent engagĂ©es dans une campagne coloniale pour le contrĂŽle de l’Indochine, au cours de laquelle une Ă©pidĂ©mie balaya la rĂ©gion dĂ©chirĂ©e par la guerre. Le cholĂ©ra remonta la chaĂźne d’approvisionnement militaire vers la MĂ©diterranĂ©e, arrivant au port français de Toulon et se propageant Ă  Marseille le 25 juin.

Le public et la presse reconnurent que l’intervention militaire française Ă©tait Ă  l’origine de l’épidĂ©mie. Des manifestations et des graffitis dĂ©noncĂšrent la politique d’expansion coloniale du gouvernement français. En France comme en Italie, les anarchistes comprirent que la domination coloniale des autres peuples bĂ©nĂ©ficiait Ă  la classe dirigeante des colonisateurs tout en mettant en danger les gens ordinaires des deux cĂŽtĂ©s.

Le Choléra arrive à Toulon.

En 1884, plus de 200 000 Italien·ne·s vivaient en France. La majoritĂ© Ă©taient d’ancien·ne·s petit·e·s propriĂ©taires ou locataire·rice·s qui s’étaient livré·e·s Ă  l’agriculture jusqu’à ce que l’expansion du marchĂ© mondial les conduise Ă  la faillite et de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre pour chercher un emploi – exactement de la mĂȘme maniĂšre que l’Accord de libre-Ă©change nord-amĂ©ricain (ALENA) a dĂ©racinĂ© d’innombrables campesino·a·s mexicain·e·s et les a poussé·e·s Ă  travers la frontiĂšre amĂ©ricaine 110 ans plus tard. Les concentrations les plus Ă©levĂ©es se trouvaient Ă  Toulon et Ă  Marseille, avec des populations italiennes de 10 000 et 60 000, respectivement. C’étaient aussi les villes françaises les plus durement touchĂ©es par le cholĂ©ra – et l’épidĂ©mie frappa le plus les communautĂ©s d’immigrant·e·s pauvres.

« Une trĂšs grande proportion des victimes Ă  Toulon et Ă  Marseille Ă©taient des Italiens Â», a rapportĂ© le New York Times. Le taux de mortalitĂ© des immigrant·e·s italien·ne·s peut avoir atteint 1 personne sur 10. Dans Naples in the Time of Cholera, Frank M. Snowden dĂ©crit une atmosphĂšre apocalyptique :

Les rues furent aspergĂ©es d’acide carbolique pour tenter de « noyer Â» les germes cholĂ©riques ; des feux de goudron et de soufre furent allumĂ©s Ă  chaque coin pour purifier l’air ; les rassemblements publics de toutes sortes furent interdits ; les passagers des chemins de fer et leurs bagages furent fumigĂ©s ; et les Ă©gouts furent vidĂ©s. Le paysage urbain fut soudainement rendu mĂ©connaissable par le feu, la fumĂ©e Ăącre, l’odeur inhabituelle d’acide et la quasi-dĂ©sertion des rues. Dans cet environnement menaçant, toute activitĂ© Ă©conomique s’arrĂȘta en raison de la fermeture des usines et des magasins. Les provisions devinrent presque impossibles Ă  trouver, et ceux qui restĂšrent surveillĂšrent avec anxiĂ©tĂ© les premiers symptĂŽmes prĂ©monitoires, convaincus qu’ils inhalaient du poison Ă  chaque respiration.

Le choléra à Toulon.

En juillet 1884, alors que les experts de l’AcadĂ©mie française de mĂ©decine, parrainĂ©s par l’État, tentaient toujours de nier qu’une vĂ©ritable Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra avait lieu, de nombreux·euses Italien·ne·s furent interné·e·s Ă  l’hĂŽpital Pharo de Marseille. Ici, les mĂ©decins français bourgeois fumaient constamment des cigares pour crĂ©er ce qu’ils imaginaient ĂȘtre un Ă©cran de fumĂ©e protecteur entre eux et leurs patient·e·s de la classe infĂ©rieure ; les mĂ©decins expĂ©rimentĂšrent une variĂ©tĂ© de traitements spĂ©culatifs, y compris les chocs Ă©lectriques. Dans les premiĂšres semaines de l’épidĂ©mie, le taux de mortalitĂ© Ă  l’hĂŽpital de Pharo Ă©tait d’un terrifiant 95%.

Pour aggraver les choses, la crise intensifia Ă©galement le sectarisme contre les immigrant·e·s italien·ne·s. Pour le gouvernement français et la classe dirigeante, c’était l’occasion de se dĂ©barrasser de ce que certains d’entre eux considĂ©raient comme une partie indisciplinĂ©e de la population excĂ©dentaire. Poussé·e·s par la menace de mort due Ă  l’épidĂ©mie ainsi que par les attaques xĂ©nophobes et les politiques gouvernementales agressives, des dizaines de milliers d’Italien·ne·s fuirent de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, emportant l’épidĂ©mie avec elleux.


Pour toutes ces raisons, les anarchistes italien·ne·s se prĂ©occupĂšrent immĂ©diatement de l’épidĂ©mie alors qu’elle se propageait le long de la cĂŽte française en juillet 1884.

À cette Ă©poque, Malatesta Ă©tait Ă  Florence, en Italie, pour Ă©diter le pĂ©riodique anarchiste La Questione Sociale. PoussĂ© hors d’Italie par la pression de la police aprĂšs l’insurrection ratĂ©e de 1877, il avait vĂ©cu en France, en Angleterre et en Égypte – oĂč, selon Luigi Fabbri, il tentait de se joindre Ă  l’insurrection anticoloniale menĂ©e par Ahmed Ê»Urabi, la mĂȘme insurrection que les troupes britanniques alors postĂ©es en Inde Ă©taient venues rĂ©primer.

À son retour en Italie en 1883, Malatesta fut emprisonnĂ© pendant six mois sur la fausse accusation « d’association subversive Â», une forme d’accusation de complot nĂ©buleux que l’État italien employait pour entraver l’organisation anarchiste depuis un siĂšcle et demi maintenant. En janvier 1884, sans jamais se prĂ©senter devant un jury, Malatesta fut condamnĂ© Ă  trois ans de prison, mais libĂ©rĂ© en attendant son appel. Telles sont les conditions dans lesquelles lui et ses camarades s’organisaient et publiaient.

L’article suivant de l’édition de juillet 1884 de La Questione Sociale, trĂšs probablement Ă©crit par Malatesta lui-mĂȘme, expose comment Malatesta et ses camarades comprirent les causes de l’épidĂ©mie. Leur thĂ©orie selon laquelle le cholĂ©ra provenait des deltas polluĂ©s des riviĂšres Ă©tait partagĂ©e par la plupart des mĂ©decins italien·ne·s Ă©duqué·e·s de l’époque, bien qu’elle ait depuis Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e par la recherche moderne. D’un autre cĂŽtĂ©, leur argument selon lequel le capitalisme ne parvient pas Ă  fournir une impulsion pour rĂ©soudre les problĂšmes collectifs reste aussi pertinent aujourd’hui que le jour oĂč il a Ă©tĂ© rĂ©digĂ©. L’annexe, une lettre d’un charpentier parisien, est particuliĂšrement effrayante Ă  lire Ă  une Ă©poque oĂč les capitalistes nous poussent Ă  reprendre le travail au risque mĂȘme de mourir du COVID-19 et une partie de la classe ouvriĂšre est prompte Ă  obtempĂ©rer.

« Un soleil levant, une plume, un fusil et sol-i-dar-i-tĂ© ! Â»

Il Colera

Le cholĂ©ra est en France : il va peut-ĂȘtre envahir une grande partie de l’Europe.

Les satisfaits ont l’habitude de nous accuser de partialitĂ© et d’exagĂ©ration lorsque nous attribuons Ă  la constitution sociale actuelle la majeure partie des maux dont souffre l’humanitĂ©. Ils parlent volontiers de hasard, ou de fatalitĂ© (lois naturelles), et tentent de dĂ©tourner la responsabilitĂ© d’eux-mĂȘmes et du systĂšme social qui les produit ou les soutient, en accusant la nature inconsciente, et souvent l’intempĂ©rance, ou l’imprudence, ou un millier d’autres vices populaires.

Nous verrons que ces personnes, qui trouvent toujours la douleur et la misĂšre des autres nĂ©cessaires et inĂ©vitables, ont Ă©galement recours Ă  la loi naturelle pour le cholĂ©ra, qui rend son apparition pĂ©riodique chez les humains fatale ou mĂȘme utile. Nous soutenons que l’existence du cholĂ©ra, son apparition en Europe et l’environnement favorable Ă  son dĂ©veloppement qu’il trouve parmi nous, est la faute du systĂšme social actuel.

Le cholĂ©ra (du moins l’asiatique, qui est le seul vraiment redoutable) nous vient du delta du Gange, comme autrefois du delta du Nil venait la peste, et comme aujourd’hui encore du delta du Mississippi vient la fiĂšvre jaune, qui dĂ©sole une partie de l’AmĂ©rique et de l’Afrique de l’Ouest et menace constamment l’Europe elle-mĂȘme.

Ces maladies proviennent des marĂ©cages qui se forment dans les deltas des riviĂšres abandonnĂ©es Ă  elles-mĂȘmes en raison des cadavres en dĂ©composition et autres matiĂšres organiques que ces immenses courants viennent y dĂ©poser. Le delta du Nil a Ă©tĂ© en partie assaini, et la peste a presque entiĂšrement disparu en Égypte et a Ă©tĂ© entiĂšrement oubliĂ©e en Europe. Pourquoi le delta du Gange ne serait-il pas rĂ©habilitĂ© de la mĂȘme maniĂšre ?


Cela peut demander beaucoup de travail, des dĂ©penses immenses, mais qu’est-ce que cela serait comparĂ© Ă  ce que les gouvernements dĂ©pensent pour des choses improductives ou nuisibles ? Quel serait le dĂ©sagrĂ©ment ou la dĂ©pense d’une campagne des peuples d’Europe contre le cholĂ©ra, comparĂ© aux dommages moraux ou matĂ©riels d’une seule de ces guerres entre les peuples, qui se rĂ©pĂštent si souvent ?

Le delta du Gange n’a pas Ă©tĂ© restaurĂ©, parce qu’il ne s’est pas encore prĂȘtĂ© Ă  la spĂ©culation privĂ©e, par laquelle quelques capitalistes auraient pu s’enrichir Ă  la sueur et Ă  la mort des pauvres parias indiens, et parce que l’état d’insolidaritĂ© dans lequel nous vivons, la rivalitĂ©, l’égoĂŻsme, le patriotisme empĂȘchent les forces de tous les peuples de contribuer librement Ă  amĂ©liorer le sol sur lequel vit l’un de ces peuples, et alimentent au contraire les haines et les guerres.

Peut-ĂȘtre que ce delta et tous les grands flĂ©aux malsains qui affligent le monde ne seront pas guĂ©ris tant que les conditions Ă©conomiques et politiques de l’humanitĂ© n’auront pas Ă©tĂ© complĂštement transformĂ©es, c’est-Ă -dire lorsque le monde appartiendra Ă  tous et que chacun aura le droit et les moyens de veiller Ă  son amĂ©lioration, quand personne ne pourra revendiquer un droit exclusif sur une partie de la terre et faire obstacle Ă  sa transformation et quand toutes les forces qui sont actuellement employĂ©es dans les rĂ©bellions et les rĂ©pressions, dans les guerres et les prĂ©paratifs de guerre, ou qui sont laissĂ©es latentes et inactives, pourront ĂȘtre employĂ©es Ă  des travaux utiles et, multipliĂ©es au centuple par association, rendre Ă  l’homme tout le pouvoir qu’il peut exercer sur le milieu naturel.

Mais n’est-il pas ridicule de parler de la rĂ©habilitation du Gange, et ici, en Italie ! Quand les marais qui sont Ă  deux pas de nous ne sont pas rasĂ©s, mais au contraire Ă©largissent de plus en plus leur zone mortelle !

Et ce cholĂ©ra que nous pourrions dĂ©truire et que nous ne dĂ©truisons pas Ă  cause de notre organisation sociale, ce cholĂ©ra dont nous ne libĂ©rons pas l’Inde et que l’Inde nous envoie de temps en temps, comme pour nous rappeler que l’homme ne pĂšche jamais impunĂ©ment contre la solidaritĂ© humaine, est-il venu en Europe tout seul, portĂ© par les vents, sans que personne n’en soit responsable ?

MĂȘme pas cela. C’est le gouvernement de la rĂ©publique française, semble-t-il, qui nous l’a donnĂ©. La France civilisĂ©e part Ă  la conquĂȘte de l’Asie barbare, et ses navires, plus ou moins victorieux, nous apportent Ă  leurs cĂŽtĂ©s le terrible flĂ©au. Nous, peuples civilisĂ©s, apportons le massacre et la dĂ©solation parmi les barbares avec des baĂŻonnettes et des canons, et les barbares nous renvoient le massacre et la dĂ©solation par le cholĂ©ra. Ô famille humaine ! Seul le massacre que nous apportons est volontaire, effectuĂ© Ă  des fins de vol, et la vengeance des barbares est involontaire et inconsciente. Qui donc est le plus barbare ?

Et ici en Europe, n’est-ce pas les logements crasseux, la nourriture mauvaise et insuffisante, le travail Ă©puisant, n’est-ce pas la misĂšre (fille de la propriĂ©tĂ© individuelle) qui rend possible la propagation de la maladie asiatique ? Quand le danger est Ă  la porte, les commissions d’hygiĂšne s’activent et produisent des mesures qui par leur impuissance feraient rire si elles ne faisaient pas pleurer, ou des suggestions qui succĂšdent Ă  une ironie sanglante. Vous pouvez les entendre prĂȘcher, ces gros bonnets des universitĂ©s ou des conseils de santĂ©. Mangez des aliments sains et Ă©vitez les excĂšs de travail. Et lorsque les paysans, qui gagnent en moyenne 27 centimes par jour et mangent de la polenta avariĂ©e et de l’eau pas toujours pure, exigent de meilleures conditions de vie, le gouvernement, qui paie (avec l’argent du peuple, bien sĂ»r) les universitĂ©s et les conseillers sanitaires, emprisonne les paysans et met ses soldats Ă  la disposition des propriĂ©taires. Et les mĂ©decins, qui devraient renoncer Ă  leur fonction, rendue inutile, et laisser au gouvernement et aux propriĂ©taires toute la responsabilitĂ© de leur travail meurtrier, continuent Ă  faire des rapports et Ă  dicter des conseils !

Entre-temps, le cholĂ©ra continue de se propager lentement et peut-ĂȘtre qu’il va bientĂŽt Ă©clater avec une Ă©nergie effrayante. Et il produira plus de morts et plus de douleurs que dix rĂ©volutions, dont une suffirait Ă  faire disparaĂźtre Ă  jamais le cholĂ©ra et un millier d’autres maladies. Mais les cƓurs tendres continueront Ă  craindre les excĂšs rĂ©volutionnaires pendant encore un certain temps !


Nous prĂ©sentons ci-dessous une lettre qu’un charpentier parisien a adressĂ©e il y a quelques jours au quotidien socialiste Le Cri du Peuple. C’est une lettre authentique : elle est sombre, sauvage, mais elle dĂ©crit avec Ă©clat les conditions de lutte que la bourgeoisie a imposĂ©es aux ouvriers, elle exprime vraiment l’humeur des membres les plus Ă©nergiques, les plus dangereux du prolĂ©tariat.

Bourgeois, si l’égoĂŻsme ne vous a pas rendu complĂštement stupide, mĂ©ditez cette lettre ; pensez Ă  ce qui vous arriverait si, un jour de rĂ©volution, vous rencontriez ces ouvriers Ă  qui, par votre travail, il ne resterait plus qu’à fabriquer de nombreux cercueils, et
 mais c’est inutile ; vous resterez ce que vous ĂȘtes et ce qui est destinĂ© arrivera.

« Il y en a Ă  qui de savoir que le cholĂ©ra est au milieu de nous ou va y arriver fiche le trac aux entrailles. Je ne suis pas de ceux-lĂ , moi. Au contraire. Loin d’avoir peur, je lui crie, au cholĂ©ra : Salut ! Et viens vite.

« La vie est dure, mauvaise. Je suis un bon ouvrier, j’aime mon Ă©tat. L’odeur du bois, ça m’élargit la poitrine. C’est joli, les longs copeaux qu’on enlĂšve Ă  grands coups de varlope et qui s’enroulent. Ça rend un beau son, les planches, sous le marteau. Je ne suis jamais si heureux que quand sur l’établi de grosses gouttes de sueur tombent de mon front en pluie.

« Plus d’ouvrage. Depuis deux mois, plus d’ouvrage. Les patrons ont tous – Ă  ce qu’ils disent – trop d’ouvriers et pas assez de commandes. Deux mois sans turbiner. Mes mains, un peu plus, deviendraient douces et blanches comme les mains d’un monsieur. Mais en attendant, tout est chez la tante, les reconnaissances mĂȘme ont filĂ©. N’y a plus que de la faim dans le buffet vide. À peine encore dans mon chez-moi un clou et un bout de corde : bon Ă  garder.

« J’ai Ă©tĂ© de porte en porte, m’offrant au rabais. Rien. J’ai parcouru la banlieue. J’ai mis bien des kilomĂštres au bout de bien des kilomĂštres tout le long des routes blanches au bord desquelles ont soif les ormes rabougris. Chaque fois que j’entendais au loin le retentissement d’un merlin, le grincement d’une scie, mon cƓur battait.. SacrĂ© espoir, va ! En voilĂ  un qui a la vie dure. Mais non, rien. Partout la mĂȘme chose ; et je revenais le soir, n’en pouvant plus, esquintĂ©, crevant la faim, le gosier sec, les semelles de mes souliers un peu plus trouĂ©es que la veille.

« Comment voulez-vous que moi et tous ceux qui sont comme moi nous ne criions pas : Salut au cholĂ©ra ? PenchĂ©s en avant, pleins d’espĂ©rance, nous tendons les bras et nous agitons nos chapeaux, ainsi qu’on fait lorsque au tournant de la route on voit apparaĂźtre le visage de l’ami attendu. Qu’il vienne donc et se hĂąte ! Dans ses mains osseuses et vertes, dans les plis de son manteau empoisonnĂ©, il apporte le morbus du travail ; du travail pour nous autres ! S’il arrive, l’Asiatique, il faudra des cercueils. Je sais en faire des cercueils, moi !

« Des grands, des petits. Des beaux, des communs. Pour riches ou pour pauvres. En chĂȘne, en sapin. VoilĂ . Faites-vous servir. Il y en aura pour tout le monde. Demandez. À qui le tour ? En avant, le rabot !
.. De quoi ? de quoi ? est-ce ma faute Ă  moi si, pour que je vive, il faut que d’autres meurent. Et par centaines ! par milliers ! Alors nous, les ouvriers, nous aurons du travail et nous pourrons demander le prix que nous voudrons, et l’on bouffera, tiens ! Vive le cholĂ©ra !

« Tu ne nous fais pas peur, flĂ©au. Si tu dois nous tordre la carcasse, merci. C’est pas dĂ©jĂ  si drĂŽle de trimer comme ça tout le temps. Mais en attendant que tu nous emportes, pour sĂ»r tu auras fait tomber des pĂ©pettes dans nos poches et nous te rigolerons au nez. Va ! t’as beau faire le mĂ©chant, tu n’es pas si meurtrier que le chĂŽmage, si Ă©goĂŻste que le bourgeois, si cruel que l’exploiteur. Arrive ! J’ai dans mes bras la force de faire des cercueils pour tout Paris, si tu veux. Le trac ? Allons donc ! Salut, cholĂ©ra !
 Â»


La police florentine cibla Ă  plusieurs reprises La Questione Sociale, utilisant des infractions mineures pour justifier la confiscation de tous les exemplaires du journal. Malatesta et ses camarades furent contraints de cesser de publier au dĂ©but du mois d’aoĂ»t 1884, au moment mĂȘme oĂč le cholĂ©ra se propageait autour de la MĂ©diterranĂ©e.


AoĂ»t 1884 : Le CholĂ©ra Atteint l’Italie

En Italie, les reprĂ©sentants de l’Église catholique profitĂšrent de la situation pour dĂ©crire l’épidĂ©mie comme le jugement de Dieu sur une sociĂ©tĂ© laĂŻque – plus prĂ©cisĂ©ment comme une punition pour la propagation du socialisme et de l’athĂ©isme. Ils exhortĂšrent les gens Ă  se prosterner dans la repentance plutĂŽt que d’adhĂ©rer Ă  des mesures de sĂ©curitĂ©.

L’État ressuscita les procĂ©dures de quarantaine du protocole du siĂšcle prĂ©cĂ©dent pour faire face Ă  la peste bubonique, mobilisant les militaires pour former un cordon Ă  travers la frontiĂšre française. Leur politique semblait vacillante et arbitraire ; au dĂ©but, ils dĂ©tenaient les voyageur·euse·s pendant trois jours, puis pendant cinq jours, puis pendant sept jours. À leur sortie de quarantaine, tous·tes les passager·e·s et leurs effets personnels Ă©taient fumigé·e·s au soufre et au chlore ou dĂ©sinfecté·e·s Ă  l’acide carbolique, au sublimĂ© corrosif ou au bichlorure de mercure. Cela n’eut aucun effet mĂ©dical autre que d’irriter les poumons. Son objectif principal Ă©tait de crĂ©er un spectacle dramatique, afin que l’on puisse voir l’État prendre des mesures contre l’épidĂ©mie.

Pour un équivalent moderne, il suffit de voir que les gouvernements consacrent des ressources à la fumigation de villes entiÚres en réponse au COVID-19, alors que la grande majorité des cas sont transmis par contact de personne à personne.

La Panique du CholĂ©ra en France – Les passager·e·s de Toulon et Marseille fumigé·e·s Ă  la gare parisienne des lignes Lyon et MĂ©diterranĂ©e.

DĂ©placé·e·s par deux fois, les rĂ©fugié·e·s rentrant en Italie n’étaient pas dĂ©sireux·euses d’ĂȘtre piĂ©gé·e·s dans des camps ; beaucoup d’entre elleux Ă©chappĂšrent au cordon militaire, voyageant illĂ©galement Ă  travers les collines. Comme des cas de cholĂ©ra apparurent nĂ©anmoins dans une rĂ©gion d’Italie aprĂšs l’autre, d’autres cordons militaires furent dĂ©ployĂ©s dans tout le pays (cela rappelle les accusations « d’association subversive Â» susmentionnĂ©es, par lesquelles l’État italien a tentĂ© de contrĂŽler les anarchistes en imposant des limites rĂ©gionales aux dĂ©placements jusqu’à ce jour). Les cordons internes interrompirent l’économie, imposĂšrent la famine, gĂ©nĂ©rĂšrent la peur et rĂ©pandirent la xĂ©nophobie et la paranoĂŻa dans toute l’Italie. Certaines personnes superstitieuses en vinrent Ă  considĂ©rer les voyageur·euse·s Ă©tranger·e·s comme des malfaiteur·rice·s dĂ©terminé·e·s Ă  rĂ©pandre la maladie, tout comme aujourd’hui les conservateur·rice·s ignorant·e·s attribuent le COVID-19 Ă  une sorte de complot chinois – lorsqu’iels n’appellent pas ça un canular dĂ©mocrate.

Quoi qu’il en soit, la tentative d’arrĂȘter le cholĂ©ra par un blocus militaire fut un Ă©chec lamentable. L’État a toujours eu deux coups de retard sur l’épidĂ©mie et ses interventions musclĂ©es ne firent qu’inciter les gens Ă  dissimuler l’information de nouvelles flambĂ©es. Comme le soutient Snowden,

À l’ùre naissante de la mĂ©decine scientifique, les politiques de santĂ© publique judicieuses reposaient sur des informations prĂ©cises et rapides. La menace de la force militaire Ă©tait au contraire le meilleur moyen de couper les voies de communication entre la population et les autoritĂ©s. Pire encore, dĂ©placer un grand nombre de soldats, en grande partie issus de groupes sociaux Ă  haut risque, d’une localitĂ© Ă  une autre dans des conditions insalubres Ă©tait en soi un excellent moyen de propager une Ă©pidĂ©mie. Une grande partie de l’histoire du cholĂ©ra a Ă©tĂ© l’histoire du mouvement de jeunes hommes en uniforme.

Ce phĂ©nomĂšne est bien connu aujourd’hui, quand la police de New York et de Detroit a jouĂ© un rĂŽle majeur dans la propagation du COVID-19, le faisant passer d’un quartier Ă  l’autre et transformant les prisons en camps de la mort.

La quarantaine du choléra à BardonnÚche, à la frontiÚre franco-italienne.

La premiĂšre ville italienne Ă  connaĂźtre une Ă©pidĂ©mie majeure de cholĂ©ra fut La Spezia, une ville portuaire comme Toulon. Les premiers dĂ©cĂšs furent dissimulĂ©s aux autoritĂ©s mĂ©dicales, mais aprĂšs que le cholĂ©ra eut contaminĂ© l’approvisionnement en eau et que les dĂ©cĂšs montĂšrent en flĂšche, les militaires isolĂšrent complĂštement la ville, imposant la famine et la panique. À la mi-septembre, deux jours de combats dĂ©sespĂ©rĂ©s eurent lieu alors que les habitant·e·s tentaient de briser le cordon militaire par la force.

Afin de faire face au grand nombre de rĂ©fugié·e·s en quarantaine, les autoritĂ©s italiennes Ă©tablirent des lazarretos – des camps de quarantaine – dont un sur une Ăźle situĂ©e immĂ©diatement Ă  l’extĂ©rieur de Naples. Dans ces centres de confinement, les gardes obligeaient les rĂ©fugié·e·s Ă  Ă©changer leurs derniers biens contre de la nourriture ; la contagion revint Ă  Naples via ces biens mal acquis. Ces camps de quarantaine nous rappellent les camps de concentration comme celui de l’üle de Lesbos, dans lesquels les gouvernements europĂ©ens internent aujourd’hui des rĂ©fugié·e·s ; dans certains cas, la politique officielle des gouvernements est de saisir les biens des rĂ©fugié·e·s en Ă©change de leur confinement. Dans ces camps modernes, on assiste Ă©galement Ă  des Ă©meutes pĂ©riodiques, les rĂ©fugié·e·s luttant pour affirmer leur humanitĂ©.

À la fin du mois d’aoĂ»t 1884, les habitant·e·s de Naples mouraient en si grand nombre qu’il n’était plus possible de dissimuler l’arrivĂ©e du cholĂ©ra. La quarantaine militaire n’avait pas contenu l’épidĂ©mie, elle l’avait propagĂ©e Ă  la plus grande ville d’Italie.

La premiĂšre ville italienne Ă  connaĂźtre une Ă©pidĂ©mie majeure de cholĂ©ra fut La Spezia, une ville portuaire comme Toulon. Les premiers dĂ©cĂšs furent dissimulĂ©s aux autoritĂ©s mĂ©dicales, mais aprĂšs que le cholĂ©ra eut contaminĂ© l’approvisionnement en eau et que les dĂ©cĂšs montĂšrent en flĂšche, les militaires isolĂšrent complĂštement la ville, imposant la famine et la panique. À la mi-septembre, deux jours de combats dĂ©sespĂ©rĂ©s eurent lieu alors que les habitants tentaient de briser le cordon militaire par la force.

Afin de faire face au grand nombre de rĂ©fugié·e·s en quarantaine, les autoritĂ©s italiennes Ă©tablirent des lazarretos – des camps de quarantaine – dont un sur une Ăźle situĂ©e immĂ©diatement Ă  l’extĂ©rieur de Naples. Dans ces centres de confinement, les gardes obligeaient les rĂ©fugié·e·s Ă  Ă©changer leurs derniers biens contre de la nourriture ; la contagion revint Ă  Naples via ces biens mal acquis. Ces camps de quarantaine nous rappellent les camps de concentration comme celui de l’üle de Lesbos, dans lesquels les gouvernements europĂ©ens internent aujourd’hui des rĂ©fugié·e·s ; dans certains cas, la politique officielle des gouvernements est de saisir les biens des rĂ©fugié·e·s en Ă©change de leur confinement. Dans ces camps modernes, on assiste Ă©galement Ă  des Ă©meutes pĂ©riodiques, les rĂ©fugié·e·s luttant pour affirmer leur humanitĂ©.

À la fin du mois d’aoĂ»t 1884, les habitant·e·s de Naples mouraient en si grand nombre qu’il n’était plus possible de dissimuler l’arrivĂ©e du cholĂ©ra. La quarantaine militaire n’avait pas contenu l’épidĂ©mie, elle l’avait propagĂ©e Ă  la plus grande ville d’Italie.

Septembre 1884 : L’ÉpidĂ©mie Ă  Naples

L’armĂ©e avait Ă©chouĂ©. Il appartenait maintenant aux responsables de la santĂ© de traiter l’épidĂ©mie.

Chaque fois que les autoritĂ©s apprenaient qu’une personne Ă©tait suspectĂ©e d’avoir le cholĂ©ra, elles envoyaient une Ă©quipe de gardes accompagnĂ©e d’un·e mĂ©decin pour saisir le·a malade et l’amener Ă  l’hĂŽpital ; puis une Ă©quipe de dĂ©sinfection se prĂ©sentait pour dĂ©truire ou dĂ©sinfecter les effets personnels du·de la malade. Au dĂ©but, l’hĂŽpital n’avait mĂȘme pas de lits pour accueillir les personnes qui y Ă©taient transportĂ©es.

En outre, les autoritĂ©s lancĂšrent une campagne de « nettoyage Â» de la ville en allumant chaque nuit de grands feux de soufre Ă  chaque coin de rue et sur chaque place. Ces feux rendaient l’air dĂ©jĂ  polluĂ© presque irrespirable. La ville afficha Ă©galement des avis partout – dans la langue du nord de l’Italie, plutĂŽt que dans le dialecte napolitain local – expliquant que les gens pouvaient se protĂ©ger de la maladie en vivant dans des piĂšces propres et aĂ©rĂ©es, en suivant un rĂ©gime alimentaire sain composĂ© d’aliments de qualitĂ©, en buvant de l’eau purifiĂ©e et en Ă©vitant Ă  la fois les toilettes publiques et le stress Ă©motionnel
 bref, en faisant partie de la classe dirigeante.

Les autoritĂ©s firent Ă©galement des choses utiles, comme mettre en place des logements et des repas pour les trĂšs pauvres, et des choses inoffensives, comme blanchir les murs. Mais le cholĂ©ra avait fait son apparition dans l’eau potable de la ville, et le taux de mortalitĂ© dĂ©passa rapidement le seuil d’une personne sur cent. Au rythme oĂč les corps s’accumulaient, il devenait impossible d’enterrer tous·tes les mort·e·s. Certain·e·s Ă©taient entassé·e·s dans des fosses communes, d’autres laissé·e·s Ă  pourrir lĂ  oĂč iels gisaient.

La bourgeoisie et l’aristocratie fuirent la ville. Cette fois-ci, les militaires conscients de leur classe sociale ne firent aucun effort pour les arrĂȘter. Le gouvernement interdit les assemblĂ©es publiques, mais des gens dĂ©sespĂ©ré·e·s se rassemblĂšrent dans les Ă©glises pour implorer la pitiĂ© ou parcoururent les rues lors de processions religieuses, exigeant des dons et attaquant celleux qui ne pouvaient pas payer.

En 1884, les scientifiques ne connaissaient aucun traitement efficace contre le cholĂ©ra. Les mĂ©decins de Naples expĂ©rimentĂšrent un large Ă©ventail d’approches, allant de l’irrigation des intestins Ă  l’aide d’acide Ă  l’administration de chocs Ă©lectriques, de strychnine et d’injections sous-cutanĂ©es de solution saline. Nombre de ces traitements ne firent qu’accĂ©lĂ©rer la mort des patient·e·s. Celleux qui survĂ©curent aux hĂŽpitaux racontĂšrent des histoires d’horreur sur les expĂ©riences que les mĂ©decins menaient sur les personnes dont iels s’occupaient.

En consĂ©quence, et en raison de l’association de ces mĂ©decins avec les gardes qui les accompagnaient et des mesures invasives de l’État, l’opinion publique se retourna contre les mĂ©decins. De nombreuses personnes jugĂšrent Ă©galement suspect que ces riches messieurs (qui pouvaient s’offrir de l’eau potable et des conditions de vie hygiĂ©niques) soient si rarement atteints par la maladie. Les gens agressaient rĂ©guliĂšrement les mĂ©decins lorsqu’iels pĂ©nĂ©traient dans les quartiers pauvres, dĂ©clenchant Ă  plusieurs reprises des affrontements Ă©meutiers avec les militaires.

Les bourgeois·e·s ayant fui, les efforts municipaux pour nettoyer les Ă©gouts et blanchir les murs furent lus de maniĂšre mĂ©taphorique comme faisant partie d’un effort pour effacer et exterminer les pauvres. Comme le raconte Snowden,

En septembre 1884, une grande phobie de l’empoisonnement s’empara de la ville de Naples. Craignant que les fonctionnaires municipaux ne soient engagĂ©s dans un complot diabolique pour Ă©liminer la population excĂ©dentaire, la population pensa que le cholĂ©ra Ă©tait littĂ©ralement une lutte des classes. Les autoritĂ©s sanitaires, les mĂ©decins et les gardes municipaux qui apparaissaient soudainement dans les ruelles du vieux Naples Ă©taient [considĂ©rĂ©s comme] les agents d’une conspiration mortelle. Leur mission Ă©tait de tuer les pauvres, et leur arme Ă©tait le poison.

Une telle rĂ©ponse, bien sĂ»r, est inintelligible, sauf dans le contexte de la suspicion Ă  long terme et profondĂ©ment enracinĂ©e du peuple envers l’autoritĂ©.

Dans une sociĂ©tĂ© aussi inĂ©gale, les autoritĂ©s avaient depuis longtemps mĂ©ritĂ© cette suspicion. Les habitant·e·s de Naples se sentirent trahi·e·s par la structure du pouvoir qui les dirigeait depuis l’Italie du Nord, tout comme les pauvres de Naples se sentirent trahi·e·s par la classe dirigeante napolitaine. Au cours du mois de septembre, des affrontements massifs Ă©clatĂšrent entre les soldats et les habitant·e·s de la ville, s’intensifiant jusqu’aux fusillades. Des Ă©meutes eurent lieu dans deux des prisons de la ville. Alors que Naples sombrait dans le chaos, les politiques de santĂ© publique devinrent sans objet. Tout comme l’armĂ©e, les responsables de la santĂ© publique n’avaient pas su faire face Ă  la situation.

Une procession religieuse se dĂ©plaçant dans les rues de Naples pendant l’épidĂ©mie de cholĂ©ra.

La RĂ©ponse Populaire

Heureusement, les institutions de l’État ne furent pas les seules Ă  rĂ©agir Ă  l’épidĂ©mie.

La premiĂšre rĂ©ponse populaire fut organisĂ©e par des travailleur·euse·s ordinaires Ă  Naples, comme celleux avec lesquel·le·s Malatesta s’était organisĂ© dans les annĂ©es 1870. Le 29 aoĂ»t, la SocietĂ  Operaia (« SociĂ©tĂ© des travailleur·euse·s Â»), une organisation d’entraide radicale fondĂ©e en 1861, annonça une nouvelle initiative visant Ă  apporter une aide Ă  toute personne dont la famille avait Ă©tĂ© frappĂ©e par le cholĂ©ra. Cette « sociĂ©tĂ© sanitaire Â» comprenait une poignĂ©e de mĂ©decins de confiance accompagné·e·s de simples ouvrier·e·s faisant office d’infirmier·e·s. Puisant dans les maigres fonds de la SocietĂ  Operaia, iels offraient des mĂ©dicaments, des couvertures propres, de la nourriture et une aide financiĂšre aux malades comme aux personnes en deuil. Ne voulant rien avoir Ă  faire avec les hĂŽpitaux ou le gouvernement de la ville, iels traitaient les patient·es atteint·e·s du cholĂ©ra chez elleux, n’allant que lĂ  oĂč iels Ă©taient explicitement invité·e·s. Étant en contact avec des travailleur·euse·s dans les quartiers pauvres de Naples, iels purent faire connaĂźtre leurs services par le bouche Ă  oreille.

Une semaine plus tard, le 4 septembre, le rĂ©dacteur en chef d’un journal bourgeois, Rocco de Zerbi, convoqua une rĂ©union Ă  laquelle participĂšrent la SocietĂ  Operaia, la facultĂ© de mĂ©decine de l’universitĂ© de Naples, des reprĂ©sentants de la presse et divers notables locaux. L’idĂ©e Ă©tait de mettre en place une organisation Ă  l’échelle de la ville qui Ă©tendrait « l’entreprise sanitaire Â» des travailleur·euse·s. Comme cela arrive souvent, les efforts initiaux des organisateur·rice·s radicaux·ales populaires avaient attirĂ© des militant·e·s bourgeois·e·s disposant de plus de ressources et convaincu·e·s qu’iels pouvaient mieux faire ce que les gens ordinaires avaient elleux-mĂȘmes commencĂ©. L’organisation qui Ă©mergea de cette rĂ©union, officiellement nommĂ©e le ComitĂ© d’aide aux victimes du cholĂ©ra, devint familiĂšrement connue sous le nom de Croix-Blanche.

Les associations de travailleur·euse·s continuĂšrent de coordonner les efforts populaires dans toute la ville, mais grĂące aux ressources et aux rĂ©fĂ©rences de ses sponsors, la Croix-Blanche reçut le crĂ©dit pour tout ce qui fut publiĂ© dans les mĂ©dias internationaux et l’historiographie qui suivit. Cela n’est pas surprenant, Ă©tant donnĂ© que le budget de la Croix-Blanche finit par ĂȘtre 200 fois plus Ă©levĂ© que les fonds initiaux que la SocietĂ  Operaia avait levĂ©s. NĂ©anmoins, la Croix-Blanche dĂ©pendait des contacts des travailleur·euse·s et de la confiance que les organisations ouvriĂšres radicales avaient gagnĂ©es parmi les gens pauvres et en colĂšre.

L’influence des associations ouvriĂšres et la mĂ©fiance des travailleur·euse·s contraignirent la Croix-Blanche Ă  adhĂ©rer Ă  une approche fondamentalement anti-autoritaire. Afin de garantir que personne ne douterait de leurs bonnes intentions, la Croix-Blanche Ă©tait entiĂšrement composĂ©e de bĂ©nĂ©voles non rĂ©munĂ©ré·e·s. PlutĂŽt que d’essayer des traitements expĂ©rimentaux sur des patient·e·s, les volontaires de la Croix-Blanche se sont attaché·e·s Ă  fournir des soins palliatifs et Ă  distribuer des couvertures, des draps, des matelas, des dĂ©sinfectants et de la nourriture fraĂźches. Iels ne portaient jamais d’armes avec elleux et iels n’insistaient pas sur la fumigation obligatoire ou sur la destruction des biens des malades du cholĂ©ra. Tirant les leçons de l’initiative de la SocietĂ  Operaia, iels se sont distancé·e·s de l’État, n’offrant de l’aide que sur demande et refusant d’avoir quoi que ce soit Ă  voir avec les gardiens qui assistaient les mĂ©decins d’État.

Comme de Zerbi l’écrivit par la suite,

Je n’ai jamais permis une fusion entre notre service mĂ©dical et celui de la ville. Une telle fusion nous aurait officialisĂ©s et aurait ainsi dĂ©truit notre travail
 parce que le public nous aurait craint et nous aurait Ă©vitĂ©s.

Alors que les militant·e·s bourgeois·e·s adoptaient le modĂšle des organisateur·rice·s populaires, d’autres personnages moins savoureux rivalisaient pour se prĂ©senter comme les sauveurs de Naples.

Le roi Umberto, le fils de Victor Emmanuel sous lequel l’Italie avait Ă©tĂ© unifiĂ©e, arriva Ă  Naples le 9 septembre. Umberto Ă©tait un conservateur rĂ©actionnaire, dĂ©testĂ© par les travailleur·euse·s et les radicaux·ales de toute l’Italie pour sa politique. L’annĂ©e de son arrivĂ©e au pouvoir, en 1878, l’anarchiste Giovanni Passannante avait tentĂ© de l’assassiner ; des annĂ©es aprĂšs l’épidĂ©mie, en 1900, l’anarchiste Gaetano Bresci rĂ©ussit Ă  tuer Umberto pour se venger de la dĂ©cision du roi de rĂ©compenser un gĂ©nĂ©ral qui avait massacrĂ© plus de 300 manifestant·e·s de sang-froid en 1898 (incidemment, peu de temps avant cela, Bresci risqua Ă©galement sa vie pour dĂ©sarmer un assassin potentiel qui tirait sur Malatesta). Umberto n’était pas l’ami des pauvres.

Le rĂ©gime d’Umberto Ă©tait en conflit avec l’Église catholique ; sa visite Ă  Naples avait pour but de rĂ©parer cette relation, de consolider le conservatisme en Italie. D’autres institutions de la classe dirigeante, comme la Banque de Naples, cherchaient des moyens de stabiliser Ă  nouveau l’économie grĂące Ă  la philanthropie. Si la monarchie, l’Église et les Ă©chelons supĂ©rieurs des capitalistes financiers rĂ©ussissaient Ă  se prĂ©senter comme ceux qui veillaient sur le peuple de Naples, ils lĂ©gitimeraient leur pouvoir, rendant plus difficile pour les organisateur·rice·s de mobiliser les gens pour rĂ©sister aux formes d’oppression qu’ils cherchaient Ă  exercer pour prĂ©server leurs privilĂšges.

Et pendant tout ce temps, des milliers de personnes mouraient Ă  Naples.

Le choléra à Naples.

Les Anarchistes Ă  Naples

Tels Ă©taient les enjeux alors que Malatesta et d’autres anarchistes de toute l’Italie cherchaient Ă  partir pour Naples. Iels organisaient des efforts de solidaritĂ© pour les personnes touchĂ©es par l’épidĂ©mie de cholĂ©ra depuis dĂ©but aoĂ»t. Iels Ă©taient impatient·e·s de se joindre aux efforts populaires des secours sur le terrain ; Malatesta lui-mĂȘme avait grandi Ă  Naples et y avait Ă©tudiĂ© la mĂ©decine. La peine de prison qui planait au-dessus de sa tĂȘte ne le dissuada pas. Pourtant, jusqu’à dĂ©but septembre, Malatesta et ses camarades de Florence n’avaient pas Ă©tĂ© en mesure de rĂ©unir suffisamment d’argent pour payer le voyage.

Dans « Galileo Palla et les Ă©vĂ©nements de Rome (1er mai 1891) Â», publiĂ© dans le numĂ©ro du 23 mai 1891 de l’hebdomadaire La Rivendicazione (« La demande Â») Ă  ForlĂ­, [3] Malatesta se souvient comment il a rencontrĂ© Galileo Palla, un anarchiste qui a aidĂ© Ă  financer leur voyage, et loue les efforts inlassables de Palla une fois arrivĂ©s Ă  Naples.

J’ai rencontrĂ© Palla Ă  Florence en 1884. Le cholĂ©ra faisait rage Ă  Naples, et nous Ă©tions nombreux parmi les Socialistes qui aspiraient Ă  se prĂ©cipiter au secours de ceux qui souffraient du cholĂ©ra. Alors que nous essayions de collecter l’argent pour le voyage, Palla est arrivĂ©, il allait Ă©galement Ă  Naples, et comme il avait plus d’argent qu’il n’en avait besoin pour le billet de train, il s’est arrĂȘtĂ© Ă  Florence pour voir s’il pouvait fournir une assistance Ă  quiconque Ă©tait disposĂ© Ă  partir mais ne le pouvait pas faute d’argent.

Il est venu chez moi en criant et gesticulant. « Comment, me dit-il, comment se fait-il que tu n’ailles pas Ă  Naples !

— Qui es-tu ? Je lui ai demandĂ©.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? fut sa rĂ©ponse. Ceux qui souffrent du cholĂ©ra n’ont pas besoin de savoir le nom de ceux qui sont Ă  leur chevet.

— C’est vrai, ai-je dit. Plusieurs d’entre nous ici veulent y aller, mais nous n’avons pas encore pu rĂ©unir l’argent pour le voyage. Â» Alors Palla a vidĂ© ses poches sur la table, et ainsi entre son argent et ce que nous avons pu trouver Ă  Florence, nous avons pu partir – Gigia Pezzi, Arturo Feroci, Vinci, Delvecchio, moi-mĂȘme, et d’autres compagnons.

La conduite de Palla Ă  Naples fut splendide. Courageux, infatigable, nuit et jour, il Ă©tait toujours au travail. Nous Ă©tions tous sans argent, parfois nous avions faim et enviions presque la soupe que nous servions aux convalescents. Palla recevait de l’argent de sa maison, qui Ă©tait en grande partie basĂ© sur ses besoins ; mais, comme chacun d’entre nous l’aurait fait, il le mettait en commun pour que nous puissions tous survivre jusqu’à la fin de l’épidĂ©mie.

Ne demandez rien aux anarchistes, Rocco De Zerbi « Vous ne pouvez pas avoir oubliĂ© les services des anarchistes de Florence si vous vous souvenez d’un jeune homme grand, mince et plutĂŽt grincheux qui, dans les moments oĂč il s’attendait Ă  ce que les responsabilitĂ©s soient rĂ©parties, traĂźnait au fond de la salle du ComitĂ© de la Croix-Blanche, silencieux, derriĂšre tout le monde, mais qui, Ă  la premiĂšre demande d’un volontaire, bondissait, avant tout le monde, et s’avançait en criant : “Moi ! Moi !”

— â€Mais vous”, faisaient-ils remarquer, parfois, ”vous n’ĂȘtes plus de service maintenant”.

— â€œPeu importe, rĂ©pondait-il, je peux y retourner”. Et il y retournait et Ă©tonnait tout le monde par son endurance physique vraiment extraordinaire, gagnant l’admiration du cƓur, la dĂ©votion, la dĂ©licatesse qu’il mettait Ă  soigner les malades. Ce jeune homme, c’était Palla. Â» [4]

Ce mĂ©moire indique Ă  quel point Malatesta, Palla et d’autres travaillĂšrent avec la Croix-Blanche Ă  Naples – et donne un indice sur le caractĂšre de cette relation.

Au 13 septembre, plus de 1000 volontaires s’étaient joint·e·s Ă  l’effort de secours de toute l’Italie ainsi que de la Suisse, de la France, de l’Angleterre et de la SuĂšde. Par rapport aux efforts de l’État, la mobilisation fut un Ă©norme succĂšs. Environ deux tiers des patient·e·s pris·e·s en charge par les volontaires de la Croix-Blanche survĂ©curent ; cela contraste fortement avec les taux de mortalitĂ© dans les hĂŽpitaux de Naples, oĂč la majoritĂ© des patient·e·s atteint·e·s de cholĂ©ra dĂ©cĂ©dĂšrent.

Les anarchistes Ă©taient Ă  l’avant-garde de ces efforts. Selon Nunzio Dell’Erba (voir annexe), Malatesta et Palla furent rejoints Ă  Naples par d’autres camarades de Florence, dont Luigia Minguzzi, Francesco Pezzi, Arturo Feroci, Giuseppe Cioci et Pietro Vinci, sans parler de nombreux·euses autres anarchistes de la pĂ©ninsule entiĂšre. Nous ne savons pas combien d’entre elleux contractĂšrent le cholĂ©ra au cours de leur travail, mais nous savons que deux anarchistes en sont morts, Antonio ValdrĂš et Rocco Lombardo, ainsi que le socialiste Massimiliano Boschi.

La Croix-Blanche avait divisĂ© Naples en douze sections ; selon Luigi Fabbri, Malatesta et ses camarades prirent la responsabilitĂ© d’organiser l’une de ces sections. Fabbri affirme que les patient·e·s atteint·e·s de cholĂ©ra de cette section avaient le taux de guĂ©rison le plus Ă©levĂ© de tout Naples, car Malatesta – ayant grandi Ă  Naples et Ă©tant en relations intimes avec les Ă©lĂ©ments les plus militants du mouvement ouvrier local – Ă©tait particuliĂšrement bien Ă©quipĂ© pour forcer le gouvernement de la ville Ă  livrer de la nourriture et des mĂ©dicaments que les anarchistes distribuaient Ă  celleux qui en avaient besoin.

Le rĂ©cit de Fabbri est basĂ© sur des histoires qu’il a dĂ» entendre de Malatesta lui-mĂȘme. Certains Ă©lĂ©ments nous sont parvenus de Malatesta, le corroborant. D’aprĂšs le procĂšs-verbal de la « Verbale d’Udienza Â», du 21 au 28 avril, alors qu’il Ă©tait jugĂ© Ă  AncĂŽne en 1898, Malatesta tĂ©moigna :

En 1884, aprĂšs avoir rassemblĂ© un groupe d’anarchistes, je suis allĂ© Ă  Naples pour aider les victimes du cholĂ©ra ; mes professeurs lĂ -bas m’ont mis en charge du service mĂ©dical et je suis restĂ© Ă  Naples jusqu’à ce que l’épidĂ©mie soit passĂ©e et j’en ai Ă©tĂ© fĂ©licitĂ©.

Une transcription lĂ©gĂšrement diffĂ©rente de ces remarques apparaĂźt dans le pĂ©riodique L’Agitazione, dans lequel Malatesta aurait ajoutĂ© :

J’étais Ă©galement Ă  Naples pendant l’épidĂ©mie et le comitĂ© m’a fait de grands Ă©loges. [5]


Nous pouvons avoir un aperçu de l’expĂ©rience des anarchistes Ă  Naples dans les rapports italiens parus dans le pĂ©riodique anarchiste suisse le RĂ©voltĂ© entre septembre et dĂ©cembre 1884 :

Le cholĂ©ra a fait aussi sa funeste apparition en Italie et, Ă  cette heure il moissonne beaucoup de victimes, naturellement parmi les familles des prolĂ©taires qui ne peuvent se payer le luxe de l’hygiĂšne, par la simple raison que c’est un privilĂšge que possĂšde seule la bourgeoisie, comme tous les autres.

Le RĂ©voltĂ©, du 14 au 27 Septembre 1884

En Ă©crivant ces quelques lignes, je tiens Ă  payer un juste tribut de solidaritĂ© envers le compagnon Rocco Lombardo de GĂȘnes.

Charmant garçon de 27 ans Ă  peine, hardi, gĂ©nĂ©reux, il Ă©tait l’un des plus dĂ©vouĂ©s et des plus intelligents parmi les rĂ©volutionnaires anarchistes de GĂȘnes. Toutes ses forces et toutes ses pensĂ©es, il les consacrait Ă  notre cause – qu’un mouvement rĂ©volutionnaire se produisit, oĂč que ce fĂ»t, on Ă©tait sĂ»r qu’il s’arrangeait de façon, lĂ  oĂč l’appelaient ses aspirations et son dĂ©vouement infatigable.

Une occasion se prĂ©sentait de s’exposer, le cholĂ©ra Ă©tait Ă  Naples et faisait de nombreuses victimes parmi ses frĂšres du prolĂ©tariat, il s’associa avec d’autres compagnons et, de Milan oĂč il Ă©tait, il alla au milieu du danger.

DĂšs son arrivĂ© Ă  Naples, il fut l’un des plus remarquĂ©s pour son courage et son abnĂ©gation Ă  secourir les victimes du terrible flĂ©au. Atteint lui-mĂȘme de la maladie, ce modeste hĂ©ro du sacrifice est mort le 18 Septembre.

Lombardo a Ă©tĂ© un fervent propagandiste. Il avait fondĂ©, l’annĂ©e derniĂšre, Ă  Turin, le journal le Proximus Tuus, qu’il soutient jusqu’au dernier moment avec ses compagnons par tous les sacrifices dont il Ă©tait capable. Ce journal soutient le feu jusqu’à sa derniĂšre cartouche, et resta sur la brĂšche plusieurs mois.

Pauvre Rocco, tu es mort sans avoir prĂšs de toi un ami qui te rende un juste hommage de solidaritĂ©, nous te l’envoyons aujourd’hui sur ta tombe, nous prenons l’engagement, de dĂ©fendre ces idĂ©es qui t’étaient si chĂšres et de nous sacrifier pour la RĂ©volution Sociale.

Le RĂ©voltĂ©, du 28 Septembre au 11 Octobre 1884

Nous recevons de nos amis de Milan, une protestation contre les calomnies, auxquelles sont en butte les anarchistes, et notamment le compagnon Rocco Lombardo, – dont nous avons annoncĂ© la mort dans notre dernier numĂ©ro – de la part de la presse clĂ©ricale et bourgeoise. Inutile, compagnons de perdre son temps Ă  rĂ©futer les gredineries de ces pantins. Logez-leur seulement votre pied quelque part, quand vous les rencontrez sur votre passage.

Le RĂ©voltĂ©, du 12 au 25 Octobre 1884

À Naples, le cholĂ©ra a fait, comme vous savez, de grands ravages parmi les ouvriers. On ne pourrait avoir une preuve plus claire de l’iniquitĂ© de la sociĂ©tĂ© actuelle. Nos amis qui sont allĂ©s pendant l’épidĂ©mie soigner les malades, viennent de publier un manifeste dans lequel ils ont exposĂ© la vraie cause du cholĂ©ra – la misĂšre, et indiquĂ© l’unique remĂšde – la RĂ©volution sociale.

Les journaux d’ici en ont Ă©tĂ© naturellement scandalisĂ©s, et un journal clĂ©rical n’a pas manquĂ© d’invoquer les foudres de la police sur ces implacables anarchistes qui ne se dĂ©cident pas Ă  laisser mourir les gens en paix.

Le RĂ©voltĂ©, du 7 au 20 DĂ©cembre 1884

Malheureusement, Ă  notre connaissance, personne n’a Ă©tĂ© en mesure de retrouver le manifeste mentionnĂ© dans le numĂ©ro du 7 dĂ©cembre.

Victoire sur la Peste ?

La Croix-Blanche fut officiellement dissoute le 26 septembre, annonçant que la crise Ă©tait passĂ©e Ă  un tel point que les autoritĂ©s municipales Ă©taient Ă  nouveau capables de gĂ©rer seules l’épidĂ©mie. Vraisemblablement, les associations de travailleur·euse·s continuĂšrent Ă  maintenir leurs propres efforts d’entraide, tout comme elles l’avaient fait avant l’apparition de la Croix-Blanche. GrĂące en partie Ă  leurs efforts, les dĂ©cĂšs baissĂšrent considĂ©rablement en octobre et l’épidĂ©mie Ă©tait officiellement terminĂ©e dĂ©but novembre. La mobilisation populaire n’avait pas vaincu le cholĂ©ra Ă  elle seule, mais elle avait accompli quelque chose que l’État ne pouvait pas, en aidant des milliers de pauvres Ă  survivre Ă  la catastrophe. Surtout, elle dĂ©montra que les meilleurs programmes d’aide sont ceux lancĂ©s par celleux qui en ont besoin, ce qui leur permet de dĂ©finir elleux-mĂȘmes leurs besoins et leurs prioritĂ©s.

Malatesta se vit offrir un prix officiel en reconnaissance de ses efforts. Il refusa. Le mĂȘme État qui essayait de le rĂ©compenser pour ce qu’il avait fait Ă  Naples attendait Ă©galement de l’emprisonner pour des choses qu’il n’avait pas faites Ă  Florence. D’ailleurs, il ne souhaitait pas ĂȘtre un chef – juste un camarade parmi les camarades.

S’il est vrai, comme le dit Fabbri, que les pauvres Napolitain·e·s de la section de Naples que Malatesta aida Ă  s’organiser avaient le taux de survie le plus Ă©levĂ© – non pas grĂące aux prouesses mĂ©dicales de Malatesta, mais grĂące Ă  l’influence que les anarchistes purent exercer contre le gouvernement pour le forcer Ă  rendre des ressources amassĂ©es – cela confirme l’affirmation selon laquelle « la vĂ©ritable cause du cholĂ©ra Ă©tait la pauvretĂ© Â». Dans Naples in the Time of Cholera, l’historien Frank Snowden soutient que la pauvretĂ© Ă©tait une cause majeure de l’épidĂ©mie de 1884 Ă  Naples : « Le cholĂ©ra se nourrit de la pauvretĂ© parce que les pauvres, par la malnutrition et les troubles intestinaux, sont prĂ©disposĂ©s Ă  contracter la maladie. Â»

La principale solution au cholĂ©ra, comme nous le savons maintenant, est de mettre un approvisionnement en eau potable Ă  la disposition de tous·tes. Les plombier·e·s, et non les mĂ©decins, sont les hĂ©ro·ïne·s de cette histoire. Mais – comme l’ont dĂ©montrĂ© les Ă©pidĂ©mies rĂ©pĂ©tĂ©es de cholĂ©ra Ă  Naples et ailleurs tout au long des XXe et mĂȘme XXIe siĂšcles – les rois·reines, les capitalistes et les prĂ©sident·e·s maintiendront tous·tes une partie de la population languissante dans des conditions pĂ©rilleuses Ă  moins que la solidaritĂ© collective et la rĂ©bellion sans compromis ne les obligent Ă  partager les ressources qu’iels essaient d’accumuler.

Pour citer le manifeste manquant, le vĂ©ritable remĂšde pour empĂȘcher le retour du cholĂ©ra ne peut ĂȘtre rien de moins qu’une rĂ©volution sociale.

Une cour pour le Roi Choléra.

AprĂšs Coup

Cet automne-lĂ , aprĂšs son retour Ă  Florence, Malatesta parvint Ă  Ă©viter la peine de prison planant au-dessus de sa tĂȘte en fuyant l’Italie dissimulĂ© dans une boĂźte de machines Ă  coudre. Pendant le demi-siĂšcle suivant, il continua Ă  s’organiser et Ă  Ă©crire, laissant sa marque sur le mouvement anarchiste sur trois continents.

Dans ses Ă©crits, il s’est inspirĂ© Ă  plusieurs reprises de son expĂ©rience du cholĂ©ra, l’utilisant pour illustrer comment le sort des ĂȘtres humain·e·s des cĂŽtĂ©s opposĂ©s du globe est inextricablement liĂ© – un point que la pandĂ©mie du COVID-19 nous a dĂ©montrĂ© une fois de plus aujourd’hui – et soulignant que l’État lui-mĂȘme ne peut pas favoriser la santĂ©, mais seulement empĂȘcher les mĂ©decins de la prĂ©server. Nous concluons par quelques sĂ©lections de son travail.

L’habitant de Naples est aussi intĂ©ressĂ© Ă  l’assainissement des taudis de sa ville qu’à l’amĂ©lioration des conditions d’hygiĂšne des populations des bords du Gange, d’oĂč lui vient le cholĂ©ra. Le bien-ĂȘtre, la libertĂ©, l’avenir d’un montagnard perdu dans les gorges des Apennins ne dĂ©pendent pas seulement de l’état de bien-ĂȘtre ou de misĂšre dans lequel se trouvent les habitants de son village, ni des conditions de vie gĂ©nĂ©rales du seul peuple italien. Ils dĂ©pendent aussi de la condition des travailleurs en AmĂ©rique et en Australie, de la dĂ©couverte de tel savant suĂ©dois, des conditions morales et matĂ©rielles des Chinois, de la guerre ou de la paix en Afrique ; en somme, de toutes les circonstances, grandes ou petites, qui agissent sur un ĂȘtre humain en un point quelconque du globe.


Quant Ă  celles qui parviennent au gouvernement, se retrouvant coupĂ©es de leur propre milieu et intĂ©ressĂ©es avant tout autre chose Ă  rester au pouvoir, elles perdent toute puissance d’action et ne servent qu’à faire obstacle aux autres.

Abolissez cette puissance nĂ©gative qu’est le gouvernement et la sociĂ©tĂ© sera ce qu’elle pourra ĂȘtre Ă©tant donnĂ© les forces et les possibilitĂ©s du moment, mais elle le sera pleinement.

S’il y a des mĂ©decins et des hygiĂ©nistes, ils organiseront les services de la santĂ©. Et s’il n’y en avait pas, ce n’est pas un gouvernement qui pourrait les crĂ©er : tout ce qu’il pourrait faire, c’est d’enlever tout crĂ©dit Ă  ceux qui existent, Ă©tant donnĂ© les soupçons, bien trop justifiĂ©s, que le peuple nourrit contre tout ce qui lui est imposĂ©, et les faire massacrer comme empoisonneurs quand ils iraient soigner le cholĂ©ra.

  • Errico Malatesta, « L’Anarchie Â»

Ne demandez pas, dit un camarade, ce que nous devrions Ă©changer contre le cholĂ©ra. C’est un mal, et le mal doit ĂȘtre Ă©liminĂ©, pas remplacĂ©. C’est vrai. Mais le problĂšme est que le cholĂ©ra persiste et rĂ©apparaĂźt, Ă  moins que de meilleures conditions d’hygiĂšne ne remplacent celles qui ont d’abord permis Ă  la maladie de se dĂ©velopper et de se propager.

  • Errico Malatesta, « Demoliamo. E poi ? Â» Pensiero e VolontĂ  (Rome) 3, no. 10 (16 juin 1926).


Errico Malatesta en 1899. Lorsqu’il Ă©tait rĂ©dacteur en chef de notre Questione Sociale, aujourd’hui Era Nueva. Les appels urgents Ă  Londres ne lui permirent qu’un trop court sĂ©jour parmi nous pour avoir la facilitĂ© de mener Ă  bien le vaste travail de propagande qu’il s’était fixĂ©. (D’aprĂšs une photographie de l’époque)

Annexe : RĂ©fĂ©rences SupplĂ©mentaires

The Origins of Socialism in Napoli par Nunzio Dell’Erba et Italian Anarchism, 1864-1892 par Nunzio Pernicone offrent tous deux de courts rĂ©cits de la mobilisation anarchiste en rĂ©ponse Ă  l’épidĂ©mie de Naples. Le livre de Pernicone est disponible en anglais, publiĂ© par AK Press. Voici un extrait pertinent du livre de Nunzio Dell’Erba :

Dans les mois d’aoĂ»t et de septembre [1884], il y eut une intense participation des anarchistes de toute l’Italie aux efforts de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’assistance aux populations napolitaines touchĂ©es par le cholĂ©ra.

Le 13 septembre, Luigia Minguzzi, Pezzi, Malatesta, Arturo Feroci, Galileo Palla, Giuseppe Cioci et Pietro Vinci partirent pour Naples ; Ă  la mĂȘme Ă©poque, Cavallotti, Musini, [l’ancien homme politique anarchiste Andrea] Costa et d’autres s’y rendirent. Les socialistes de Ravenne adressĂšrent leurs vƓux souhaitant que les prolĂ©taires du Mezzogiorno [sud de l’Italie] « bientĂŽt, se libĂšrent immĂ©diatement de la contagion cholĂ©rique, comme un jour (ils se libĂ©reront) de la contagion bourgeoise, qui tue comme toute maladie. Â» [6] Lors de la manifestation de solidaritĂ© des socialistes de Ravenne, les voix vives et puissantes des socialistes de Parme, Bologne, Lugo, Turin, Alexandrie, GĂȘnes et Milan se rĂ©unirent pour protester contre le « sorcier Â» [le premier ministre Agostino] Depretis et pour aider leurs camarades du Mezzogiorno.

Vers la fin de septembre 1884, trois d’entre eux, le lithographe Rocco Lombardo du groupe anarchiste milanais, Massimiliano Boschi de l’Association « Les droits de l’humanitĂ© Â» de Parme, et Antonio ValdrĂš de Castelbolognese, furent victimes de l’épidĂ©mie. Le cholĂ©ra exacerba les conditions dĂ©jĂ  tristes du prolĂ©tariat en obligeant les patrons Ă  licencier leurs ouvriers ou les commerçants Ă  fermer leurs magasins, comme cela s’est produit dans le cas du « syndicat des cordonniers Â» qui comptait environ 400 membres. Mais, comme le rappela Carlo Gardelli, un socialiste romagnol qui dĂ©mĂ©nagea Ă  Naples, le cholĂ©ra « n’a pas seulement causĂ© de graves dommages matĂ©riels, mais a causĂ© d’autres formes de dommages, immensĂ©ment plus grands, dans le domaine moral Â». [7]


Lectures Complémentaires




Source: Lundi.am