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Ce second volet de l’histoire de l’anarchisme chinois reprend au moment où il se confronte au jeune parti communiste. Son futur premier secrétaire Chen Duxiu a sommé les premiers de rejoindre son parti naissant. Dictature du prolétariat, uniformisation des moyens de lutte, indentification Parti/révolution, il est évident que les anarchistes n’ont d’autre choix que de se séparer de cette plateforme ultra-autoritaire.

Pour Chen, l’anarchisme est inapplicable parce que son plaidoyer en faveur d’une « liberté absolue » est incompatible avec l’existence de groupes sociaux organisés. En outre, si le but à atteindre est le même – société sans État et abolition du capitalisme – y aboutir suppose de son point de vue de se doter d’une organisation centralisée permettant la prise du pouvoir politique. Pour cela, il ne faut pas hésiter à sacrifier les droits individuels aux intérêts du groupe rendant inévitable – et fonctionnel – l’usage de la coercition pour

Chen Duxiu (1879-1942) est un des fondateurs du parti communiste chinois

atteindre la fin promise, tout en assurant ainsi le développement économique et évitant le chaos qui ne manquerait pas de se produire si les thèses anarchistes l’emportaient.

Ou Shengbai lui répliquera que les anarchistes ne rejettent pas la vie en groupe mais le despotisme du groupe sur l’individu. Il estime que l’éducation permettra de corriger progressivement les comportements antisociaux. En outre, le but de la révolution n’est pas de créer une nouvelle classe mais de les abolir toutes, alors que la « dictature du prolétariat » ne fera que reproduire purement et simplement les maux de l’ancienne société. Une véritable révolution sociale ne pourra être accomplie que dans le cadre d’une association volontaire des individus concernés, gage de l’avènement d’une société à la fois libre et communiste.

La querelle anarchistes-communistes vers la rupture

La partie est loin d’être gagnée pour les bolchéviques d’autant que le parti communiste n’est qu’un groupuscule lors de sa fondation à Shanghai le 23 juillet 1921 [1] alors que le mouvement anarchiste à son apogée compte plusieurs milliers de membres [2].

Mao Zedong (1893-1976), Le « Grand Timonier », leader du Parti communiste chinois

C’est ainsi que dans son propre fief du Hunan Mao Zedong ne peut que constater l’influence anarcho-syndicaliste de l’ Association des Travailleurs du Hunan fondée par Huang Ai et Pang Renquan, et regroupant plusieurs milliers d’adhérents. Très implantée dans les cotonnières, l’Association lance un mouvement de grève à la première Cotonnière de Changsha, capitale de la province, le 31 décembre 1921 pour non-paiement des primes traditionnelles à l’occasion du Nouvel An lunaire et augmentation des salaires.

Le 17 janvier 1922 le seigneur de la guerre local, Zhao Hengti, « reçoit une délégation de grévistes et accepte la plupart de leurs revendications, mais fera exécuter (après les avoir fait tomber dans un piège) Huang et Pang. Le Secrétariat du Travail appellera le premier Congrès du Travail, qui se réunit à Canton en 1922, à honorer la mémoire des martyrs du Hunan. » [3].

La querelle entre anarchistes et communistes va également diviser la communauté chinoise venue en France dans le cadre du « Mouvement Travail-Etude ». Il convient en effet de rappeler que « jusqu’en 1921, soit quatre ans après la révolution russe, le gros des révolutionnaires chinois – dont Zhou Enlaï et Deng Xiaoping - qui allaient à l’étranger pour s’initier au monde moderne, se rendaient non pas en Russie, la patrie socialiste, mais en France, la patrie des révolutions. » [4].

Zhou Enlai (1898-1976) était une figure du parti communiste chinois.

Or la crise économique et le chômage sévissent dans la France de l’après-guerre. La majorité des étudiants-travailleurs présents, qui sont pratiquement sans ressources, vont toutefois reprendre espoir avec la création de l’Institut Franco-Chinois de Lyon, financé en partie par l’indemnité de guerre imposée à la Chine à la suite de l’insurrection des Boxers contre les légations étrangères à Pékin en 1900. Cent-cinquante d’entre eux décident de s’y rendre en septembre 1921, estimant que l’Institut leur revient de droit. Mais de son côté Wu Zihui, qui en est le directeur, avait recruté en Chine même 120 étudiants auxquels il réservait ce programme, et arrive avec eux à Lyon au même moment. Les « sans ressources » décident alors d’occuper pacifiquement l’Institut et Wu ne trouve rien de mieux que de faire appel à la police pour les déloger  !

Il reçoit toutefois une délégation le 27 septembre et s’engage à satisfaire leurs revendications, mais plus tard par manque de place et d’argent. Finalement, 104 d’entre eux seront rapatriés de force et s’embarqueront le 13 octobre à Marseille avec parmi eux quelques uns des futurs dirigeants du parti communiste comme Cai Hesen, Li Lisan et Chen Yi qui auront fort peu apprécié le comportement du « camarade directeur », l’anarchiste Wu Zihui…

Même si nombre de communistes [5] continuent à penser que l’anarchisme est le stade ultime du communisme en acte, la rupture est désormais consommée en cette fin d’année 1922. Plus initiateurs qu’organisateurs, les anarchistes vont pâtir du succès désormais grandissant du parti communiste auréolé de la « légitimité bolchévique » [6], et peu à peu se marginaliser d’autant qu’ils feignent d’ignorer la question nationale qui occupera le devant de la scène du quart de siècle à venir

Un jeu à trois : anarchistes, communistes, nationalistes

A la suite de l’accord Komintern-Guomindang de 1923, les communistes se rapprochent des nationalistes, et en 1924 Li Dazhao et Zhou Enlaï siègent au comité central du Guomindang. Cette alliance va permettre au PCC de décoller. L’incident du 30 mai 1925 [7] à Shanghai déclenche la proclamation de la grève générale, le boycott des produits étrangers et des manifestations anti-impérialistes. Le PCC passe de 1 000 à 50 000 membres, et assure sa suprématie dans le monde du travail, consacrée lors du IIe Congrès National du Travail qui se tient à Shanghaï cette même année 1925 [8]


C’est à Shanghai qu’a eu lieu l’incident du 30 mai 1925, qui a déclenché la proclamation de la gréve générale, le boycott des produits étrangers et des manifestations anti-impérialistes.

Cette seconde vague révolutionnaire divise le mouvement anarchiste. Les puristes vont se tenir à l’écart, estimant que l’alliance PCC/GMD dirigée contre le capital étranger ne remet pas en cause l’essence du système, bien au contraire, le GMD étant soutenu par la bourgeoisie nationale et le PCC étant, lui, partisan du capitalisme d’État. Les pragmatiques, eux, s’en tiennent à la révolution populaire qui se fait jour et à laquelle il faut participer et influer ainsi, si possible, sur son orientation. Comme le fait remarquer Pa Kin, « la Chine est déjà entrée dans une période révolutionnaire… des dizaines de milliers de travailleurs sont en grève, d’innombrables jeunes sont sur le champ de bataille prêts à risquer leur vie… Le combat pour la libération d’une nation semi-coloniale n’est pas le but de l’anarchisme, mais les anarchistes ne peuvent s’y opposer ; ils peuvent seulement lutter pour le faire aller plus loin… Je hais l’Union Soviétique, mais je hais encore plus les puissances impérialistes  ;

Chang Kaï-chek (1887-1925), leader nationaliste et principal leader du Kuomintang

je hais le GMD mais je hais les seigneurs de la guerre du Nord encore plus. Si nous pouvons apporter aux masses quelque chose de mieux… » Et cette lucidité l’amène à conclure que « si nous n’avons pas beaucoup d’influence sur le mouvement actuel, c’est de notre faute. » [9].

Effectivement, cette influence va en diminuant, proportionnellement à la montée en puissance du PCC qui, croyant son heure arrivée, décide de doubler le GMD et lance en avril 1927, à l’instigation de Staline [10], une grève générale à Shanghai, bientôt noyée dans le sang par suite d’un retournement d’alliance de Chang Kai Shek, commandant en chef de l’armé nationaliste, avec la toute puissante famille des banquiers Sung [11].

L’université nationale du travail

C’est alors que, pensant regagner en influence au sein du mouvement ouvrier, traumatisé par le jusqu’au-boutisme du PCC, une partie des anarchistes emmenée par Li Shizeng et Wu Zihui, décide de composer avec le GMD, créant ainsi une fracture irréversible au sein du mouvement, Ou Shengbai et les anarchistes sichuanais notamment, dont Pa Kin, considérant cette collaboration comme une trahison. 

Pour Li et Wu, membres à titre individuel du GMD depuis 1907 et élus en 1924 à la commission centrale de contrôle, soutenir la campagne révolutionnaire engagée par le GMD contre les seigneurs de la guerre du Nord - la Beifa -, à partir de 1926, est un pas en avant dans la marche de la révolution qui amènera les anarchistes un pas plus près de sa réalisation. Il est tactiquement possible pour eux de considérer les « trois principes du peuple » comme un moyen de parvenir à l’anarchisme (nationalisme, démocratie, socialisme pragmatique).

Dans le droit fil du programme « Travail-Etude », l’Université Nationale du Travail est créée à Shanghai fin 1927. Conformément à l’enseignement de Kropotkine, il s’agit de « transformer les écoles en champs et en usines, et les champs en écoles » [12].

La combinaison travail-étude va créer un nouveau type d’individu, soit indifféremment un travailleur-intellectuel ou un intellectuel-travailleur, chaque niveau d’étude comportant 40 % de travail manuel, soit en moyenne trois heures par jour. Ainsi sera abolie la distinction fondamentale existant entre les classes sociales, permettant d’accomplir une révolution sociale-pacifique et préparer l’avènement futur de l’anarchisme en Chine.

Elément essentiel de ce mode de recrutement universitaire, le recrutement d’étudiants d’origine paysanne et ouvrière n’ayant pas les moyens de poursuivre un tel cursus et bénéficiaires ainsi de bourses gouvernementales afin de mettre un terme au monopole de l’instruction au profit des classes aisées. Parmi les professeurs de renom recrutés figurent Lu Xun, doyen du département de littérature chinoise, et Jacques Reclus (voir encadré), neveu d’Élisée, au département de français, lequel est d’ailleurs la première langue étrangère enseignée. A son rythme de croisière au milieu de l’année 1928, l’université d’une capacité de 600 places accueille 289 étudiants.

C’est au même moment que commence la reprise en main politique et idéologique par le GMD. En effet, alors que le but poursuivi initialement est de former des militants aptes à promouvoir un mouvement syndical indépendant, le parti nationaliste recherche, lui, des cadres-maison pour chapeauter un mouvement syndical, simple courroie de transmission du pouvoir politique en place. Pour ce faire, il va prendre totalement le contrôle de la Fédération des Syndicats de Shanghai - regroupant environ 50 000 travailleurs au sein d’une cinquantaine de syndicats et associations ouvrières - dont il partageait jusqu’alors la direction avec les anarchistes, et qui est en concurrence avec le puissant Syndicat Général du Travail d’obédience communiste.

Les anarchistes « contre-révolutionnaires »

Les mouvements de masse ne sont en effet plus nécessaires à un parti « révolutionnaire » disposant désormais du pouvoir étatique et, avec le ralliement des seigneurs de la guerre massacrant les révolutionnaires rebaptisés désormais « contre-révolutionnaires », la révolution sociale prônée par les anarchistes devient intolérable. Les militants anarchistes qualifiés de « communistes » sont proscrits sans que Li et Wu ne disent mot, donnant leur préférence aux liens tissés avec les instances supérieures du GMD.

L’Université du Travail continuera malgré tout à fonctionner jusqu’en 1932 mais, au bout d’un an seulement, l’idéal anarchiste d’origine aura en grande partie été vidé de son contenu, et dès 1930 les crédits de fonctionnement subiront une coupe sombre.

Le rêve anarchiste a vécu, et désormais deux seules forces occuperont le terrain pour les vingt ans à venir  : les nationalistes et les communistes.

Sic transit…

Jean-Jacques Gandini – avocat, docteur en sciences politiques, journaliste et militant anarchiste


JACQUES RECLUS (1894-1984)


Jacques Reclus était un enseignant et militant libertaire qui a longtemps vécu en Chine en y côtoyant les milieux anarchistes.

« Pétri de l’idéal libertaire de son père Elie et de son oncle Élisée, il a enseigné par la suite à Kunming, proche de la frontière vietnamienne, et sa maison devint pendant la Seconde Guerre mondiale un lieu de rendez-vous pour les partisans de la France libre. Il regagna Pékin libéré en 1945 et enseigna jusqu’en 1952, date à laquelle il fut forcé par la violente xénophobie des communistes à quitter son pays d’adoption dans un délai de 48h en abandonnant sa fille âgée de douze ans. » Article nécrologique de Marie Holzman, Libération, 15 mai 1984.


OEUVRES DE JEAN-JACQUES GANDINI

Ouvrages de l’auteur sur la Chine, tous aux éditions Atelier de Création Libertaire Lyon  :

 Pa Kin, Le Coq qui chantait dans la nuit, 1985.

 Aux sources de la révolution chinoise, les anarchistes ; contribution historique de 1902 à 1927, 1986.

 Chine Fin de Siècle : Tout changer pour ne rien changer, 1994.

 Chine Fin de Siècle II : China Incorporated, 2000.




Source: Unioncommunistelibertaire.org