Le 21 novembre, nos amis Anshel K. et Amos L. nous confiaient leur excellente analyse d’un mouvement alors naissant : Les amours jaunes. Quatre mois plus tard, voici la suite.

« Le véritable chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais à peine au-dessus du sol. Elle semble plus faite pour faire trébucher que pour être franchie. » (Franz Kafka)

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Schelling a dit « qu’une chose dure parce que son existence est inadéquate à son essence ». Contrairement au mouvement dit « social » qui suit des formes de négociations bien tracées, le mouvement véritable relève toujours d’une sorte d’événement irréel, c’est-à-dire qu’il échappe à ses propres déterminations. On peut dire que quelque chose y resplendit, y tressaille, y étincelle par delà ses sentiers battus : s’y joue quelque chose qui perturbe autant qu’il séduit. En somme, ce qui fascine en lui c’est le libre jeu du hasard : cet instant du geste comme un avènement miraculeux.

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Aujourd’hui, le surgissement jaune nous réapprend ainsi en acte que toute révolution est d’abord un mystère. Il nous rappelle comment une vie qui a exclu le hasard est une vie sans élan, stérile, une plaine infinie sans collines ; sa nécessité est celle de l’assurance à bon compte, du mou repli sur soi face à toute nouveauté, un fade repos au sein d’une rationalité desséchée. En vérité, le mouvement nous apprend que si elle l’avait incorporé pour toujours en son monde, une révolution n’aurait plus du tout besoin du hasard, qu’il serait en elle nulle part et partout. Car si la sagesse du mystère vaut comme sagesse des limites, l’expérience des limites amène l’âme à la pleine conscience, à une conscience de soi qui n’est pleine que parce qu’elle se sait elle-même limitée.

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La politique des gilets jaunes s’offre en effet à la politique classique comme une anarchie du clair-obscur : rien dans le mouvement ne s’accomplit totalement, jamais quelque chose ne va à son terme ; toujours se mêlent de nouvelles voix qui sèment la confusion dans le chœur de celle qui résonnaient déjà. Tout s’écoule, tout se mêle sans frein et forme un alliage impur ; tout est détruit, tout est démantelé. Vivre comme un gilet-jaune, c’est peut-être paradoxalement vouloir vivre quelque chose jusqu’au bout – au delà d’une quelconque idée préconçue de la lutte, au delà du mouvement social – au bord même de l’abîme du politique.

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Depuis plusieurs mois, la vérité de l’insurrection des gilets-jaunes ne se loge pas dans on ne sait quel a posteriori du mouvement, qu’elle puisse être révolutionnaire, démocratique ou fasciste, mais dans sa capacité à faire coaguler, puis s’entrechoquer des devenirs radicalement hétérogènes dans une commune négativité. Le mouvement tire la somme de ses énergies d’un principe de réactivité fort.

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La séquence jaune marque un douloureux rappel au réel. En forçant quiconque s’énonce comme révolutionnaire à ré-établir un contact hors de lui-même et de ses petites évidences, elle oblige chacun à se dissoudre dans ce qui est là pour redécouvrir les rythmes chaotiques d’une certaine réalité de l’époque. Certes, ce rendez-vous avec la dangerosité du réel pourrait s’avérer fatal à beaucoup et une telle menace pèse d’autant plus sur les derniers idéologues de France. En ce sens, on aura donc par exemple pu voir d’orthodoxes marxistes s’apitoyer devant des prolétaires qu’ils ne comprenaient plus, des démocrates geindre à propos de l’absence pourtant parlante de délégation au sein du mouvement, ou encore des fascistes pleurer sur leur triste sort. Dans le camp dit « révolutionnaire », on aura d’abord pu assister au pitoyable naufrage d’un certain gauchisme qui ne voulait plus intensifier un soulèvement en cours, mais le corriger, lui substituer une force vitale certes floue – mais qui le 1er décembre pouvait tout ravager – pour une éternelle grève générale de rien du tout.

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Nous pouvons dire qu’à mesure que le caractère insurrectionnel du mouvement se dessine, les modes d’existences qui s’y tiennent s’attachent à suivre les nouvelles réalités de l’affrontement en cours. Partageant l’intensification d’un commun refus à mesure qu’un socle de vérités collectives dessine l’absolue nécessité de renverser ce régime, l’être de l’insurrection tâche a minima de correspondre à la réalité de la répression qui s’abat sur lui – et ce n’est pas une mince affaire.

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Les hommes et les femmes de notre époque confuse font l’expérience de ce qui leur est propre lors d’événements fortuits, de malentendus non élucidés, de distractions fécondes. Ceux qui sentent encore en eux-mêmes un peu de cohérence parlent de fidélité aux idées. Mais les idées ne sont rien à quoi l’on puisse être fidèle ; elles sont un au-delà qui se dévoile à nous dans les moments les plus hauts, et puis de nouveau se dérobe. Sur les ronds-points nous percevons des ouvertures sur le grand temps. C’est-à-dire qu’à la vie régulière, toute occupée au déréel du quotidien 3.0, prise elle-même dans un système d’interdits, toute de précautions, où la maxime quieta non movere maintient l’ordre du monde et veut éclipser sa prochaine extinction – s’oppose l’effervescence de la fête.

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« Danger des plus heureux. — Avoir des sens subtils et un goût fin ; être habitué aux choses de l’esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d’une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d’un œil tranquille et d’un pas ferme, être toujours prêt à l’extrême comme à une fête, plein du désir des mondes et des mers inexplorés, des hommes et des dieux inconnus ; écouter toute musique joyeuse, comme si, à l’entendre, des hommes braves, soldats et marins, se permettaient un court repos et une courte joie, et dans la profonde jouissance du moment seraient vaincus par les larmes, et par toute la rouge mélancolie du bonheur, qui donc ne désirerait pas que tout ceci fût son partage, son état ! Ce fut le bonheur d’Homère ! » (Friedrich Wilhelm Nietzsche)

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La tonalité révolutionnaire de la séquence en cours n’a pu éclater que grâce à une vaste combinaison de revendications contradictoires. Si à l’origine, les forces psychiques en présence s’étaient clairement identifiées les unes les autres, jamais leur mobilisation unanime ne se serait produite. C’est à la faveur d’une belle confusion autant que d’une solide impureté des différentes catégories de revendications que l’atmosphère subversive a pu se créer.

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D’ailleurs, n’avez-vous pas entendu parler de ces fous qui – le 24 novembre – allumaient des feux en plein midi puis se mettaient à courir sur l’avenue des Champs Élysées en criant sans arrêt « Je cherche Macron ! Je cherche Macron ! » Ils s’étaient eux-aussi nommés de leur accoutrement et ils se disaient gilets-jaunes. En fait, ils étaient fous – fous de la vie, comme d’autres parmi leurs frères en ont été les suicidés, comme d’autres avant eux furent fous de la rédemption, de la politique, de la révolution, de ceci et de cela.

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Il s’est ainsi rencontré sous la République sur les Champs Elysées et les ronds-points de France, une centaine de milliers de personnes également frappés de la même maladie : ils allaient se révéler tous doués d’une assez grande énergie pour être fidèles à un certain degré d’évènement, assez probes entre eux pour ne point se trahir.

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D’une violente concision, l’émeute – cet art trop bref qui se mesure à l’exiguïté du temps – opère comme un raccourci fascinateur. C’est sa force en même temps que sa plus grande limite. Le 1er décembre, le matérialisme contemporain dans toute sa crevardise est donc attaqué. De toute manière, l’ordre du profane est voué à son anéantissement. C’est donc l’heure d’une émeute historique. S’agit-il de fascistes ? De gauchistes ? Du peuple ? De singularités quelconques ? Parlons-nous d’une révolution à venir ? Si l’on ne rentre pas chez nous ce soir, est-ce le début d’une insurrection ?

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« Au moment spirituel de la restitutio in integrum qui conduit à l’immortalité, correspond une restitutio séculière qui conduit à l’éternité d’un anéantissement. Rechercher cette évanescence, même pour ces niveaux de l’homme qui sont nature, telle est la tâche de la politique mondiale, dont la méthode se doit appeler nihilisme. » (Walter Benjamin)

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Le masque est aussi le chaos devenu chair. Violence, oui ou non ?

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En cette semaine du 8 décembre, tout le monde se demande si l’on verra l’Elysée détruit. Bataille de la communication, un faux air martial, des barbares aux portes de Rome, mais n’oubliant pas de préparer un hélicoptère au cas où, le parti de l’ordre fait monter une pression apocalyptique. On se demande à la télévision qui ouvrira le feu en premier. Tout ce que la France compte de police n’y suffisant même plus, le gouvernement doit déployer des chars face aux gilets-jaunes pour dire que tout va bien se passer, que le pire va être évité. Au soir, la situation demeure ‘sous-contrôle’ -il aura quand même fallu arrêter préventivement plus d’un millier de personnes.

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En matière de destitution, que la route parcourue par les gilets-jaunes soit des plus directe n’empêche pas qu’elle soit aussi des plus accidentée. Il s’élève un grand vent de subversion et le temps n’est plus à la clémence. L’ordre n’est pas un fait, mais simultanément une valeur à imposer au réel et l’instrument au moyen duquel l’imposer. Une somation attendue, la police est le corps du néant, un assommoir foudroyant. Au prix donc d’une inflation du pouvoir répressif sans précédent depuis la Guerre d’Algérie, c’est ainsi que mi-décembre, le Prince voudrait dialoguer avec son peuple.

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Nombreux sont les pessimistes qui s’entendent cyniquement pour dire que ce monde est devenu un complexe de significations figé, aliéné, tel qu’il ne peut plus émouvoir l’intériorité, qu’il se dégrade toujours plus sur le modèle d’un ossuaire d’intériorités décomposées. Les gilets-jaunes offrent un démenti cinglant et rieur à un tel pessimisme culturel – à une telle pauvreté spirituelle. En ce milieu de décembre, ils sont encore nombreux, ici et là, à défendre leurs ronds-points pour y construire des cabanes où ils ne veulent plus manger seuls.

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Anti-élégiaque, anti-narrative, anti-discursive, la poétique des ronds-points ressemble à vrai dire plus à une poétique d’illumination. Elliptique, oraculeuse, elle est celle d’un nouveau réseau de signalisation et d’alertes intensément partagés. Aucunement poétique du quotidien, elle a ses racines dans la banalité de l’isolement journalier, dans la pauvreté, l’ennui et la dépression. Dans la stricte mesure où elle refuse justement d’être gestion poétique de la misère du quotidien, elle ressemble plutôt à un poétique de l’instant. Et l’instant se nourrit lui-même, d’élaborations, d’accroissements par d’autres apports, d’accumulation et de dilatations. Le continuum de la tristesse du quotidien éclate et il y va d’un ici et maintenant comme de l’arrêt d’un monde.

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Les variations saisonnières au rythme desquelles se balancent les sociétés eskimos avaient permis à Marcel Mauss de montrer dans l’hiver le temps fort de la vie sociale. Temps fort et social de la vie, temps des condensations de groupe, d’intensification des échanges, des affects, des dépenses, la rigueur imposée par l’hiver favorise l’introspection collective. Tandis que le froid, la pluie, la neige et le verglas provoquent un nettoyage muet, lent et sans recours, comme une marée de mort montant insensiblement, les sédentaires, réfugiés dans leurs demeures surchauffées s’épuisent à ranimer leurs membres où le sang figé dans leurs veines ne circule plus, ils pensent soigner leurs crevasses et leurs engelures affectives, mais ils ne sont bons qu’à frissonner devant l’angoisse qu’ils éprouvent pour le dehors. Les gilets-jaunes ne craignent pas de s’y risquer et ainsi têtes nues, dans la jubilation de tout leur corps, sortent rire au vent, enivrés de cet élan glacial et tonique, qui claque sur leurs têtes aux cheveux raidis. On dit que certains passeront la nuit du 31 sur les Champs Elysées, on dit que d’autres réveillonneront sur leurs ronds-points. Conscients de leur force, peut-être qu’ils attendent ensemble qu’un nouveau printemps consacre leur destin.

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Quiconque s’est risqué à enfiler un gilet sait combien le grand-débat constitue une falsification et relève d’une saisie grossière de la réalité. Non pas seulement qu’il dérobe toute la plénitude et la richesse des rencontres qui se sont opérées sur les ronds-points ou dans les manifestations, qu’il dépouille toutes véritables discussions de leurs finesses psychologiques les plus subtiles, qu’il les prive de leur caractère terriblement affectif ; mais surtout, avec cette mise en scène du Prince dans son soliloque narcissique, il ne reste plus que la scène publique que caractère destructeur de l’économie venant tout capturer.

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Reconnaître la présence de ce champ de forces, de ces espaces qui se remplissent et se vident pour à nouveau voir se presser une foule d’organismes en tension, conduit à considérer le mouvement en cours tout entier, dans son diagramme extrêmement accidenté, comme un unique mouvement en continuelle formation et transformation. Le monde anomique dans lequel nous vivons produit de lui-même des mouvements anomiques. La dérégulation néo-libérale est totale, elle touche l’économique et le social, mais aussi le physique, le métaphysique et l’affectif. C’est un vaste mouvement anarchique d’arrachement, la propagation d’un chaos préservé de lui-même par sa police. Une volonté de s’arracher à l’arrachement plutôt que de le ménager, voilà peut-être ce que les gilets-jaunes signalent dans le présent.

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Pourtant, nombre de ceux qui se réclament d’une soi-disant théorie révolutionnaire ne prennent généralement en compte que les mouvements sociaux qui, à quelque titre qu’on veuille bien leur conférer, seraient au centre de l’histoire. L’histoire aurait appris depuis voilà deux siècles aux révolutionnaires de tous bords que le principe de transformation ne saurait se loger ailleurs que dans des lieux de fortes centralités. C’est dans ces zones névralgiques – où se disputeraient à la fois la maîtrise du champ économique, la gestion des ensembles techniques et la capacité à promouvoir des sujets – que les révolutionnaires seraient censés opérer. Mais quel enfer !

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« Est-il à présent quelque chose au monde qui ne nous concerne pas directement – et pas seulement moralement comme c’était encore le cas il y a une trentaine d’années ? Mondialiser le rejet du capital n’est pas pour autant suffisant, ce qui mérite de se mondialiser c’est l’opposition de la vie à la mort par le rétrécissement qu’il met en œuvre. Il ne s’agit pas de fédérer des opinions, de s’opposer, de dire non. L’opposition radicale à cette strangulation de l’humain ne peut procéder que par l’affirmation d’une dimension plus indéterminée de l’existence qui soit elle-même, par sa propre manifestation, la réponse à sa propre question, qui soit l’affirmation cruellement manquante devant tant de négation. » (Jean-Paul Curnier)

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Se débarrasser du Tout, de l’unité, de je ne sais quel absolu. On ne pourrait manquer de le prendre pour instance suprême et de le baptiser « prolétariat », « sujet révolutionnaire », « société », « peuple ». Pour reprendre comme proche et comme nôtre ce que nous avions laissé à l’inconnu qui nous rend impuissant, Nietzsche disait qu’il nous faudrait « émietter l’univers, perdre le respect du Tout ». De l’extrême droite à l’extrême gauche, tout l’idéalisme de la politique classique est sur le point de verser dans le nihilisme, dans la croyance à l’absence totale de valeur, c’est-à-dire de sens. Le nihilisme est un état normal. Le chaos du monde contemporain exclut toute activité à finalité. Seul compte le devenir de ceux qui se lient dans les valeurs communes qu’ils accordent à la vie et aux mondes qui les accueillent. Si devenir et vie forment un vaste cycle indéchiffrable, tout y est également précieux, éternel et nécessaire. C’est ce que nous commençons tout juste à sentir depuis que nous avons plongé dans le mouvement des gilets jaunes.

Anshel K. – pour l’Internationale Vitaliste, Paris (mars 2019)