Octobre 16, 2021
Par CQFD
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Cet article est le deuxiĂšme pan d’une enquĂȘte consacrĂ©e aux maux du Portugal contemporain. On peut lire la premiĂšre partie ICI.



Illustration L.L. de Mars

Le Portugal est l’un de ces pays que l’on pense pouvoir aborder directement au prĂ©sent, dans l’envoĂ»tement de la douceur de vivre et de la beautĂ© des lieux. C’est une forme d’aveuglement, car le poids de l’histoire y est trĂšs prĂ©sent dans le refoulĂ© collectif, et lui seul permet vĂ©ritablement d’accĂ©der au rĂ©el et aux ĂȘtres qui y vivent.

Quelques semaines aprĂšs la parution de la belle traduction portugaise du livre de Joseph Andras, De nos frĂšres blessĂ©s [1], le journal PĂșblico donne un relief inattendu Ă  un autre livre qui aborde la problĂ©matique des guerres coloniales. En l’occurrence, Nos Meandros da Guerra : O Estado Novo e a África do Sul na defesa da GuinĂ© [2] revient sur la lutte pour l’indĂ©pendance menĂ©e dans l’ancienne colonie portugaise de GuinĂ©e-Bissau au cours des annĂ©es prĂ©cĂ©dant le coup d’État militaire, du 25 avril 1974, au Portugal. Le rapport entre les deux livres est Ă  la fois direct et lointain. Dans son roman, Joseph Andras pose comme question sous-jacente Ă  l’histoire tragique de Fernand Iveton en AlgĂ©rie en 1956, le positionnement Ă©thique et politique de chacun face Ă  la question coloniale. Question qui s’est Ă©galement posĂ©e Ă  toute une gĂ©nĂ©ration de jeunes Portugais, de 1961 Ă  1974, pendant les treize ans de guerre coloniale dans les trois colonies africaines du Mozambique, de l’Angola et de la GuinĂ©e-Bissau.

Bien entendu, ce n’est pas cette problĂ©matique qui prĂ©occupe la journaliste de PĂșblico. La question est aujourd’hui ensevelie dans le silence pesant de la sociĂ©tĂ© portugaise, toujours incapable d’affronter la dimension coloniale de son histoire, son long cortĂšge d’horreurs et de crimes contre l’humanitĂ©. Ce colonialisme a constituĂ© le socle de l’identitĂ© nationale du pays, de l’idĂ©ologie nationaliste et des courants politiques qui l’ont portĂ©e, du rĂ©publicanisme du dĂ©but du XXe siĂšcle au salazarisme. Il a contaminĂ© jusqu’au courant communiste staliniste, et seul le faible mais actif courant anarchiste du dĂ©but du XXe siĂšcle en est restĂ© Ă©loignĂ©. Pourtant, dans le cas portugais, la question du positionnement face au colonialisme a trouvĂ© une rĂ©ponse claire dans le refus massif et collectif de la guerre coloniale par une partie importante de la jeunesse. Attitude qui restera comme un moment Ă©thique exemplaire dans l’histoire contemporaine du pays et au-delĂ . Aujourd’hui, alors que le petit pays se dĂ©couvre un destin historique bien plus mĂ©diocre que celui dont il a toujours rĂȘvĂ©, celui d’un modeste club de bronzage pour EuropĂ©ens du nord, ce moment de refus collectif n’est absolument pas mis en valeur ; c’est Ă  peine s’il est mentionnĂ©. A contrario, les vestiges de l’idĂ©ologie colonialiste retrouvent vie dans la montĂ©e ouverte du racisme quotidien qui nourrit une nouvelle droite extrĂȘme accrochĂ©e au projet fumeux de dĂ©fense des « valeurs civilisatrices Â» du Portugal du passĂ© [3]. C’est-Ă -dire, les valeurs de la barbarie coloniale.

Ce qui est exceptionnel dans le livre de Matos et Barroso – et c’est avant tout ce que souligne PĂșblico [4] –, c’est le fait que les auteurs ont eu un accĂšs inattendu Ă  des documents de l’armĂ©e portugaise de la pĂ©riode. On y apprend, tout d’abord, que, d’aprĂšs les chefs de l’armĂ©e coloniale, la situation militaire Ă©tait, dĂ©but 1974, inquiĂ©tante pour les forces portugaises en GuinĂ©e-Bissau, petit territoire de l’Afrique occidentale. L’action de la guĂ©rilla nationaliste provoquait d’importantes et croissantes pertes en hommes, pas loin d’un mort par jour et plus de 10 000 blessĂ©s par an. La dĂ©faite militaire qui se dessinait expliquait l’état de dĂ©moralisation des troupes portugaises et la panique de leur encadrement. Le puissant mouvement contre la guerre dans la jeunesse et l’ampleur des dĂ©sertions furent nourris par cette Ă©volution. Celle-ci a fini par inciter Ă©galement une minoritĂ© de la haute hiĂ©rarchie militaire Ă  soutenir l’aventure du mouvement des jeunes officiers Ă  s’engager dans un coup d’État militaire mettant fin au rĂ©gime et Ă  la guerre. Tous ces stratĂšges Ă©taient, bien sĂ»r, loin de s’imaginer qu’une telle aventure pouvait ouvrir une boĂźte de Pandore, exacerber les conflits de classe dans la sociĂ©tĂ© et dĂ©boucher sur une insurrection sociale. Ce fut pourtant ce qui arriva.

De son cĂŽtĂ©, le rĂ©gime salazariste continuait Ă  chercher des alliĂ©s et des fournisseurs d’armes afin de poursuivre la dĂ©fense de son projet colonialiste. Compte tenu de la position prise par les principales puissances mondiales, conscientes de la force des mouvements nationalistes et dĂ©sireuses de redessiner gĂ©opolitiquement la situation africaine, le Portugal se trouvait de plus en plus isolĂ©, avec des soutiens de plus en plus limitĂ©s : l’Afrique du Sud de l’apartheid, l’Espagne franquiste et… la France, « patrie des droits de l’Homme Â» !

C’est ainsi que, dĂ©but 1974, le gouvernement portugais entama des discussions avec celui de la France afin d’acheter quelques dizaines d’avions Mirage destinĂ©s Ă  renforcer la puissance de l’armĂ©e coloniale sur le terrain. Le gouvernement français, qui depuis le dĂ©but du conflit, avait ravitaillĂ© en matĂ©riel l’armĂ©e coloniale portugaise, hĂ©sita, craignant une dĂ©stabilisation de sa zone d’influence et d’intĂ©rĂȘts dans la rĂ©gion, surtout au SĂ©nĂ©gal voisin. Mais il finit par cĂ©der et le contrat entre les deux gouvernements fut signĂ© le soir du 24 avril 1974, pour le plus grand bonheur de la famille Dassault et des actionnaires. Champagne ! Sauf que, le matin du jour suivant, le coup d’État militaire d’une minoritĂ© de l’armĂ©e, soutenu massivement par le peuple en liesse, poussa vers la sortie un des signataires du contrat. On rangea prĂ©cipitamment les bouteilles. Une fois de plus, le mouvement spontanĂ© et imprĂ©vu de l’histoire prit le dessus sur la logique planifiĂ©e des intĂ©rĂȘts capitalistes et de leurs laquais.

Samedi 22 mai 2021 : Ă  Lisbonne, plusieurs dizaines de personnes bloquent la circulation du rond-point qui donne accĂšs au principal terminal de l’aĂ©roport. Le groupe veut par son action alerter sur l’augmentation de la pollution provoquĂ©e par les avions, et appeler Ă  l’arrĂȘt de la construction de nouveaux aĂ©roports dans le pays et au dĂ©veloppement des transports ferroviaires, moins polluants. C’est une question « clivante Â», comme on dit avec style dans le nouveau langage libĂ©ral moderniste. La dĂ©cision de construire (ou non) un nouvel aĂ©roport prĂšs de Lisbonne, reportĂ©e pour cause de Covid, n’est toujours pas tranchĂ©e par le gouvernement socialiste, tandis que les anciens aĂ©roports attendent avec angoisse les touristes dĂ»ment vaccinĂ©s. C’est la version lusitanienne du jour d’aprĂšs comme cauchemar du jour d’avant. L’intervention des robocops dĂ©mocrates portuguais ne s’est pas fait attendre : les activistes ont Ă©tĂ© dĂ©logĂ©s manu militari ; 26 d’entre eux, ĂągĂ©s de 17 Ă  28 ans, ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s et menacĂ©s de poursuites. Au pays du poĂšte Fernando Pessoa, la police possĂšde des dons d’imagination rares. Son porte-parole auprĂšs de la presse, l’inspecteur Nuno Carocha, avance une accusation Ă©tonnante et grave : ces manifestants sont « suspects d’attentat contre la sĂ©curitĂ© routiĂšre Â». Il est vrai que chaque pays a le terrorisme qu’il mĂ©rite, mais, tout de mĂȘme, cet « attentat contre la circulation routiĂšre Â», il fallait le trouver !

Fernando Medina est un garçon propre sur lui avec une carriĂšre formatĂ©e pour la rĂ©ussite. Maire de Lisbonne, ami dĂ©complexĂ© de l’industrie du tourisme et du bĂ©ton, dĂ©fenseur de pistes cyclables Ă  tout- va dans une ville que la hideuse spĂ©culation immobiliĂšre a vidĂ©e de son peuple, il est aussi le fils politique prĂ©fĂ©rĂ© d’AntĂłnio Costa, le Premier ministre et actuel patron du puissant Parti socialiste. Les paris donnent Monsieur Medina gagnant dans la course pour la succession de Monsieur Costa, celui-ci Ă©tant pressenti pour une nouvelle carriĂšre dans la haute bureaucratie de Bruxelles oĂč son sourire commercial est fort apprĂ©ciĂ©. Mais fin juin 2021, un Ă©vĂ©nement inattendu met ces beaux projets en pĂ©ril. Des rĂ©vĂ©lations prouvent que la mairie de Lisbonne transmet rĂ©guliĂšrement aux ambassades les donnĂ©es personnelles des activistes qui se mobilisent pour telle ou telle cause devant telle ou telle ambassade : contre Poutine, pour le Tibet ou en soutien Ă  la rĂ©volte hongkongaise, pour les droits du peuple palestinien, contre la rĂ©pression en Angola, etc. Les heureux bĂ©nĂ©ficiaires sont, entre autres, les services russes, angolais ou chinois, le Mossad israĂ©lien aussi. Parfois, la mairie est dĂ©routĂ©e. À qui transmettre les donnĂ©es personnelles des militants Ă©cologistes qui ont bloquĂ© le rond-point de l’aĂ©roport ? Il n’y avait parmi eux pas un seul Palestinien, pas un seul Russe, pas un seul TibĂ©tain. Les faits, reconnus avec larmes de crocodile par Monsieur Medina, sont vite devenus scandale politique. Le maire socialiste de la capitale passe dĂ©sormais pour un vulgaire « pide [5] Â» dans un monde de rĂ©pression globalisĂ©e. AppelĂ© Ă  la rescousse, son camarade et ministre des Affaires Ă©trangĂšres dit espĂ©rer que « les autoritĂ©s russes, qui ont reçu des donnĂ©es qu’elles n’auraient jamais dĂ» recevoir, appliquent les lois internationales et les effacent Â». Un comique, cet homme ! La pratique est sans doute gĂ©nĂ©ralisĂ©e et pas spĂ©cifique au Portugal, mais le faire de façon si ouverte et brutale traduit l’arrogance d’une classe politique sĂ»re d’un rapport de force qui lui est favorable. NĂ©anmoins, Monsieur Medina a perdu son poste de maire aux toutes rĂ©centes Ă©lections locales du 26 septembre, qui ont vu le taux d’abstention monter Ă  presque 50%.

Ce ne sont que de vulgaires socialistes Ă  la manƓuvre. DĂ©fenseur acharnĂ© de l’ordre capitaliste, le Parti socialiste portugais garde nĂ©anmoins quelques traits originaux. Il ne s’agit pas d’un appareil politique de vieille expĂ©rience, avec un long Ă©tat de services comme le SPD allemand ou le PS français, partis chauvins qui ont cautionnĂ© de successives boucheries guerriĂšres et coloniales pour se dissoudre finalement dans le nĂ©olibĂ©ralisme. Si le vieux parti portugais a une histoire remontant Ă  1875, annĂ©e de sa fondation, ce n’est qu’en 1973 que le parti actuel a Ă©tĂ© fondĂ© dans l’exil et Ă  l’aide de fonds du SPD. Pendant un siĂšcle, les quelques militants socialistes ont vivotĂ© tant bien que mal en minoritĂ© dans la sociĂ©tĂ©, Ă  l’ombre des forts courants anarcho-syndicalistes et anarchistes, puis, pendant la pĂ©riode fasciste, Ă  la traĂźne du rigide Parti communiste stalinien clandestin. La nature du Parti socialiste portugais actuel puise ses racines dans deux moments forts de l’histoire rĂ©cente du pays. Tout d’abord, le rĂŽle dĂ©terminant que le parti a jouĂ© dans l’action contre-rĂ©volutionnaire de novembre 1975, mettant un terme Ă  la pĂ©riode d’insurrection sociale qui suivit la chute de l’ancien rĂ©gime salazariste ; puis la place active du parti dans la « normalisation Â» de l’ordre capitaliste, en particulier la destruction de la RĂ©forme agraire et des expĂ©riences d’autogestion sociales. Au moment de la rĂ©volution portugaise de 1974-75, le Parti socialiste portugais a ainsi pris la place unique d’une formation politique qui rompait avec le passĂ© salazariste tout en s’érigeant comme un rempart contre « le danger communiste Â», Ă©pousant les valeurs du capitalisme de marchĂ©. La dĂ©fense inconditionnelle de la variante privĂ©e du capitalisme a Ă©tĂ© suivie par la gestion du processus d’intĂ©gration du pays dans l’espace capitaliste europĂ©en. PĂ©riode caractĂ©risĂ©e par un investissement massif de fonds europĂ©ens qui a fondĂ© le consensus social dĂ©mocratique et crĂ©Ă© un climat de corruption gĂ©nĂ©ralisĂ© dont ont profitĂ© l’appareil du parti et la plupart de ses cadres. Il faut avoir prĂ©sent Ă  l’esprit cette origine particuliĂšre du Parti socialiste portugais pour comprendre ce qu’il est devenu aujourd’hui : un puissant appareil Ă©lectoral et clientĂ©liste, fĂ©rocement accrochĂ© au pouvoir de l’argent [6]. Les actes de Monsieur Medina sont en phase avec cette nature, avec l’esprit bureaucratique rĂ©pressif qui en dĂ©coule.

Sous le soleil et la douceur de vivre, il y a un pays triste, forcĂ©ment, car Ă©crasĂ© par un destin de soumission. Une sociĂ©tĂ© qui peine Ă  se projeter dans l’avenir, qui vit dans un prĂ©sent fataliste, oĂč l’on a du mal Ă  percevoir des signes d’avenir. Un air de fado, dites-vous ? Le poĂšte surrĂ©aliste portugais Mario Cesariny rĂ©suma naguĂšre dans une phrase ironique le carcan qui, au Portugal, Ă©touffe le rĂȘve et l’espoir d’un autre futur : « Demain, il y aura encore du foot  ! Â»

Mais laissons le pessimisme pour des temps meilleurs, disaient les anars portugais du dĂ©but du XXe siĂšcle ! Sous les dĂ©combres de la tristesse folklorique, dans une sociĂ©tĂ© vidĂ©e de son Ă©nergie vitale, ici et lĂ , l’esprit contestataire refait surface. Dans le silence du consensus moderniste vendu par les monstres du capital et ses politiciens, des cris se font entendre, des signes lumineux d’insubordination indiquent un chemin diffĂ©rent. L’action de quelques jeunes sur un rond-point d’aĂ©roport n’est pas une initiative isolĂ©e. Plus au nord, vers le pays galicien, dans les montagnes du parc naturel du GerĂȘs/XurĂȘs, l’opposition Ă  l’exploitation toute proche de la plus grosse mine de lithium Ă  ciel ouvert d’Europe par une multinationale vorace s’installe et s’affermit depuis 2018 [7].
Tout n’est pas perdu dans le pays de « GrĂąndola, Vila Morena [8] Â».

Charles Reeve *

* Charles Reeve, pseudonyme de Jorge Valadas, a écrit plusieurs ouvrages sur la société portugaise.

Opus 1 : “Le variant asiatique du fado portugais



- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org