Nous sommes inquiètes de la vitesse à laquelle cette association se développe et se fait connaître en France.

N’hésitez pas à le partager autour de vous, aux institutions, associations, ami.e.s, collègues, journaux locaux et moins locaux,…

N’hésitez pas à nous faire des retours d’expériences si vous en avez et des retours tout court si vous le voulez.

Des participantes en colère

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L’épidémie SVS

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L’épidémie S.V.S

Nous souhaitions écrire ce texte pour faire un retour d’expériences sur ce qui nous a dérangé lors d’une formation et pour partager et questionner nos désaccords.

Par envie de se former et de se questionner au sujet des violences sexuelles, nous cherchions des associations abordant cette thématique. Nous sommes tombées sur le site de l’association Stop aux Violences Sexuelles (SVS) qui propose, une dizaine de fois par an, une formation intitulée « Les bases de la connaissance en matière de violences sexuelles ».

Bingo ! La prochaine session se déroule dans trois semaines à Marseille : un formulaire-type à remplir sur le net et trois banalités plus tard, nous voilà inscrites pour deux jours de formation gratuite.

En arrivant, nous nous retrouvons dans un amphithéâtre avec une centaine de participants : un cadre peu propice à l’échange.

Il ne nous aura pas fallu beaucoup de temps pour nous rendre compte que le discours porté par l’association nous dérangeait sur certains points. Ce sont les discussions qui ont suivi cette première journée qui nous permettent de pouvoir clairement exprimer nos nombreux désaccords avec SVS.

L’éradication : une stratégie portée haut et fort

La stratégie présentée toute la journée par l’association qui a attendu 17h pour expliciter qui elle était et quelles étaient ses perspectives, est basée sur une présentation des violences sexuelles comme étant une « maladie contagieuse » [1] contre laquelle il est nécessaire d’appliquer une « stratégie d’éradication d’épidémie ». [2]

Certes imagée durant la présentation, cette analogie est portée sans nuance par l’association : Elle a pour objectif « non pas de lutter contre les violences sexuelles mais de les éradiquer ». [3]

En clair, pour ces personnes, la seule cause des violences sexuelles est la violence sexuelle en elle-même. Comme on peut le lire dans un article présent sur leur site, « l’agresseur, lui-même, souvent une ancienne victime qui a érotisé d’anciens abus sexuels, devra payer sa dette et être marqué du sceau de l’infamie ». [4] Cette unique vision de l’agresseur comme (ancienne) victime « mal guérie » inhibe complètement les autres causes – on y reviendra plus tard. Elle met dans une position de culpabilité les victimes puisque, comme ils le disent si bien, « une victime est un malade avec un potentiel infectant » [5] : selon SVS, qui dit agresseur dit ancienne victime, donc qui dit agressée dit potentiel futur agresseur ?

Même si nous comprenons l’intention, et que dans de nombreux cas un travail de soin peut être pertinent, il ne nous semble pas correct d’affirmer que la menace de devenir agresseur repose sur toutes les « victimes ».

D’ailleurs, ne serait-il pas intéressant de questionner l’emploi de ces deux seuls mots pour parler de centaines de réalités, de situations et de personnes uniformisées par les termes « victime » et « agresseur » ?

Pourtant SVS nous répète plusieurs fois dans la présentation l’importance qu’elle accorde aux mots et à leur juste emploi. Ne serait-il pas plus pertinent de parler de « personne ayant vécu une violence sexuelle » plutôt que de victime ? Derrière ces mots se cache un phénomène de victimisation atemporel : or, sommes-nous victime toute notre vie ?

Sans nier l’existence de traumatismes réels, nous questionnons le fait que cela soit incontournable. N’est-ce pas une injonction à la thérapie comme seule solution aux violences sexuelles ?

Je suis furieuse contre une société qui m’as éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre.

Virginie DESPENTES, King Kong Théorie

Occulter la vision systémique

Nous sommes surprises par tout ce qui est occulté par la stratégie SVS : qu’en est-il du poids de la société sur les violences sexuelles ? Comment ne pas aborder les normes genrées et le sexisme qui conditionnent nos comportements et nos rapports sociaux ? Comment peut-on éviter le sujet de la domination masculine ? Pourquoi ne pas aborder le sujet de l’éducation aux sexualités, qui nous semble indispensable pour éviter ces violences ?

Nous sommes en colère d’entendre de la part du président de SVS 13 que « la culture du viol [6] n’existe pas », de lire sur leur site que « la violence sexuelle concerne hommes et femmes dans des proportions très proches » [7] et de se faire rabattre les oreilles par la « pédophilie au féminin » utilisée à tout bout de champ pour rappeler que les hommes ne sont pas seuls responsables et que les gestes de maternage sont la porte ouverte aux gestes déplacés.

Passé le constat que les causes de ces phénomènes ne sont pas toutes traitées par l’association, que propose SVS aux personnes ayant vécu des violences sexuelles ?

Là encore, la réponse est unique : porter plainte. Pour être exact, elle est double : porter plainte et mettre en place un protocole de soins.

Le recours à la justice apparaît comme la seule solution aux agressions sexuelles et aucune critique du système judiciaire et carcéral n’est amenée. On entendra même une des animatrices dire qu’« il faut mettre tous les agresseurs en prison ». Pourtant, dans l’amphithéâtre, ça remue. Certaines femmes témoignent des énormes difficultés à être entendues et considérées lors de leur démarche de dépôt de plainte mais leurs propos sont très vite balayés par les personnes animant la journée qui leur répondent que « cela s’améliore » car les policiers « sont de plus en plus formés ».

Nous ne remettons pas en cause le fait que la démarche de dépôt de plainte puisse être salvatrice et nécessaire pour certaines personnes. Par ailleurs, au vue du peu d’efficacité de la justice sur ces questions et des difficultés psychologiques, juridiques (apport de preuves) et structurelles de ces démarches, nous ne pouvons pas laisser dire qu’il s’agit de LA solution.

Il suffit, par exemple, d’ouvrir le site du Planning Familial pour se rendre compte que beaucoup d’autres possibilités sont proposées : s’entourer de personnes de confiance, se faire accompagner par des associations, aide anonyme et gratuite, groupes de paroles, etc.

Une seule approche pour une seule vision

La pensée et la stratégie de SVS sont basées sur les travaux d’une unique personne, le docteur Violaine Guérin.

Présidente et créatrice de l’association, elle semble avoir fait un travail qui porte principalement sur la pédophilie et non sur l’ensemble des violences sexuelles, et a avant tout une approche médicale et scientifique de ces thématiques. Cela peut poser question quand on constate que ses ouvrages sont de nombreuses fois cités durant la présentation et qu’ils sont les seuls vendus à l’entrée de l’amphithéâtre. [8] Ils constituent également la seule ressource de données scientifiques utilisées par l’association, données sur lesquelles elle base les fondements de sa stratégie et de ses actions. Rappelons que les faits scientifiques ne constituent pas indéniablement des vérités objectives, et ne peuvent venir justifier tous les arguments avancés…

De plus, de nombreuses statistiques sont utilisées comme poids dans leur argumentaire. Cela est contestable en tant que tel, sans compter qu’à plusieurs reprises, nous avons été dérangées par l’interprétation de ces dernières (ex : insistance, appuyée par les chiffres, des violences faites par les femmes).

Nous voulons enfin relever que les bénévoles nous ont tous semblé être des thérapeutes et professionnels du soin défendant l’intérêt de leur métier dans la « reconstruction post-violence sexuelle ». Tous vantent, en tout cas, les bienfaits de la thérapie, avec toujours cette seule idée :violences sexuelles = traumas.

Même si l’association milite pour un remboursement des frais de santé par la sécurité sociale, le prix de ce genre de thérapie restant de soixante euros l’heure en moyenne, la question économique vient rapidement freiner l’accès à cette unique solution.

Ajoutons également que le milieu médical est loin d’être irréprochable puisque, comme dans les domaines de la justice et de la police, de forts rapports de domination existent et les pouvoirs dont disposent ces institutions peuvent être violents et abusifs. SVS emploie, en s’appuyant sur cette autorité médicale, une expression comme « énergie meurtrière » et lorsqu’une participante exprime qu’elle trouve le terme dérangeant, on lui répond sans sourciller qu’il n’y a pas à débattre et que c’est un fait, point.

L’association a un fort impact au niveau du territoire puisqu’il existe 29 antennes départementales. Elle a également l’ambition de se développer à l’international. À raison de dizaines de formations par an un peu partout en France et d’une moyenne de 100 participants à chaque session [9] la « propagation » de leurs idées peut se révéler efficace. La diffusion massive de ces schémas univoques, pathologisants, et occultant toute prise en compte de rapports sociaux plus complexes, associée à une stratégie carcérale et victimaire, nous paraît inefficace pour lutter contre les violences sexuelles, voire dangereuse d’un point de vue idéologique.

Nous nous questionnons réellement sur les intentions de l’association.

Pour toutes ces raisons, après avoir consulté le programme du lendemain : 58 diapositives concernant l’impact médical des violences sexuelles – diabète, cancer, problèmes de peau, dépression, etc. – trois autres relativement creuses sur les aspects sociétaux, puis 38 dernières présentant les thérapies réparatrices incluant l’exemple de la psychologie biodynamique en 8 diapositives, et après avoir constaté que l’échange n’était pas vraiment possible, nous avons décidé de ne pas nous rendre à la deuxième journée de formation et de diffuser ce texte largement.

Des participantes

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Article publié le 16 Déc 2019 sur Mars-infos.org