Dès les pre­miè­res occu­pa­tions des ronds-points, des péages d’auto­route, des zones com­mer­cia­les, lors des mani­fes­ta­tions dans les rues et sur les places, les emblè­mes de la Révolution fran­çaise sont pré­sents et mis en avant par les Gilets jaunes. Drapeaux tri­co­lo­res, bon­nets phry­giens, guillo­ti­nes et chants de la Marseillaise don­nent le ton et ryth­ment les diver­ses formes de lutte. Dans les réu­nions et sur les réseaux sociaux cir­cu­lent mots d’ordre stra­té­gi­ques et modes d’actions poli­ti­ques qui, pour la plu­part, font réfé­rence aux moments forts de la Révolution fran­çaise : cahiers de doléan­ces, des­ti­tu­tion1 du pré­si­dent-monar­que, assem­blées citoyen­nes, abo­li­tion des corps inter­mé­diai­res, démo­cra­tie directe, fin de l’injus­tice fis­cale, contrôle des élus et baisse de leurs rému­né­ra­tions, appel à former un pou­voir cons­ti­tuant, union des patrio­tes pour la défense de la nation, etc.


Cette réfé­rence a été main­tes fois cons­ta­tée, décrite et com­men­tée. Mais le plus sou­vent elle l’a été comme une réfé­rence sym­bo­li­que plus que réelle ; comme une nos­tal­gie ; au mieux comme une impul­sion poli­ti­que donnée à la lutte. Or, deux ques­tions déci­si­ves se posent dans le rap­port des Gilets jaunes à la Révolution fran­çaise et elles n’ont que rare­ment été envi­sa­gées :


1 – Au-delà des déter­mi­na­tions his­to­ri­ques pro­pres à la Révolution fran­çaise, quelle est la valeur qui est reven­di­quée comme com­mune entre ces deux moments ? Nous posons que c’est la valeur d’uni­ver­sa­lité qui est au cœur de ces deux moments ; une aspi­ra­tion vers l’uni­ver­sa­lité de la com­mu­nauté humaine.


2 – La seconde ques­tion est encore plus rare­ment évoquée à propos de cette envie de révo­lu­tion fran­çaise de la part des Gilets jaunes. Pourquoi la Révolution fran­çaise est-elle la seule et unique réfé­rence à des révo­lu­tions du passé ? Pourquoi les révo­lu­tions ouvriè­res, pro­lé­ta­rien­nes, « com­mu­nis­tes » des XIXe et XXe siè­cles sont-elles des réfé­ren­ces qua­si­ment impos­si­bles pour le mou­ve­ment des Gilets jaunes ?

L’universalité du commun des « cabanes »


Si l’on consi­dère les trois pre­miers mois d’exis­tence du mou­ve­ment des Gilets jaunes, le moment où la dimen­sion d’uni­ver­sa­lité de la com­mu­nauté humaine s’est mani­fes­tée avec le plus d’inten­sité fut celui de l’occu­pa­tions des ronds-points. Bien que de manière moins expli­cite, cette aspi­ra­tion s’est aussi expri­mée dans le contrôle des péages d’auto­route et dans les inter­ven­tions aux super­mar­chés.


Que l’ini­tia­tive de la lutte sur les ronds-points ait été concer­tée dans les réseaux sociaux ne prive en rien le mou­ve­ment des Gilets jaunes de cette soli­da­rité humaine qui fait sa force. Dans l’espace limité mais stra­té­gi­que des ronds-points, dans cette com­mu­nauté vécue dans les rudi­men­tai­res « caba­nes » cons­trui­tes là, ont puis­sam­ment surgi libé­ra­tion de la parole de citoyens tou­jours igno­rés, sou­vent mépri­sés et action déter­mi­née pour la faire enten­dre.


Leurs gilets endos­sés, des femmes et des hommes, se sont orga­ni­sés pour blo­quer ou fil­trer le trafic rou­tier et, ce fai­sant, ils ont par­tagé les condi­tions de leurs vies pré­ca­ri­sées, injus­te­ment taxées, invi­si­bles pour le pou­voir d’État et ses réseaux.


Dans ces échanges sur le dur vécu quo­ti­dien mais aussi sur les pos­si­bles d’une autre société et d’une autre vie ; dans ces repas par­ta­gés ; dans l’accueil des pas­sants soli­dai­res ou la défense à l’égard d’auto­mo­bi­lis­tes hos­ti­les, s’est concrè­te­ment affir­mée une aspi­ra­tion uni­ver­selle à la com­mu­nauté humaine. Rien d’autre que cette aspi­ra­tion à une « République du genre humain » pro­cla­mée par Anacharsis Cloots, athée prus­sien se disant « ora­teur du genre humain », fait citoyen d’hon­neur par les révo­lu­tion­nai­res giron­dins en 1792 puis envoyé à la guillo­tine en 1794 par le jaco­bin théiste Robespierre non sans l’avoir fait aupa­ra­vant exclure de la Convention car « étranger à la nation ».

Les impasses assembléistes et parlementaristes


Le mou­ve­ment des Gilets jaunes se géné­ra­li­sant, la prise de déci­sion col­lec­tive sur l’orga­ni­sa­tion de la lutte devient vite un impé­ra­tif cru­cial, une néces­sité poli­ti­que qui n’est pas sans engen­drer des ten­sions inter­nes. Comment dis­cu­ter sur la pour­suite de la lutte ? Comment coor­don­ner les diver­ses pro­po­si­tions ? Par quels moyens de com­mu­ni­ca­tion : réseaux sociaux, assem­blées loca­les, déve­lop­pe­ment de « médias jaunes » ?


Certains obser­va­teurs — notam­ment des poli­to­lo­gues choi­sis comme « experts » par les médias — ont écrit que le recueil et le trai­te­ment des pro­po­si­tions d’actions et la hié­rar­chi­sa­tion des objec­tifs poli­ti­ques à pour­sui­vre se fai­saient dans l’opa­cité ; dans une absence de déli­bé­ra­tion et de débats contra­dic­toi­res.


En ce qui concerne l’opa­cité, la cri­ti­que est peu rece­va­ble lors­que d’évidence, le compte rendu des dis­cus­sions d’une assem­blée ou les résul­tats d’une consul­ta­tion par inter­net sont immé­dia­te­ment dis­po­ni­bles sur les diver­ses pla­te­for­mes du mou­ve­ment.


La cri­ti­que sur l’absence ou l’insuf­fi­sance de déli­bé­ra­tions dans l’élaboration d’une déci­sion appelle une ana­lyse plus appro­fon­die. Cette cri­ti­que a, par exem­ple, été portée par une his­to­rienne, Sophie Wahnich dans un arti­cle inti­tulé : « Un peuple cons­tam­ment déli­bé­rant : la belle issue2 ».


L’auteur prend pour point de départ la décla­ra­tion de Saint-Just sur la régu­la­tion de la colère du peuple par la déli­bé­ra­tion et le débat contra­dic­toire. Seule la libre parole de chacun qui confronte ses idées à celles des autres permet d’abou­tir à une « intel­li­gence col­lec­tive néces­saire à une refon­da­tion de lois justes ». Mais S. Wahnich ajoute immé­dia­te­ment la condi­tion abso­lue posée par Saint-Just pour garan­tir la déli­bé­ra­tion sup­po­sée « apai­sante » : la Garde natio­nale veille. Si des indi­vi­dus ou des grou­pes trou­blent la déli­bé­ra­tion ou s’y oppo­sent, ils seront arrê­tés par la Garde natio­nale !


Autrement dit, der­rière la rhé­to­ri­que jaco­bine, nous sommes bien là en pré­sence du modèle par­le­men­taire tra­di­tion­nel dans lequel une assem­blée de repré­sen­tants dis­cute au nom du peuple… de son bon­heur. La force poli­cière de l’État-nation défi­nit et admi­nis­tre le débat natio­nal bap­tisé aujourd’hui « Le Grand Débat ».


L’exem­ple de la Révolution fran­çaise pris par S. Wahnich comme étalon poli­ti­que de la déli­bé­ra­tion et comme auto­rité his­to­ri­que tourne court.


Pendant la Révolution fran­çaise les déli­bé­ra­tions à l’Assemblée cons­ti­tuante puis à celles de la Convention furent contrô­lées par les bour­geois, qu’il s’agisse des répu­bli­cains giron­dins puis jaco­bins. Dans les clubs et les sec­tions loca­les, le contrôle de la parole poli­ti­que était aux mains de la classe révo­lu­tion­naire, celle qui para­che­vait son triom­phe contre la royauté : la bour­geoi­sie.


Ainsi, les Enragés et les Hébertistes furent exclus de la déli­bé­ra­tion par la ter­ri­ble répres­sion conduite par le des­po­tisme des Jacobins. Le modèle répu­bli­cain de la déli­bé­ra­tion poli­ti­que était enca­dré, limité, orienté par les vain­queurs de l’exer­cice du pou­voir d’État.


Le recours à la déli­bé­ra­tion comme moyen de régu­la­tion des anta­go­nis­mes sociaux a fonc­tionné seu­le­ment au profit des inté­rêts poli­ti­ques et économiques de la bour­geoi­sie triom­phante. L’ins­ti­tu­tion de la déli­bé­ra­tion dans les sec­tions, les clubs et les partis comme dans les assem­blées n’a été contes­tée que par des mou­ve­ments exté­rieurs à l’ordre répu­bli­cain ins­ti­tué : les émeutes popu­lai­res contre le libre prix des fari­nes, contre l’absence de taxa­tion des pro­duits de pre­mière néces­sité, contre la loi Le Chapelier qui inter­di­sait toute asso­cia­tion des ouvriers ; un ordre contesté aussi par les insur­rec­tions des Fédérés, le sou­lè­ve­ment des Vendéens, la révolte des « femmes révo­lu­tion­nai­res3 » et des Sans-culot­tes, etc.


La pra­ti­que des Gilets jaunes en matière de prise de déci­sions col­lec­ti­ves s’écarte visi­ble­ment du modèle assem­bléiste et par­le­men­ta­riste. Elle relève davan­tage des mou­ve­ments qui se sont oppo­sés au pou­voir diri­giste de la bour­geoi­sie. Mieux que le com­pro­mis « démo­cra­tie directe » c’est « action directe » qui pour­rait être le terme le plus appro­prié pour qua­li­fier cette orien­ta­tion.


À tra­vers les réseaux sociaux comme par le biais des assem­blées (deux modes d’orga­ni­sa­tion poli­ti­que non contra­dic­toi­res), le mou­ve­ment des Gilets jaunes est par­venu à conduire son action dans une cer­taine unité. Malgré la mise au-devant de la scène d’indi­vi­dus dési­gnés Gilets jaunes par les médias et le minis­tère de l’Intérieur, le mou­ve­ment a tiré sa force du plus inédit de ses mots d’ordre : pas de repré­sen­tants, pas de délé­gués, pas de porte-parole. Une simple reconnais­sance uni­fiante : le jaune.


La cons­cience immé­diate d’un en-commun à venir cons­ti­tue la prin­ci­pale voie emprun­tée par la parole col­lec­tive des Gilets jaunes ; une cons­cience géné­ri­que deve­nue parole offen­sive et char­gée de poten­tia­li­tés humai­nes.

Une seule et unique référence révolutionnaire : la Révolution française.


Nous l’avons fait obser­ver : le mou­ve­ment des Gilets jaunes n’est pas une lutte liée au tra­vail, à la sphère du tra­vail et donc pas davan­tage à celle de l’ancienne lutte des clas­ses4. Elle se situe dans l’uni­vers du mode de vie, du pou­voir d’achat, du combat quo­ti­dien contre la survie. Sa com­po­si­tion sociale a été lon­gue­ment com­men­tée (et par beau­coup de gens déplo­rée !) : arti­sans, com­mer­çants, pro­fes­sion­nels des ser­vi­ces et de la santé, métiers des trans­ports et de la cir­cu­la­tion économique, employés inter­mit­tents du sec­teur privé, sala­riés pré­ca­ri­sés, agri­culteurs, retrai­tés, etc.


Les « sala­riés garan­tis » du sec­teur privé et leurs syn­di­cats, les cadres de la fonc­tion publi­que, les ensei­gnants, les intel­lec­tuels, artis­tes et cher­cheurs, les cadres des gran­des villes, les milieux des médias, les élus poli­ti­ques et syn­di­caux, les cadres inter­mé­diai­res, etc. ont dès le début du mou­ve­ment exprimé de fortes réser­ves et sou­vent de la répul­sion envers les Gilets jaunes.


Dans les condi­tions économiques, socia­les, poli­ti­ques et his­to­ri­ques pré­sen­tes, il était et il reste impos­si­ble aux Gilets jaunes de se mettre en conti­nuité avec le mou­ve­ment ouvrier his­to­ri­que. Pourquoi ? D’abord à cause de ses échecs his­to­ri­ques : vaincu par les des­po­tis­mes sta­li­nien et natio­nal-socia­liste, rallié aux divers natio­na­lis­mes, inté­gré dans les étatismes social-démo­crate, consen­tant aux libé­ra­lis­mes.


Ensuite et sur­tout parce que la dyna­mi­que du capi­tal a rendu ines­sen­tielle la force de tra­vail dans son pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion et plus géné­ra­le­ment a englobé tous les rap­ports de pro­duc­tion dans les pro­ces­sus glo­baux de la puis­sance. Avec les décom­po­si­tions/recom­po­si­tions économiques en partie engen­drées par les échecs des mou­ve­ments de refus de l’ordre exis­tant à la fin des années 1960, c’est la repro­duc­tion de tous les rap­ports sociaux qui cons­ti­tue l’enjeu poli­ti­que cen­tral. Depuis trente ans, nous avons ana­lysé5 ces bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques qui ont aussi une dimen­sion anthro­po­lo­gi­que.


Spontanément, la réfé­rence à la Révolution fran­çaise a cons­ti­tué pour les Gilets jaunes l’unique réfé­rence his­to­ri­que car seule elle est por­teuse de la mémoire col­lec­tive d’un bou­le­ver­se­ment social et poli­ti­que auquel ils peu­vent s’iden­ti­fier.


Cette iden­ti­fi­ca­tion n’est pas seu­le­ment sym­bo­li­que puisqu’on peut mettre en évidence quel­ques ana­lo­gies entre ces deux moments poli­ti­ques : révolte anti-fis­cale, détes­ta­tion du pou­voir d’en haut et colère contre ses prin­ci­pa­les figu­res ; exi­gence de jus­tice sociale et d’égalité réelle ; mani­fes­ta­tions dans les beaux-quar­tiers et dans les lieux du pou­voir, etc. Mais le jeu des ana­lo­gies se révèle vite assez vain car le cycle his­to­ri­que de domi­na­tion de la classe bour­geoise et de ses valeurs com­mencé avec force par la Révolution fran­çaise s’est achevé avec l’échec mon­dial des der­niers assauts pro­lé­ta­riens de la fin des années soixante du XXe siècle.


Le cycle des révo­lu­tions qui ont par­couru la moder­nité est épuisé. Nous sommes dans une autre époque, celle de la société capi­ta­li­sée6. Une époque, certes, tou­jours his­to­ri­que ; une époque dans laquelle de nom­breux hommes cher­chent des voies de sortie du cercle funeste de la capi­ta­li­sa­tion de leurs acti­vi­tés et de la dévas­ta­tion pla­né­taire de la nature.



7 février 2019



Notes


1 – Le slogan « Macron démis­sion » est à enten­dre comme « Macron des­ti­tu­tion » davan­tage que « Macron, vas-t-en, tu as failli ». Destitution, c’est-à-dire affir­ma­tion d’un pou­voir poten­tiel­le­ment cons­ti­tuant, contes­ta­tion de la pré­po­tence par­le­men­taire, abo­li­tion de la repré­sen­ta­tion suprême que cons­ti­tue l’élection d’un pré­si­dent de la République. En cela, le mou­ve­ment des Gilets jaunes touche aux fon­de­ments de l’ordre étatico-répu­bli­cain, selon eux illé­gi­time car aux mains des puis­san­ces finan­ciè­res mon­dia­les et des grands Groupes mon­diaux comme les GAFA.


2 – cf. Libération, 30 jan­vier 2019 : https://www.libe­ra­tion.fr/debats/2019­/01/30/un-peuple-cons­tam­ment-deli­be­rant-la-belle-issue_1706435


3 – La comé­dienne Claire Lacombe, cofon­da­trice de la Société des répu­bli­cai­nes révo­lu­tion­nai­res, conduit un bataillon de Fédérés à l’assaut des Tuileries. En 1794, proche des Enragés, elle est empri­son­née sur ordre du Comité de salut public pour désor­dre en réu­nion.


4 – Les sectes marxis­tes n’ont pas manqué de hurler à « l’inter­clas­sisme », ce mal absolu à leurs yeux d’anti­quai­res. Nous avons déjà ana­lysé en quoi cette notion n’a aucune portée poli­ti­que pour com­pren­dre le mou­ve­ment des Gilets jaunes. Cf. Temps cri­ti­ques, sup­plé­ment au numéro 19, déc. 2018. http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle386


5 – cf. Le site de Temps cri­ti­ques où sont dis­po­ni­bles tous les écrits de la revue http://temps­cri­ti­ques.free.fr/


6 – Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn (dir.) La société capi­ta­li­sée. Anthologie IV de Temps cri­ti­ques, Paris, L’Harmattan, 2014 :


http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?page=ouvrage&id_ouvrage=13

Source: http://mondialisme.org/spip.php?article2754 -