L’enquête ouvrière doit permettre de comprendre les mutations du capitalisme à partir de la vie quotidienne des exploités. Cette pratique de l’enquête ouvrière s’inscrit dans une longue tradition historique à redécouvrir. 

L’enquête ouvrière comporte des usages différents. Les gouvernements veulent connaître les conditions de vie des ouvriers pour mieux les contrôler. Des réformateurs développent des enquêtes pour proposer quelques améliorations. En 1880, Karl Marx écrit un texte intitulé « L’enquête ouvrière ». Cette pratique doit alors permettre de se pencher sur la condition ouvrière pour créer une alternative révolutionnaire.

L’enquête ouvrière émerge dans les décennies 1830 et 1840 dans l’Europe de l’Ouest. Les gouvernements tentent de comprendre les débuts du monde industriel. Les revues socialistes veulent au contraire sortir de la simple image de prolétaires écrasés par la misère. Elles veulent montrer des données, des analyses et des perspectives.

L’enquête suppose d’aller voir et de s’entretenir avec les protagonistes. Elle élabore une connaissance située et ancrée dans une réalité précise. Elle privilégie la description. Des universitaires se penchent sur cette pratique dans le livre collectif Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine.

 

                     Les enquêtes ouvrières dans l'Europe contemporaine

 

Débuts des enquêtes ouvrières

 

François Jarrige et Thomas Le Roux évoquent les débuts de l’enquête ouvrière en France en 1830. Ce moment est incarné par le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers de René-Louis Villermé publié en 1840. En 1830, après la révolution de Juillet, l’enquête doit permettre au pouvoir de comprendre la conflictualité ouvrière pour permettre un retour à l’ordre. « Loin de résulter uniquement d’un nouveau paradigme intellectuel, l’enquête sur les ouvriers et leurs conditions est étroitement liée aux enjeux politiques et au cadrage plus ou moins libéral et répressif des régimes en place », observent François Jarrige et Thomas Le Roux. L’enquête émerge dans un contexte d’effervescence insurrectionnelle.

Des médecins comme Villermé se penchent sur la condition ouvrière avec une approche moraliste. Les témoignages de notables priment largement sur la parole des ouvriers. Mais des journaux socialistes évoquent également le quotidien des usines à partir de 1840. Ils évoquent notamment les accidents du travail. Ils publient de nombreux témoignages. Le Tour de France de Flora Tristan illustre cette démarche. Mais le courant républicain parvient à s’imposer. La question sociale est alors subordonnée à la construction de la République.

 

Fabrice Bensimon revient sur l’enquête de Friedrich Engels qui publie en 1945 La Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Engels s’appuie sur les recensements, les enquêtes parlementaires, les publications des sociétés statistiques, les écrits des médecins des pauvres. Son enquête repose également sur ses observations et ses discussions avec des ouvriers. Mary Burns, une jeune ouvrière, devient sa compagne.

Engels fréquente également les organisations ouvrières et lit les journaux socialistes. Il se rend dans les quartiers ouvriers accompagnés de militants, et non de représentants des autorités. « Engels, le premier semble-t-il, a mis en lumière la façon dont Manchester a été socialement compartimentée, protégeant les bourgeois des industries polluantes et de ma proximité des logements ouvriers », décrit Fabrice Bensimon. Engels observe la possibilité d’une explosion sociale. Mais, alors que les autres enquêteurs la redoute, Engels l’appelle de ses vœux.

 

 

Moment opéraïste

 

Ferruccio Ricciardi se penche sur le mouvement opéraïste qui se développe dans l’Italie des années 1950 et 1960. L’analyse des transformations de l’économie et de la société doit guider l’action politique. La mouvance intellectuelle de l’opéraïsme propose un marxisme hétérodoxe et anti-autoritaire qui refuse les représentants traditionnels comme les partis et les syndicats.

L’enquête devient l’outil central de ce mouvement. C’est à partir des problèmes qui touchent les ouvriers au quotidien que doivent s’impulser les luttes nouvelles. Des intellectuels et militants se réunissent autour de la revue Quaderni Rossi (1961-1966). L’opéraïsme permet l’émergence d’une sociologie critique du travail. La subjectivité ouvrière et la conflictualité deviennent des enjeux centraux.

Des intellectuels italiens comme Danilo Montaldi se rapprochent de la revue Socialisme ou barbarie, fondée par Claude Lefort et Cornélius Castoriadis. Montaldi dialogue également avec la tendance Jonhson-Forest, incarnée par C.L.R. James. Ce groupe mène des enquêtes sur les usines automobiles de Détroit. Il observe que les méthodes bureaucratiques des syndicats étouffent les revendications des travailleurs et leur potentiel conflictuel.

La revue Quaderni rossi lance une enquête sur l’usine Mirafiori de la Fiat entre 1960 et 1961. Les entretiens portent sur les conditions de travail avec les cadences et le commandement. Les questions évoquent également les formes de sociabilités et les discussions entre les ouvriers. Les travailleurs ne semblent pas uniquement soumis et aliénés par l’usine. Ils développent également des formes de résistances.

Un courant de l’opéraïsme, incarné par Romano Alquati, contribue à renouveler la sociologie du travail. Un autre courant, incarné par Mario Tronti, estime que l’enquête doit permettre la construction de l’autonomie ouvrière en Italie. L’intervention directe dans les luttes sociales s’appuie sur l’outil de l’enquête ouvrière.

 

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Contestation des années 1968

 

Catherine Roudé se penche sur le cinéma militant. La caméra peut également permettre de capter la parole ouvrière. Le film A bientôt j’espère permet de faire émerger des pratiques collectives et une réalité de classe. Ce film évoque la grande grève de Rhodiacéta à Besançon en 1967. L’équipe autour de Chris Marker reste proche de la CGT et du Parti communiste.

Le dialogue prime sur le questionnaire. Une complicité se noue entre les ouvriers et les cinéastes. Les conditions de travail, les cadences, les loisirs, les grèves sont évoquées. Néanmoins, le projet d’une participation des ouvriers au montage du film n’aboutit pas. Les groupes Medvedkine permettent davantage une participation directe des ouvriers à la réalisation des films.

 

Nicolas Hatzfeld et Cédric Lomba reviennent sur l’expérience des Cahiers de Mai qui émerge dans le sillage de la contestation des années 1968. Ce groupe tranche avec la démarche des groupuscules qui se contentent de proposer un programme. Ce journal tente au contraire de restituer l’expérience des luttes ouvrières. « Il publie une expression directe de travailleurs et de travailleuses, issue autant que possible d’une élaboration collective », décrivent Nicolas Hatzfeld et Cédric Lomba.

Le groupe des Cahiers de Mai est incarné par Daniel Anselme. Mais il comprend surtout des jeunes étudiants qui viennent du maoïsme, du PSU, du syndicalisme étudiant ou du communisme libertaire. Ces militants critiquent les partis politiques et les appareils syndicaux qui prétendent représenter le monde ouvrier, en particulier le PCF et la CGT mais aussi les organisations d’extrême-gauche. Les sources d’inspiration théoriques proviennent de Rosa Luxemburg, du communisme de conseils, mais aussi de l’autonomie italienne. Des groupes militants s’organisent en secteurs (PTT, métaux, textile, etc.) qui regroupent des travailleurs et des intellectuels. Mais le journal rejette la figure du dirigeant et refuse de donner du pouvoir à ceux qui sont à l’aise avec la rédaction. Les membres du collectif s’engagent dans des luttes, souvent aux côtés de la CFDT. Ils soutiennent les travailleurs immigrés de l’usine Penarroya à Lyon en 1972.

Ce sont des grévistes qui sont contactés pour restituer la parole ouvrière. Les revendications concernent souvent les conditions de travail pénibles, les cadences et la hiérarchie. Les enquêtes insistent sur les problèmes concrets auxquels sont confrontés les travailleurs. Le travail répétitif, monotone et parcellisé s’observe dans différents secteurs, pour les ouvriers comme pour les employés. Le journal tente de sortir du corporatisme pour mettre en avant les problèmes communs. « Malgré tout ce qui s’oppose dans l’organisation du travail, il ne faut pas retrouver dans les revendications les divisions produites par le travail », souligne le journal. L’objectif des enquêtes consiste à produire des discussions entre les ouvriers pour développer des analyses qui doivent déboucher vers des revendications et des actions communes.

 

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Enquêtes et grèves

 

Michelle Zancarini-Fournel se penche sur les enquêtes féministes dans le contexte des années 1968. Dans ce bouillonnement contestataire émerge une presse alternative qui permet le surgissement d’un nouveau féminisme. « Dans la presse dite “sauvage”, révolutionnaire ou militante, de nombreux titres reflètent les utopies, les luttes et les rêves et la ligne politique de chaque organisation », décrit Michelle Zancarini-Fournel. Ces journaux attaquent le pouvoir et le capitalisme. Mais ils permettent surtout de donner la parole aux ouvriers et aux ouvrières sans adopter une position de surplomb. Les femmes qui critiquent les petits chefs gauchistes peuvent s’exprimer dans ces journaux.

Une enquête est menée sur une grève ouvrière en février 1971 dans une bonneterie de Troyes par un groupe de militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF). Elles veulent donner la parole aux ouvrières en grève. « Nous n’étions pas là pour faire un reportage, ni pour apporter notre ligne politique, nous voulions ressentir et comprendre ce que les femmes vivaient pendant leurs grèves », précisent les féministes. Ce collectif publie des articles dans le journal Tout !, du groupe VLR mais aussi dans Le Torchon brûle, organe de presse du MLF.

Les féministes observent que les ouvrières en lutte abordent de nouvelles questions. Au contraire, les militantes gauchistes traditionnelles n’évoquent pas les questions liées à la sexualité jugées peu sérieuses. « Je leur crie que ce qu’elles appellent “les histoires de cul” c’est tout aussi “politique” que le reste qu’elles croient plus nobles », ripostent les féministes. Elles analysent également que les ouvrières subissent d’autres oppressions. Elles doivent s’opposer aux hommes syndicalistes de la CGT mais aussi à leurs maris. Les grévistes n’ont plus le temps pour les tâches ménagères.

Surtout, la lutte est menée par les femmes elles-mêmes. Les ouvrières se rencontrent et s’organisent. Elles découvrent leurs capacités d’action, d’initiative, d’intelligence collective et de solidarité. La grève permet aux ouvrières de se rendre compte de leur force. Les ouvrières se construisent une conscience politique et féministe à travers leur lutte autonome, en dehors de l’encadrement syndical. Cette enquête des militantes du MLF adopte parfois une position de surplomb qui tente de faire rentrer la réalité dans son idéologie. Néanmoins, ces enquêtes permettent surtout de donner la parole aux ouvrières pour faire connaître leurs luttes.

 

Xavier Vigna évoque les enquêtes de grève. L’observation de la lutte s’accompagne souvent d’une analyse pour comprendre ses enjeux. Les enquêtes tentent de comprendre qui sont les grévistes mais aussi leurs revendications, au-delà des discours proclamés par les syndicats. L’enquête se penche aussi sur les actions qui permettent aux ouvriers de reprendre le contrôle de leur vie.

L’observateur peut devenir théoricien avec une grève qui révèle les enjeux politiques et sociaux. « La grève, pour peu qu’on puisse correctement l’analyser, devient un événement révélateur de tensions ou de potentialités plus vastes qui méritent d’être médiées et méditées », souligne Xavier Vigna. Rosa Luxemburg s’appuie sur la révolution russe de 1905 pour construire sa pensée. Cornélius Castoriadis se penche sur des mouvements de grève dans les années 1950 pour analyser la conjoncture du capitalisme. Mais le théoricien risque aussi de se détacher des grévistes, quitte à penser sans eux et à leur place. Les grèves restent des moments privilégiés pour comprendre la condition ouvrière. Les luttes ouvrières peuvent aussi devenir un espoir pour ceux qui veulent transformer le monde.

 

           

 

Pratique de l’enquête à renouveler

 

Cette somme de contributions permet de proposer un regard historique sur cette pratique originale de l’enquête ouvrière. Cet article se focalise évidemment sur les luttes sociales et les grèves. Mais l’enquête ouvrière comporte des usages divers. Ces observations permettent avant tout de comprendre les évolutions du monde du travail. Les Etats et les sociologues visent à analyser la conflictualité pour mieux l’étouffer. L’enquête ouvrière s’inscrit alors dans une logique de répression des luttes. Ensuite, des scientifiques curieux s’appuient sur cette méthode uniquement comme un outil pour mieux comprendre le quotidien des prolétaires. Du côté du mouvement ouvrier, l’enquête peut également être utilisée par des organisations réformistes qui visent à améliorer le sort des travailleurs sans remettre en cause l’ensemble de la société capitaliste.

Diverses formes d’enquêtes se développent. Une démarche scientifique se focalise sur les statistiques sans rencontrer directement la population concernée. La démarche des enquêteurs diffère également selon les objectifs politiques. Les sociologues peuvent interroger les ouvriers. Mais ils se tournent plus facilement vers les notables, plus proches de leur manière de vivre et de parler. Ce qui peut donner un regard biaisé sur la condition ouvrière.

Ensuite, il existe diverses manières de s’adresser aux ouvriers. La tradition marxiste-léniniste adopte la posture de la petite bourgeoisie intellectuelle qui tient à se montrer extérieure au prolétariat. L’enquêteur et l’enquêté ont alors des statuts et des positions sociales clairement identifiés. Une autre démarche vise à refuser la séparation entre enquêteurs et enquêtés. La compréhension du monde du travail du point de vue des exploités devient alors centrale. L’enquête doit permettre de comprendre mieux les conditions de vie de sa propre classe sociale avec un regard plus large et général.

L’enquête ouvrière resurgit actuellement. Le livre collectif montre que cette pratique se développe dans des contextes de mutations du monde du travail. Les enquêtes doivent permettre de comprendre et d’analyser ces évolutions. Actuellement, l’émergence de nouveaux secteurs d’activité économique, les phénomènes de la précarisation et l’éclatement du monde du travail en différents statuts imposent de renouer avec la pratique de l’enquête ouvrière. Le collectif Classe, la Mouette enragée ou le Garap tentent de faire revivre cette pratique dans la société contemporaine.

L’enquête reste évidemment associée à la démarche de l’autonomie ouvrière. Cette pratique permet de partir des problèmes de la vie quotidienne des exploités. Les luttes doivent s’appuyer sur les préoccupations immédiates des prolétaires plutôt que sur des revendications idéologiques déconnectées. Ce sont les exploités qui doivent s’organiser par eux-mêmes et non suivre les directives des partis et des syndicats. L’enquête s’inscrit dans une pratique de lutte. Analyser les problèmes vécus par la classe des exploités doit permettre d’impulser des mouvements de grève depuis la base.

 

Source : Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret, Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine. Entre pratiques scientifiques et passions politiques, La Découverte, 2019

Extrait publié sur le site Retro News

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Catherine Roudé, La part invisible, mise en ligne le 6 avril 2019

Vidéo : Nicolas Hatzfeld : Ethnographes et historiens : ouvriérismes et décalages, conférence mise en ligne le 9 décembre 2016

Vidéo : Nicolas Hatzfeld, L’organisation du travail doit-elle toujours nous pourrir la vie, conférence organisée par la Fondation Copernic en novembre 2012

Vidéo : Cédric Lomba, Mondes du travail, conflits du travail, conférence organisée par le Congrès national de l’Association Française de Sociologie en 2017

Vidéo : Cédric Lomba : Faire face aux conditions d’incertitude dans les monde ouvriers, conférence enregistrée le 9 décembre 2016

Radio : Catherine Roudé, Faire politiquement des films politiques ? Slon/Iskra, collectifs militants (1967-1977/79), conférence mise en ligne sur le site Histoire culturelle du cinéma le 12 juin 2014

Radio : Histoire du travail 4/4, émission diffusée sur France Culture le 16 juin 2011

Radio : émissions avec Fabrice Bensimon diffusées sur France Culture

Radio : émissions avec Nicolas Hatzfeld diffusées sur France Culture

Radio : Du monde ouvrier aux classes populaires, émission diffusée sur France Culture le 12 janvier 2019

Clément Lefranc, Note de lecture publiée dans le magazine Sciences Humaines en avril 2020

Articles de François Jarrige publiés sur le site de La Vie des Idées

Achilleas Papakonstantis, « Catherine Roudé, le Cinéma militant à l’heure des collectifs. Slon et Iskra dans la France de l’après-1968 », publié dans la revue 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze n°84 en 2018

Entretien avec Nicolas Hatzfeld, CHANTIER de mai 68 à…

Nicolas Hatzfeld, 68 : un élan historien, publié dans la revue Le Mouvement Social n° 223 (avril-juin 2008)

Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, [Guide de lecture] Opéraïsmes, publié dans la revue en ligne Période le 16 novembre 2017

Nanni Balestrini et Primo Moroni, Aux origines de l’opéraïsme : les Quaderni rossi, publié sur le site Orda oro

Raniero Panzieri, Conception socialiste de l’enquête ouvrière, publié sur le site de la revue Multitudes

Le crépuscule de l’opéraisme italien et ses environs, publié sur le site Lieux communs le 21 décembre 2009

Michele Filippini, « Mario Tronti et l’opéraïsme politique des années soixante », publié dans la revue des Cahiers du GRM n°2 en 2011

Jacques Wajnsztejn, Bilan critique de l’activité des Cahiers de mai, publié sur le site Rebellyon en mai 2011

Contribution à la discussion au sujet de l’enquête ouvrière, publie sur le site de La Mouette enragée le 29 septembre 2018 

Faire de l’enquête militante aujourd’hui, publié sur le site Acta Zone le 9 avril 2019 

À Montpellier, Toulouse et Marseille, des collectifs militants renouent avec l’enquête ouvrière, publié sur le site du journal Le Poing le 19 janvier 2018


Article publié le 28 Mai 2020 sur Zones-subversives.com