Si l’on en croit le document succinct présentant leur démarche, ils veulent susciter rien moins qu’un « sursaut démocratique, écologique et social » face au « point de bascule » devant lequel serait arrivée « la civilisation humaine ». Et pour cela, ils ambitionnent de réunir aussi bien des « associations, entreprises, collectivités territoriales, ou dynamiques citoyennes » que les partisans des « marches pour le climat, [des] grèves étudiantes ou encore [du] mouvement des Gilets Jaunes » pour « organiser un rassemblement ». Une fois proclamé le caractère spectaculaire et surdimensionné de la chose (et encore, à les en croire, ils préfèrent de pas annoncer trop vite les noms des supervedettes qui viendront, « pour ne pas se retrouver à 300 000 »), la Bascule ne fournit guère d’informations sur son contenu, hormis qu’il s’agit de « rassembler » et de « faire converger ».

Dans une prose où les mots importent moins pour les rapports logiques qu’ils entretiennent entre eux que pour le clignotant qu’ils sont censés allumer dans l’esprit du lecteur, c’est-à-dire en ressassant des termes fétiches comme « citoyen », ou « transition » on nous annonce pour tout programme que ce rassemblement évidemment « citoyen » placera « l’action, le bon sens et l’intérêt collectif au cœur de son dispositif ». Ce n’était pas la peine d’entonner les trompettes du grandiose et de la nouveauté pour nous sortir de telles banalités. Pour l’originalité du message, le discours du jour de l’an de n’importe quel maire du Plateau de Millevaches pourrait en remontrer aux brillants jeunes gens à têtes de diplômés.




L’événement annoncé s’appelle l’An Zéro. Rien à voir avec l’An O1, la si sympathique utopie de Gébé où la transformation sociale n’avait pas besoin de sponsors et de concerts, de même que le nom de l’association n’a rien à voir avec La Bascule, association de Gentioux qui organise les circuits courts sur le plateau : avec la tranquille impudence du présentisme capitaliste, les basculants ne s’embarrassent guère ni de ce qui les a précédés, ni de ce qu’ils vont trouver sur place. « La Bascule est un mouvement citoyen engagé pour la transition animé par près de 100 volontaires bénévoles à plein temps ». Attardons-nous un instant sur cette insistante redondance : s’ils sont volontaires et bénévoles (existe-t-il des bénévoles involontaires ?), et à plein temps en plus, comment gagnent-ils leur vie, ces valeureux ? Qui les nourrit ? Sont-ils tous, comme le fondateur, fils de famille aisés, ou bien leur statut réel revient-il à celui de membres d’un regroupement qui, en échange des moyens de survie, exige un dévouement corps et âme, un travail où l’on ne compte pas les heures – en un mot, une secte ? Ce qui peut renforcer les doutes c’est la lecture de la « Constitution de la Bascule », texte dont la langue est un curieux mélange de jargon managérial riche en impropriétés syntaxiques et de néologismes : l’organe dirigeant de l’organisation est le « keur », lui-même composé de « liens keur, élus sans candidat de chaque organe », il existe aussi un « organe cellule souche » de « partenaires accompagnants ». Au final, on a l’impression d’une obscurité textuelle qui recouvre un fonctionnement entre initiés, propice aux rapports de pouvoir dissimulés sous un discours prétendant à l’horizontalité. Et qu’est-ce qu’ils font, les valeureux 100 ? Ils « agitent l’écosystème des acteurs du changement » : tant d’amphigourique vacuité laisse perplexe. Comme toujours dans ces cas-là, bien plus que de ce qui est dit, la clarté viendra de ce qui ne l’est pas.

Et d’abord en présentant le leader, Maxime de Rostolan, celui qui s’affiche sur Facebook et dans les médias, et qui porte le projet. Dans Génération French Tech, brochure publié par SNCF Développement, filiale de « développement économique et de soutien à l’entrepreneuriat de la SNCF » voici comment on présente ce jeune homme que la Société des chemins de fer fait figurer dans la liste des « 1000 startups françaises les plus remarquables » :

« SOCIAL CALLING : UNE GÉNÉRATION EN QUÊTE DE SENS

La France assiste à un phénomène nouveau : le réveil social des entrepreneurs. Ils sont engagés. Ils sont militants et rêvent de remodeler le visage du capitalisme en y injectant une bonne dose d’impact social durable. Leurs startups sont rentables et inventent des solutions pour l’emploi, la santé et l’éducation. Ce nouvel élan – porté par des entrepreneurs en quête de sens plus que de profit –, c’est ce que l’on appelle la Social Tech.

La vingtaine à peine entamée, Maxime de Rostolan a refusé de rentrer dans le rang de son éducation bourgeoise, préférant défendre une agriculture respectueuse de la nature et des êtres humains. En 2012, cette graine d’entrepreneur a lancé Blue Bees, la première plateforme de prêts et de dons où chaque citoyen peut financer des projets agroécologiques.(…) En France, les exemples de startups issues de la French Social Tech sont légion. Et plébiscités dans le monde entier. Hier encore les médias étrangers comme la prestigieuse revue américaine Forbes saluait la puissance de l’entrepreneuriat social à la française. »




Cette puissance, on peut la vérifier en suivant l’histoire des Fermes d’avenir, créées par Maxime de Rostolan. La journaliste Joséphine Kalach, qui a écrit un excellent portrait du personnage, raconte :

« En 2013, De Rostolan fonde l’association Fermes d’Avenir – localisée à la Bourdaisière [propriété de Louis-Albert De Broglie surnommé le prince jardinier] – qui compte actuellement trois salariés et des Services Civiques subventionnés par l’Etat. Cette asso est la vitrine d’un projet qui se veut solution politique durable aux méfaits de l’agriculture industrielle productiviste. Le modèle de petite ferme autonome transposable partout, sorte de franchise verte, vante les bienfaits d’une agriculture biologique source d’emploi pour néo-ruraux déçus du capitalisme urbain et construit des partenariats avec les pouvoirs locaux, heureux de montrer une image moderne sans non plus prendre le risque de laisser les clés des sols cultivables à la première communauté hippie ou anarcho-autonome venue, dans un contexte où les tensions entre différentes générations d’agriculteurs sont importantes dans certaines zones. »

Cette association fait désormais partie du Groupe SOS, 18 000 employés, 1 milliard annuel de chiffre d’affaire, qui gère aussi bien des centre de soins pour toxicos ou handicapés, maisons pour enfants de la Ddass, centres de déradicalisation, maisons de retraite, Centres d’accueil pour demandeurs d’asile, centre d’insertion, boutiques de produits équitables et jusqu’à un lieu de réception ultrachic, le Pavillon Elysée. A la tête du groupe, Jean-Marc Borello, dont la maison de campagne est un château où les kangourous sautent sur la pelouse, est selon le Monde à la fois la « figure de proue de l’économie sociale » et l’un des patrons les plus proches de Macron. Le Groupe SOS, parfait exemple de cet entrepreneuriat social à la française que le monde nous envie, est connu pour sa direction opaque, malgré sa structure associative, et ses méthodes managériales qui n’ont rien à envier à celles de France Télécom actuellement en procès. Et comme « on donne du sens à leur job », nous explique Borello, on paye moins les jeunes diplômés qu’on emploie. Voilà à quoi ce réduit la fourberie sordide de l’« économie sociale et solidaire » incarnée par SOS : faire travailler plus pour gagner moins, mais avec du sens.

« À l’avenir, il faudra compter en triple capital : financier, humain et naturel »

Le Soir, 27 mars 2018

C’est dans ce groupe que Maxime de Rostolan s’est senti à l’aise : « Nous avons longuement réfléchi avant d’adhérer à SOS, nous avons eu toutes les réponses à nos questions et, surtout, des moyens financiers pour un tour de France qui a permis de développer le concept », raconte-t-il. Moyennant quoi, la liste des partenariats de Fermes d’avenir est impressionnante : le groupe Accor, Casino, Metro, Fleury-Michon, Philips, Neuflize OBC, BPCE, Banque Populaire Val de France, Jardiland, Rustica, système U… A en croire la lecture du passage de la charte de La Bascule sur les financements, on peut présumer que le goût pour ce genre de sponsors ne lui est pas passé en changeant d’association. Et s’il a apparemment renoncé à ses responsabilités dans Fermes d’avenir, il n’en demeure pas moins que derrière la phraséologie absconse de la charte de la Bascule et le vague des bonnes intentions affichées, son projet, et celui de ses soutiens, demeure inchangé : verdir le capitalisme.

L’opération dont la grande teuf de Gentioux-Pigerolles devrait être un des moments phares participe de ce grand mouvement international qui, à travers les marches pour le climat et sous le haut patronage de Greta Thunberg et Arnold Schwarzenegger, s’efforce de capter l’élan sincère d’une jeunesse particulièrement sensible à l’angoisse de la fin qui hante notre époque. Il s’agit d’intégrer ces énergies dans une forme de lobbying mondial qui prétend conjurer la catastrophe en s’adressant à ceux qui en sont les premiers responsables, sans jamais remettre en cause ni leur pouvoir, ni le système qu’ils servent – soit au final, en les renforçant, l’un et l’ature. C’est ainsi qu’on assiste à une mobilisation mondiale autour de cet objectif : utiliser la peur de la fin du monde pour sauver ce qui en prépare indéfiniment la fin.

« J’aimerais que l’argent reprenne sa place, que ceux qui en possèdent investissent dans des projets de long terme, que l’argent puisse contribuer à faire changer les choses », rêve celui qui est aussi à l’aise dans les champs que dans les ministères.

Le Figaro, 11 avril 2018

Dans le canton français, on a une tentative pour répéter aux dépens des luttes écologiques l’opération menée dans les années 80-90 par SOS-Racisme face aux luttes de quartiers contre les violences policières et à l’exigence d’égalité qui montait des banlieues : il s’agit, à coups de mégaconcerts, d’engagement « citoyen » du show-biz et de recrutement de quelques « rebelles », de stériliser une opposition qui, autrement, menacerait les fondements même du système. On va, assure La Bascule, « accélérer la transition écologique » : comme s’il existait aujourd’hui une « transition » dont il faudrait seulement changer le rythme, à coup d’éoliennes, de bio et de basse consommation ! Mais là où l’arnaque se précise c’est quand Rostolan annonce : « Nous travaillons à la mise en place de sessions de formation pour les candidats aux municipales de 2020, à déployer sur toute la France ». Quand on voit les parrainages des formateurs, il y a fort à parier que les listes qu’ils susciteront ne trouveront pas de listes macroniennes en face d’elles. On sait qu’après sa (relative) réussite aux européennes grâce à l’éternel chantage de la menace « populiste », le gouvernement prépare les municipales en verdissant son discours.




Dans leur monde, qui va de Rabhi à Hulot en passant par Marion Cotillard, Rostolan et ses basculeurs n’ont pas d’ennemis : c’est d’ailleurs un concept qui leur est visiblement étranger. On connaît la rengaine de la positivité : « proposons des solutions, au lieu de toujours s’opposer ». C’est le sens sans doute des fumeuses notions affichées comme la « réobéissance civile ». Interrogés par le magazine du Plateau IPNS sur ce qu’ils pensent des récentes batailles qui y ont été menées pour empêcher l’expulsion d’exilés soudanais et sur le mouvement des gilets jaunes, ils répondent avec un art de l’esquive digne des vieux politicards : « nous n’avons pas la prétention, en trois mois d’existence, d’avoir pu cerner les différentes situations pour nous positionner ». Et d’inviter les intéressés à venir participer aux Ateliers. Lesquels seront sûrement heureux d’apprendre qu’il est prévu que les débats soient « encadrés par des partenaires spécialisés ». Où l’on retrouvera à coup sûr les techniques inventées par les chercheurs en acceptabilité qui ont mobilisé leurs talents lors des pseudo-débats publics lancés pour contrer les luttes de territoire.

En ce qui nous concerne, nous n’accepterons jamais de dialoguer avec quiconque ménage un gouvernement qui, du glyphosate au nucléaire, de la chasse aux bétonneurs du littoral, a toujours tout cédé aux lobbies mortifères. Et qui, depuis six mois, a réprimé un mouvement populaire avec une violence inédite qui lui a valu jusqu’aux remontrances répétées de l’ONU, remontrances d’ailleurs repoussées avec une arrogance digne d’un de ces pouvoirs autoritaires dont il prétend nous protéger. Entre la Macronie et nous, il y a désormais une morte, 24 yeux crevés, des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires et l’abolition ultraviolente du droit de manifester.

Qu’un petit caporal de la grande armée du capitalisme vert macronien vienne manœuvrer sur le Plateau de Millevaches, en utilisant d’ailleurs les terrains d’un patron bio macronien et des amitiés conservées à Faux la Montagne dans les milieux alternatifs, n’est après tout qu’un prêté pour un rendu, après le mauvais accueil que la région réserva à Macron quand il n’était pas encore aux manettes. Mais, pour tous les opposants aux formes de vie que Rostolan et consorts veulent faire évoluer pour les rendre plus acceptable, cette opération devrait aussi être l’occasion de s’interroger sur les limites d’un modèle de pensée localiste qui imagine la transformation du monde comme le développement de « communes » sur des territoires libérés en peau de léopard. Les questions qui fâchent, celles du nucléaire ou de la présence policière, des transports ou des soins hospitaliers, par exemple, ne peuvent pas se résoudre à l’échelle locale. C’est cette échelle-là que privilégie aussi le rostolanisme, quand il invoque un « nous » qui va tout changer : fâcheuse coïncidence.

Quant à nous, nous n’avons pas oublié que l’une des plus belles réussites de certaines « gens du plateau », c’est d’avoir tiré des leçons de l’affaire dite de Tarnac, et d’avoir pu, à deux reprises, empêcher des perquisitions de la gendarmerie par la seule mobilisation de deux centaines de personnes. Il faut espérer que ce bel esprit rebelle se manifestera de nouveau face à la massive opération de police idéologique annoncée pour la fin du mois d’août. Il faut espérer aussi qu’après avoir convenablement exprimé leur opposition au G7 de Biarritz, du 24 au 26 août, des milliers d’ennemis du capitalisme (y compris de sa version verte) venus du monde entier auront envie de remonter vers le nord, du côté de Gentioux-Pigneroles. Pour notre part, nous nous y emploierons.

Eymoutiers, « ville porte du parc naturel de Millevaches » le 16 juin 2019


Article publié le 17 Juin 2019 sur Lundi.am