Août 30, 2021
Par Lundi matin
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EnlisĂ© dans l’orniĂšre afghane

Allons, il en reste tout de mĂȘme quelques raisons de lever un verre. Trinquons Ă  l’écroulement de la marche de l’empire U.S. en Asie centrale.

EmbourbĂ©s que nous sommes dans la sentine climatique, pandĂ©mique, hygiĂ©nique, prophylactique, politique, bureaucratique, Ă©conomique, logistique, sĂ©curitaire, judiciaire, idĂ©ologique, obscurantiste, le fait de voir les amĂ©ricains s’écraser pitoyablement le museau sur les chemins poussiĂ©reux d’Afghanistan, c’est jouissif. Assez beau pour qu’on puisse oublier pendant un instant les acariĂątres nouveaux locataires du palais prĂ©sidentiel Ă  Kaboul et le tragique imbroglio que les paladins de l’Ouest en dĂ©bandade laissent derriĂšre eux et tant pis pour les Afghans.

Depuis le 16 aoĂ»t 2021, les soldats des États Unis et des unitĂ©s de l’OTAN encore prĂ©sentes en Afghanistan mĂšnent une opĂ©ration militaire dĂ©licate. Il s’agit d’assurer la fuite des diplomates, fonctionnaires et sous-traitants occidentaux dĂ©tachĂ©s dans le pays, ainsi que des hommes de paille afghans en perdition, suite Ă  la chute de Kaboul. C’est l’épisode final de l’effondrement du rĂ©gime fantoche installĂ© dans le pays par les États-Unis et soutenu Ă  coup de milliers de milliards de dollars et d’une guerre dĂ©vastatrice de 20 ans – la plus longue jamais engagĂ©e par les États Unis.

Les images du chaos rĂ©gnant Ă  l’aĂ©roport de la capitale sont saisissantes. Elles Ă©voquent d’emblĂ©e celles de la chute de SaĂŻgon en avril 1975. On y voyait des collabos vietnamiens risquer leur vie pour tenter une fuite hasardeuse et pour beaucoup impossible. Ils essayaient d’escalader les grilles de protection de l’ambassade des EUA, s’écrasant les uns les autres ; ils s’accrochaient aux trains d’atterrissage des hĂ©licoptĂšres, les empĂȘchant de dĂ©coller. Les troupiers amĂ©ricains essayaient de contrĂŽler la foule Ă  coups de crosse, pendant que des camarades s’occupaient de lancer Ă  la flotte le prĂ©cieux matĂ©riel de guerre amĂ©ricain, hĂ©licoptĂšres y compris, ne fĂ»t-il tomber entre les mains des vietcongs victorieux.

Le 16 aoĂ»t 2021, sur le tarmac de l’aĂ©roport de Kaboul, on voit les foules en panique courir de-ci de-lĂ , Ă©perdues. Tous cherchent Ă  se glisser dans l’un des appareils de l’US-Air-Force ou frĂ©tĂ©s par le Pentagone pour procĂ©der Ă  l’évacuation. TĂąche pratiquement impossible. Trop de monde. Insuffisamment d’avions. Surtout, ça urge. Les Talibans ont dĂ©jĂ  calĂ© leurs fesses dans les fauteuils du palais prĂ©sidentiel dans la capitale proche. Les collabos et les factotums afghans craignent pour leur vie. Ils se bousculent sans mĂ©nagement. Ils s’agrippent aux Ă©chelles de bord, ils font des acrobaties pour tenter d’accĂ©der Ă  la cabine. Ils se cramponnent aux trains d’atterrissage des avions prĂȘts Ă  s’envoler, pour les empĂȘcher de partir sans eux. Ils mettent leur vie en danger, angoissĂ©s par la crainte que les rebelles ne viennent leur demander des comptes sur leur passĂ© de valets des interventionnistes Ă©trangers. Radio Canada parle de sept morts [1] dans le chaos des Ă©vacuations. Les jours suivants le dĂ©compte monte Ă  douze morts et on parle de restes humains trouvĂ©s dans la structure d’un avion aprĂšs l’atterrissage. Dans la semaine, les amĂ©ricains ont Ă©vacuĂ© environ 37 000 personnes, dĂ©clare Jake Sullivan, le National Security Advisor U.S.

Cette fois-ci la dĂ©route des EUA et des « jagunços Â» [2] de l’OTAN est bel et bien consommĂ©e. Le dĂ©sastre est complet sur tous les plans, militaire, politique et idĂ©ologique. L’impossibilitĂ© d’une victoire militaire Ă©tait devenue Ă©vidente dĂšs 2010-2011, au vu des minces rĂ©sultats produits par la stratĂ©gie d’intensification mise en place en 2009 par le prĂ©sident Obama. Les 150 000 soldats Ă©trangers, sans compter les plus de 100 000 mercenaires des sociĂ©tĂ©s militaires privĂ©es [3], constituaient une gĂȘne certaine pour l’action des rebelles. Mais ceux-ci maintenaient intactes leur capacitĂ© de nuisance et leur dĂ©termination jusqu’au-boutiste.

Dans l’antichambre d’Obama, ça grenouillait ferme. En juin 2009, Le gĂ©nĂ©ral McKiernan, commandant en chef de la coalition, a Ă©tĂ© limogĂ© en plein exercice de son commandement – un fait rare, dont Douglas MacArthur, le hĂ©ros de la Seconde Guerre, fut un prĂ©curseur illustre. Le successeur, gĂ©nĂ©ral McChrystal ne tarda pas Ă  prendre, lui aussi, la porte de sortie, Ă  peine un an plus tard. Il s’était permis d’exprimer des vues acerbes et de faire de l’humour sur les compĂ©tences du cabinet du prĂ©sident [4].

Aussi, dĂšs 2010 l’OTAN et Washington ajustent-ils leur stratĂ©gie. Il faut se retirer des combats, limiter l’intervention Ă  des actions de support aĂ©rien, de renseignement, de logistique et d’entraĂźnement et confier les opĂ©rations sur le terrain aux troupiers afghans. On se met en retrait, on prend de la hauteur – au sens littĂ©ral : par l’usage intensif de l’aviation et des drones – et on arrose le pays de dollars, afin d’en faire un État viable. La solution sera donc politique.

Pourtant, il aura fallu aux États Unis encore dix ans pour retirer les billes du jeu. Au total, une vingtaine d’annĂ©es, pendant lesquelles ils ont semĂ© la destruction Ă  travers le pays, ont subi plus de 22 000 victimes militaires, dont environ 2 400 morts, et dĂ©pensĂ© quelque 144 milliards de dollars rien que pour financer la « reconstruction et l’édification d’une force de sĂ©curitĂ©. Â» [5]

Le mardi 18 juin 2013, la coalition procĂšde au transfert officiel du contrĂŽle du pays au gouvernement de Kaboul. Dans son allocution, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’OTAN dĂ©clare qu’« Il y a dix ans, il n’y avait pas de forces de sĂ©curitĂ© nationales afghanes… vous avez maintenant 350 000 soldats et policiers afghans, une force formidable [
] Nous continuerons d’aider les troupes afghanes dans les opĂ©rations, si nĂ©cessaire, mais nous ne planifierons plus, n’exĂ©cuterons plus ou ne dirigerons plus ces opĂ©rations et, d’ici la fin de 2014, notre mission de combat sera terminĂ©e Â» [6].

À l’aube de cette journĂ©e mĂ©morable, en guise d’hommage bruyant au passage du flambeau, les rebelles commettent un attentat Ă  l’ouest de la ville, faisant au moins trois morts et plus de trente blessĂ©s
 On ne saurait mieux augurer de l’avenir. Autant pour la solution politique.

Regardons tout de mĂȘme de plus prĂšs ces arrosages de dollars que les amĂ©ricains dĂ©signent par l’euphĂ©misme de « nation building Â», autrement dit la construction d’une nation par la mise en place du pouvoir de l’État. En dĂ©cembre 2019, le Washington Post publia une sĂ©rie de documents appelĂ©s par la suite « Afghanistan papers Â», destinĂ©s Ă  faire connaĂźtre l’usage et les rĂ©sultats obtenus par la dĂ©pense de 144 milliards de dollars d’aide pour la reconstruction, le dĂ©veloppement et la crĂ©ation des forces de sĂ©curitĂ© afghanes depuis 2001. En raccourci, ces documents rĂ©vĂ©laient qu’une grande partie de ces sommes aurait Ă©tĂ© gaspillĂ©e, dĂ©tournĂ©e ou volĂ©e, et n’aurait fait qu’exacerber les problĂšmes existants, voire en crĂ©er de nouveaux. Je cite quelques passages instructifs du rapport produit sur le sujet par le service de recherche du CongrĂšs amĂ©ricain [7].

« Les Afghans me racontent que, de tout cet argent, seuls quelque 10-20% arrivent rĂ©ellement en Afghanistan. Au village il n’arrive que moins de 10% de cela. Vous [les États Unis] nous dites [aux Afghans] que vous venez de dĂ©penser un milliard de dollars, et nous ne voyons que 50 millions de dollars de routes. Vous embauchez un grand entrepreneur, qui embauche Ă  son tour 15 sous-traitants. Le premier gars prend 20%, puis le suivant prend 20%. Mais qui irait embaucher un tas d’experts amĂ©ricains pour faire ce que les rĂ©fugiĂ©s de la diaspora afghane ou des experts indiens pourraient faire pour dix fois moins cher ?… Ces AmĂ©ricains que nous embauchons voyagent en Afghanistan en premiĂšre classe ou au moins en classe affaires, entourĂ©s chacun de cinq gardes du corps… L’argent que vous dĂ©pensez n’arrive pas au village, n’aide pas vraiment. Â» (Haut fonctionnaire US rapportant des entretiens avec des responsables afghans)

« Lorsque nous sommes arrivĂ©s en Afghanistan [en 2009], il n’y avait qu’un seul officier dans le personnel de la FIAS [la coalition] qui savait parler le dari, mais il n’y a Ă©tĂ© que peu de temps. L’armĂ©e de l’air l’a retirĂ© en juillet pour l’envoyer au Japon… nous en avons ri, car un tel systĂšme est fou. MĂȘme aujourd’hui, nous sommes toujours lĂ  en Afghanistan, mais voulez-vous devinez combien de membres de l’armĂ©e ou de civils amĂ©ricains parlent le dari ou le pachto ? C’est lamentable. Â» (Michael Flynn , ancien directeur du renseignement pour les forces de l’OTAN)

« Ton boulot n’était pas de gagner, mais seulement de ne pas perdre… Â» (Membre anonyme du National Security Council)

« Un jour, les coopĂ©rateurs U.S. ont voulu instaurer un programme de santĂ© publique pour apprendre aux Afghans Ă  se laver les mains. C’était carrĂ©ment une insulte pour le peuple. Ici, les gens se lavent les mains cinq fois par jour avant la priĂšre ! Â» (Tooryalai Wesa, ex-governador de Kandahar)

« L’Afghanistan fonctionne comme ça. On s’appuie sur ses amis, ses supporters, sur les caciques locaux, on s’appuie sur les dĂ©tenteurs du pouvoir de fait, et non pas sur les pouvoirs crĂ©Ă©s par les amĂ©ricains. Â» (Richard Boucher, ex-membre du gouvernement et ex-ambassadeur amĂ©ricain)

« Bien sĂ»r qu’on est en train de jouer sur les deux tableaux. Savez-vous pourquoi ? Parce que quand vous serez partis, nous serons toujours lĂ , car nous ne pouvons pas dĂ©placer physiquement notre pays. Et la derniĂšre chose que nous voulons, en plus de tous nos autres problĂšmes, c’est d’avoir fait des Talibans nos ennemis mortels. Â» (Ashfaq Kayani, chef du renseignement pakistanais Inter-Services Intelligence, rapportĂ© par l’ambassadeur amĂ©ricain Ryan Crocker)

Je terminerai avec une pertinente question posĂ©e par un haut fonctionnaire des gouvernements de Bush et d’Obama et qui offre la clĂ© de l’échec du « nation building Â» voulu par les États Unis. « La grande question est de savoir pourquoi les États Unis entreprennent des projets qui dĂ©passent leurs compĂ©tences ? Â» (Jeffrey Eggers)

Quelle supĂ©rioritĂ© morale, quelle exemplaritĂ© Ă©thique, quelle crĂ©dibilitĂ© peut-on accorder aux piĂštres Ă©vangĂ©lisateurs occidentaux, ces auto-dĂ©signĂ©s paladins de la dĂ©mocratie, de la paix, de la civilisation, des droits de l’homme, du respect de la femme, de l’intĂ©gritĂ© en affaires, de la tolĂ©rance d’opinion et de l’efficience rationnelle, lorsqu’ils nous dĂ©montrent, au cours de vingt longues annĂ©es de prĂ©sence sur des terres Ă©trangĂšres, l’inanitĂ© de leurs entreprises militaires, la criminalitĂ© de leurs agissements sĂ©curitaires, la futilitĂ© de leurs efforts de reconstruction, l’imposture de leurs montages politiciens et la tartuferie de leurs onctueux prĂȘchi-prĂȘcha ? Aucune, zĂ©ro ! On ne peut que leur jeter un « bon dĂ©barras ! Â»

Quelques uns n’apprennent jamais

Au tout dĂ©but du 19e siĂšcle, Hegel annonçait la Fin de l’Histoire, en proclamant la monarchie prussienne comme l’aboutissement de l’IdĂ©e Absolue et le terme suprĂȘme du dĂ©veloppement social. [8] On saute Ă  1989. Le haut fonctionnaire et politologue amĂ©ricain Fukuyama nous en sert une resucĂ©e, cette fois-ci Ă  la gloire du libĂ©ralisme dĂ©mocratique. « Nous assistons peut-ĂȘtre non seulement Ă  la fin de la guerre froide […] mais Ă  la fin de l’histoire en tant que telle : c’est-Ă -dire le point final de l’évolution idĂ©ologique de l’humanitĂ© et l’universalisation de la dĂ©mocratie libĂ©rale occidentale en tant que forme finale de gouvernement humain. Â» [9] Ces annonces nĂ©crologiques Ă©taient assez prĂ©maturĂ©es.

Les deux premiĂšres dĂ©cennies du 21e siĂšcle ont apportĂ© un dĂ©menti cinglant au pronostic de Fukuyama. La compĂ©tition entre les grandes puissances, notamment entre la Chine, les États Unis et la Russie ; les relations tendues jusqu’au bord de la rupture entre les puissances rĂ©gionales rivales, Turquie, Iran, Pakistan, Inde, Arabie Saoudite, IsraĂ«l ; le dĂ©litement d’États tels que l’Irak, la Syrie, le YĂ©men, l’Afghanistan, la Libye ; le chaos grossissant qui, du Moyen Orient, s’étendit Ă  la pĂ©ninsule arabique, puis Ă  l’Afrique orientale et centrale ; les conflits armĂ©s survenus dans l’antichambre de l’Europe, Balkans, Ukraine, GĂ©orgie, AzerbaĂŻdjan, ArmĂ©nie ; les Ă©meutes civiles qui ont fait basculer le pouvoir en Tunisie et l’Égypte ; les violentes manifestations populaires de racine Ă©conomique et sociale qui ont secouĂ© l’Europe, l’AmĂ©rique Latine, Hong Kong ; enfin la montĂ©e en puissance des mouvements politiques d’extrĂȘme droite, prĂȘts Ă  franchir le seuil du pouvoir, dĂ©jĂ  arrivĂ©s au trĂŽne en Autriche, au BrĂ©sil, Ă  Washington
 Eh bien, tous ces symptĂŽmes, s’il y a quelque chose vers quoi ils pointent, ce n’est certainement pas « l’universalisation de la dĂ©mocratie libĂ©rale occidentale en tant que forme finale de gouvernement humain Â», mais plutĂŽt le bouillonnement du chaudron de l’histoire.

L’humanitĂ© est piĂ©gĂ©e dans une cage serrĂ©e et se tape la tĂȘte contre les murs en cherchant une sortie impossible Ă  trouver. Le milieu physique se dĂ©grade Ă  grande vitesse. Les forĂȘts sont brĂ»lĂ©es, les champs bĂ©tonnĂ©s, les montagnes violentĂ©es, les eaux souillĂ©es, l’air contaminĂ©, l’atmosphĂšre encombrĂ©e de quincaillerie satellitaire. Les ressources vitales se rarĂ©fient et frĂŽlent l’épuisement. La terre se rĂ©chauffe et court Ă  l’effondrement climatique. Les virus et les bactĂ©ries se gaussent de l’outrecuidance des experts qui nous font miroiter jeunesse et santĂ© Ă©ternelles, alors qu’on plonge dans une pandĂ©mie qui a dĂ©jĂ  emportĂ© des millions de vies. La majoritĂ© vit du revenu du travail, mais le travail se fait de plus en plus rare et les lĂ©gions de chĂŽmeurs grossissent inexorablement. Le logement est inscrit dans la loi comme un droit « opposable Â», alors que les jardins, les places, les espaces sous les viaducs et les porches des grandes bĂątisses se remplissent de tentes et de couches improvisĂ©es pour abriter les sans abri. Les banques centrales nous inondent d’argent Ă  bon marchĂ©, pendant qu’un nombre grandissant de gens s’arrachent les cheveux, car ils auraient besoin de plusieurs vies pour s’acquitter des dettes contractĂ©es. Les parents s’affligent, car ils prĂ©voient que leurs enfants n’auront pas leur niveau de vie et connaĂźtront probablement des jours difficiles. Les pouvoirs, tous les pouvoirs, se gargarisaient naguĂšre de tirades sur la « libre circulation des biens et des personnes Â», la « libertĂ© d’expression Â» ou le « respect de la vie privĂ©e et familiale Â» – ils y ont mis une sourdine, tout cela est dĂ©sormais abrogĂ©.

Tout est mis en capilotade. Faut-il alors s’étonner que les guerres Ă©clatent, les rĂ©bellions se dĂ©chaĂźnent, les foules s’agitent, les Ă©meutes Ă©clatent, que l’autoritĂ© tombe dans le discrĂ©dit et que la dĂ©fiance s’installe dans les esprits ?

Un ami vient de me transmettre un nouveau texte de Fukuyama, qu’il accompagne d’une remarque personnelle. « Les AmĂ©ricains ont d’excellents historiens, mais ils ne comprennent pas l’Histoire, d’oĂč que leur politique extĂ©rieure soit une suite d’échecs. Â»

Fukuyama dit maintenant que « le sommet de l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine a durĂ© moins de 20 ans, depuis la chute du mur de Berlin en 1989, jusqu’à la crise financiĂšre de 2007-2009. Â» Pourquoi les États Unis ont-ils rĂ©trogradĂ© ? L’auteur d’expliquer : « Le plus grand dĂ©fi Ă  la position de l’AmĂ©rique dans le monde est interne. La sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine est profondĂ©ment polarisĂ©e et n’a pas rĂ©ussi Ă  faire le consensus sur pratiquement rien. La polarisation a commencĂ© par les habituelles questions politiques comme les impĂŽts et l’avortement, mais depuis lors elle s’est portĂ©e sur l’identitĂ© culturelle pour y dĂ©clencher une lutte acharnĂ©e [
] L’attrait des institutions et de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaines pour les gens du monde entier [
] a Ă©tĂ© Ă©normĂ©ment rĂ©duit : personne n’oserait dire que la dĂ©mocratie amĂ©ricaine fonctionne bien, ou qu’un pays quelconque doive imiter le tribalisme et le dysfonctionnement politiques amĂ©ricains. Â» [10]

Celui qui possĂšde quelques lumiĂšres de marketing aura repĂ©rĂ© du premier coup ce qu’on appelle en publicitĂ© la « testimonial evidence Â». On vend un produit non pas parce qu’il satisfasse les besoins prĂ©cis du client, mĂȘme pas parce que le rapport qualitĂ©/prix soit avantageux, mais parce qu’une cĂ©lĂ©britĂ© crĂ©dible et aimable le vante. Pour Fukuyama, il s’agit de vendre la dĂ©mocratie libĂ©rale comme la star George Clooney vend les capsules de cafĂ© instantanĂ© Nespresso !

Ce qui le chagrine, c’est que les États-Unis ont perdu le sourire enjĂŽleur, l’allure lisse d’un George Clooney. C’est ça le hic ! Pour rĂ©orienter les relations internationales et remettre l’AmĂ©rique sur le piĂ©destal, il est oiseux de connaĂźtre l’anthropologie ou la sociologie de l’Équateur, du Burkina-Faso, du Tadjikistan, ou de quel-qu’autre des 197 États reconnus par les Nations Unies. Il suffit de lui refaire le maquillage et la prĂ©senter devant le monde bien sapĂ©e, bien coiffĂ©e, bien gracieuse et parlant d’une voix bien cajoleuse. Son attrait sera redorĂ©, le monde entier oubliera ses soucis et ne pensera qu’à l’imiter…

AprĂšs sa dĂ©bĂącle au Vietnam et les fiascos en Irak, Syrie, Libye, Somalie, etc. l’AmĂ©rique aurait pu se poser quelques questions et pratiquer ce qu’elle enseigne dans ses Ă©coles de gestion, l’exercice des leçons Ă  tirer (« lessons learned Â»). Non, rien.

C’est en 1958 que Lederer et Burdick ont publiĂ© « The Ugly American Â» (Le Vilain AmĂ©ricain). Un film [11] en a Ă©tĂ© tirĂ© ultĂ©rieurement. Les auteurs y dissĂšquent les anomalies de fonctionnement de l’appareil de politique Ă©trangĂšre amĂ©ricain, en se servant de faits et Ă©pisodes rĂ©els prĂ©sentĂ©s sous la forme d’une fiction. Ils en tirent pour le lecteur les principaux enseignements [12].

« La liste de nos ambassadeurs Ă  travers le monde montre que, trop souvent, la fortune personnelle, la loyautĂ© politique et la capacitĂ© Ă  Ă©viter les problĂšmes sont des qualitĂ©s qui l’emportent sur la formation. Â»

« Il semblerait normal que les ambassadeurs, au moins auprĂšs des principales nations, parlent la langue locale, [cependant,] cinquante pour cent de l’ensemble du personnel du Foreign Service n’ont pas la connaissance parlĂ©e d’aucune langue Ă©trangĂšre. [
] Comme nous devons compter sur des interprĂštes qui sont presque toujours des non-AmĂ©ricains, nos informations sur place sont Ă  la fois de seconde main et sujettes Ă  une certaine censure et Ă  des modifications Ă  notre insu. Â»

« Les AmĂ©ricains qui ne parlent pas la langue ne communiquent qu’avec le seul segment restreint, petit et gĂ©nĂ©ralement bien loti de la population autochtone parlant couramment l’anglais. Ils ne reçoivent donc qu’une image incomplĂšte et souvent trompeuse de la nation qui les entoure [
] La plupart des AmĂ©ricains sont limitĂ©s, Ă  la fois par les contraintes officiels et par les barriĂšres linguistiques, Ă  vivre entre eux. [Les locaux dĂ©signent cela par] SIGG, Social Incest in the Golden Ghetto (Inceste social dans le ghetto dorĂ©). Â»

« Pendant le conflit d’Indochine, les auteurs n’ont pu trouver aucun fonctionnaire militaire ou civil amĂ©ricain (ou français) qui ait lu, ou mĂȘme Ă©tudiĂ© un rĂ©sumĂ© du plan d’opĂ©rations communiste global contenu dans les ƒuvres choisies de Mao TsĂ©-Tung […] disponibles en librairie dĂšs 1934. [Pourtant,] il expose un modĂšle de stratĂ©gie et de tactique que les communistes d’Asie du Sud-Est ont suivi sans faillir. Â»

« Nous payons pour d’immenses autoroutes traversant les jungles asiatiques oĂč il n’y a pas d’autres moyens de transport que le vĂ©lo et la marche. Nous finançons des barrages oĂč le plus grand besoin immĂ©diat est une pompe portable. Nous fournissons plusieurs millions de dollars d’équipements militaires qui ne gagnent aucune guerre et n’élĂšvent pas le niveau de vie. […] Si le seul prix que nous sommes prĂȘts Ă  payer est le prix en dollars, alors nous ferions mieux de nous retirer avant d’ĂȘtre jetĂ©s dehors. Â»

Deux tiers de siĂšcle passĂ©s, les Afghanistan Papers de 2020 ne disent-ils pas la mĂȘme chose, ne rapportent-ils pas les mĂȘmes dolĂ©ances ? Comme si l’on n’apprenait jamais rien.

L’islam radical n’est pas la variable explicative

En 2001, les États Unis, directement frappĂ©s dans leur « homeland Â» par Al QaĂŻda, ont exigĂ© du gouvernement Taliban de Kaboul que celui-ci leur livre Ben Laden, le chef du groupe terroriste auteur de l’attentat contre les tours du World Trade Center Ă  New York. Les Talibans ont fait la sourde oreille. La riposte Ă©tait toute prĂȘte. Les États Unis ont envahi le pays, chassĂ© les Talibans du pouvoir et obtenu des Nations Unies le mandat par lequel Ă©tait crĂ©Ă©e pour « six mois Â» la coalition de l’OTAN pour « assister Â» le nouveau pouvoir Ă  Kaboul. [13]

Personne ne savait grand-chose sur les anciens seigneurs afghans. ExceptĂ© le journaliste Ahmed Rashid, auteur du best-seller « Taliban Â» (2000). HissĂ© au rang de grand spĂ©cialiste en la matiĂšre, on se l’arrachait aux plus hauts Ă©chelons de Washington et de Londres. Rashid a enchaĂźnĂ© avec une nouvelle Ă©tude destinĂ©e Ă  Ă©clairer le public occidental sur les racines de l’islam militant.

Selon lui, la dĂ©sintĂ©gration de l’URSS avait laissĂ© les anciennes rĂ©publiques soviĂ©tiques d’Asie Centrale Ă  majoritĂ© musulmane, devenues nouveaux États indĂ©pendants, livrĂ©es aux mains d’autocrates corrompus, formĂ©s Ă  l’école du parti stalinien. Assis sur d’enviables rĂ©serves de pĂ©trole et de gaz, soucieux des ambitions hĂ©gĂ©moniques des puissances rĂ©gionales musulmanes, Turquie, Iran, Pakistan, les nouveaux despotes craignaient la contamination islamique. Peu dispos Ă  laisser libre cours au prosĂ©lytisme de l’islam, ils ont adoptĂ© la maniĂšre forte, tortures, assassinats, disparitions, n’importe quoi pourvu que ça dĂ©courage les vocations et balaie l’islam des rues et des chaumiĂšres.

L’islam n’a pas disparu, mais il a plongĂ© dans la clandestinitĂ©, s’est radicalisĂ© et une sorte de loi de Gresham a fait que le mauvais islam a chassĂ© le bon. Les nouveaux militants, le Coran dans une main et la kalachnikov dans l’autre, sont des guerriers plutĂŽt que des thĂ©ologiens. Ils y vont Ă  la hussarde, plus soucieux de contrĂŽler la longueur des barbes ou la coupe de la bourka que de s’emmĂȘler dans des dĂ©bats byzantins sur les contours Ă©mancipateurs, humanistes, culturels et philosophiques de la civilisation musulmane. AgglutinĂ©s en plusieurs groupes rivaux, ils nous font infailliblement penser aux sectes chrĂ©tiennes qui au long des siĂšcles se sont frappĂ©es mutuellement d’anathĂšme et ont cherchĂ© Ă  se liquider physiquement les unes les autres.

L’islam militant appelle au djihad au nom de Allah contre les infidĂšles, afin de rĂ©aliser deux desseins. Primo, l’établissement « du califat et d’un systĂšme islamique qui rĂ©soudront tous les problĂšmes et crĂ©eront une sociĂ©tĂ© idĂ©ale. Â» [14] Secundo, l’instauration de la charia, la loi tirĂ©e du Coran, « non pas comme un moyen de crĂ©er une sociĂ©tĂ© juste, – remarque l’auteur – mais simplement comme un instrument pour contrĂŽler les comportements individuels et les codes vestimentaires des musulmans. Â» [15]

La dichotomie bon et mauvais islam peut ĂȘtre pratique, mais elle est hasardeuse. Pratique, car elle autorise une rhĂ©torique qui mĂ©nage la chĂšvre et le chou. Le bon musulman, autrement dit le modĂ©rĂ©, est un croyant comme les autres, il se rĂ©clame de l’oumma, la nation islamique, et ne renie ni sa communautĂ© ni son histoire. Cela devrait calmer ses frĂšres en islam les plus soupçonneux.

Contre les tenants du « choc des civilisations Â» qui s’obstinent Ă  diviser le monde en blocs possĂ©dant une haute densitĂ© identitaire : l’Occident dĂ©mocratique, l’islam rĂ©trograde, la Chine confucĂ©enne, les slaves orthodoxes, etc., il fait valoir la richesse de l’histoire de l’islam, sa diversitĂ© culturelle, sa contribution unique Ă  l’avancement de la pensĂ©e et de la science occidentales, la variĂ©tĂ© des courants nationalistes, politiques et religieux qui le parcourent, donc sa souplesse et son potentiel d’adaptation. Cela devrait apaiser la mĂ©fiance de l’Occident vis-Ă -vis des « civilisations non-occidentales [qui] essaient de devenir modernes sans devenir occidentales, […situation qui
] exige de l’Occident qu’il retienne les pouvoirs Ă©conomique et militaire nĂ©cessaires pour protĂ©ger ses intĂ©rĂȘts contre ces civilisations. Â» [16]

Rashid nous dit que le clivage entre bons et mauvais musulmans suit l’interprĂ©tation qu’on prĂȘte au djihad. Le djihad est « La façon dont un individu peut devenir un meilleur musulman et ĂȘtre au service de la sociĂ©tĂ© (plus grand djihad) ; il peut aussi ĂȘtre un appel Ă  la guerre sainte contre les non-musulmans (moindre djihad). Â» Et il dĂ©veloppe : « Les mouvements djihadistes mondiaux d’aujourd’hui […] ignorent le plus grand djihad prĂŽnĂ© par Le ProphĂšte et adoptent le moindre djihad comme une philosophie politique et sociale complĂšte. Pourtant, nulle part dans les Ă©crits ou la tradition musulmanes, le djihad ne sanctionne le meurtre d’hommes, de femmes et d’enfants non musulmans innocents, ou mĂȘme des musulmans, sur la base de l’appartenance ethnique, de secte ou de foi. C’est une perversion du djihad, utilisĂ©e comme une justification pour massacrer des innocents, qui dĂ©finit en partie le nouveau fondamentalisme radical des mouvements islamiques les plus extrĂȘmes d’aujourd’hui. Â» [17]

On connaĂźt la rengaine. La doctrine du Christ, elle aussi, prĂŽne l’amour, la fraternitĂ© et la tolĂ©rance. « Aimez-vous les uns les autres Â», « ne faites Ă  autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fĂźt Â». Ce qui n’a pas empĂȘchĂ© la papautĂ© et les « trĂšs chrĂ©tiens Â» souverains alliĂ©s de mener de honteuses guerres saintes, les croisades, contre les maures d’Espagne, les baltes, les gĂ©orgiens, les albigeois, les arabes de Terre Sainte ; ou les inquisiteurs du Saint Office de torturer et brĂ»ler les hĂ©rĂ©tiques, les juifs et les « nouveaux chrĂ©tiens Â» ; ou l’archevĂȘque Arnaud Amory d’ordonner Ă  ses soldats, lors du siĂšge de BĂ©ziers, « Tuez-les tous ! Dieu reconnaĂźtra les siens ! Â» ; ou les factions engagĂ©es dans les guerres de religion de massacrer allĂšgrement les adversaires ; ou les gardiens de la foi de brĂ»ler joyeusement les femmes accusĂ©es de sorcellerie. Tout cela pendant des siĂšcles, jusqu’à l’orĂ©e du 19e siĂšcle.

Les textes sacrĂ©s contiennent toutes les Ă©pices utiles pour accommoder tous les palais. « Nulle part dans les Ă©crits ou la tradition musulmanes, le djihad ne sanctionne le meurtre Â», disait Rashid ? Voire. Je lis dans le Coran « Tuez les idolĂątres partout oĂč vous les trouverez. Saisissez-les, assiĂ©gez-les, mettez-vous en embuscade pour les prendre [
] Tuez ceux qui ne croient pas en Allah ni au dernier jour, et qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son ApĂŽtre ont interdit, et quiconque ne pratique pas la religion de la vĂ©ritĂ© [
] Ô vous qui croyez ! Combattez les incroyants qui sont prĂšs de vous, et qu’ils trouvent en vous de la rudesse ; et sachez qu’Allah est avec ceux qui (Le) craignent. Â» [18] Il faut ĂȘtre sourd pour ne pas y entendre l’appel au djihad, fĂ»t-il « moindre Â». C’est simple. La doctrine de l’islam Ă  l’égard des non-croyants ne comporte que trois options : ils se convertissent, ou ils se soumettent et paient le tribut, ou on les extermine.

L’intĂ©grisme, tous les intĂ©grismes, soient-ils chrĂ©tien, hindouiste, juif, islamique, laĂŻc, etc. ne sont que le revers rĂąpeux de la fausse monnaie idĂ©ologique qu’on veut nous fourguer. « Ma doctrine est bonne et clĂ©mente Â», dit le prĂȘcheur. « Peut-ĂȘtre bien, mais alors que penser de tous les abus, tous les excĂšs commis en son nom ? Â» « Ils ne sont le fait que de quelques brebis Ă©garĂ©es, de quelques hallucinĂ©s que nous rĂ©prouvons. Â» Le tour est jouĂ© !

De fait, « Toute idĂ©ologie qui prĂ©tend incarner la seule VĂ©ritĂ© est soupçonneuse, malveillante, calomnieuse Ă  l’égard de ceux qui la contestent. Â» [19] Les religions monothĂ©istes possĂšdent, chacune d’elles, la VĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e. Ce qui les rend furieusement concurrentielles et hargneuses. Il en va de mĂȘme pour ce qu’on appellera les religions laĂŻques. Le marxisme-lĂ©ninisme, sous forme de socialisme scientifique. Ou le nĂ©olibĂ©ralisme, sous prĂ©texte de TINA (« there is no alternative Â»). Le ver est dans le fruit. Un lĂ©ger frĂ©missement, une discrĂšte Ă©manation tellurique, un mince sursaut social, et voilĂ  l’intĂ©grisme qui montre le bout du nez pour soupçonner, calomnier et rĂ©primer les incroyants. Gare Ă  l’hĂ©rĂ©tique ! La sociĂ©tĂ© n’a qu’à suivre, en se tenant Ă  carreau. Les modĂ©rĂ©s, les tolĂ©rants, qu’ils ferment le clapet, dĂ©tournent le regard, sifflent de cĂŽtĂ©, fassent ce qu’il leur chante, pourvu qu’ils ne gĂȘnent pas – c’est Ă  ce prix qu’on leur fichera la paix, il y va de leur peau.

Tout en reconnaissant l’apprĂ©ciable diffĂ©rence qui sĂ©pare le comportement d’un affable modĂ©rĂ© de celui d’un enragĂ© fondamentaliste, je me dis que, ayant criĂ© mon dissentiment, au moment oĂč les sbires m’embarquent dans le panier Ă  salade, peu me chaut que le spectateur modĂ©rĂ© s’apitoie sur mon sort. Je lis dans sa pensĂ©e : Â« Pauvre mec, il a peut-ĂȘtre raison, mais pourquoi diable n’a-t-il pas Ă©tĂ© plus prudent ? Â» Objectivement, il se rend le complice de l’enragĂ©. La diffĂ©rence est de degrĂ©, non pas de nature.

Ce n’est pas parce qu’il est une thĂ©ocratie fondamentaliste que le nouveau pouvoir Taliban Ă  Kaboul pose un problĂšme. FĂ»t-il modĂ©rĂ©, la difficultĂ© demeurerait entiĂšre. La configuration gĂ©opolitique, sociologique et culturelle de certains pays les rend simultanĂ©ment allĂ©chants et casse-gueule pour leurs semblables plus gourmands. Ainsi, la Russie a attirĂ©, puis englouti les armĂ©es de Charles XII de SuĂšde (1709), cassĂ© la machine de guerre napolĂ©onienne (1812) et broyĂ© la puissance militaire du Reich nazi (1944). L’Afghanistan se trouve en bonne place parmi les doucheurs de mĂ©galomanes.

Alexandre le Grand (330 Ă  327 avant J.-C.) a dĂ» batailler ferme pour soumettre les satrapes rebelles de la rĂ©gion oĂč se trouve l’Afghanistan. La bataille de Polytimetos fut un tel dĂ©sastre que le grand homme menaça de la peine de mort les survivants qui oseraient rapporter la vĂ©ritĂ©. Finalement, l’épuisement de l’armĂ©e l’amena Ă  revoir Ă  la baisse ses rĂȘves de conquĂȘte et Ă  regagner Ă  pied sa capitale, Babylone.

Au 19e siĂšcle, en plein ’Grand Jeu’ [20] entre les empires russe et britannique, les forces britanniques ont eu des rencontres tout aussi dĂ©sastreuses avec les Afghans. La 1re guerre anglo-afghane (1839-1842) se termina par une dĂ©sastreuse retraite massive de Kaboul, dont le seul survivant, le Dr Brydon, devint une lĂ©gende historique. Évidemment, l’Angleterre a ripostĂ© pour sauver la face, mais a laissĂ© Kaboul aux Afghans. « Depuis ce retentissant Ă©chec, l’ambition anglaise visant Ă  soumettre tout le territoire montagneux de façon dĂ©finitive ne s’est plus rĂ©veillĂ© qu’en de rares occasions. Â» [21]

Au cours de la 2e guerre anglo-afghane (1878-1881), les Britanniques, engagĂ©s dans une politique dynamique (forward policy) contre la Russie, ont dĂ©pĂȘchĂ© en Afghanistan une force sous la direction du gĂ©nĂ©ral Burrow. La dĂ©faite fut totale et humiliante. Une fois encore, des reprĂ©sailles ont suivi, mais Kaboul a Ă©tĂ© laissĂ©e tranquille.

Le 20e siĂšcle a connu deux nouveaux Ă©pisodes. Le premier fut la 3e guerre anglo-afghane (1919), motivĂ©e par la volontĂ© britannique de crĂ©er un tampon qui protĂšge l’Inde contre l’expansionnisme de la nouvelle puissance soviĂ©tique nĂ©e de la rĂ©volution de 1917. Au lieu du protectorat recherchĂ©, le conflit s’est soldĂ© par la constitution d’un État afghan indĂ©pendant, et tout le monde est rentrĂ© chez soi.

Le second fut l’intervention soviĂ©tique (1979-1989) destinĂ©e Ă  soutenir le rĂ©gime ami installĂ© Ă  Kaboul pouvant faire Ă©chec Ă  la menace d’encerclement prĂ©sentĂ©e par la progression des États Unis au Moyen-Orient, dans le golfe Persique et au Pakistan. Elle s’est terminĂ©e par l’effondrement et le retrait de l’armĂ©e soviĂ©tique, suivi d’une guerre civile et de l’émergence du pouvoir des Talibans.

L’Afghanistan est un verrou que, depuis le milieu du 18e siĂšcle, lorsque l’empire afghan Durrani s’étendait sur l’actuel Afghanistan et Pakistan et une partie de la Perse et de l’Inde, toutes les puissances ayant des intĂ©rĂȘts dans cette rĂ©gion du monde souhaitent contrĂŽler. Il ferme la voie entre la Russie et la pĂ©ninsule indienne, et entre l’Iran et la Chine. Il est sur le chemin des conduites de gaz et de pĂ©trole et sur le passage de la nouvelle Route de la Soie. Comme si cela ne suffisait pas, il a comme voisins, d’un cĂŽtĂ©, l’Iran chiite, qui se voit volontiers en protagoniste du monde musulman, mais contre lequel intriguent les musulmans sunnites ; de l’autre cĂŽtĂ©, le Pakistan, oĂč habite une grosse fraction de l’ethnie pachtoune, la plus importante d’Afghanistan, et qui se veut un temple du sunnisme conservateur. Pour comble de malheur, « L’Afghanistan est assis sur des gisements dont la valeur est estimĂ©e Ă  1 000 milliards de dollars ou plus, y compris ce qui pourrait ĂȘtre les plus grandes rĂ©serves de lithium du monde – si quelqu’un peut les faire sortir du sol. Â» [22]

Ce polygone de forces a menĂ© Ă  l’échec les interventions soviĂ©tique et celle des États-Unis/OTAN. Le fait d’ĂȘtre placĂ© dans la focale de ce faisceau d’intĂ©rĂȘts matĂ©riels, politiques et idĂ©ologiques irrĂ©conciliables constitue le grand problĂšme. Le fondamentalisme islamique ne fait qu’y ajouter un souci de plus. Avec ou sans lui, le problĂšme resterait entier.

Le vertige impérialiste

« Une caractĂ©ristique frappante du prĂ©sent est qu’aucun parti politique dominant, oĂč que ce soit dans le monde, ne prĂ©tend mĂȘme pas vouloir changer quoi que ce soit de significatif […] Le rĂ©sultat est un fatras de cynisme, de dĂ©sespoir et d’évasion [
] un environnement conçu pour nourrir l’irrationalisme sous toutes ses formes. Au cours des 50 derniĂšres annĂ©es, le revivalisme religieux Ă  caractĂšre politique a prospĂ©rĂ© dans de nombreuses cultures diffĂ©rentes. Ce processus n’est pas terminĂ©. L’une des causes principales est le fait que toutes les autres voies de sortie ont Ă©tĂ© fermĂ©es par la mĂšre de tous les fondamentalismes : l’impĂ©rialisme amĂ©ricain. Â» [23]

Ce diagnostic, produit il y a vingt ans, mais qui semble tenir toujours bon la barre, apparut en rĂ©ponse Ă  la thĂ©orie de la guerre des civilisations de Huntington. « La prochaine guerre mondiale – affirmait celui-ci – s’il y en a une, sera une guerre de civilisations. […] L’Occident utilise en effet les institutions internationales, la puissance militaire et les ressources Ă©conomiques pour diriger le monde de maniĂšre Ă  maintenir sa prĂ©dominance, Ă  protĂ©ger ses intĂ©rĂȘts et Ă  promouvoir ses valeurs politiques et Ă©conomiques […] L’axe central de la politique mondiale Ă  l’avenir sera probablement […] le conflit entre “l’Occident et le reste”. Â»

En quelques mots, Huntington rĂ©sumait la reprĂ©sentation que l’Empire se faisait du reste du monde : son prĂ© carrĂ©, son domaine exclusif, oĂč seuls ses intĂ©rĂȘts et ses valeurs auraient cours – un gouvernement mondial dont les États-Unis tiendraient les rĂȘnes. L’auteur prenait soin d’ajouter qu’il n’estimait pas la violence dĂ©sirable, ni inĂ©vitable. Mais il n’en recommandait pas moins Ă  l’Ouest de stocker les ressources et les armes nĂ©cessaires pour faire face Ă  cette Ă©ventualitĂ©.

Toutefois, n’est-il pas excessif d’accuser les États-Unis d’enfanter les fondamentalismes ? Pas vraiment, si l’on fait foi Ă  un spĂ©cialiste, en l’occurrence Zbigniew Brezinski, conseiller du prĂ©sident Jimmy Carter. Contrairement aux idĂ©es acquises, affirme-t-il, l’aide de la CIA aux moudjahidin n’a pas commencĂ© aprĂšs l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en fin dĂ©cembre 1979, mais avant. DĂšs le 3 juillet 1979, le prĂ©sident Carter donnait l’ordre d’aider secrĂštement l’opposition au rĂ©gime pro-soviĂ©tique de Kaboul. Cette opĂ©ration secrĂšte fut une excellente idĂ©e – se rĂ©jouit-il – car elle a attirĂ© les soviĂ©tiques dans le piĂšge afghan, on leur a servi sur un plateau d’argent leur « guerre du Vietnam Â» Ă  eux. Mais cela ne revenait-il pas Ă  engendrer des groupes intĂ©gristes comme les Talibans ? Peut-ĂȘtre bien, rĂ©torque Brezinski, mais l’important c’est que, au bout du compte, la fin de l’empire soviĂ©tique pĂšse autrement plus lourd que les Talibans, que cette poignĂ©e de musulmans fous. [24]

Le vertige impĂ©rialiste n’a cessĂ© d’obsĂ©der les États puissants, quitte Ă  les entraĂźner dans la spirale du dĂ©clin. Tout État qui rĂ©ussit se laisse emballer par sa fortune Ă©conomique, technique et politique, et s’exaspĂšre dĂšs que la courbe du succĂšs se tasse. Plus prĂ©cisĂ©ment, ses forces vives, ses Ă©lites, ceux qui ont des leviers pour faire bouger l’État, se fĂąchent, s’impatientent : il faut reprendre la course, remonter la pente, relever le dĂ©fi. [25]

L’expansionnisme devient la parade de choix. Quitter les frontiĂšres nationales, atterrir lĂ  oĂč l’on trouvera ce qui manque Ă  domicile et oĂč l’on pourra Ă©couler le surplus de marchandises qui ne trouvent plus d’acheteur chez soi ou chez les proches voisins. Aller chercher ailleurs les minerais, le blĂ©, le bois qui se sont Ă©puisĂ©s au-dedans, comme l’ont fait les Grecs et les Romains. Conduire les escadres jusqu’aux ocĂ©ans Indien et Pacifique pour quadriller les routes commerciales, monopoliser le trafic lucratif des produits orientaux et canonner les resquilleurs, comme l’a fait le Portugais Afonso de Albuquerque. Aller chez les AztĂšques et les Mayas prendre l’or et l’argent dont on est si dĂ©pourvu en Europe, comme l’on fait Cortez et Pizarro. Ou carrĂ©ment, l’essor du capitalisme industriel puis financier aidant, [26] se saisir du monde entier, pousser l’expansion sur tous les continents, afin de ne rater le contrĂŽle d’aucun marchĂ©, de prendre en mains toutes les ressources stratĂ©giques disponibles et de mettre en place le rĂ©seau de puissance militaire Ă  mĂȘme de soutenir cette Ă©norme entreprise. Ce qu’ont fait l’Empire britannique aux 18e et 19e siĂšcles, et les États-Unis dĂšs le 20e siĂšcle.

L’expansionnisme fit rarement l’unanimitĂ©. Thucydide nous dĂ©crit par le menu les vains efforts de Nicias pour dĂ©tourner l’assemblĂ©e athĂ©nienne de la suicidaire expĂ©dition en Sicile. [27] Au 19e siĂšcle, Clemenceau ou JaurĂšs en France et Gladstone en Grande-Bretagne se montrĂšrent rĂ©tifs et combattirent, au moins pendant un temps, le parti impĂ©rialiste. Cependant, tout comme dans l’AthĂšnes du 5e siĂšcle av. J.-C. le dĂ©magogue Alcibiade avait ralliĂ© les jeunes faucons, les profiteurs et les opportunistes de tout poil au projet de la funeste expĂ©dition, aussi les États occidentaux ont-ils su dĂšs avant le 20e siĂšcle promouvoir l’aventure impĂ©rialiste comme la panacĂ©e Ă©ternelle, patriotique, raisonnable, morale et avantageuse.

Le concept trouva des oreilles complaisantes dans les coulisses du pouvoir, les parlements nationaux, les temples de la foi et les instances supranationales. Cela se comprend, le concubinage entre le pouvoir politique et celui de l’argent est avĂ©rĂ©. Ce qui peut surprendre c’est qu’il entraĂźna l’adhĂ©sion des foules, qui y avaient peu Ă  gagner, et mĂȘme celle des progressistes, internationalistes et socialistes de toutes tendances, dont pourtant l’idĂ©ologie regorge de droits des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes, de droit Ă  l’autodĂ©termination, ou de lutte de classes. Soudain, tout le monde, du haut fonctionnaire au capitaine d’industrie, du plus humble clerc au plus rĂȘche prolĂ©taire, du grand gĂ©nĂ©ral ou simple troufion, s’est pris d’une vocation de bĂątisseur d’empire. Si tous n’accomplissent pas une destinĂ©e historique comme T.E. Lawrence [28] en Arabie ou Cecil Rhodes en Afrique, ils ne doutent pas un seul instant de la lĂ©gitimitĂ© de leur Ă©quipĂ©e en Indochine, au Congo, aux Philippines, en Malaisie, ou plus rĂ©cemment en Irak, Syrie, Libye, Afghanistan, Somalie, Sahel.

L’impĂ©rialisme façonne la vision unidimensionnelle que les États-Unis se font du reste du monde. DotĂ©, comme le faisait remarquer Huntington, de la supĂ©rioritĂ© Ă©conomique, technique, militaire, politique et culturelle, ce pays considĂšre justifiable par l’équitĂ©, le droit naturel et la raison d’imposer universellement son modĂšle civilisationnel. [29] Il s’arroge le droit de gĂ©rer et de disposer Ă  sa guise des ressources locales et de les utiliser comme bon lui semble et de prĂ©fĂ©rence Ă  son avantage. Il prĂ©tend mieux connaĂźtre que les intĂ©ressĂ©s eux-mĂȘmes leurs besoins et leurs prioritĂ©s. Il leur impose son systĂšme politique, son systĂšme de lois et mĂȘme ses cours de justice. Il supprime toute bribe d’autonomie et place le pouvoir exĂ©cutif local sous la fĂ©rule d’un proconsul amĂ©ricain, enfermĂ© entre les murs d’une ambassade colossale abritant des milliers de fonctionnaires et protĂ©gĂ©e par des troupes d’élite.

Pour arriver Ă  leurs fins en Afghanistan, les États-Unis se sont servis du livre de cuisine de la CIA, quitte Ă  inoculer dans le pays le germe du fondamentalisme Taliban, Ă  fomenter le radicalisme militant et Ă  asseoir le pouvoir des rĂ©seaux de l’opium. Vingt ans passĂ©s, ils reçoivent un camouflet dĂ©gradant et doivent dĂ©guerpir dans la confusion. Il laissent derriĂšre un pays dĂ©vastĂ©, ravagĂ© par des milliers de tonnes de bombes, parsemĂ© des ruines de villages, habitations et vergers pulvĂ©risĂ©s, peuplĂ© des fantĂŽmes des innombrables victimes civiles innocentes.

On peut se demander pourquoi le monde affiche tant de patience et de longanimitĂ© envers l’Empire. On comprend qu’on puisse le combattre avec opiniĂątretĂ© et obstination.

Pour en finir avec l’éternel retour

Un empire chasse l’autre, rien de neuf sous le soleil. Depuis Anaxagore et EmpĂ©docle en passant par Nietzsche, on nous dit que les choses surgissent, puis s’éclipsent, pour rĂ©apparaĂźtre plus tard. La vie des empires en fournit la dĂ©monstration. L’Empire britannique s’est dissous, les États-Unis ont sur-le-champ pris la relĂšve. NapolĂ©on a ratĂ© son essai, Hitler s’y est risquĂ© derechef. Se peut-il que l’éternel retour ait plus de pertinence que la fin de l’Histoire pour expliquer le dĂ©veloppement de la sociĂ©tĂ© humaine ?

Quoi qu’il en soit, Tariq Ali se leurre en suggĂ©rant que, l’impĂ©rialisme amĂ©ricain disparu, les fondamentalismes religieux, les radicalismes nationalistes et la lĂšpre impĂ©rialiste se volatiliseraient. Cela n’arrivera pas davantage maintenant que par le passĂ©. Faute de plonger jusqu’aux racines profondes de l’impĂ©rialisme pour les extirper mĂ©ticuleusement, faute de labourer le sol social de maniĂšre Ă  prĂ©venir la germination des graines qu’on pĂ»t y avoir oubliĂ©, tout est Ă  recommencer.

« Rien ne peut suffire Ă  celui qui considĂšre comme Ă©tant peu de chose ce qui est suffisant Â» a dit un sage ancien. [30] l’État est l’incarnation mĂȘme de cette boulimie inapaisable, de ce dĂ©sir immense et impĂ©rieux de grossir, de phagocyter les communautĂ©s voisines et, de proche en proche, l’appĂ©tit venant en mangeant, de se bĂątir un empire, un empire mondial si possible. Rien ne lui suffit, Ă  l’État !

On assiste aujourd’hui Ă  une nouvelle poussĂ©e de fiĂšvre nationaliste qui n’épargne mĂȘme pas les nations qui ont sautĂ© des deux pieds dans le projet de construction de communautĂ©s supranationales, telles l’Union EuropĂ©enne. DĂ©trompons-nous : nationalisme et supranationalisme ne sont pas antinomiques. Les deux ont la mĂȘme filiation et portent une hĂ©rĂ©ditĂ© commune.

La mystique du nationalisme fait rapidement des adeptes partout oĂč la prospĂ©ritĂ© locale, les perspectives d’avenir, l’assurance d’un quotidien soutenable sont menacĂ©s par l’économie de marchĂ© globale, sans que l’État veuille, ni puisse, venir au secours des gens. « Pour chacun, tous les Ă©trangers [sont] automatiquement transformĂ©s en ennemis. En mĂȘme temps, le dĂ©sespoir et le sentiment d’avoir Ă©tĂ© lĂ©sĂ©s, d’ĂȘtre les victimes d’une injustice monstrueuse, pouss[ent] des millions de personnes Ă  chercher une consolation et un succĂ©danĂ© de triomphe dans la religion du nationalisme. Â» [31] La progression des partis nationalistes d’extrĂȘme droite et des gauches souverainistes s’explique par leur ambition de voir l’État redevenir le souverain tout-puissant qu’il fut occasionnellement dans le passĂ©.

SimultanĂ©ment, leurs voisins libĂ©raux, progressistes et supranationalistes continuent de dĂ©fendre les bienfaits d’une plus profonde intĂ©gration supranationale – malgrĂ© le dĂ©saveu cuisant des fiascos qui jalonnent le projet sur tous les plans : Ă©conomique, financier, diplomatique, des libertĂ©s, etc. « On n’a pas assez approfondi l’intĂ©gration ! Â» protestent les partisans. En fait, ils trouvent trop Ă©triquĂ© l’État hĂ©ritĂ© de l’histoire et ont l’ambition de bĂątir un super-État dont la masse en imposerait Ă  la planĂšte.

Leur rĂȘve n’est nullement la mort de l’État-nation, la fin du nationalisme en soi, mais au contraire une mue, la chute et le renouvellement de l’enveloppe Ă©tatique, un saut qualitatif qui transporte l’État de naguĂšre Ă  un palier plus haut. À l’instar de certains arthropodes dont la croissance procĂšde par le renouvellement en une seule fois de l’ancienne enveloppe rigide de chitine devenue exiguĂ«, le supranationalisme ne veut pas en finir avec l’État. Il veut un autre État, un État plus gros, voilĂ  tout. Encore un avatar du nationalisme.

Le spectre de l’État se profile aussi derriĂšre les Ă©ruptions de tribalisme qui sapent ici et lĂ  l’autoritĂ© des gouvernements centraux. Le cas afghan en fournit une bonne illustration. TracĂ©e par les Anglais en 1893, la ligne de dĂ©marcation Durand a coupĂ© en deux l’ethnie pachtoune. Aujourd’hui, les Pachtounes reprĂ©sentent plus de 40 % de la population de l’Afghanistan et prĂšs de 20 % de la population du Pakistan. Il ne doit guĂšre surprendre que les sentiments des Talibans pachtounes soient rien moins que bienveillants Ă  l’égard du rĂ©gime dĂ©chu de Kaboul, oĂč abondaient les Tadjiks, la 2e ethnie afghane, car il se montrait autrement plus rĂ©ceptif aux prĂ©tentions des États-Unis qu’aux revendications du peuple pachtoune.

Pour l’Anglais Durand, la ligne artificielle de dĂ©marcation servait Ă  crĂ©er un État tampon convenablement malingre pour ne jamais se tenir bien sur ses jambes : diviser pour rĂ©gner. L’ambition des Pachtounes est de rĂ©tablir un État afghan autour de la communautĂ© pachtoune rĂ©unie, afin de retrouver l’éclat de jadis. Deux spĂ©cimens d’un outil qui se laisse utiliser de mille façons diffĂ©rentes.

DerriĂšre l’impĂ©rialisme, c’est l’État qui lorgne. Et l’État, fĂ»t-il national ou fantoche, conservateur ou progressiste, bourgeois ou prolĂ©tarien, dĂ©mocratique ou totalitaire, n’est qu’un outil entre les mains des dĂ©tenteurs du pouvoir rĂ©el, les possĂ©dants des ressources, des leviers d’influence et des mercenaires. Un outil pour promouvoir leurs seuls intĂ©rĂȘts et placer les gĂȘneurs dans l’impossibilitĂ© de nuire. Frantz Fanon nous a dit comment les colonies libĂ©rĂ©es se sont normalisĂ©es sous la forme d’États souverains dominĂ©s par une bourgeoisie nationale au sein de laquelle « l’esprit jouisseur domine. C’est que sur le plan psychologique elle s’identifie Ă  la bourgeoisie occidentale dont elle a sucĂ© tous les enseignements. Elle suit la bourgeoisie occidentale dans son cĂŽtĂ© nĂ©gatif et dĂ©cadent sans avoir franchi les premiĂšres Ă©tapes d’exploration et d’invention [
] la bourgeoisie nationale va assumer le rĂŽle de gĂ©rant des entreprises de l’Occident. Â» [32]

Ainsi va tout État. Contrairement aux promesses lĂ©nifiantes de Marx et de LĂ©nine, l’État ne « dĂ©pĂ©rit Â» jamais – il se renforce toujours ou il mue, c’est dans sa nature [33]. Aucune conquĂȘte sociale durable ne deviendra possible tant qu’on n’arrive pas Ă  le jeter Ă  bas et Ă  lui substituer des formes d’organisation sociale sans État.

Serait-ce possible ? Tout semble s’y opposer. La religion, cette Ă©cole de la discipline hiĂ©rarchique totalitaire. La culture, devenue le vecteur privilĂ©giĂ© pour plonger les gens dans la somnolence d’un Ă©phĂ©mĂšre nirvana de pacotille. Les idĂ©ologies obscurantistes empressĂ©es d’offrir aux mĂ©contents des boucs Ă©missaires tout trouvĂ©s : immigrĂ©s, demandeurs d’asile, islamogauchistes, etc. Surtout la force des armes. Les États possĂšdent un arsenal de rĂ©pression et de coercition prodigieux. MĂȘme ceux qui se prĂ©tendent les plus libĂ©raux n’hĂ©sitent Ă  s’en servir pour remettre leurs propres citoyens dans les rangs. Ils font aussi preuve d’une Ă©trange solidaritĂ© internationale lorsqu’il s’agit d’écraser dans l’Ɠuf toute vellĂ©itĂ© de rĂ©volte sĂ©rieuse. En 2015, l’Union EuropĂ©enne est venu Ă  bout de l’élan rebelle des Grecs par le moyen de l’étranglement financier. Cela a suffi. Si cela n’eĂ»t Ă©tĂ© le cas, si les Grecs eussent balancĂ© par-dessus bord et l’Europe et le rĂ©gime pourri de Syriza, il ne faut pas douter que les capitales europĂ©ennes trouveraient moyen de faire bĂ©nir par les Nations Unies une « frappe limitĂ©e Â» capable de restaurer la loi et l’ordre Ă  AthĂšnes et sauvegarder les intĂ©rĂȘts des banquiers français et allemands menacĂ©s par les factieux grecs.

Sur ce dernier point, celui de l’emploi de la force, au moins, la dĂ©route occidentale en Afghanistan est riche d’enseignements. Les talibans ont fait plier la plus grande puissance militaire de toute l’histoire. BalayĂ©s d’un revers de main en 2001, ils se sont accrochĂ©s. DĂ©pourvus de chasseurs-bombardiers, de blindĂ©s, d’hĂ©licoptĂšres, de porte-avions, de casernes Ă©quipĂ©es de cantines et de douches, bref quasiment les pieds nus, ils ont Ă©rodĂ© la dĂ©termination des États-Unis/OTAN jour aprĂšs jour, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, pour entrer victorieux Ă  Kaboul en 2021.

À l’évidence, et quoiqu’en prĂ©tendent les officines de propagande, une telle endurance ne serait possible sans l’appui des gens. J’ignore si les Talibans se mouvaient en Afghanistan « comme un poisson dans l’eau Â», pour utiliser la terminologie de Mao TsĂ©-Tung. Mais indubitablement ils n’y manquaient pas d’oxygĂšne. « Les Talibans ne reflĂ©taient aucune des grandes tendances islamistes qui prĂ©valaient auparavant en Afghanistan ou qui ont Ă©mergĂ© pendant le djihad des annĂ©es 1980 […] Leur popularitĂ© initiale en 1994-1996 n’était pas simplement due Ă  leur zĂšle islamique mais Ă  d’autres facteurs opĂ©rant en Afghanistan – la renaissance du nationalisme pachtoune face au contrĂŽle tadjik de Kaboul et la nĂ©cessitĂ© de restaurer la loi et l’ordre, de rouvrir les routes et de mettre fin au rĂ©gime rapace des « seigneurs de guerre. Â» [34]

Ce prĂ©alable satisfait, leur rĂ©solution pouvait faire la bascule. « Les peuples qui ne sont pas prĂȘts Ă  mettre leurs forces en danger sont dĂ©savantagĂ©s par rapport Ă  ceux qui le sont. Les missiles de croisiĂšre Tomahawk peuvent commander les airs, mais ce sont les fusils-mitrailleurs Kalachnikov qui rĂšgnent toujours sur le terrain. C’est un dĂ©sĂ©quilibre qui rend le maintien de l’ordre mondial plutĂŽt problĂ©matique. Â» [35] Ça n’a pas besoin de commentaires.

L’État, on a Ă©tĂ© prĂšs de s’en passer en Aragon, en 1936. Le non-État a commencĂ© Ă  prendre corps, puis a fait pschitt ! Trop de monde Ă©tait contre : la rĂ©volution sociale « no pasarĂĄ ! Â». C’est vrai, elle n’a pas passĂ© – mais combien d’essais ratĂ©s faut-il compter avant de rĂ©ussir ? Il est grand temps de rompre le cycle intolĂ©rable de l’éternel retour de la mĂȘme chose.

Nous traversons actuellement un Ăąge d’ébranlements et de dĂ©rĂ©liction dont l’issue n’est pas Ă©crite Ă  l’avance. « Les ĂȘtres humains ne veulent pas seulement du confort, de la sĂ©curitĂ©, des horaires de travail rĂ©duits, de l’hygiĂšne, du contrĂŽle des naissances et, en gĂ©nĂ©ral, du bon sens ; ils veulent aussi, au moins par intermittence, de la lutte et de l’abnĂ©gation, sans parler des tambours, des drapeaux et des parades de loyautĂ©. [
 ] “Le plus grand bonheur du plus grand nombre” est un bon slogan, mais en ce moment, “Mieux vaut une fin avec horreur qu’une horreur sans fin” est le gagnant. Â» [36]

Eduardo Casais




Source: Lundi.am