Juillet 7, 2021
Par Paris Luttes
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“Saisissez les moyens de production !” Cela peut-être la brève définition de la révolution selon le marxisme matérialiste classique. Le mouvement kurde pour la liberté est connu pour étendre sa compréhension de la révolution, en se concentrant particulièrement sur la libération des femmes, l’écologie et la démocratie populaire, allant au-delà de l’économisme pur. Néanmoins, toute révolution doit également apporter des réponses à la sphère économique. L’essence du mouvement kurde pour la liberté, et pas seulement au Rojava, est de lutter pour la modernité démocratique.



Selon Abdullah Öcalan, la modernité démocratique, par opposition à la modernité capitaliste, ne repose pas seulement sur une société politico-morale et un confédéralisme démocratique comme organisation politique et sociale, mais aussi sur une économie alternative (éco-industrie) comme fondement.

La révolution du Rojava se concentre sur la réorientation des moyens de production directement dans les mains du peuple par la création de coopératives plutôt que par la réalisation d’une centralisation complète de l’économie qui ne serait pas conforme à la modernité démocratique. Parfois, nous parlons même de l’économie du Rojava comme d’une économie coopérative.

Mais qu’est-ce qu’une coopérative ? Les deux conditions les plus importantes d’une coopérative sont que les moyens de production appartiennent aux membres de la coopérative et que les décisions sont discutées et prises collectivement et démocratiquement. En plus de cela, de nouvelles formes de reproduction, de relations et de communautés doivent en même temps être développées, car les coopératives ne devraient jamais se limiter à la seule lutte contre l’oppression économique. Le comité économique du Nord-Est de la Syrie publie des règlements concernant le rôle et la pratique des coopératives. Comme le dit l’un des articles de base du règlement :

“La satisfaction des besoins fondamentaux de la société et l’harmonie avec l’environnement sont prises comme base dans toutes les activités des coopératives.”

Les coopératives au Rojava aujourd’hui :

L’économie sociale basée sur les coopératives est destinée à être la base de l’économie du Rojava. Même si les coopératives existantes sont définitivement plus qu’une belle vitrine pour le monde extérieur et que le nombre de coopératives augmente chaque jour, l’économie est encore de nature très diversifiée à ce jour. Il ne faut évidemment pas sous-estimer la réalité d’une économie de guerre dans laquelle une grande partie des ressources est consacrée à l’autodéfense et les conséquences que cela implique. En outre, une certaine centralisation a été mise en œuvre pour garantir la fourniture des produits de première nécessité. Dans le même temps, les entreprises privées continuent pour l’instant d’exister.

Pour bien comprendre la situation économique du Rojava aujourd’hui, il faut tenir compte de l’oppression coloniale interne de la région par le régime Baas au cours des dernières décennies.

Avant la révolution, la grande majorité des terres agricoles étaient sous le contrôle du régime et une monoculture stricte de mauvaise qualité était imposée aux agriculteurs. Après que les Unités de défense du peuple (YPG/YPJ) ont pris le contrôle des premières régions du Nord-Est de la Syrie en 2012, de nombreux propriétaires terriens féodaux ont fui aux cotés du régime. Une grande partie de ces terres a donc pu être directement réaffectée aux agriculteurs locaux et sans-terre ainsi qu’à l’usage des coopératives.

Cependant, selon le contrat social de l’autogestion, la terre, l’eau et l’énergie sont en fin de compte la propriété du peuple et ne peuvent donc jamais vraiment appartenir à un propriétaire privé.

 

Aujourd’hui, il existe des coopératives dans une grande variété de branches et de secteurs différents, de la production à petite échelle comme les boulangeries, les textiles, les conserves alimentaires jusqu’aux services comme les tailleurs ou les coiffeurs. La majorité des coopératives sont toutefois des coopératives agricoles qui se concentrent sur la culture de fruits, de légumes ou de plantes. L’une des coopératives les plus avancées se trouvait dans le canton d’Afrin avant l’occupation par les gangs islamistes de l’État turc en 2018. Par rapport aux autres régions du Rojava, les conditions économiques préalables et supérieures à Afrin avant le début de la révolution et les avantages géographiques ont permis une production plus diversifiée, ainsi que l’intégration de produits plus techniques et sophistiqués dans l’économie coopérative.

Le rôle du comité économique de l’administration autonome dans l’économie coopérative est de soutenir partout où il le peut les coopératives existantes. L’une des formes courantes de soutien de l’administration autonome, par exemple, est la fourniture régulière de semences et d’engrais pour la production agricole ou l’amélioration des problèmes de disponibilité des infrastructures de base (l’eau et l’électricité sont notamment un problème dans de nombreuses régions plus au sud). De plus, il facilite l’éducation de tous les membres de la coopérative (parfois de nature technique mais souvent aussi concernant les fondements idéologiques de la révolution). D’autre part, le comité économique visite les villages et les quartiers du Rojava afin de convaincre toujours plus de personnes des avantages de la création de leur propre coopérative.

Cependant la méthode choisie, est l’autonomisation, personne n’est forcé de participer à l’économie coopérative.

À ce stade, les coopératives du Nord-Est de la Syrie assument un double rôle : l’auto-assistance immédiate, d’une part, et une perspective à long terme, d’autre part. L’objectif est de combiner l’amélioration immédiate des conditions de vie matérielles tout en offrant une solution à long terme qui peut fonctionner en même temps comme la pierre angulaire d’une société post-capitaliste. Un exemple de cette approche est la crise du pain que nous traversons actuellement. L’administration autonome ne s’est pas contentée de distribuer du pain comme remède à court terme à la pénurie, mais a lancé la construction de nouvelles installations pour les coopératives qui produisent du pain dans les régions particulièrement touchées comme Shadadi ou Deir Ez-Zor. En particulier dans les zones rurales, cette stratégie implique littéralement que la population cultive sa propre alimentation de base pour atteindre l’autonomie.

Il est également important de mentionner que chaque coopérative ne fournit pas seulement un travail sûr et libérateur pour ses membres, mais qu’elle est bénéfique pour l’ensemble de la communauté. L’expérience de ces dernières années a montré que les coopératives sont capables de fournir des fruits et légumes, par exemple, à un prix inférieur à celui des mêmes produits issus de la production privée, basée sur le marché. De cette façon, les coopératives jouent un rôle actif dans la fourniture d’une alimentation abordable dans le contexte de crise économique constante que nous connaissons.

Ceci est particulièrement intéressant si l’on considère que de nombreuses initiatives de production alternative et anticapitaliste de produits de première nécessité, dans un contexte occidental, ont souvent un caractère très exclusif et ne sont accessibles qu’aux classes moyennes et supérieures.

Les coopératives du Rojava sont étroitement liées aux structures communales. On peut dire que main dans la main, la commune et la coopérative constituent l’économie communale. La culture locale est fortement basée sur la vie communautaire, la famille et le voisinage. Même si la région n’a pas échappé à l’influence de la modernité capitaliste, la société du Nord-Est Syrien n’est de loin pas aussi individualisée que de nombreuses régions aujourd’hui, même bien au-delà du monde occidental. La mentalité capitaliste n’a pas réussi à conquérir complètement la mentalité de la population. La gauche de la modernité capitaliste a tendance à sous-estimer l’influence de la réalité de la culture locale sur l’économie. On peut dire que l’économie communale est encore profondément enracinée dans la réalité quotidienne du peuple du Rojava.

Comme tous les autres aspects de la vie au sein de la révolution au Rojava, la sphère économique possède également une organisation féminine autonome : Aborîya jîn (l’économie des femmes). Le cœur du travail d’aborîya jîn est la mise en place de coopératives de femmes. Celles-ci ont réussi à donner à de nombreuses femmes, qui étaient restées enfermées entre quatre murs pendant des années, la possibilité de s’impliquer davantage dans la société. Cependant, au lieu d’inclure uniquement les femmes dans la main-d’œuvre (la conception libérale du féminisme), au sein des coopératives, les femmes ont la possibilité de gérer leur propre travail, de s’éduquer et de s’organiser avec d’autres femmes bien au-delà de leurs besoins économiques.

Enfin et surtout, les coopératives sont également considérées comme un pilier majeur pour construire une alternative écologique à la modernité capitaliste sous la forme de l’écologie sociale inspirée par Murray Bookchin. Évidemment, une coopérative ne produit pas automatiquement, par définition, en harmonie avec la nature. Au contraire, il est entendu qu’un véritable changement écologique ne peut être réalisé, que par l’établissement d’un nouveau système économique radical qui surmonte la soif illimitée de croissance et de profit de la logique capitaliste. De cette façon, les coopératives sont le noyau pour établir un réseau d’autosuffisance qui prend uniquement les besoins de la société comme base. Il n’y a aucune incitation à la croissance (indéfinie) qui menace toute vie future sur cette planète.

Néanmoins, il existe également des projets concrets qui visent à réaliser des améliorations écologiques afin de ralentir la catastrophe écologique mondiale. Un problème majeur auquel on s’attaque, par exemple, est la diversification de la production agricole monoculturelle des cultures. Parmi les autres projets figurent la mise en place de transports publics et du reboisement.

Perspectives et défis :

La coopérative est une condition nécessaire mais non suffisante du changement. En définitive, le cadre institutionnel d’une coopérative ne garantit pas en soi une économie révolutionnaire. Pour commencer, il faut que les gens soient prêts à la mettre en pratique. Cela implique d’être flexible pour apprendre de nouvelles méthodes de reproduction ainsi que de rejeter les influences féodales et capitalistes au sein de la société tout en restaurant l’intuition morale de la société naturelle. Si les membres d’une coopérative ne profitent pas des réunions régulières pour faire part de leurs préoccupations et de leurs propositions, mais laissent plutôt passivement une seule personne ou une seule famille prendre toutes les décisions, par exemple, cela ne peut que reproduire les structures de pouvoir féodales et patriarcales. Par conséquent, l’éducation, l’auto-éducation ainsi que l’ouverture et l’institutionnalisation de la critique et de l’autocritique sont des éléments essentiels des coopératives au Rojava.

Ce qui empêche l’économie coopérative de s’étendre à d’autres sphères, qualitativement et quantitativement, ce sont avant tout les attaques constantes des forces impérialistes mondiales et des États-nations régionaux. L’embargo imposé de toutes parts ainsi que la situation de guerre permanente exigent un haut niveau de créativité et d’endurance.

Il est important de comprendre, que non seulement la guerre physique sur la ligne de front, non seulement la guerre économique par l’hégémonie capitaliste, mais aussi la guerre spéciale à travers les médias, les agents etc. tente tout pour empêcher la mise en œuvre d’une économie alternative et autonome.

Cela inclut non seulement la guerre spéciale “systematique” constante et sous-jacente de la modernité capitaliste, mais aussi des tentatives très explicitement ciblées pour affaiblir la révolution. Un exemple concret est la récente tendance à une forte augmentation des efforts des États-Unis et des institutions du système pour chasser les jeunes qui sont impliqués dans les structures révolutionnaires en les attirant avec des salaires élevés. Cela pose le grand danger de l’incorporation de la jeunesse dans la mentalité psychologique et les dépendances matérielles de la logique individualiste capitaliste, au lieu de se réunir pour construire une coopérative dans leur quartier, par exemple.

Compte tenu des conditions difficiles auxquelles la révolution se voit confrontée après presque une décennie, le développement des coopératives comme promesse d’un nouveau niveau de société communautaire donne de l’espoir aux gens bien au-delà des frontières du Nord et de l’Est de la Syrie. En fin de compte, les coopératives du Rojava d’aujourd’hui sont probablement la réalisation la plus directe de l’une des idées fondamentales de la révolution : Le peuple réclame ses terres enlevées par les États-nations.




Source: Paris-luttes.info