Novembre 10, 2022
Par Marseille Infos Autonomes
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Un constat partagĂ© …

La sixiĂšme extinction de masse* [1] est en cours. Elle est beaucoup plus rapide que les prĂ©cĂ©dentes et concerne potentiellement l’ensemble des espĂšces, ce qui est inĂ©dit. Plusieurs limites Ă©cologiques ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© franchies (destruction de la biodiversitĂ©, concentration des gaz Ă  effet de serre, dĂ©forestation et dĂ©vastation des sols, pollutions en tous genres) tandis que d’autres sont en passe de l’ĂȘtre (acidification des ocĂ©ans, rarĂ©faction de l’eau douce). C’est du caractĂšre habitable ou non de la planĂšte dont il est dĂ©sormais question. À ces limites dĂ©passĂ©es s’ajoute celle de la rarĂ©faction des « ressources naturelles Â» non renouvelables : les Ă©nergies fossiles (pĂ©trole, gaz, charbon) et les minerais, utilisĂ©s pour Ă  peu prĂšs tous les biens et services actuels (dont la production d’énergies dites renouvelables). Nous sommes sur terre depuis des centaines de milliers d’annĂ©es, mais ces dĂ©passements ne se sont enclenchĂ©s que depuis deux siĂšcles (depuis l’expansion du capitalisme), et plus particuliĂšrement depuis la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle – soit trĂšs rĂ©cemment. C’est ce qu’on appelle la grande accĂ©lĂ©ration*. Concernant les dĂ©rĂšglements climatiques*, dĂ©passer une augmentation globale de 1,5 °c (Ă  l’horizon 2100 par rapport Ă  l’ùre prĂ©-industrielle) enclencherait un emballement climatique dont nous ne pouvons mesurer l’ampleur. De nombreuses boucles de rĂ©troactions* existent et nous risquons de nous diriger vers une planĂšte Ă©tuve*. Nous sommes Ă  1 °c de rĂ©chauffement et nous pouvons dĂ©jĂ  observer aux quatre coins du monde ce que cela produit. Les effets ne font malheureusement que commencer. Or, les causes de ces dĂ©rĂšglements continuent plus que jamais d’ĂȘtre alimentĂ©es et la trajectoire actuelle nous mĂšne vers une augmentation de 4 °c, 5 °c ou plus. À titre de comparaison, la diffĂ©rence de tempĂ©rature entre l’ùre prĂ©-industrielle et la derniĂšre glaciation Ă©tait d’environ 5 °c. Un basculement Ă©cologique est donc en cours et il est irrĂ©versible dans plusieurs de ses aspects. Il ne s’agit pas d’une « crise Â» qui pourrait ĂȘtre suivie d’un retour Ă  la situation antĂ©rieure. Il ne s’agit pas d’un Ă©vĂ©nement instantanĂ©, ni homogĂšne dans l’espace, ni linĂ©aire dans son intensitĂ©. Seule l’ampleur de ces basculements Ă©cologiques peut, et doit, ĂȘtre rĂ©duite. Les collapsos [2] participent Ă  forcer la prise en compte plus que nĂ©cessaire de ces constats, qui sont largement niĂ©s depuis les annĂ©es 1970 au moins. Malheureusement, leur maniĂšre de prĂ©senter les choses n’aide pas forcĂ©ment Ă  ĂȘtre lucide sur la situation et Ă  y rĂ©agir en consĂ©quence.

Les limites importantes des discours de l’effondrement

Voici plusieurs dĂ©finitions de « l’effondrement Â» utilisĂ©es par les collapsos. Elles sont particuliĂšrement vagues :

« Baisse rapide et dĂ©terminante d’un niveau Ă©tabli de complexitĂ© socio-politique. Â» (Joseph Anthony Tainter [3])

« RĂ©duction drastique de la population humaine, et/ou de la complexitĂ© politique, Ă©conomique, sociale, sur une zone Ă©tendue et une durĂ©e importante. Â» (Jared Diamond [4] )

« Situation dans laquelle les besoins de base (eau, Ă©nergie, alimentation, logement, habillement, mobilitĂ©, sĂ©curitĂ© etc.) ne sont plus fournis Ă  une majoritĂ© de la population par des services encadrĂ©s par la loi. Â» (Yves Cochet [5] )

« [Terme faisant rĂ©fĂ©rence Ă ] l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle et/ou des Ă©cosystĂšmes et espĂšces vivantes, dont la nĂŽtre. Â» (Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens)

« L’effondrement Â» dĂ©fini comme tel concerne tous les aspects d’une sociĂ©tĂ©. Les basculements Ă©cologiques (ou une crise financiĂšre, une guerre, etc.) joueraient le rĂŽle de dĂ©clencheur de cet effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ©.

La collapsologie est présentée à tort comme une science

La « collapsologie Â» n’est pas une nouvelle science [6] , c’est un discours qui utilise des sciences existantes. Ce ne devrait pas ĂȘtre un problĂšme, il n’y a pas besoin d’ĂȘtre une « science Â» – avec tous les dogmes propres au scientisme – pour proposer des analyses et perspectives intĂ©ressantes et utiles.

Malheureusement, une confusion est entretenue – autant par les collapsos que par ceux qui les invitent Ă  intervenir en tant que tels – sur la « naissance d’une nouvelle discipline scientifique transdisciplinaire Â». Cette revendication de scientificitĂ© est parfois prĂ©sentĂ©e comme une boutade, mais cette « boutade Â» est reprise et alimentĂ©e (presque) unanimement. Cela affaiblit inutilement les discours collapsos et prĂȘte le flanc aux accusations stĂ©riles de « pseudo-science Â».

PremiĂšrement, cette maniĂšre de prĂ©senter les collapsos crĂ©e une hiĂ©rarchisation de fait entre les « spĂ©cialistes Â» et les autres. Comme si on avait besoin de reproduire ce biais, caractĂ©ristique des sociĂ©tĂ©s occidentales, pour penser et agir sur la situation. Cela freine une appropriation large de la thĂ©matique.

DeuxiĂšmement, cela a pour effet de donner l’impression Ă  l’audience qu’elle prend connaissance d’une rĂ©alitĂ© objectivĂ©e (et donc mĂ©thodologiquement vĂ©rifiable) plutĂŽt que d’un discours. Cela implique, par exemple, que des raccourcis opĂ©rĂ©s entre plusieurs phĂ©nomĂšnes (une crise financiĂšre, une sĂ©cheresse, une famine, une guerre) tiendraient de la mĂ©thode scientifique plutĂŽt que de l’interprĂ©tation. Comme le souligne Elisabeth Lagasse, le melting-pot opĂ©rĂ© entre sciences naturelles et sciences sociales induit une naturalisation des rapports sociaux qui n’est plus discutĂ©e. Assumer qu’il s’agit d’interprĂ©tations Ă  mettre en dĂ©bat serait bien plus utile. En lieu et place de cela, les personnes qui critiquent ces interprĂ©tations sont rĂ©guliĂšrement accusĂ©es d’ĂȘtre dans le « dĂ©ni Â». Cette rĂ©action est particuliĂšrement grave lorsqu’on prĂ©tend relever d’une dĂ©marche scientifique, qui se dĂ©finit par la contradiction et par la nĂ©cessitĂ© pour l’énoncĂ© d’ĂȘtre questionnable.

Enfin, cette ambiguĂŻtĂ© nourrit le sentiment que l’effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ© est une hypothĂšse, un modĂšle qui se vĂ©rifiera ou non, un Ă©vĂ©nement qui aura lieu ou non. On appelle d’ailleurs ces discours « thĂ©ories de l’effondrement Â». Or, la question n’est pas lĂ . La situation Ă©cologique et sociale n’est pas une hypothĂšse. En alimentant cette ambiguĂŻtĂ©, on dĂ©tourne de l’essentiel et on se fait plutĂŽt mousser avec des pronostics « d’effondrement systĂ©mique global Â» – logique poussĂ©e Ă  la limite du risible lorsque des dates du phĂ©nomĂšne sont prophĂ©tisĂ©es.

« Bon, en gros, l’effondrement au sens oĂč je l’entends, c’est dans les annĂ©es 2020. Entre 2020 et 2030, Ă  cinq annĂ©es prĂšs bien entendu, je ne suis pas Madame Soleil ni Nostradamus. Â» (Yves Cochet [7] )

« Les thĂ©ories de l’effondrement doivent ĂȘtre prises au sĂ©rieux […]. [Mais] il n’appartient pas aux responsables politiques de trancher quant Ă  leur pertinence ou leur probabilitĂ©. Â» (Cabinet de la ministre de l’environnement bruxelloise CĂ©line Fremault [8] )

« Est-ce que vous adhĂ©rez Ă  ces thĂ©ories, en tout cas Ă  cette Ă©tude de chiffres, qui peut mener Ă  penser que nous sommes peut-ĂȘtre au dĂ©but de la fin de notre civilisation ? Â» (Canal+ [9] )

L’approche est occidentalo-centrĂ©e

« La question est alors : quand l’effondrement atteindra-t-il l’Occident ? Â» (Julien Wosnitza [10] )

« L’effondrement de la civilisation occidentale Â» (Naomi Oreskes & Erik Conway [11] )

Les discours de l’effondrement s’inquiĂštent avant tout du devenir de « notre Â» civilisation* et ils assimilent la fin de celle-ci Ă  la fin du monde. Pour ĂȘtre plus prĂ©cis, ils s’inquiĂštent avant tout de l’avenir des classes moyennes des pays industrialisĂ©s – c’est-Ă -dire de moins d’une personne sur cinq dans le monde. C’est l’effondrement de « nos Â» modes de vie qui est mis au centre des prĂ©occupations par les discours collapsos. Nous sommes en pleine « complainte de l’homme blanc Â» comme le fait remarquer Émilie Hache [12] . Cette rĂ©action ethnocentrĂ©e est comprĂ©hensible, mais il faut l’assumer et situer ce rĂ©cit. Or, les collapsos (avec certaines exceptions, comme Renaud Duterme) prĂ©fĂšrent le prĂ©senter comme une analyse totalisante, globalisante.

Ce qu’ils dĂ©crivent concerne dĂ©jĂ  depuis bien longtemps une Ă©norme partie de la population mondiale. Les personnes qui vivent ces rĂ©alitĂ©s n’ont pas besoin des imaginaires post-apocalyptiques pour ĂȘtre lucides sur la situation, se battre et vivre. Il est d’ailleurs interpellant d’observer que ce concept d’effondrement fasse si peu sens en dehors de nos milieux aisĂ©s et en dehors de nos latitudes.

Les exemples, prospectives, anticipations et – surtout – pistes de rĂ©ponses portĂ©es par les rĂ©cits collapsos ne concernent quasiment que l’imaginaire liĂ© au cadre urbain des classes moyennes blanches de l’hĂ©misphĂšre Nord (et parfois de la classe supĂ©rieure). Lorsque les sociĂ©tĂ©s moins industrialisĂ©es sont citĂ©es, c’est gĂ©nĂ©ralement pour prĂ©tendre qu’elles seront moins touchĂ©es par cet effondrement puisqu’elles seraient moins dĂ©pendantes des Ă©nergies fossiles, et donc plus rĂ©silientes*. Il s’agit d’une analyse totalement hors sol au regard des effets dramatiques des basculements Ă©cologiques sur ces sociĂ©tĂ©s (dont elles sont les derniĂšres responsables) et de la violence actuelle du nĂ©o-colonialisme. D’autres rĂ©fĂ©rences Ă  « l’autre Â» sont utilisĂ©es dans ces discours, soit pour s’en inspirer s’il pratique d’autres maniĂšres de se rapporter Ă  l’écosystĂšme (utilitarisme), soit pour Ă©voquer la solidaritĂ© s’il s’agit de la figure du/de la rĂ©fugié·e (humanisme). Dans les deux cas, la rĂ©flexion se pose toujours Ă  partir d’un « nous Â» occidentalo-centrĂ© et de ce qu’il va se passer « ici Â».

« […] on peut aussi aller chercher la sagesse de ceux qui ont dĂ©jĂ  vĂ©cu un effondrement, en se mettant par exemple au service des rĂ©fugiĂ©s. Â» (Vincent Wattelet [13])

Alors, bien sĂ»r il faut partir de lĂ  oĂč l’on est, et surtout profiter des prises de conscience supplĂ©mentaires provoquĂ©es dans nos rĂ©gions par les canicules, inondations, coulĂ©es de boues, manques de pluie et de neige, crues basses, oiseaux qu’on n’entend plus, insectes qu’on ne voit plus… Ce n’est pas le fait de partir de « nos Â» rĂ©alitĂ©s et de « nos Â» vĂ©cus qui constitue le problĂšme, c’est l’approche narcissique qui consiste Ă  faire tourner l’avenir du monde autour de cela. Le problĂšme, c’est d’effacer la majoritĂ© des situations vĂ©cues en temps rĂ©el, sous prĂ©texte qu’elles sont autres, alors qu’elles sont au centre des basculements Ă©cologiques en cours et Ă  venir.

L’effondrement est une notion confuse

Étymologiquement, un effondrement fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’état d’une chose qui s’écroule sur le sol, sur le fond (du latin fundus). Une infrastructure, un bĂątiment, un objet, un corps s’effondrent littĂ©ralement, physiquement. Pour le reste, l’état psychologique d’une personne, un rĂ©gime politique, une sociĂ©tĂ©, une Ă©conomie, une entreprise, il s’agit d’une mĂ©taphore (trĂšs parlante, mais d’une mĂ©taphore).

La confusion commence donc avec le terme lui-mĂȘme. L’usage du pronominal – « Ă§a s’effondre Â» – alimente un rĂ©cit selon lequel les choses s’effondreraient d’elles-mĂȘmes (la biodiversitĂ©, la sociĂ©tĂ©, la richesse), alors qu’elles se font dĂ©truire. Cette confusion portĂ©e par le terme lui-mĂȘme s’amplifie avec son caractĂšre fourre-tout. Qu’est-ce qui est en train de s’effondrer selon les collapsos ? Les Ă©cosystĂšmes, le capitalisme, la finance, l’économie, la « modernitĂ© Â», la « culture occidentale Â», la sociĂ©tĂ©, les repĂšres, la « complexitĂ© Â», la dĂ©mocratie libĂ©rale, l’État, la lĂ©gitimitĂ© de l’État, les services publics… ? Il s’agit en fait indistinctement d’un peu tout cela Ă  la fois dans la notion de « l’effondrement Â» [14] .

« Comment tout peut s’effondrer. Â» (Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens [15] )

« Pourquoi tout va s’effondrer. Â» (Julien Wosnitza [16] )

« Et si tout s’effondrait ? Â» (Socialter [17] )

« Tout va s’effondrer, et alors ? Â» (Usbek & Rica [18])

Ce diagnostic erronĂ© de la situation se justifierait par la grande fragilitĂ© des piliers de nos sociĂ©tĂ©s, par leurs profondes interconnexions et par leurs chutes potentiellement simultanĂ©es (la perfect storm*) – la « chute Â» d’un Ă©lĂ©ment pouvant alors provoquer un gigantesque effet domino sans appel. Les grandes banques, le rĂ©seau Internet, les centrales Ă©nergĂ©tiques, les chaĂźnes d’approvisionnement, les infrastructures de communication, les modes de transport, les stabilitĂ©s politiques (entre autres choses) sont en effet fragiles et reliĂ©s par de nombreux mĂ©canismes. Mais ce n’est pas parce que tout est liĂ© qu’il faut tout mĂ©langer. Ce n’est pas parce qu’il y a corrĂ©lation qu’il y a causalitĂ©. Les discours collapsos amalgament malheureusement sous ce mot valise d’effondrement des changements irrĂ©versibles – qu’on ne peut, en effet, que tenter de limiter et prĂ©parer (comme la destruction de la biodiversitĂ© et l’emballement climatique) – avec des changements totalement rĂ©versibles (comme la montĂ©e des fascismes, le transhumanisme* ou la financiarisation du monde). Naturaliser les grandes tendances actuelles est une maniĂšre de fermer les possibles, voire de prĂ©tendre Ă  une fin de l’histoire. Nombre de collapsos et d’effondrĂ©s ont d’ailleurs le dĂ©faut de vouloir reconnaĂźtre dans chaque mauvaise nouvelle (jusqu’à des attentats) un nouveau signe qui confirmerait leur « thĂ©orie Â» d’effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ©, indĂ©pendamment du caractĂšre rĂ©versible ou irrĂ©versible de ce qui l’a provoquĂ© et de ce qui en dĂ©termine l’intensitĂ©.

De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, les rĂ©cits de l’effondrement prĂ©sentent des chaĂźnes de rĂ©actions (crises > pĂ©nuries > guerres, etc.) comme des phĂ©nomĂšnes mĂ©caniques alors qu’elles dĂ©pendent de facteurs socio-politiques (par dĂ©finition changeants) qu’il est nĂ©cessaire de prendre en compte. Utiliser les exemples de Cuba en mettant les embargos au second plan ; de DĂ©troit sans s’intĂ©resser Ă  la sĂ©grĂ©gation urbaine ; des suicides paysans en Inde en taisant les systĂšmes d’endettement privĂ©s et les accaparements de terres ; de la Syrie sans parler des conflits internationaux ; de la GrĂšce en oubliant la TroĂŻka ; du Venezuela sans prendre en compte la gĂ©opolitique du moment ; etc. n’est pas sĂ©rieux. S’intĂ©resser aux rĂ©actions des populations dans ces situations difficiles, ou rappeler le rĂŽle qu’ont pu y jouer les facteurs Ă©cologiques est pertinent. Le problĂšme est de prĂ©senter ces situations comme des illustrations d’effondrements indĂ©pendamment de ce qui les a provoquĂ©es et/ou rendues si violentes. Par exemple, la mobilisation rĂ©currente de l’exemple syrien pour illustrer une situation d’effondrement est assez violente, puisqu’il s’agit de comparer ce qui pourrait « nous Â» arriver en termes d’adaptation Ă©cologique avec des bombardements, fusillades et tortures volontaires.

« L’effondrement c’est une concatĂ©nation systĂ©mique, une chaĂźne de causalitĂ© au sein du systĂšme industriel, qui menace ce systĂšme de basculer dans un Ă©tat inconnu qui serait un Ă©tat d’anomie et de chaos. Â» (AgnĂšs SinaĂŻ [19] )

« C’est le constat que tous les systĂšmes complexes, hyperconnectĂ©s (les organismes, la finance, le climat…), lorsqu’ils sont soumis Ă  des chocs rĂ©pĂ©tĂ©s, sont rĂ©silients : ils gardent leur fonction, s’adaptent, se transforment… Mais il y a un seuil au-delĂ  duquel ils basculent, oĂč toutes les boucles de rĂ©troaction s’emballent, et alors le systĂšme s’effondre brutalement. Â» (Pablo Servigne [20] )

« L’élection de Trump c’est un symptĂŽme de l’effondrement. Â» (Renaud Duterme [21] )

Cet aspect fourre-tout est prĂ©sentĂ© comme le point fort des discours collapsos, alors qu’il en constitue prĂ©cisĂ©ment la plus grande faiblesse. Avoir une vision globale est nĂ©cessaire, tout mĂ©langer est contre-productif. Les visions holistiques et les pensĂ©es systĂ©miques – qui ne compartimentent pas absurdement la rĂ©alitĂ© en thĂ©matiques ou domaines fictivement sĂ©parĂ©s (exemple : concevoir l’écologique, le social et l’économique comme des entitĂ©s autonomes est un non sens) – ont heureusement toujours existĂ©. Constater et analyser les interconnexions Ă  l’Ɠuvre dans nos sociĂ©tĂ©s n’a rien de neuf. Or, les collapsos prĂ©tendent innover en la matiĂšre, alors qu’ils le font de maniĂšre peu dĂ©taillĂ©e.

« Si la finance s’effondre, ça fait des effets de contagion qui font des effondrements Ă©conomiques. Effondrement financier, c’est quand il n’y a plus rien dans les guichets automatiques, c’est l’Argentine en 2001. Si ça se propage Ă  un effondrement Ă©conomique par les chaĂźnes d’approvisionnement, ben ça fait plus rien dans les magasins. Et lĂ  tu te poses des questions, est-ce qu’on souhaite ça ? Ça peut dĂ©gĂ©nĂ©rer, en chaos social, politique. L’effondrement politique c’est l’URSS en 1989, t’as un retour des mafias etc. Si on va plus loin, l’effondrement social c’est la Lybie, c’est Mad Max quoi, y’a plus d’État, y’a plus rien. Qu’est-ce qu’on souhaite, qu’est-ce qu’on souhaite pas ? […] Le problĂšme c’est que tout est interconnectĂ©. Tu souhaites l’effondrement du capitalisme ? Mais si il s’effondre, il y aura d’autres choses qui vont s’effondrer parce que tout est liĂ©. Â» (Pablo Servigne [22] )

Il est par exemple courant chez les collapsos de prĂ©senter la prochaine crise financiĂšre comme le dĂ©clencheur d’un « effondrement systĂ©mique global Â». Une crise financiĂšre Ă©clate lorsque la valeur d’un nombre important de titres financiers diminue radicalement et rapidement (par exemple, si on acte que des titres financiers liĂ©s aux rendements Ă  venir du secteur automobile sont surĂ©valuĂ©s). Puisque les grandes banques ne possĂšdent en capital propre qu’environ 5 % du total de leur bilan (c’est-Ă -dire du total des engagements qu’elles ont pris), elles sont fragiles et peuvent rapidement tomber en faillite. Lorsqu’une partie de leurs actifs perd trop de valeur, les capitaux propres deviennent rapidement insuffisants pour assumer les pertes. Comme les acteurs financiers savent que d’autres ne pourront plus les rembourser (puisqu’une partie des titres financiers qu’ils possĂšdent ne valent plus rien ou presque), un effet de contagion commence. Dans ces cas des centaines de milliards peuvent ĂȘtre dĂ©truits par cette « correction Â» et la question qui se pose alors est : qui paie ? Les petites et moyennes entreprises par leurs faillites, les dĂ©classĂ©s par les mesures d’austĂ©ritĂ© (avec dans ces cas des magasins qui peuvent en effet fermer en grand nombre), ou bien les plus grands actionnaires de ces institutions financiĂšres privĂ©es, dont le patrimoine accumulĂ© est immense, qui exigent une rente insoutenable et prĂ©parent ainsi les crises ? Est-ce que la finance en ressortira renforcĂ©e (et non pas effondrĂ©e), comme c’est le cas depuis 2008, ou bien en profitera-t-on pour s’en libĂ©rer ? Selon les rĂ©ponses, cela produit une sociĂ©tĂ© radicalement diffĂ©rente, beaucoup plus ou beaucoup moins rĂ©siliente*. Pourtant, les collapsos ne s’encombrent pas de ces aspects concrets lorsqu’ils parlent « d’interconnexions inextricables Â» ou de « predicament* Â» (impasse, situation verrouillĂ©e, inextricable). Ils prĂ©fĂšrent naturaliser ces phĂ©nomĂšnes comme s’il s’agissait de consĂ©quences mĂ©caniques afin de nourrir leur rĂ©cit. Ils prĂ©fĂšrent renvoyer Ă  des peurs individuelles en parlant de comptes en banques vidĂ©s ou bloquĂ©s en Argentine (2001) et en GrĂšce (2015), comme illustrations d’effondrements financiers puis sociaux, plutĂŽt que d’expliquer comment cela s’est dĂ©roulĂ©, qui en a profitĂ© et quels autres scĂ©narios Ă©taient possibles.

« Le risque d’éclatement de bulles financiĂšres […] constitue un autre dĂ©clencheur probable d’effondrement global. Â» (Auguste Bergot [23] ) « Lorsqu’une infrastructure critique du systĂšme mondialisĂ© s’écroulera (la finance ?), toutes les autres feront rapidement de mĂȘme telle une cascade de dominos. Â» (Yves Cochet [24])

Enfin, la confusion porte sur la notion de « civilisation thermo-industrielle* Â» et sa prĂ©tendue fin. Les discours de l’effondrement prĂ©sentent une sĂ©rie de constats angoissants (Ă  raison) puis expliquent (Ă  tort) que cela correspond Ă  « l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle* Â». Cette maniĂšre de prĂ©senter les choses – qui associe une mauvaise et une bonne nouvelle (la fin du monde et la fin de cette « civilisation Â» destructrice) [25] – provoque, au mieux, une confusion entre les deux, au pire, un dĂ©sir de trouver un peu de rĂ©pit pour cette « civilisation Â» Ă  laquelle le public s’identifie.

« Prendre conscience du dĂ©clin de notre systĂšme industriel, c’est affronter la mort. Â» (Imagine [26] )

« Quand on dit « faire tomber la civilisation Â», cela signifie dĂ©truire ce qui aujourd’hui fait exister la quasi-totalitĂ© des humains. Â» (Vincent Mignerot [27] )

Cette « civilisation Â» – terme qui est dĂ©jĂ  flou – n’est jamais dĂ©finie clairement, au-delĂ  d’une dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles et aux infrastructures industrielles. Or, les sociĂ©tĂ©s actuelles ne se dĂ©finissent pas par cette seule caractĂ©ristique thermo-industrielle mais aussi, ou surtout, par l’accumulation de capital au moyen de l’accaparement par dĂ©possession. C’est cette caractĂ©ristique premiĂšre qui oriente la maniĂšre dont la majoritĂ© des activitĂ©s humaines actuelles sont menĂ©es. Pour se perpĂ©tuer, le capitalisme a besoin du colonialisme, du patriarcat et du productivisme [28]. Ensemble, ils forment les piliers de « notre civilisation Â», piliers qui ne sont pas en train de « s’effondrer Â» (et qui ne « s’effondreront Â» pas tous seuls) mais plutĂŽt de se renforcer.

Il faut donc dĂ©finir plus prĂ©cisĂ©ment les concepts que l’on utilise lorsqu’on prĂ©tend que « tout va s’effondrer Â». Dire que si le capitalisme « s’effondre Â», d’autres aspects dont nous aimerions qu’ils soient Ă©pargnĂ©s vont s’effondrer aussi (l’agro-industrie dont une Ă©norme partie de la population est actuellement dĂ©pendante, par exemple), c’est mal dĂ©finir les choses et ajouter de la confusion. Le capitalisme est un systĂšme de surproduction basĂ© sur l’extraction par une minoritĂ© de la plus-value fournie par le travail d’une majoritĂ©, et sur le fait que cette minoritĂ© possĂšde les moyens de production (dont la terre). Sortir de ce rapport de production, stopper l’accaparement par une minoritĂ©, ne dit rien de la maniĂšre dont seraient rĂ©organisĂ©es les chaĂźnes d’approvisionnement (aux mains de quelques dizaines de multinationales aujourd’hui). ArrĂȘter la surproduction pour se limiter le mieux possible aux besoins rĂ©els deviendrait Ă  tout le moins une option, ce qui n’est pas possible aujourd’hui (rappelons que plus ou moins un tiers des aliments produits sont jetĂ©s avant d’arriver aux « consomm’acteurs Â»). La rarĂ©faction Ă©nergĂ©tique, la destruction des sols et de la biodiversitĂ©, les pollutions, les dĂ©rĂšglements climatiques sont des problĂšmes majeurs pour s’alimenter. En quoi la fin du capitalisme augmenterait-il les problĂšmes plutĂŽt que de les diminuer ?

Concernant l’utilisation des Ă©nergies fossiles, il y a une confusion entre Ă©chelle et structure. Ce n’est pas parce que les « ressources Â» se rarĂ©fient et que (presque) toutes les activitĂ©s vont se relocaliser radicalement, que les structures organisatrices actuelles de nos sociĂ©tĂ©s vont disparaĂźtre, que le productivisme va s’arrĂȘter. Il y a Ă  ce propos un dĂ©faut important dans la prĂ©sentation du « pic Â» (qui est plutĂŽt un plateau) de production des Ă©nergies fossiles. Il est sous-entendu, et parfois prĂ©sentĂ© de maniĂšre explicite, que la rarĂ©faction de ces Ă©nergies provoquerait l’effondrement du capitalisme. C’est une variante du vieux mythe de l’autodestruction du capitalisme par ses propres contradictions internes. La rarĂ©faction ne provoque pas la fin de rapports de production (au contraire). Le productivisme ira jusqu’au bout, jusqu’à la derniĂšre goutte, si on le laisse faire. Il n’y a(ura) pas de fin du capitalisme mĂ©canique (structure), il y aura « juste Â» une rĂ©allocation des « ressources Â» disponibles (Ă©chelle) et une intensitĂ© accrue dans les rapports d’exploitation et dans l’extraction de matiĂšre. Ces confusions expliquent qu’on entende si rĂ©guliĂšrement au sein de discussions effondrĂ©es que « le systĂšme Â» serait « Ă  bout de souffle Â», que « le capitalisme Â» aurait « atteint ses limites Â» et qu’il serait « sur le point de s’effondrer Â» etc., alors que c’est tout le contraire qui est en train de se passer, il continue actuellement de s’approfondir et de s’étendre.

« Ce qui va tuer le capitalisme, c’est la gĂ©ologie. Â» (Yves Cochet)

« Pas forcĂ©ment la fin de la planĂšte, mais la fin de notre civilisation, du capitalisme. Â» (Julien Wosnitza [29])

La plupart des discours de l’effondrement dĂ©sarment et dĂ©politisent

L’appel au deuil et Ă  l’acceptation indiffĂ©renciĂ©e

Il faut faire le bilan : quels effets ont provoquĂ©s jusqu’à prĂ©sent ces discours de « l’effondrement Â» ? Ce n’est pas un hasard si les rĂ©cits de l’effondrement paralysent tellement, si on entend autant de tĂ©moignages de personnes chez qui ils ont provoquĂ© insomnies ou pleurs, si autant de jeunes parents font des angoisses terribles, si beaucoup d’effondrĂ©s n’arrivent plus Ă  dialoguer avec leurs proches, etc. Psychologiser de maniĂšre paternaliste les rĂ©actions nĂ©gatives Ă  ces rĂ©cits ne suffit pas. Ces effets ne sont pas uniquement dus au fait que « les gens Â» auraient du mal Ă  regarder la rĂ©alitĂ© en face – ce fameux dĂ©ni – ou qu’ils seraient bloquĂ©s Ă  un stade infĂ©rieur de la « prise de conscience [30] Â». Au contraire, de nombreuses personnes tĂ©moignent se sentir mieux armĂ©es une fois informĂ©es de la situation Ă©cologique. Une fois l’état des lieux Ă©tabli, et mĂȘme s’il est difficile, on sait oĂč on met les pieds et on peut commencer Ă  avancer. Il ne faut pas nier les chocs que cet Ă©tat des lieux peut produire – d’oĂč l’importance d’en parler de maniĂšre claire et non confuse – mais les rĂ©actions paralysantes proviennent, elles, plutĂŽt du fait que les discours collapsos ajoutent Ă  ces constats une invitation ambiguĂ« Ă  l’acceptation, Ă  faire table rase de l’existant. Faire croire que « tout va s’effondrer Â» d’un bloc, comme un bĂątiment, donner l’impression aux personnes qu’elles n’ont aucune prise sur la situation prĂ©sente et Ă  venir, c’est alimenter le sentiment d’impuissance, la croyance que nous sommes face Ă  une impasse plutĂŽt que face Ă  une multitude de chemins.

« AprĂšs ça [la lecture du livre Comment tout peut s’effondrer], j’ai vĂ©cu deux mois d’angoisse et d’insomnies. Je sanglotais dans la file du supermarchĂ©. Â» (Amandine [31] )

Les collapsos endeuillĂ©s rĂ©pondent aux effets nĂ©gatifs provoquĂ©s par leurs discours en ayant recours Ă  la psychologie. Ces rĂ©actions difficiles les confortent presque dans leur diagnostic et ils s’attribuent rĂ©guliĂšrement le rĂŽle de thĂ©rapeutes. La peur, la paralysie, la dĂ©pression, la tristesse, la culpabilitĂ©, la colĂšre, et ensuite, peut-ĂȘtre, le pardon (sic) sont prĂ©sentĂ©s comme des phases psychologiques inĂ©vitables (ou presque, en fonction des individus) de la fameuse « courbe du deuil Â».

« La pĂ©riode de dĂ©ni va varier dans le temps, selon les cas. La deuxiĂšme phase du deuil est la reconnaissance de la perte […]. C’est le moment des funĂ©railles lors de la mort d’une personne. La troisiĂšme phase, quant Ă  elle, est un mĂ©lange d’agitation, d’anxiĂ©tĂ©, de fĂ©brilitĂ©, de colĂšre et de dĂ©prime. Comme il n’y a pas de solution en vue, on « marchande Â», en se disant que tout cela n’arrivera que dans trois ou quatre gĂ©nĂ©rations […]. Avant la quatriĂšme phase oĂč l’on touche le fond, en comprenant que toute cette agitation est en rĂ©alitĂ© une forme de dĂ©ni. Et un cinquiĂšme temps, celui de l’acceptation oĂč l’on va entreprendre une lente reconstruction. Â» (Imagine [32] )

À nouveau, l’approche fourre-tout de l’effondrement dĂ©politise la question Ă©cologique appelant, dans un Ă©lan de prĂ©tendue « luciditĂ© Â», Ă  faire le deuil de choses inĂ©vitables et de choses Ă©vitables. S’agit-il de faire le deuil des services publics tout en continuant Ă  payer des impĂŽts, d’un climat tempĂ©rĂ©, de la majoritĂ© des espĂšces vivantes, de « nos Â» proches, de la moitiĂ© la plus pauvre ou la plus riche de l’humanitĂ© en premier lieu, du « confort Â» d’un systĂšme de santĂ© Ă©quitable ou Ă  deux vitesses… ? À nouveau, il s’agit un peu confusĂ©ment de tout cela Ă  la fois, sans prĂ©cisions.

« Renoncer Ă  ce futur que l’on croyait tout tracĂ© – une pension assurĂ©e, des enfants en sĂ©curitĂ©, etc. – c’est Ă©videmment un changement radical de perspective, avec une remise en question de notre identitĂ©. Face Ă  ce dĂ©clin annoncĂ©, le premier rĂ©flexe naturel consiste Ă  refuser de voir la vĂ©ritĂ© en face. […] ce deuil du monde d’aujourd’hui est particuliĂšrement complexe Ă  rĂ©aliser car nous sommes ambivalents par rapport Ă  celui-ci – nous chĂ©rissons une large facette positive de notre sociĂ©tĂ© (soins de santĂ©, modes de transport, nouvelles communications…) mais nous en dĂ©testons d’autres. Â» (Imagine [33])

« La seule « action Â», pour un humain vivant dans un pays riche, qui pourrait avoir un Ă©ventuel effet positif sur l’avenir climatique serait qu’il rĂ©duise ses revenus pour atteindre aussi vite que possible un niveau proche du RSA, que plus jamais il n’ait de revenu plus Ă©levĂ© et qu’il ne fasse pas appel Ă  la sĂ©curitĂ© sociale ou Ă  une quelconque assurance collective lorsqu’un problĂšme survient (santĂ©, habitation, accidents divers). Â» (Vincent Mignerot [34] )

Accepter, par exemple, l’idĂ©e que la sĂ©cfuritĂ© sociale soit dĂ©truite (par sa diminution, disparition, privatisation et financiarisation) revient Ă  renforcer le pouvoir des fonds de pension – qui pratiquent les pires « investissements Â» destructeurs des Ă©cosystĂšmes et de leurs ĂȘtres humains – ainsi qu’à diminuer radicalement la rĂ©silience* et la capacitĂ© d’agir de la majoritĂ© de la population dĂšs Ă  prĂ©sent. Accepter qu’un changement radical de circonstances soit en cours ne devrait pas signifier accepter aveuglĂ©ment plus d’injustices. DĂ©jĂ  aujourd’hui, qui est Ă©vacuĂ© prioritairement en prĂ©vision de tempĂȘtes ou de catastrophes « naturelles Â» ? Qui est relogĂ© et qui ne l’est pas ? Dans quelles conditions ? Quels quartiers sont prioritairement assistĂ©s ou dĂ©laissĂ©s ? Pour qui les assurances (privĂ©es, parfois publiques) fonctionnent-elles ou non ? … Il est particuliĂšrement violent de parler de deuil de maniĂšre indiffĂ©renciĂ©e dans une sociĂ©tĂ© oĂč la majoritĂ© des personnes qui meurent jeunes sont les personnes prĂ©carisĂ©es (des deux cĂŽtĂ©s de l’hĂ©misphĂšre).

« Ressentir de la douleur est un cadeau, car c’est le signe de nos liens avec [l’ensemble du vivant (Nathalie Grosjean [35])]. Â»

« Qu’est-ce qui va se passer ? On pourra pas tout chauffer. Sans doute on va tous vivre dans une seule piĂšce etc., mais c’est pas confortable. Si on veut ĂȘtre responsable […] il faut commencer tout de suite Ă  se demander Ă  quel genre de confort matĂ©riel il faut renoncer pour avoir le plus d’humanitĂ© possible dans le monde qui nous attend. Plus on arrivera Ă  avoir un regard tendre sur ce qui nous attend – tendre ça veut dire aussi lucide – et plus on pourra avoir de la tendresse pour ses prochains, pour l’humanitĂ©, pour soi-mĂȘme, plus on Ă©vitera la violence qui de toute façon nous attend. Â» (Anthony Brault [36] )

En GrĂšce, Ă  la suite de la crise provoquĂ©e par les banques et des mesures structurelles imposĂ©es entre autres par le FMI (Fonds MonĂ©taire International), une grande partie de la population est retournĂ©e vivre avec sa famille nuclĂ©aire, en se serrant. Suite Ă  une mesure d’augmentation drastique des taxes sur le fioul, de nombreux mĂ©nages se sont intoxiquĂ©s en brĂ»lant leurs meubles et le bois urbain pour se chauffer [37]. À la mĂȘme pĂ©riode, le gouvernement facilitait lĂ©gislativement et fiscalement les destructions environnementales sur le littoral. Ce n’est pas demain, c’était hier. Comment les collapsos diffĂ©rencient-ils le deuil du pĂ©trole abondant de l’acceptation de mesures injustifiĂ©es ? Ils ne le prĂ©cisent pas, or c’est lĂ  tout l’enjeu.

« Depuis des annĂ©es nous nous sommes installĂ©s dans un dĂ©ni parfois flagrant de rĂ©alitĂ©. On ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser nos impĂŽts et accroĂźtre nos dĂ©penses, ne rien changer Ă  nos habitudes et respirer un air plus pur. Non. Â» (Emmanuel Macron [38] )

Le fantasme d’une renaissance plutĂŽt que le dĂ©jĂ -lĂ 

Pour reprendre la fameuse mĂ©taphore de l’incendie [39] , si les Colibris nous appellent Ă  faire notre part individuellement plutĂŽt que le nĂ©cessaire collectivement, les rĂ©cits collapsos nous appellent (individuellement et collectivement) Ă  accepter l’incendie et Ă  prĂ©parer la renaissance qui y ferait suite. Ce qui brĂ»le dans cet incendie (et, surtout, dans quel ordre), on n’en parle pas trop. Nombre de collapsos prĂ©fĂšrent faire miroiter une possible renaissance aprĂšs leur effondrement, potentiellement faite de petites communautĂ©s rĂ©silientes, aprĂšs qu’une majoritĂ© de la population ait Ă©tĂ© dĂ©cimĂ©e [40] .

« Tout va s’effondrer. Alors… prĂ©parons la suite. Â» (Pablo Servigne [41] )

« Ensuite, peut-ĂȘtre que vers les annĂ©es 2050, dans 33 ans ou 34, 35, je ne suis pas Ă  quelques annĂ©es prĂšs… et bien il y aura une pĂ©riode de renaissance on peut dire, avec de la culture et une civilisation authentiquement humaine. Â» (Yves Cochet [42] )

Les fascinations pour la fin du monde proviennent entre autres du dĂ©sir d’un monde nouveau, mais ce renouveau n’advient jamais car dans la rĂ©alitĂ© les choses se font dans une continuitĂ©. Le dĂ©sert, le « point zĂ©ro Â», n’existera pas, mĂȘme avec les grandes accĂ©lĂ©rations Ă©cologiques en cours. Ainsi, par exemple, prĂ©senter le pic pĂ©trolier* comme une fin rapide et mĂ©canique de cette source Ă©nergĂ©tique a toujours Ă©tĂ© une erreur. Ce pic (ou plutĂŽt ce dĂ©but de plateau) est passĂ© il y a maintenant une quinzaine d’annĂ©es et on n’a toujours pas vu d’effondrement Ă  la verticale, comme prĂ©sentĂ© sur les graphiques qui tentent d’illustrer une rupture. PrĂ©senter les choses de cette maniĂšre-lĂ , c’est effacer les rapports de production et les mĂ©canismes de marchĂ© Ă  l’Ɠuvre (dont le passage du conventionnel au non-conventionnel), c’est alimenter un imaginaire de sociĂ©tĂ© post-pĂ©trole qui surviendrait subitement alors qu’il reste bien assez (trop) d’énergies fossiles Ă  brĂ»ler avant leur Ă©puisement pour que les ĂȘtres humains soient dĂ©cimĂ©s par les effets (de plus en plus destructeurs) de leur exploitation (pollutions, rĂ©chauffement climatique et destruction de la biodiversitĂ©). Un autre exemple de ce rĂ©cit de rupture est l’image de magasins vides en trois jours, puisque le pĂ©trole « c’est bientĂŽt fini Â» et que nos villes n’ont presque aucune autonomie alimentaire. Cette image est trĂšs efficace pour faire comprendre ce manque d’autonomie, mais elle devrait ĂȘtre prĂ©sentĂ©e comme une illustration thĂ©orique utilisĂ©e en ce sens, pas comme une rĂ©alitĂ©. Les magasins ne seront pas vides en trois jours Ă  cause d’un manque Ă©nergĂ©tique (ils le sont par contre lors de mesures restrictives volontaires), certains de leurs rayons seront de moins en moins approvisionnĂ©s. L’électricitĂ© ne va pas disparaĂźtre, les coupures se feront sporadiquement. Internet ne s’effondrera pas du jour au lendemain, une partie de la population s’en verra dĂ©connectĂ©e avec des accĂšs de plus en plus impayables. Les voitures ne vont pas s’envoler d’un coup, ceux qui pourront se permettre de payer du quatre euros le litre continueront de rendre nos villes invivables avec ces vĂ©hicules. Les collapsos en sont conscients, mais ce n’est pas cette continuitĂ© – et les rapports de force qui vont les traverser – qu’ils traitent, c’est un imaginaire de rupture.

Comme le souligne avec raison Vincent Mignerot, ce que nous devons traiter aujourd’hui c’est ce qui est dĂ©jĂ  lĂ , pas une renaissance fantasmĂ©e [43] . Il ne faut pas attendre le prĂ©tendu effondrement qui aurait tout remis Ă  plat, ce qui compte est en train d’arriver. Comme l’explique Elisabeth Lagasse [44] , les rĂ©cits de l’effondrement portent cette idĂ©e de dĂ©sert, de terra nullius (« terre de personne Â»), qui efface les actrices et acteurs et leurs interactions. C’est un « rĂ©cit sans peuple [45] Â». À tel point qu’une des plus grandes rĂ©fĂ©rences des collapsos, Jared Diamond, a opĂ©rĂ© une rĂ©Ă©criture de l’histoire (mais cela ne les empĂȘche pas de s’y rĂ©fĂ©rer continuellement).

« Ces effondrements du passĂ© tendaient Ă  suivre des trajectoires assez similaires […] : la croissance de la population forçait les gens Ă  adopter des moyens intensifs de production agricole […] et Ă  Ă©tendre les zones cultivĂ©es […] dans le but de nourrir le nombre croissant de bouches affamĂ©es. Des pratiques non soutenables entraĂźnaient des dommages portĂ©s Ă  l’environnement […]. Les consĂ©quences pour la sociĂ©tĂ© incluaient des pĂ©nuries alimentaires, des famines, des guerres entre trop de gens luttant pour trop peu de ressources, et des renversements des Ă©lites dirigeantes par les masses dĂ©sillusionnĂ©es. En fin de compte, la population dĂ©clinait du fait de la famine, de la guerre ou des maladies, et la sociĂ©tĂ© perdait une part de la complexitĂ© politique, Ă©conomique et culturelle qu’elle avait dĂ©veloppĂ©e Ă  son apogĂ©e. Â» (Jared Diamond [46] )

Comme le souligne Daniel Tanuro [47] , les sociĂ©tĂ©s Ă©tudiĂ©es par Diamond ne se sont pas « effondrĂ©es Â», elles ont Ă©tĂ© agressĂ©es (malgrĂ© le sous-titre de son livre « comment les sociĂ©tĂ©s dĂ©cident de leur disparition ou de leur survie Â»). Les groupes humains se transforment, mutent, sont dĂ©truits, ils ne « s’effondrent Â» pas. Tanuro cite le livre Questioning Collapse [48], sorti quelques annĂ©es aprĂšs celui de Diamond et beaucoup moins connu, dans lequel une sĂ©rie d’anthropologues et d’historien·ne·s reviennent sur les « oublis Â» et « petites Â» erreurs de l’auteur Ă  succĂšs : les habitants de l’üle de PĂąques avant l’hĂ©catombe auraient en fait Ă©tĂ© dix fois moins nombreux que ce que Diamond prĂ©tend, et les raids esclavagistes ont eu un impact Ă©norme sur leur soi-disant « disparition Â» ; les sociĂ©tĂ©s indiennes Pima et Hohokam ne se sont pas « effondrĂ©es Â» Ă  cause de leur prĂ©tendue mauvaise gestion environnementale, mais elles ont dĂ» quitter leurs terres suite Ă  la destruction de l’écosystĂšme environnant par des colons espagnols et Ă©tasuniens ; les citĂ©s Mayas ont Ă©tĂ© dĂ©sertĂ©es en raison de causes sociales et politiques, et non parce que leurs habitants auraient mal compris l’agroforesterie (aprĂšs plusieurs siĂšcles de systĂšmes agricoles efficients) ; etc. Cette rĂ©Ă©criture de l’histoire est dangereuse car elle permet de nier des rapports sociaux (comme le colonialisme et les rĂ©sistances Ă  celui-ci), voire de les justifier.

La naturalisation des rapports sociaux et la notion de « verrouillages Â»

Nombre de collapsos parlent de « verrouillages Â» complexes de la sociĂ©tĂ© actuelle (sociaux, techniques et politiques) pour justifier leur posture d’acceptation. Cela pourrait signifier, par exemple, que lutter pour exproprier et socialiser les multinationales de l’énergie (afin de les dĂ©manteler ou de les reconvertir, selon les cas) constituerait du « marchandage Â» (la troisiĂšme Ă©tape du processus de deuil), c’est-Ă -dire une forme de dĂ©ni de l’aspect inextricable (verrouillĂ©) de la situation. C’est une conviction qui peut se dĂ©fendre – si l’on est convaincu·e que les changements structurels nĂ©cessaires Ă  la (sur)vie n’adviendront pas – mais ce n’est pas du tout la mĂȘme chose que de tenter une dĂ©monstration conceptuelle de ces changements comme impossibles, qu’il s’agit d’une non-option. Lorsqu’ils font cela, les collapsos doivent au moins assumer qu’ils rĂ©duisent les imaginaires et non prĂ©tendre qu’ils les ouvrent. D’autant plus que cette maniĂšre de prĂ©senter les choses nous bloque Ă©galement pour concevoir comme possibles des changements de moindre ampleur (comme la rĂ©ouverture de lignes de chemin de fer ou une rĂ©forme agraire, par exemple).

« Un gouvernement qui dĂ©ciderait d’imposer des mesures drastiques pour limiter la hauteur de chute de l’effondrement ? Il se ferait conspuer par la population et virer aux prochaines Ă©lections […] C’est cadenassĂ©, il n’y a aucune solution. L’effondrement est selon moi parfaitement inĂ©vitable. Du coup que fait-on me direz vous ? Je serais tentĂ© de dire de vivre, de se prĂ©parer Ă  une sobriĂ©tĂ© heureuse, de faire dans le zĂ©ro dĂ©chet et le recyclage local, d’essayer de faire le moins de mal possible Ă  la vie et aux animaux autour de soi, de prĂ©server l’échelon du local, de cultiver ses lĂ©gumes, d’apprendre de nouvelles compĂ©tences, de prĂ©parer une communautĂ© de compĂ©tences diverses, indĂ©pendantes, interdĂ©pendantes, et rĂ©silientes. Et surtout, surtout, on n’oublie pas de s’aimer. Â» (Julien Wosnitza [49])

Tous ces actes proposĂ©s par nombre de collapsos et d’effondrĂ©s sont importants. Ils redonnent du sens, nous font du bien, nous permettent d’ĂȘtre moins dĂ©liĂ©s de l’écosystĂšme dont nous faisons partie, diminuent nos dissonances cognitives, freinent parfois l’avancĂ©e du MarchĂ© (parfois elles l’accĂ©lĂšrent malheureusement en crĂ©ant des marchĂ©s de niche), sont matĂ©riellement utiles pour les personnes qui peuvent les mettre en place, etc. Par contre, les prĂ©senter comme le seul horizon possible, comme les seuls gestes Ă  notre portĂ©e au prĂ©texte que les autres seraient inaccessibles dans ce systĂšme verrouillĂ© [50] , c’est faux et cela rĂ©duit profondĂ©ment nos imaginaires. Alimenter, par exemple, la mode du « zĂ©ro Â» dĂ©chet si c’est pour confortablement oublier qu’on peut (et doit) aussi agir sur l’obsolescence programmĂ©e lĂ©galisĂ©e ou sur le fait qu’Amazon jette plusieurs millions d’objets invendus chaque annĂ©e, ce n’est pas ĂȘtre lucide. Cette maniĂšre de prĂ©senter nos leviers d’actions nourrit le sentiment gĂ©nĂ©ral d’impuissance et dĂ©politise profondĂ©ment la question Ă©cologique, en confondant agir Ă  son Ă©chelle et agir sans consĂ©quence.

MĂȘme lorsqu’on est convaincu·e que les choses sont « verrouillĂ©es Â», il est intellectuellement malhonnĂȘte – en plus d’ĂȘtre irresponsable – d’invisibiliser les interactions, conflits, solidaritĂ©s, rĂ©sistances existantes (et Ă  venir) qui modifient la situation et les maniĂšres dont les basculements Ă©cologiques sont et seront vĂ©cus. Avec ou sans racisme d’État, les rĂ©ponses donnĂ©es aux catastrophes « naturelles Â» comme l’ouragan Katrina sont totalement diffĂ©rentes. Avec ou sans austĂ©ritĂ© dans les services de lutte contre les incendies en GrĂšce, le monde est diffĂ©rent. Avec ou sans les luttes de Standing Rock [51] ou de Black Lives Matter [52] , le monde est encore diffĂ©rent. Verrouiller ces rĂ©alitĂ©s, vivantes, mouvantes, avec un rĂ©cit d’effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ© qu’il ne resterait plus qu’à accepter et Ă  prĂ©parer en attendant la suite est l’un des pires services que l’on puisse rendre aux « gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes [53] Â». Comme le soulignent trĂšs justement François Thoreau et Benedikte Zitouni (qui s’inspirent ici de Vinciane Despret), en faisant cela, les collapsos nous appellent Ă  « lĂącher ce qui, dans ce monde-ci, respire encore, ce qui y fait sens, sous prĂ©texte de devoir en faire le deuil [54]. Â»

Les collapsos ne nient pas nĂ©cessairement cette rĂ©alitĂ©, certains font mĂȘme parfois rĂ©fĂ©rence aux luttes (surtout celle de la ZAD – Zone À DĂ©fendre – de Notre-Dame des Landes pour le pouvoir symbolique qu’elle porte). Cependant, d’une part, ces rĂ©fĂ©rences sont rares dans les discours collapsos (Ă  part chez Corinne Morel Darleux [55] ou Renaud Duterme [56] ) et, d’autre part, ils prĂ©sentent les choses comme si tout se valait – des petits gestes « Ă©co-responsables Â» aux blocages effectifs du dĂ©sastre. Cela permet peut-ĂȘtre Ă  une large partie de leur public d’ĂȘtre en paix avec son inaction et de contenter tout le monde, mais cela empĂȘche dans les faits d’identifier les rĂ©els freins (et non les verrous) Ă  une limitation effective des dĂ©gĂąts.

Une grande partie des effets dominos ou multiplicateurs, plus ou moins dĂ©crits (sans dĂ©tails) par les collapsos, est en fait le fruit de mĂ©canismes propres aux rapports sociaux actuels – par dĂ©finition modifiables. C’est une des premiĂšres fois que l’humanitĂ© expĂ©rimente une telle conjonction de « crises Â», et c’est surtout la premiĂšre fois qu’elle peut disparaĂźtre. Tout ce Ă  quoi nous sommes habituĂ©s (ou presque) est en train de changer, mais quand on a dit cela on n’a rien dit. Une grande partie des bouleversements actuels constitue en fait une adaptation des classes dirigeantes aux nouveaux contextes (il en est ainsi, par exemple, du choix fait par de nombreuses dĂ©mocraties libĂ©rales d’augmenter les niveaux de rĂ©pression sur leur population, ou encore d’augmenter la digitalisation des services publics et de la vie en gĂ©nĂ©ral). Naturaliser ces tendances et ces rapports sociaux, en plus d’ĂȘtre une erreur factuelle, ne fait que nous dĂ©sarmer et nous dĂ©politiser. Prenons un exemple lĂ©ger, la fragilitĂ© d’un hĂŽpital dĂ©pendant de ses apports Ă©nergĂ©tiques et du rĂ©seau Internet. Imaginons des machines qui peuvent s’éteindre ou dysfonctionner, des donnĂ©es de patients numĂ©risĂ©es qui peuvent s’effacer, l’agenda des opĂ©rations de chirurgie enregistrĂ© sur une application qui peut devenir inaccessible. Cette Ă©volution vers plus de fragilitĂ© est le fruit de choix qui ont Ă©tĂ©, et sont toujours, traversĂ©s de conflits. Que ce soit pour les back-ups prĂ©vus ou non, la prioritĂ© donnĂ©e aux Ă©nergies de secours ou non, le suivi individualisĂ© des patients ou non, le renforcement possible des Ă©quipes, etc. L’histoire de nos sociĂ©tĂ©s, qui Ă©voluent soi-disant vers toujours plus de « complexitĂ© Â» avant de s’effondrer, ne sont pas linĂ©aires. Ces complexitĂ©s ne sont ni extĂ©rieures ni supĂ©rieures aux ĂȘtres humains qui les produisent, mais en mouvement avec des changements, des retournements, des pas de cĂŽtĂ©. Des prioritĂ©s sont faites et dĂ©faites. Prendre en compte les interdĂ©pendances existantes dans le monde est une chose, estimer que la maniĂšre dont les rapports de pouvoir interviennent dans ces interdĂ©pendances serait secondaire face Ă  un prĂ©tendu « predicament* Â» (impasse, situation verrouillĂ©e, inextricable) en est une autre.

« SchĂ©matiquement, il existe trois niveaux de gravitĂ© d’un incident, d’une crise. À chacun correspond une attitude appropriĂ©e. Un, la lutte pour supprimer ou limiter les causes si cela est encore possible. […] Deux, la mise en place de mesures d’adaptation aux effets s’ils sont inĂ©luctables mais qu’il est possible de les attĂ©nuer […]. Trois, l’acceptation de son impuissance Ă  changer le cours desĂ©vĂ©nements si toute action sur les causes ou les effets est vaine […]. L’analyse lucide [sic] est indispensable pour juger de la gravitĂ© de la crise. Â» (Pierre Courbe [57] )

« Ne plus prĂ©voir et rĂ©agir, mais ressentir et s’adapter. Â» (Vincent Wattelet [58] )

Le propos n’est pas de prĂ©tendre qu’avec des changements structurels anticapitalistes, dĂ©coloniaux et fĂ©ministes nous pourrions Ă©viter des chocs et des situations difficiles pour Ă©normĂ©ment de personnes, et encore moins de prĂ©tendre que ce serait alors le paradis sur terre [59] . Il ne s’agit pas de proposer l’option de l’espoir, cette passion triste comme dirait Spinoza. L’espoir (qui signifie aussi l’attente) – d’un sauveur, d’une solution parfaite – empĂȘche d’agir Ă  partir de la rĂ©alitĂ© et n’amĂšne qu’au dĂ©sespoir. Il s’agit au contraire de prendre en compte le fait que le degrĂ© de violences et d’injustices variera Ă©normĂ©ment avec ou sans luttes, avec ou sans ces changements structurels. Il s’agit de prendre en compte qu’il n’y a pas de situation verrouillĂ©e, puisque des choix sont d’ores et dĂ©jĂ  faits et qu’ils donnent des situations d’ores et dĂ©jĂ  profondĂ©ment diffĂ©rentes. Pour rĂ©utiliser l’exemple de l’industrie fossile, si toutes les dĂ©cisions devaient rester orientĂ©es par et vers la maximisation de la rĂ©munĂ©ration des actionnaires (quels forages ou non, quelles dĂ©forestations, quelle production, quelles dĂ©centralisation et diversification Ă©nergĂ©tiques, quels rationnements, quels prix, quelles conditions de travail, etc.) alors nos dĂ©pendances seront bien pires et les destructions bien plus rapides et nombreuses.

Le retour du mythe « tous dans le mĂȘme bateau Â»

Partant de leurs propres constats, la question des rapports de pouvoir et de rĂ©partition des capacitĂ©s d’adaptation devrait ĂȘtre la plus intĂ©ressante et importante Ă  traiter pour les collapsos. Pourtant, la plupart d’entre eux semblent peu intĂ©ressĂ©s par ce sujet, et lorsqu’ils en parlent c’est en tant que question annexe Ă  toutes les autres. On a l’impression que les inĂ©galitĂ©s, identifiĂ©es comme une des causes de leur effondrement, n’est qu’une des piĂšces d’un predicament*, une des rĂ©alitĂ©s verrouillĂ©es parmi d’autres. Les rĂ©fĂ©rences Ă  ces rapports de pouvoir restent donc rares, sauf Ă  nouveau chez Corinne Morel Darleux et chez Renaud Duterme [60] pour qui il s’agit d’une question centrale. La plupart des collapsos prĂ©fĂšrent mĂȘme diffuser l’idĂ©e que leur effondrement traversera toutes les classes sociales, voire que ce sont les plus nantis qui tomberont de plus haut… « Je pense qu’au moment de l’effondrement, qui interviendra pour moi plutĂŽt avant 2030 qu’avant 2050, les riches ne pourront pas s’isoler du reste de la population et continuer comme si de rien n’était. Dans cet effondrement rapide, qui peut intervenir en quelques mois, peut ĂȘtre que seule l’armĂ©e tiendra plus longtemps car elle dispose d’à peu prĂšs tout : essence, nourriture, etc. Mais pas Emmanuel Macron ou Bernard Arnault, qui sont trop dĂ©pendants de l’économie mondiale. Â» (Yves Cochet [61] )

« […] l’issue est sĂ»re : alors que certains d’entre nous commencent dĂ©jĂ  Ă  perdre de leurs avantages (salaires, retraites, accĂšs aux soins…), demain, mĂȘme les plus riches ne pourront maintenir leur niveau de confort et de sĂ©curitĂ© […]. Â» (Adrastia [62] )

Il est illusoire de penser que l’armĂ©e est un corps qui arrĂȘte de soutenir la classe dominante autrement que temporairement, c’est-Ă -dire lorsqu’elle n’y trouve plus son intĂ©rĂȘt et y est obligĂ©e par la population. Il est Ă©galement illusoire de penser que les seules « richesses Â» pourraient ĂȘtre les matiĂšres premiĂšres et les ressources de base. Les plus riches ne sont pas riches uniquement d’argent, mais aussi de propriĂ©tĂ©s tangibles, de terres, de matĂ©riels industriels, de bĂątis, d’influences, de soutiens mutuels qu’ils utilisent et utiliseront pour maintenir leurs privilĂšges. Si on laisse faire, ils seront les derniers Ă  « ne pas pouvoir maintenir leur niveau de vie Â». Pour ne citer qu’un exemple, lorsque Paris Ă©tait assiĂ©gĂ©e en 1870, que la population Ă©tait rationnĂ©e et que de nombreuses personnes mourraient de manquements et de maladies comme la variole, les classes les plus aisĂ©es Ă©taient les seules Ă  continuer de se nourrir en viande dans les restaurants chics (jusqu’à tuer les derniers animaux du zoo pour pouvoir continuer…). Quelles que soient les conditions physiques, sans changement des conditions sociales, la misĂšre et la pĂ©nurie cĂŽtoieront toujours l’opulence et l’abondance crasses. Une population en majoritĂ© malnutrie, avec un haut taux de mortalitĂ©, qui travaillerait de maniĂšre prĂ©caire pour maintenir le « niveau de vie Â» des plus aisĂ©s (accĂšs aux technologies compris, en passant) n’est pas une dystopie, c’est notre situation actuelle qui serait approfondie. Les plus riches ne s’isoleront pas complĂštement du reste de la population dans le sens oĂč leurs privilĂšges continueront de dĂ©pendre de l’exploitation de celle-ci, mais ils s’en isoleront dans le sens oĂč ils se « bunkeriseront Â» encore davantage. La rĂ©partition gĂ©ographique par niveaux de richesses, les ghettos de riches et le fait que nous vivons dans des mondes totalement sĂ©parĂ©s, qui ne se touchent pas, est un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ralisĂ© et qui n’a rien de neuf. Les plus aisĂ©s ne sont pas en train de faire sĂ©cession avec le reste de la sociĂ©tĂ© comme plusieurs collapsos le rapportent, ils l’ont toujours fait et sont simplement en train d’amplifier le mouvement si on les laisse faire [63] . Les rapports sociaux ne « s’effondrent Â» pas, ils se dĂ©truisent ou se maintiennent.

Puisque l’effondrement traverserait soi-disant toutes les classes sociales, on retrouve sans surprise dans les discours collapsos d’innombrables rĂ©fĂ©rences Ă  un « nous Â» indiffĂ©renciĂ© et au vieux mythe du « nous sommes tou·te·s sur le mĂȘme bateau Â» (et son corollaire « on aura besoin de tout le monde Â»). La plupart des collapsos font ainsi le choix de nier allĂšgrement les intĂ©rĂȘts antagonistes prĂ©sents dans la sociĂ©tĂ©, histoire de contenter tout le monde. Or, le problĂšme des prĂ©tendues « Ă©lites Â», quel que soit leur niveau d’inconscience et/ou de cynisme, n’est pas leur « dĂ©ni Â», mais leur intĂ©rĂȘt Ă  ce que rien de fondamental ne change. Il ne s’agit pas d’un problĂšme de personnes (sinon les classes ne se reproduiraient pas aussi facilement), mais de position sociale. D’ailleurs, au vu de la situation Ă©cologique et des prises de conscience massives en cours Ă  ce sujet, diffuser et faire accepter au mieux cette fable du « nous sommes tou·te·s dans le mĂȘme bateau Â» devient un enjeu central pour la classe dominante [64] .

« […] quand ça marche bien, c’est qu’il y a des Ă©lus, des entrepreneurs et des citoyens qui travaillent ensemble. Â» (Cyril Dion [65])

Alors que plus de 80 % des « richesses Â» produites par la destruction des Ă©cosystĂšmes (ĂȘtres humains compris) et que l’émission massive de gaz Ă  effet de serre le sont pour satisfaire 1 % de la population mondiale, ces slogans sonnent comme de l’humour noir [66] . Le rĂŽle que joue notre organisation en sociĂ©tĂ©s de classes dans l’accĂ©lĂ©ration de la destruction et dans la diminution de la rĂ©silience* collective, le rĂŽle qu’elle joue en termes de gaspillage et donc de limitation des marges de manƓuvre, est essentiel. Pourtant, d’aprĂšs la collapsologie, ĂȘtre focalisé·e sur ces implications signifie ĂȘtre bloqué·e au 4 e stade de la « prise de conscience Â» citĂ©e plus haut (c’est-Ă -dire ĂȘtre conscient·e que tous les problĂšmes sont liĂ©s, mais dans l’incapacitĂ© de voir le caractĂšre inextricable de ces liens). Si nous Ă©tions mieux Ă©veillĂ©s, nous comprendrions qu’il s’agit d’une grille de lecture pĂ©rimĂ©e et d’une question secondaire. VoilĂ  pour la luciditĂ©…

Et puisque nous sommes tous dans le mĂȘme bateau, la plupart des collapsos et des effondrĂ©s ne manquent pas de nous rappeler que nous sommes tou·te·s un peu responsables de ce qu’il se passe (malgrĂ© que certains soient Ă  la barre et d’autres dans la cale du bateau).

« Cessez de blĂąmer les gens. Les autres sont tout autant de victimes des temps que nous-mĂȘmes, mĂȘme les PDG et les politiciens. Â» (Paul Chefurka [67] )

« Ă€ mon sens, notre Ă©chec est notamment fondĂ© sur le fait que, politiquement, quand ça ne marche pas nous nous dĂ©faussons toujours sur une partie adverse dĂ©signĂ©e – les politiques, le capitalisme, les industriels, les lobbys […]. Nous [sommes] tous acteurs et mĂȘme commanditaires de l’exaction Ă©cologique, puisque ce sont nos revenus, notre confort gĂ©nĂ©ral qui sont rĂ©ellement destructeurs. Â» (Vincent Mignerot [68] )

Les moyennes ont bon dos, elles permettent de cacher les situations (de pauvretĂ© et de richesse) extrĂȘmes par des formules comme « notre confort gĂ©nĂ©ral Â» ou « nos revenus Â». Elles permettent de faire oublier, par exemple, que la majoritĂ© de la population mondiale n’a jamais pris l’avion. Elles montrent Ă  quel point certains « Ă©cologistes Â» peuvent ĂȘtre dĂ©connectĂ©s de la rĂ©alitĂ© vĂ©cue par un nombre croissant de personnes. Lorsqu’on connaĂźt le stress de ne plus trouver de distributeurs avec des coupures de cinq ou dix euros, ou le choix entre faire soigner les dents de son enfant et payer sa rĂ©gularisation annuelle d’électricitĂ©, ces formules sont inaudibles. Alors, bien sĂ»r, les flux de matiĂšres dont dĂ©pend la personne mĂ©diane d’Europe centrale ne sont pas viables et ne sont pas gĂ©nĂ©ralisables Ă  l’ensemble de la planĂšte. Bien sĂ»r qu’il est de plus en plus insupportable de voir autant de personnes seules dans leur voiture parcourir moins de deux kilomĂštres (et encore plus celles qui prennent leur jet, mais elles, on ne les voit jamais alors on ne leur fait pas la morale). Bien sĂ»r qu’il ne faut pas se dĂ©responsabiliser, nous sommes des adultes, mais responsable et coupable sont deux choses diffĂ©rentes. PrĂ©senter ces dĂ©pendances et ces habitudes de vie comme des choix que nous aurions posĂ© individuellement et collectivement, de maniĂšre libre et affranchie, est le propre du libĂ©ralisme qui tente d’effacer les rapports de force. Ces « choix Â», alignĂ©s sur l’objectif plus large de nous faire produire et consommer toujours plus, ne sont pas neutres et ils ont rencontrĂ© de nombreuses rĂ©sistances dont il serait bon de se souvenir.

MĂȘme si l’ensemble de l’humanitĂ© devait ĂȘtre Ă©radiquĂ©e Ă  terme, nous ne serons jamais « dans le mĂȘme bateau Â» (uniquement sur le mĂȘme ocĂ©an, ce qui n’est pasdu tout la mĂȘme chose) si on ne modifie pas les rapports de pouvoir. Avoir des minutes d’antenne grand public, avoir accĂšs aux colonnes de journaux Ă  (trĂšs) large audience, et faire le choix de parler de phĂ©nomĂšnes aussi graves sans parler des rapports antagonistes prĂ©sents dans la sociĂ©tĂ© (qui les amplifient) est un choix qu’il faut assumer. Cette maniĂšre de prĂ©senter les choses, certes catastrophiste mais tout Ă  fait inoffensive pour le pouvoir en place, convient parfaitement aux critĂšres des mĂ©dias mainstream (nous allons d’ailleurs probablement voir une multiplication des Ă©missions Ă  sensations du type C8 [69] ). D’autres parlent des limites Ă©cologiques dĂ©passĂ©es et de leurs consĂ©quences depuis bien longtemps, mais en tirant des conclusions et des propositions incompatibles avec l’ordre Ă©tabli (Henry David Thoreau, ÉlisĂ©e Reclus, Simone Weil, Murray Bookchin, Ivan Illich, AndrĂ© Gorz – dans l’ordre chronologique).

Les réponses à cÎté de la plaque et les dérives réactionnaires

Comme d’aucuns le rappellent souvent, les catastrophes ce ne sont pas seulement les Ă©vĂ©nements en tant que tels, ce sont surtout les rĂ©ponses qu’on y apporte. À ce titre, les rĂ©ponses proposĂ©es et/ou produites par la plupart des discours collapsos ne sont pas adaptĂ©es Ă  la situation, lorsqu’elles ne sont pas tout simplement contre-productives et dangereuses. Les plus en vogue sont, principalement, (1) la crĂ©ation et le renforcement de petites communautĂ©s plus rĂ©silientes, (2) le courant survivaliste* et (3) le dĂ©veloppement de nos spiritualitĂ©s.

La premiĂšre proposition est trĂšs importante, mais inaccessible pour l’écrasante majoritĂ© de la population sans passer par des luttes collectives (accĂšs Ă  la terre, dĂ©pendance Ă  l’emploi, droits de propriĂ©tĂ©, etc.). Or, cela semble ĂȘtre un dĂ©tail pour les collapsos. Pour rĂ©cupĂ©rer les moyens d’autonomie qui nous ont Ă©tĂ© arrachĂ©s par la violence durant plusieurs siĂšcles, on ne pourra pas se limiter Ă  nos rĂ©seaux de nĂ©o-ruraux (Ă  moins que l’on assume que cette proposition leur soit rĂ©servĂ©e). Le conflit reste entier pour y arriver, surtout si cette reprise d’autonomie prend de l’ampleur, mais ce « dĂ©tail Â» reste absent des discours collapsos.

La deuxiĂšme proposition n’est pas totalement inintĂ©ressante, dans l’idĂ©e de se rĂ©approprier des savoir-faire essentiels dont nous avons Ă©tĂ© coupĂ©s. Mais il ne s’agit pas simplement de cela quand on parle de survivalisme. Si la tendance premiĂšre du phĂ©nomĂšne est d’idĂ©ologie libertarienne ce n’est pas un hasard, c’est parce que sa maniĂšre de voir la sociĂ©tĂ© et de se rapporter aux autres est mue par la peur, et non pas par le dĂ©sir d’émancipation. Le dernier livre des plus cĂ©lĂšbres collapsos [70] appelle Ă  des alliances entre ZAD et BAD* (Bases Autonomes Durables), pourtant l’incompatibilitĂ© saute aux yeux. Les ZAD sont basĂ©es sur la confrontation pour se libĂ©rer, les BAD sur la fuite pour se replier. On ne fait pas sociĂ©tĂ©, sĂ©cession collectivement, avec des BAD, ni mĂȘme avec des rĂ©seaux de BAD. Le phĂ©nomĂšne touche aujourd’hui un public bien plus large que les libertariens, mais cela ne constitue pas en soi une bonne nouvelle. D’une part, il s’agit avant tout d’un Ă©norme marchĂ© en pleine expansion, et ce marchĂ© n’a rien d’écologiste. D’autre part, c’est une sphĂšre oĂč se croisent dĂ©sormais « bobos et fachos Â» – comme l’explique non sans humour Alexandre Dewez dans son superbe spectacle sur le business de la fin du monde – qui offre une tribune discrĂšte mais massive (10 000 personnes lors du deuxiĂšme salon du survivalisme qui vient de se tenir Ă  Paris) Ă  des individus et organisations d’extrĂȘme-droite qui, par nature, avancent de maniĂšre dĂ©guisĂ©e et ne peuvent presque jamais cĂŽtoyer un public aussi large.

La troisiĂšme proposition peut Ă©galement contenir des aspects intĂ©ressants, dans les rares cas oĂč il ne s’agit ni de charlatanisme ni de sectarisme. Prendre soin des Ă©motions et savoir les exprimer, rĂ©apprendre Ă  Ă©couter son corps (esprit compris), ĂȘtre capable de s’arrĂȘter pour penser et ressentir, s’approprier l’enjeu des rituels collectifs (pas ceux des gourous) est trĂšs important. Mais, de la mĂȘme maniĂšre que dĂ©velopper nos autonomies (dont la sĂ©curitĂ©) peut se faire en dehors du survivalisme, toutes ces choses peuvent se faire en dehors du marchĂ© en plein essor du « dĂ©veloppement de nos spiritualitĂ©s Â». Le fait que cette proposition ait une place si centrale dans les discours collapsos est une illustration qu’ils sont avant tout destinĂ©s Ă  une partie de la classe moyenne occidentale. De plus en plus de personnes qui ne savent plus comment empĂȘcher le rouleau compresseur d’avancer, qui ont abandonnĂ© la bataille (ou ne l’ont jamais commencĂ©e) s’y rĂ©fugient. Cette proposition s’accompagne d’ailleurs du traditionnel appel au travail sur soi avant d’agir. Il s’agit d’une posture infantilisante, en plus d’ĂȘtre inopĂ©rante puisque c’est la pratique qui apporte la comprĂ©hension, avec ses allers-retours, et non l’inverse. Ce n’est pas la pensĂ©e magique ou les rĂ©fĂ©rences au sacrĂ© qui rĂ©pondent aux angoisses, c’est l’agir. Tout comme ce n’est pas la catastrophe annoncĂ©e qui « fait rĂ©agir Â», c’est le sentiment partagĂ© d’une force collective possible. Ce n’est pas le changement fondamental de circonstances qui apportera seul, mĂ©caniquement, un « renouveau de sens Â», c’est l’émancipation construite ensemble. Malheureusement, cette troisiĂšme proposition, Ă  cĂŽtĂ© de la plaque, occupe une place particuliĂšrement importante dans le dernier livre prĂ©citĂ©. Les auteurs nous y invitent Ă  complĂ©ter la collapsologie (science de l’effondrement) par la collapsosophie* (sagesse de l’effondrement). Lorsque cette « sagesse Â» se concrĂ©tise rĂ©ellement, c’est sous la forme d’analyses essentialistes* (dont les auteurs se dĂ©fendent trĂšs maladroitement) et d’appels Ă  rejoindre des dĂ©rives masculinistes du type « Nouveaux Guerriers [71] Â».

Avec de telles « perspectives Â», on peut comprendre que les personnes restent effondrĂ©es.

« Pour affronter ces crises majeures Ă  la fois climatiques, Ă©cologiques et Ă©conomiques, et pour rĂ©aliser cet indispensable travail de deuil, les Ă©copsychologues misent notamment sur le travail en groupe. Avec une Ă©coute bienveillante, la mise en place de rituels collectifs, etc. Â» (Nathalie Grosjean [72])

« Avant d’agir, et mĂȘme avant de proposer des pistes d’action, il y a encore des choses Ă  comprendre et un chemin intĂ©rieur Ă  faire. Â» (Gauthier Chapelle, Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens [73] )

D’autres propositions de rĂ©ponses, plus globales mais Ă©galement plus rĂ©trogrades, sont rĂ©guliĂšrement mises en avant dans les discours collapsos et/ou par les personnes effondrĂ©es.

Il y a tout d’abord le grand retour des positions pro-nuclĂ©aires (portĂ©es entre autres par Jean-Marc Jancovici). Cette proposition, soi-disant « politiquement incorrecte Â», est partagĂ©e et pratiquĂ©e par le pouvoir en place. Si cela Ă©tait encore nĂ©cessaire, rappelons tout de mĂȘme qu’on ne sait toujours pas quoi faire des dĂ©chets nuclĂ©aires millĂ©naires ; que les dangers d’accidents nuclĂ©aires sont immenses et qu’ils vont augmenter Ă  mesure des dĂ©rĂšglements climatiques, de la montĂ©e des eaux et de la rarĂ©faction Ă©nergĂ©tique (pour refroidir les centrales, entre autres) ; que le « bilan carbone Â» total de cette industrie est loin d’ĂȘtre aussi intĂ©ressant que les lobbys pro-nuclĂ©aires veulent nous le faire croire (besoins Ă©nergĂ©tiques pour les transports, la maintenance, etc.) ; qu’il s’agit d’une industrie privĂ©e non rentable soutenue Ă  coups de milliards par la collectivitĂ© ; et, enfin, que l’uranium nĂ©cessaire Ă  la production d’énergie nuclĂ©aire est une « ressource Â» limitĂ©e sur la surface du globe.

Il y a ensuite la proposition rĂ©actionnaire, et prĂ©tendument « taboue Â», de contrĂŽle dĂ©mographique (des pauvres et des trĂšs pauvres, surtout). Il ne s’agit pas ici de nier le caractĂšre exponentiel de la courbe dĂ©mographique mondiale depuis la rĂ©volution industrielle, et plus particuliĂšrement depuis 1950 (elle suit en cela toutes les autres courbes), ni le fait que les ĂȘtres humains et « leurs Â» animaux domestiquĂ©s reprĂ©sentent aujourd’hui plus de 95 % des vertĂ©brĂ©s prĂ©sents sur Terre. Il s’agit de se demander pourquoi les angoissĂ©s de la dĂ©mographie estiment presque toujours que les disparitĂ©s gigantesques en termes de « pression humaine Â» sur les Ă©cosystĂšmes sont secondaires, et pourquoi ils ne proposent mĂȘme pas de lutter contre les gaspillages abyssaux induits par le systĂšme de surproduction actuel. Il s’agit surtout de se demander pourquoi ils ne rappellent pas que le droit Ă  disposer de son corps pour les femmes a dĂ©montrĂ© son efficacitĂ© face aux contrĂŽles dĂ©mographiques patriarcaux, pourquoi ils citent sans cesse la politique autoritaire de l’État chinois sans faire rĂ©fĂ©rence aux autres causes qui ont provoquĂ© la baisse de natalitĂ© (comme la sortie partielle de la pauvretĂ©) et pourquoi ils ne s’intĂ©ressent pas aux exemples voisins contradictoires [74] .

Enfin, on entend de plus en plus la proposition de rationnements et d’efforts de guerre. Il peut ĂȘtre intĂ©ressant de s’inspirer de certaines expĂ©riences de rationnements plus ou moins Ă©quitables qui n’auraient pas mal tournĂ© – mĂȘme si les plus riches favorisent et profitent toujours d’un marchĂ© noir dans ces situations. Mais les collapsos et autres effondrĂ©s qui parlent de rationnements donnent trĂšs peu de dĂ©tails pratiques sur comment cette proposition serait appliquĂ©e, et font apparemment peu de cas du fait que le point de dĂ©part de cette merveilleuse idĂ©e est une sociĂ©tĂ© profondĂ©ment inĂ©quitable. Enfin, accompagner cette proposition du langage et de l’imaginaire des « efforts de guerre Â» (comme par exemple accepter de travailler plus), est loin d’ĂȘtre une bonne idĂ©e. La guerre n’est jamais menĂ©e ni par, ni pour, l’intĂ©rĂȘt collectif.

Au-delĂ  d’appels Ă  s’inspirer de mesures autoritaires, plusieurs auteurs et mouvements ouvertement xĂ©nophobes nourrissent l’univers collapso. Il faut nous rendre compte que ce n’est pas un hasard si les discours de l’effondrement conviennent tant Ă  une partie des extrĂȘmes-droites. PrĂ©senter la (prĂ©tendue) fin de la civilisation occidentale comme l’effondrement absolu correspond parfaitement au mythe du « grand remplacement Â» et Ă  l’appel aux replis identitaires. Dmitry Orlov, par exemple, prĂ©sente ses cinq stades de l’effondrement (chronologiques, attention) comme suit : l’effondrement financier, suivi du commercial, du politique, du social et enfin… du culturel. Le fait que le prĂ©tendu « effondrement culturel Â» soit mis Ă  la fin et soit prĂ©sentĂ© comme l’apothĂ©ose du chaos (avec, depuis lors, l’écologique) ne tombe pas du ciel. Le fait qu’Orlov soit un complotiste xĂ©nophobe (et homophobe) n’empĂȘche malheureusement pas les autres collapsos de le citer trĂšs rĂ©guliĂšrement (en connaissance de cause ou non, selon les cas).

« Il s’agit [pour les oligarques] de dĂ©truire les sociĂ©tĂ©s occidentales et leurs systĂšmesde soutien social en les inondant de parasites hostiles, souvent belliqueux, issus de cultures incompatibles. […] Une autre [mĂ©thode des oligarques] est de supprimer [notre] tendance Ă  [nous] reproduire en [nous] convainquant que le sexe biologique n’existe pas et en le remplaçant par un arc-en-ciel de genres, en Ă©levant la perversion sexuelle Ă  un statut social Ă©levĂ© […] pour une minuscule minoritĂ© de gens (gĂ©nĂ©ralement moins de 1 % qui sont, par cause d’anomalie gĂ©nĂ©tique, nĂ©es gay). Â» (Dmitry Orlov [75] )

Plusieurs analystes rappellent Ă  ce propos que les discours de l’effondrement proviennent historiquement de courants conservateurs et rĂ©actionnaires, qui voyaient dans l’évolution des mƓurs (ou dans la rĂ©volution sociale, par exemple) des manifestations du dĂ©clin ou de la dĂ©cadence civilisationnelle [76] . Cela ne signifie bien sĂ»r pas que tous les collapsos contemporains sont rĂ©actionnaires, au contraire, mais que leurs discours inspirent des propositions rĂ©actionnaires et – plus problĂ©matique – qu’ils s’en inspirent eux-mĂȘmes souvent, sans les nommer comme telles. Le livre rĂ©fĂ©rence de la collapsologie, diffusĂ© Ă  plus de 40 000 exemplaires, dĂ©die plusieurs pages Ă  Dmitry Orlov sans aucune remarque Ă  ce sujet [77] . Celui-ci est Ă©galement inclus dans le « rĂ©seau des collapsologues Â» du site www.collapsologie.fr. Le collapso d’extrĂȘme-droite Piero San Giorgio est Ă©galement rĂ©fĂ©rencĂ© dans le dernier livre rĂ©fĂ©rence sans aucune remarque [78] . Ce livre relaie d’ailleurs abondamment les thĂšses rĂ©actionnaires du psychiatre antisĂ©mite Carl Gustav Jung sur les soi-disant « archĂ©types Â», et sur un nĂ©cessaire « retour Ă  nos racines profondes Â» [79] , Ă  nouveau sans aucune remarque concernant l’idĂ©ologie de cette source d’inspiration.

Pour terminer sur les rĂ©ponses Ă  cĂŽtĂ© de la plaque et/ou rĂ©actionnaires, mais dans un tout autre registre, les collapsos ne remettent pas en cause le rĂŽle de l’État (Ă  diffĂ©rencier des services publics, et a fortiori de la sĂ©curitĂ© sociale nĂ©e en dehors de l’État). Ils prĂ©sentent plutĂŽt son prĂ©tendu effondrement comme une des causes des malheurs Ă  venir. L’État et ses fonctions rĂ©galiennes (police, armĂ©e, « justice Â») ne sont pas en train de s’effondrer, au contraire. Les intĂ©rĂȘts que l’État sert sont pourtant de plus en plus clairs depuis une dizaine d’annĂ©es : subsides aux entreprises destructrices et rĂ©glementations pro-marchĂ©, rĂ©pression des rĂ©sistances Ă  l’avancĂ©e du marchĂ©, impunitĂ© et couverture de la criminalitĂ© en col blanc, phĂ©nomĂšne des revolving doors [80] , privatisation et destruction des services publics, en sont quelques illustrations. Il suffit d’observer comment les institutions Ă©tatiques se comportent face aux « effondrements Â» en cours et face aux personnes qui y rĂ©pondent (des Ă©cologistes de terrain aux citoyens solidaires de personnes rĂ©fugiĂ©es). Certains collapsos se dĂ©fendent du manque d’analyse politique de leurs travaux en disant que d’autres peuvent dĂ©velopper ce travail (ou qu’ils le feront bientĂŽt), mais ils oublient que leurs discours produisent dĂ©jĂ  de la politique. Dans la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral, mais aussi plus prĂ©cisĂ©ment avec l’État (ou le patronat) qui en ont sollicitĂ© certains. Leur posture et le contenu de leurs discours – discours de la peur, de l’impasse, de l’acceptation, de la pacification sur le mĂȘme bateau – risquent en fait surtout de servir (volontairement ou non) le dĂ©veloppement d’une « politique de l’effondrement Â» qui consistera principalement en une adaptation des classes dominantes Ă  la situation afin de maintenir leurs privilĂšges. Pour ĂȘtre plus prĂ©cis, Ă  rapports sociaux inchangĂ©s, les nouvelles donnes Ă©cologiques seront utilisĂ©es (et elles le sont dĂ©jĂ ) pour remettre en cause des conquĂȘtes sociales et pour accroĂźtre ces privilĂšges. Afin de garder les pieds sur terre, il peut ĂȘtre bon de lire ou relire les travaux de Naomi Klein sur la stratĂ©gie du choc et la montĂ©e d’un capitalisme du dĂ©sastre [81] .

« La seule maniĂšre de nous sauver aujourd’hui, ce serait que les dirigeants […] assument leur fonction et qu’ils nous sauvent. Je pense qu’il faut des mesures coercitives, on ne peut pas continuer Ă  faire semblant de laisser entendre que tout est compatible avec tout […]. Vraisemblablement, il faut effectivement s’opposer Ă  un peu de notre libertĂ©, Ă  un peu de notre [sic] confort, mais c’est finalement pour avoir la possibilitĂ© de continuer Ă  jouir d’une planĂšte habitable. […] Nous [sic] avons des comportements, des attitudes, qui sont lĂ©tales, qui sont en train de tuer la planĂšte […]. Â» (AurĂ©lien Barrau [82] )

« Il est bien loin le temps du dĂ©ni. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre notre bataille contre le changement climatique, mais aussi celle contre l’effondrement de la biodiversitĂ©. […] nous allons devoir complĂštement changer la façon dont nous produisons, consommons et nous comportons. Â» (Emmanuel Macron [83])

Une autre proposition rĂ©actionnaire qui est rĂ©guliĂšrement suggĂ©rĂ©e est l’option autoritaire. Puisque nous n’avons plus le temps, que « les gens Â» ne sont pas prĂȘts et que l’ampleur du dĂ©fi est Ă©norme, rĂ©pondons Ă  « l’urgence Ă©cologique Â» par des « mesures fortes Â» (par qui, pour qui, on ne sait pas trop). Au-delĂ  du fait que les dictatures ne sont jamais Ă©cologistes, il est bon de rappeler que notre rapport aux Ă©cosystĂšmes dĂ©coule de nos rapports sociaux. C’est lĂ  tout l’apport de l’écologie sociale* dĂ©veloppĂ©e par Murray Bookchin. On entend Ă©galement de plus en plus d’appels Ă  ce que l’écologie passe au-dessus de toute autre forme de considĂ©rations, voire au-dessus des clivages gauche-droite. C’est une ancienne proposition dans l’écologisme, particuliĂšrement rĂ©actionnaire. Comme si on pouvait s’émanciper de notre rapport de domination envers le reste du vivant, tout en jugeant les autres rapports de domination secondaires. Cette proposition prĂ©tend choisir entre les problĂšmes plutĂŽt que d’acter qu’ils sont interreliĂ©s et qu’ils s’alimentent. Envisager une Ă©cologie – qui est censĂ©e penser l’ensemble – comme sĂ©parĂ©e du reste n’a pas de sens. Sur la question des « nouvelles alliances Â» qui dĂ©passeraient le clivage gauche-droite (insuffisant, certes, mais opĂ©rant), il faudrait prĂ©ciser les intentions pour pouvoir se positionner.

« Les impĂ©ratifs Ă©cologiques sont les premiers de tous les enjeux. Â» (Dominique Bourg [84] )

« Cette prĂ©occupation primera dĂ©sormais sur toute autre. Â» (AgnĂšs SinaĂŻ [85] ) « C’est dĂ©sormais ce qui nous divise tous [le fait d’ĂȘtre soi-disant conscient·e ou inconscient·e de la situation Ă©cologique et d’y rĂ©agir en consĂ©quence], bien plus que de savoir si nous sommes de droite ou de gauche. Â» (Bruno Latour [86])

Perspectives pour effondrés

PremiĂšrement, refusons les instrumentalisations de la situation Ă©cologique pour justifier de nouvelles injustices et exploitations. Le mouvement des gilets jaunes n’est qu’un avant-goĂ»t de cet enjeu colossal. Il a mis Ă  l’ordre du jour la problĂ©matique de la fin du pĂ©trole bon marchĂ© de maniĂšre bien plus efficace que les collapsos et nous autres effondrĂ©s n’avons jamais rĂ©ussi Ă  le faire avec nos beaux discours de pĂ©nuries. Les problĂšmes de production, de rĂ©partition et d’accĂšs Ă  des ressources de base ne font que commencer, et alors que des composantes significatives de la population ont dĂ©cidĂ© d’y rĂ©agir collectivement plutĂŽt qu’en se sautant mutuellement Ă  la gorge, nombre d’effondrĂ©s ont rĂ©agi avec mĂ©pris.

Jusqu’à maintenant, les populations ne voient pas grand-chose se concrĂ©tiser Ă  part des mesures coercitives qui visent la majoritĂ© sociale, et qui ne remettent pas en cause les taux de rendement inutiles et destructeurs des plus grands actionnaires. Pour l’instant, la vĂ©ritable raison de ces mesures est la rĂ©partition entre le capital et le travail, pas l’écologie. Si les propositions (prĂ©tendument) Ă©cologistes se font sur des bases injustes, il n’y a aucune raison que cette majoritĂ© sociale les accepte, et tant mieux. Ce n’est pas l’écologie en tant que telle qui est irrecevable, c’est le constat d’injustice. Parler aux gens de baisse de « confort Â» radicale dans un monde oĂč ce « confort Â» n’a jamais Ă©tĂ© aussi inĂ©galitairement rĂ©parti, c’est prĂ©parer le terrain pour le fascisme. Cette image d’écologiste hors sol nous colle Ă  la peau et empĂȘche les personnes lucides sur la situation et sur leurs conditions de vie de s’y identifier, Ă  juste titre.

DeuxiĂšmement, positionnons-nous clairement par rapport aux propositions rĂ©actionnaires prĂ©sentes dans certains discours collapsos ainsi que sur leurs « inspirations Â» d’extrĂȘme-droite. Comme dirait Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde Ă  apparaĂźtre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres Â». En termes d’équitĂ© sociale et de limitation des basculements Ă©cologiques, les fascistesn’ont rien Ă  proposer. Lorsqu’ils ne sont pas ouvertement climato-sceptiques, ils ne prĂ©voient rien d’autre face au productivisme que la prĂ©fĂ©rence nationale. La seule carte que certains jouent est la prolongation du nuclĂ©aire. Il faut saisir cette occasion, nous responsabiliser et les dĂ©crĂ©dibiliser en les prĂ©sentant tels qu’ils sont.

TroisiĂšmement, prenons acte de la situation Ă©cologique. GrĂące aux collapsos, certains constats sont enfin pris en compte plus largement et le refus du dĂ©bat sur ceux-ci devient une position de moins en moins tenable. GrĂące Ă  leur travail, des Ă©tudes complexes sur l’évolution des Ă©cosystĂšmes deviennent beaucoup plus accessibles et appropriables. Ce travail, ainsi que celui de nombreux autres auteurs et autrices, les derniers rapports du GIEC*, l’étĂ© 2018, … expliquent en partie tous ces panneaux lucides au sein des marches climat. Avec des messages qui actent l’extinction massive en cours, nous ne sommes plus dans une Ă©cologie rĂ©servĂ©e aux personnes qui aiment « la nature Â», nous sommes enfin dans la conscience qu’il s’agit de bien plus (et entre autres de notre survie). Malheureusement, une rĂ©action assez commune aux discours de l’effondrement consiste Ă  minimiser ou relativiser la situation Ă©cologique, alors que le problĂšme de ces discours ne se situe pas lĂ . Il n’est par exemple pas rare d’entendre des reprĂ©sentants d’ONG s’accrocher Ă  des discours dĂ©passĂ©s qui sonnent faux (« il n’est pas trop tard Â», « il y a encore de l’espoir Â», « il faut entamer une transition Ă©nergĂ©tique Ă  l’horizon 2050 Â», « il faut que nos politicien·ne·s comprennent et rĂ©agissent Â», « nous pouvons Ă©viter la catastrophe Â», etc.). La prise en compte de cette gravitĂ© les obligerait en effet Ă  abandonner toute une partie de leurs analyses, pratiques et propositions rĂ©formistes (quel que soit leur secteur d’intervention). Se questionner sur la maniĂšre de prĂ©senter les choses Ă  « ses Â» publics-cibles est sain, mais pas de vouloir Ă©dulcorer la rĂ©alitĂ© pour coller Ă  son programme. Pour le moment, beaucoup de structures institutionnalisĂ©es font donc le choix de n’en parler qu’en interne.

« Une telle question peut avoir un impact sur la maniĂšre dont on fait du commerce Ă©quitable Nord-Sud. Mais il s’agit d’une dĂ©marche interne que nous ne souhaitons pas imposer Ă  nos sympathisants. Nous n’allons pas faire une campagne pour dire que c’est la fin du monde. Â» (Roland D’Hoop, Oxfam-Magasins du monde [87] )

En fait, nous nous trouvons face Ă  une nouvelle opportunitĂ© d’enfin intĂ©grer sĂ©rieusement la donne Ă©cologique dans chacune de nos luttes et de dĂ©cloisonner Ă  son tour cette « thĂ©matique Â» [88] . C’est ce que font plusieurs collectifs depuis le dĂ©but des superbes grĂšves Ă©coliĂšres pour le climat.

Enfin, quatriĂšmement, parlons-en. Toutes les expĂ©riences montrent que les personnes qui se sentent seules face Ă  cela sont lĂ©gion. Le problĂšme des rĂ©cits collapsos n’est pas que leurs perspectives seraient trop alarmistes Ă©cologiquement, mais qu’elles sont (en partie) erronĂ©es. Ils ratent ainsi leur pari sincĂšre de participer Ă  redonner du sens en ces temps difficiles. Les collapsos best sellers reconnaissent d’ailleurs le risque qu’ils induisent « d’aplatir le futur Â». Ce risque ne provient pas de leurs constats, mais de leurs conclusions. Comme le souligne ChloĂ© Leprince en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  Jean-Baptiste Fressoz citĂ© plus haut, « on a pris le pli de regarder la catastrophe Ă©cologique Ă  travers un prisme dont on aurait pu se passer [89] Â». Ce n’est pas un hasard si les discours confus – desquels la plupart des discours collapsos participent – ont surtout du succĂšs dans les pĂ©riodes de perte de sens et de profond sentiment d’impuissance collective. Les sectes et les charlatans (Ă  distinguer clairement des collapsos) en profitent alors pour « accompagner Â» les gens. Il y a ainsi un enjeu important Ă  continuer de proposer des espaces pour Ă©changer sur nos angoisses et envies, de proposer d’autres pistes qui fassent sens. Pour revenir sur les discours collapsos, il est trĂšs important de parler collectivement de ces constats, si possible en s’émancipant un peu de l’imaginaire et du rĂ©cit de l’effondrement, ainsi que de nos « apĂŽtres Â» rĂ©fĂ©rents comme Pablo Servigne et ses acolytes. Comme le dit rĂ©guliĂšrement Renaud Duterme – qui adopte le terme d’effondrement mais en souligne les limites – il ne faut pas ĂȘtre fĂ©tichiste de la notion. Elle porte en elle une certaine efficacitĂ© dans la puissance de l’effet qu’elle produit (par rapport Ă  « crise Ă©cologique Â», par exemple), mais Ă©galement beaucoup de limites et de confusions inutiles. À nous de les dĂ©passer. Certaines personnes choisissent de ne plus utiliser ce terme flou et inadaptĂ©, d’autres en font leur slogan favori. Au-delĂ  du terme lui-mĂȘme, ce qui compte le plus est la maniĂšre d’amener les choses et d’éviter d’alimenter l’équivoque sur ces sujets. Il serait par exemple utile d’arrĂȘter d’entretenir l’ambiguĂŻtĂ© sur le caractĂšre scientifique des rĂ©cits collapsos ; de relayer dans nos discours et propositions le fantasme d’un « aprĂšs-effondrement Â» ; de prĂ©senter la fin de « nos Â» conditions de vie comme la fin du monde ; etc.

Discutons de tout cela de maniĂšre plus concrĂšte et prĂ©cise qu’un effondrement

globalisĂ© et indiffĂ©renciĂ©. Faisons des ateliers d’anticipations et de fictions concrĂštes

en dĂ©cortiquant ensemble les liens « inextricables Â» ainsi que nos dĂ©pendances,

et tirons-en les consĂ©quences. DĂ©passons la « dĂ©colonisation des imaginaires Â» beau-

coup trop restreinte dans les rĂ©cits collapsos. « Tout Â» va soi-disant s’effondrer, pour-

tant nous retrouvons systématiquement dans leurs récits plusieurs piliers du capita-

lisme totalement inchangĂ©s (alors qu’ils font partie intĂ©grante des freins Ă  l’adaptation

aux basculements Ă©cologiques en cours) : le marchĂ© de l’emploi, le fait de devoir ache-

ter un logement, la propriété privée des moyens de production (dont la terre), etc.

Le « rĂȘve Â» occidental est en effet en train de se casser la figure. Au vu de l’importance

des basculements Ă©cologiques en cours, de nombreuses personnes sont en train

de remettre tout un tas de certitudes en cause. L’horizon peut donc s’élargir, il y a

une brùche. Les collapsos n’en font pas grand-chose (ils parlent d’un effondrement

systémique inévitable et de se préparer à la suite), mais osons voir plus loin.

Discutons de comment, par exemple : empĂȘcher certaines entreprises basĂ©es dans

nos rĂ©gions d’organiser des pĂ©nuries Ă  des fins spĂ©culatives (par le stockage de denrĂ©es

alimentaires, de minerais, etc.) ; empĂȘcher nos Ă©lites locales de soutenir les Ă©lites des

pays les plus touchĂ©s par les dĂ©sastres Ă©cologiques ; bloquer les industries d’armement

– et leurs Ă©tapes de transit – prĂ©sentes sur nos territoires qui fournissent les forces

rĂ©pressives de nombreux pays ; reconnaĂźtre la dette Ă©cologique* et historique envers les

rĂ©gions de la « pĂ©riphĂ©rie Â» et entreprendre des mesures de « rĂ©parations Â» (compen-

sations financiĂšres, dĂ©pollution des terres, etc.) ; reprendre la main sur les industries

pharmaceutiques qui empĂȘchent de nombreux pays de dĂ©velopper des mĂ©dicaments

gĂ©nĂ©riques ; saboter les brevets et la propriĂ©tĂ© intellectuelle ; dĂ©centraliser Internet ;

entreprendre une « dĂ©s-enclosure Â» des terres (dont la moitiĂ© est concentrĂ©e dans les

mains des 3 % de propriĂ©taires les plus grands) ; s’approprier les outils publics et privĂ©s

Ă  disposition pour dĂ©polluer un maximum de sols cultivables ; retourner le bĂ©ton

partout oĂč cela est possible et pertinent pour laisser une chance aux Ă©cosystĂšmes de

se rĂ©gĂ©nĂ©rer sur le long terme ; planter des kilomĂštres de haies et crĂ©er des friches en

ville ; nous organiser localement pour empĂȘcher les destructions du peu de biosphĂšre

qu’il reste (des couvertures vĂ©gĂ©tales urbaines aux espaces forestiers en passant par

les nappes phrĂ©atiques) ; se libĂ©rer de la dĂ©pendance Ă  la voiture individuelle ; crĂ©er

des mouvements d’expropriation des plus grands spĂ©culateurs immobiliers (ce qui

Ă©touffe aujourd’hui la majoritĂ© des mĂ©nages en difficultĂ© c’est la partie du budget sans

cesse plus grande dĂ©diĂ©e au logement, l’augmentation des prix Ă©nergĂ©tiques ne vient

qu’aprĂšs et il serait bon de le prendre en compte) ; dĂ©manteler les industries fragiles

de l’énergie comme Electrabel et enclencher une dĂ©centralisation de la production

sur base de petites unités (qui ne remplaceront jamais les économies fossiles, et ce

n’est pas le but) ; empĂȘcher la privatisation et la militarisation des polices ; dĂ©monter

les centres fermĂ©s et empĂȘcher la construction des mĂ©gas-prisons ; arrĂȘter de financer

Frontex avec nos impĂŽts ; dĂ©sobĂ©ir Ă  la mise en place de compteurs Ă©lectriques « intelli-

gents Â» (qui seront bien utiles pour rationner certains mĂ©nages et pas d’autres) ; effacer

de grandes quantitĂ©s d’actifs financiers (qui augmentent les flux et les destructions)

en choisissant quelles dettes publiques et privées répudier collectivement et surtout

qui faire payer ; socialiser le secteur financier et/ou sortir de la dĂ©pendance monĂ©taire

par la gratuitĂ© et les Ă©changes en fĂ©dĂ©rations d’associations libres ; rendre caduque le

marchĂ© de l’emploi (rien que ça) ; ne pas accepter que les assurances privĂ©es (qui font

partie des pires fonds d’investissement au monde) dictent qui aura droit Ă  rĂ©paration

et sous quelles conditions ; construire des rĂ©seaux autonomes capables d’appeler Ă  la

grÚve générale et aux blocages des flux (la grÚve internationale du 15 mars 2019 nous

a montrĂ© que nous n’en Ă©tions pas encore capables) ; etc.



On n’est pas des victimes,

encore moins des condamné·e·s

On arrivera de l’aube,

en irruption spontanée.


Gaël Faye

Glossaire pour effondrés

AccĂ©lĂ©rationnisme : IdĂ©e selon laquelle le capitalisme doit ĂȘtre approfondi pour ĂȘtre dĂ©passĂ©, qu’il faut en accĂ©lĂ©rer les contradictions internes (limites Ă©cologiques, impossibilitĂ©s pour la main d’Ɠuvre mal payĂ©e de consommer suffisamment, pour faire court). Cette « idĂ©e Â» a Ă©tĂ© un peu remise Ă  la mode par Laurent de Sutter, professeur de droit Ă  l’UniversitĂ© libre de Bruxelles.

Anomie (« absence d’ordre Â») : Situation oĂč les normes sociales n’ont plus court. Chaos. À diffĂ©rencier de la notion d’anarchie (« absence de pouvoir Â»).

AnthropocĂšne (« Ăšre de l’ĂȘtre humain Â») : PĂ©riode gĂ©ologique caractĂ©risĂ©e par l’influence des ĂȘtres humains sur l’écosystĂšme terrestre. Elle a dĂ©butĂ© avec la rĂ©volution industrielle, soit Ă  la fin du xviii e siĂšcle. Terme proposĂ© en 2002 par le mĂ©tĂ©orologue et prix Nobel de chimie Paul Crutzen. Les termes « OccidentalocĂšne Â» ou « CapitalocĂšne Â» sont parfois utilisĂ©s afin d’ĂȘtre plus prĂ©cis. En effet, tous les « anthropos Â» n’ont pas vĂ©cu et ne vivent pas en dĂ©sĂ©quilibrant les Ă©cosystĂšmes.

Anthropocentrisme : Vision de l’ĂȘtre humain·e comme Ă©tant le centre de l’Univers, qui fait tout tourner autour de lui.

BAD (Base Autonome durable) : Terme survivaliste* faisant rĂ©fĂ©rence Ă  un lieu d’habitat sĂ©curisĂ© et reculĂ© qui est censĂ© permettre de vivre Off the Grid (« hors de la grille Â», du rĂ©seau), en autarcie et / ou en autosuffisance.

BiorĂ©gion : Territoire dont les frontiĂšres ne sont pas administratives mais gĂ©ographiques, dĂ©finies Ă  partir des Ă©cosystĂšmes. La notion a Ă©tĂ© portĂ©e par Peter Berg Ă  la fin des annĂ©es 1970. Ces territoires, opposĂ©s Ă  la centralisation et Ă  la hiĂ©rarchisation, correspondent plus ou moins Ă  la taille de districts qui prennent en compte plaines, vallĂ©es, collines, bois, ruisseaux, fleuves, berges, etc.

Boucles de rĂ©troaction positives : PhĂ©nomĂšnes qui auto-alimentent les causes de leur effet une fois certains seuils* dĂ©passĂ©s (exemple : le rĂ©chauffement climatique qui amĂšne une forĂȘt Ă  Ă©mettre et non plus Ă  capter du carbone, ce qui augmente Ă  son tour le rĂ©chauffement climatique etc.). Dans le cas inverse, on parle de boucles de rĂ©troaction nĂ©gatives. On ne peut pas les prĂ©voir toutes, mĂȘme si William Steffen, Johan Rockström et leurs collĂšgues en ont dĂ©jĂ  identifiĂ©es 15 majeures (dont la plus connue est le relĂąchement des Ă©normes quantitĂ©s de mĂ©thane* contenues dans le permafrost).

Capitalisme vert : IntĂ©gration de la question Ă©cologique par le capitalisme. Dans son acception restreinte (et prĂ©fĂ©rable), la notion fait rĂ©fĂ©rence aux nouveaux marchĂ©s ouverts par le capitalisme sur le dos de l’écologie (par exemple, le commerce de carbone). Dans son acceptation plus large, la notion fait rĂ©fĂ©rence aux diffĂ©rentes mesurettes Ă©cologistes rĂ©formistes qui ne remettent pas en cause les racines du systĂšme de production capitaliste (par exemple, le soutien aux entreprises qui diminuent leurs dĂ©chets).

Civilisation : Terme flou, hĂ©ritĂ© des LumiĂšres, qui dĂ©signe grosso modo les traits caractĂ©ristiques d’une sociĂ©tĂ© donnĂ©e (terme un peu moins flou). Ces caractĂ©ristiques sont gĂ©nĂ©ralement d’ordre politique, Ă©conomique, technique, culturel, religieux, etc. Le terme est gĂ©nĂ©ralement utilisĂ© en opposition Ă  un Ă©tat (fantasmĂ©) de barbarie.

Civilisation thermo-industrielle : Civilisation basĂ©e sur l’industrie et, plus particuliĂšrement, sur les Ă©nergies fossiles. Certains rajoutent qu’elle se caractĂ©rise par une grande complexitĂ© organisationnelle. Il s’agit d’une notion occidentalo-centrĂ©e puisqu’elle fait rĂ©fĂ©rence Ă  ce modĂšle de civilisation bien spĂ©cifique qui s’est imposĂ© aux quatre coins du monde mais ne s’est pas gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  l’ensemble des ĂȘtres humains. Ce concept tait le trait caractĂ©ristique de cette civilisation qui est son rapport Ă  l’accumulation de capital.

Collapsologie : Étude transdisciplinaire de l’effondrement (de l’anglais collapse) de la civilisation thermo-industrielle et de ce qui pourrait lui succĂ©der. NĂ©ologisme inventĂ© en 2014 par Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens.

Collapsosophie : NĂ©ologisme inventĂ© par Pablo Servigne, RaphaĂ«l Stevens et Gauthier Chapelle – quelques annĂ©es aprĂšs celui de collaposlogie*– , qui dĂ©signe cette fois-ci la sagesse de l’effondrement, le complĂ©ment nĂ©cessaire Ă  la science. C’est la « dimension intĂ©rieure Â» de l’approche collapso, une « ouverture plus large aux questions Ă©thiques, Ă©motionnelles, imaginaires, spirituelles et mĂ©taphysiques Â».

Conservationnisme : Courant prĂ©curseur anglo-saxon de l’écologisme (portĂ© entre autres par le forestier amĂ©ricain Gifford Pinchot au dĂ©but du xx e siĂšcle) qui se base sur la conservation, ou la substitution, d’écosystĂšmes et d’espĂšces vivantes. Ce courant est rĂ©guliĂšrement misanthrope et opposĂ© Ă  la prĂ©sence humaine dans ces espaces. Les conservationnistes sont, paradoxalement, enclins Ă  intervenir pour « Ă©viter Â» ou « rĂ©parer Â» des dĂ©gradations dans ces Ă©cosystĂšmes. Certains promeuvent les « paiements pour services environnementaux Â» afin de « valoriser Â» en termes marchands ces Ă©cosystĂšmes et ainsi motiver leur « conservation Â». Les plus grandes associations conservationnistes (si on peut les considĂ©rer comme telles vu les salaires de leurs directions et leur greenwashing* actif de multinationales) sont CI (Conservation International), TNC (The Nature Conservancy), WCS (Wildlife Conservation Society) et WWF (World Wide Fund for Nature).

Convivialisme : Mouvement lancĂ© en 2013 par le sociologue et Ă©conomiste Alain CaillĂ©, qui s’inspire d’Ivan Illich et de son concept de « sociĂ©tĂ© conviviale Â». Les convivialistes ont pour ambition de dĂ©velopper une philosophie politique alternative basĂ©e sur le principe de commune humanitĂ© (non discrimination entre les humains et respect du pluralisme), de commune socialitĂ© (prendre soin du rapport social), de lĂ©gitime individuation (reconnaĂźtre la singularitĂ© de chacun·e) et d’opposition maĂźtrisĂ©e et crĂ©atrice (le conflit est nĂ©cessaire et dĂ©sirable s’il crĂ©Ă© de la socialitĂ©). Cette nouvelle philosophie politique basĂ©e sur l’entraide serait nĂ©cessaire car le libĂ©ralisme, le socialisme et ses variantes le communisme et l’anarchisme reposeraient toutes sur l’idĂ©e de ressources infinies (ce qui n’est pas le cas).

DĂ©croissance : Mouvement antiproductiviste et (donc) le plus souvent anticapitaliste, nĂ© dans les annĂ©es 1970. Il dĂ©nonce le mythe d’une croissance infinie dans un monde fini. Les dĂ©croissants (ou les objecteurs·trice·s de croissance) luttent pour une dĂ©croissance choisie plutĂŽt que subie. AndrĂ© Gorz est le premier Ă  avoir utilisĂ© le terme.

DĂ©rĂšglements climatiques : Le rĂ©chauffement climatique produit des effets multiples qui ne se limitent pas Ă  une hausse des tempĂ©ratures ressenties (il peut aussi produire indirectement des phĂ©nomĂšnes de froids extrĂȘmes). « Changements climatiques Â» pourrait donc ĂȘtre plus englobant (bien que ce soit en effet un rĂ©chauffement qui est Ă  l’Ɠuvre), mais « changements Â» est trop neutre. « DĂ©rĂšglementsclimatiques Â» correspond bien Ă  ce qui est en train de se produire. Focaliser sur le climat lorsqu’on parle de basculements Ă©cologiques est dangereux car nombre de fausses solutions proposent de « rĂ©gler Â» la question du climat sans prendre en compte, par exemple, la biodiversitĂ© (alors qu’elles s’influencent toutes deux rĂ©ciproquement).

Dette Ă©cologique : Dette accumulĂ©e par les rĂ©gions industrialisĂ©es envers les autres rĂ©gions ou, plus prĂ©cisĂ©ment, par les dĂ©tenteurs de capitaux envers le reste des populations (et plus particuliĂšrement la majoritĂ© de celles vivant dans l’hĂ©misphĂšre sud) depuis la pĂ©riode coloniale. Elle se subdivise en dette du carbone, passifs environnementaux (spoliation des ressources naturelles, pollutions et destructions liĂ©es Ă  ces exploitations, aux interventions militaires, etc.), biopiraterie (appropriation intellectuelle et matĂ©rielle des semences, plantes mĂ©dicinales, etc.) et dĂ©localisation des dĂ©chets (dont les produits dangereux). Le concept a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par des mouvements sociaux du sud global mais a depuis Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© pour une signification plus large et consensuelle : la dette Ă©cologique de « l’humanitĂ© Â» indiffĂ©renciĂ©e envers les gĂ©nĂ©rations futures ou envers la planĂšte.

DĂ©veloppement durable : Oxymore apparu surtout aprĂšs le rapport Brundtland en 1987 qui, comme son nom l’indique, prĂ©tend qu’un modĂšle dĂ©veloppementaliste (de croissance Ă©conomique) pourrait ĂȘtre « durable Â» (voire « soutenable Â» en anglais). Il est prĂ©sentĂ© comme l’espace de rencontre entre les secteurs fictivement sĂ©parĂ©s de l’économique, du social et de l’écologique. Ce terme absurde diffusĂ© par les institutions a malheureusement Ă©tĂ© repris par une grande partie de la « sociĂ©tĂ© civile Â».

Dualisme : Opposition conceptuelle entre deux notions, qui ne se vĂ©rifie gĂ©nĂ©ralement pas dans la rĂ©alitĂ© mais influence fortement nos conceptions : corps et esprit, nature et culture, animalitĂ© et humanitĂ©, fĂ©minin et masculin, bien et mal, etc.

EcofĂ©minismes : Mouvements politiques apparus dĂšs les annĂ©es 1970 (mais qui viennent de plus loin), qui font les liens entre patriarcat et domination-destruction de la nature. Deux tendances principales se distinguent, l’une matĂ©rialiste* et l’autre essentialiste*. Certaines Ă©cofĂ©ministes prĂ©fĂšrent parler d’essentialisme* stratĂ©gique. Susan Griffin, Donna Haraway, Yayo Herrero, Vandana Shiva, Starhawk sont des Ă©cofĂ©ministes cĂ©lĂšbres.

Ecologie libĂ©rale : Fausse Ă©cologie qui reposerait sur la somme de choix individuels, comme si les structures collectives et les rapports de production ou de domination n’existaient pas. Cette « Ă©cologie Â» est la plus visible, puisque la plus relayĂ©e par le discours dominant. Du cĂŽtĂ© « alternatif Â», plusieurs campagnes promeuvent cette posture en expliquant aux personnes qu’elles ont le choix et qu’il ne leur reste plus qu’à faire leur petit marchĂ© dans une liste de gestes « Ă©cologistes Â» aconflictuels : la campagne de youtubeur·euse·s « On est prĂȘt Â» ; la campagne publique « Engage, j’agis pour le climat Â» ; la campagne privĂ©e de Julien Vidal « Ă‡a commence par moi Â», etc. Certains ne se gĂȘnent mĂȘme plus pour appeler cette posture, de la « RĂ©sistance climatique Â». Cela n’empĂȘche bien sĂ»r pas de faire des bilans auto-critiques, comme « On s’est plantĂ© Â», dont nous devrions tou·te·s nous inspirer.

Ecologie politique : Tendance de l’écologisme apparue, surtout dans les annĂ©es 1970 (mais qui vient de plus loin), qui insiste sur la nĂ©cessitĂ© de changements structurels dans la sociĂ©tĂ© pour respecter les limites et Ă©quilibres Ă©cologiques. AndrĂ© Gorz en est un des thĂ©oriciens. À cause des partis politiques Ă©cologistes (fondĂ©s dans les annĂ©es 1980 en Europe puis plus tard dans le reste du monde), d’aucuns utilisent plutĂŽt ces termes pour dĂ©signer ces partis.

Ecologie sociale : Tendance de l’écologie apparue, surtout dans les annĂ©es 1960 avec Murray Bookchin (mais qui vient de plus loin), qui conçoit les problĂšmes Ă©cologiques comme consĂ©quence des dominations sociales. Elle se traduit par la proposition du municipalisme (ou « communalisme Â») libertaire, concrĂ©tisĂ© de nombreuses fois dans l’histoire. Au vu de la situation, cette pensĂ©e a regagnĂ© en Ă©cho ces derniĂšres annĂ©es.

Ecopsychologie : Branche de la psychologie, dĂ©veloppĂ©e dans les annĂ©es 1970, qui Ă©tudie les relations entre les personnes (plutĂŽt urbains) et leurs environnements. Ces relations seraient basĂ©es sur la peur, la frustration, le dĂ©sir, le plaisir, etc. L’écopsychologie gagne Ă©galement en audience ces derniers temps comme rĂ©ponse Ă  la perte de sens et au besoin de reconnexion avec « la nature Â».

Ecosocialisme : Courant de l’écologie politique* qui considĂšre que les changements structurels nĂ©cessaires de notre sociĂ©tĂ© pour respecter les limites et Ă©quilibres Ă©cologiques doivent prendre la forme du socialisme (idĂ©ologie qui promeut la socialisation des moyens de production et l’égalitĂ© sociale). Si on prend le socialisme au sens large, on peut inclure l’écoanarchisme, l’anarchoprimitivisme, l’écologie profonde et l’écologie sociale* dans cette catĂ©gorie. Mais ce terme est gĂ©nĂ©ralement revendiquĂ© par des mouvements ou personnalitĂ©s trotskistes.

Effet rebond : MĂ©canisme dĂ©crit par l’économiste anglais William Stanley Jevons, Ă  la fin du xviii e siĂšcle (« le paradoxe de Jevons Â»), selon lequel l’amĂ©lioration de l’exploitation d’une ressource ne provoque pas une diminution de sa consommation d’autant, mais plutĂŽt une augmentation. Par exemple, la technologie nuclĂ©aire n’est pas venue remplacer les Ă©nergies fossiles mais s’y rajouter.

Effondrement : Terme faisant rĂ©fĂ©rence Ă  l’effondrement systĂ©mique global de « notre civilisation thermo-industrielle* Â». D’aucuns, encore plus abstraits, le dĂ©finissent comme une baisse importante et rapide de la complexitĂ©. Dans les faits, ceterme fait appel Ă  nos angoisses collectives de basculer dans l’anomie* et de ne plus pouvoir rĂ©pondre Ă  nos besoins de base.

El Niño (« l’enfant Â») : PhĂ©nomĂšne climatique exceptionnel de tempĂ©ratures Ă©levĂ©es de l’eau dans l’ocĂ©an Pacifique. À plusieurs reprises, ce phĂ©nomĂšne a fortement alimentĂ© le rĂ©chauffement climatique. *

Empreinte Ă©cologique : Tentative de mesurer « l’impact Â» d’un ĂȘtre humain ou d’un groupe, voire de l’humanitĂ© entiĂšre, sur la biocapacitĂ© de la terre (la capacitĂ© des Ă©cosystĂšmes Ă  se rĂ©gĂ©nĂ©rer). Cette « empreinte Â» est souvent prĂ©sentĂ©e en hectares globaux (hag) ou en nombre de planĂštes « consommĂ©es Â» (actuellement plus ou moins 1,7 Ă  l’échelle mondiale, 5 Ă  la moyenne Ă©tats-unienne). Historiquement, on identifie le dĂ©passement de cette capacitĂ© Ă  partir de la deuxiĂšme moitiĂ© du xx e siĂšcle. Annuellement, on prĂ©sente l’Earth Overshoot Day (« le jour du dĂ©passement Â») comme le jour (autour du premier aoĂ»t) oĂč « on Â» commencerait Ă  accumuler une dette Ă©cologique* le reste de l’annĂ©e. Au-delĂ  des dĂ©bats sur les mĂ©thodes de calculs d’estimations, la prĂ©sentation de cette « empreinte Â» sous forme de moyennes est particuliĂšrement problĂ©matique. Une diffĂ©renciation est souvent faite en termes gĂ©ographiques et en nombre d’habitants (cette diffĂ©renciation inclut rarement les impacts Ă©cologiques effectuĂ©s sur un territoire pour en approvisionner un autre), mais jamais en termes de niveaux de patrimoine ou de revenus.

Entropie (« tour, transformation Â») : Terme utilisĂ© par le physicien allemand Rudolf Julius Emmanuel Clausius, Ă  la fin du xix e siĂšcle, pour dĂ©signer un degrĂ© de « dĂ©sorganisation Â» (de dissipation) qui, plus il est grand, plus la part d’énergie inutilisable est grande. Un exemple simpliste est un verre d’eau avec des glaçons dans une piĂšce chauffĂ©e : l’augmentation d’entropie est l’augmentation du « dĂ©sordre Â» dans les molĂ©cules d’eau (c’est une Ă©nergie qui est inutilisable).

Eroi ou tre (« Energy returned on energy invested Â» ou « taux de retour Ă©nergĂ©tique Â») : Ratio entre une Ă©nergie donnĂ©e et l’énergie qu’il a fallu pour la produire. Si ce ratio est infĂ©rieur ou Ă©gal Ă  1, on parle alors de « puits d’énergie Â». Concernant l’exploitation pĂ©troliĂšre, ce TRE Ă©tait en moyenne Ă  100/1 ou plus jusqu’à la moitiĂ© du xx e siĂšcle et est aujourd’hui Ă  moins de 10/1 (il faut aller chercher de plus en plus profondĂ©ment du pĂ©trole qui est de moins en moins riche). Les, trĂšs diversifiĂ©es, Ă©nergies renouvelables, sont presque toutes Ă  moins de 5/1. Et c’est bien normal, les Ă©nergies fossiles ont pris des centaines de millions d’annĂ©es Ă  prendre cette forme, il s’agit d’une source Ă©nergĂ©tique titanesque qui nous a amenĂ©s Ă  provoquer des dĂ©sĂ©quilibres tout aussi titanesques.

Eschatologie : Discours de la fin du monde.

Essentialisme : IdĂ©e selon laquelle l’essence d’une chose prĂ©cĂšde son existence. Dans les rapports genrĂ©s, l’essentialisme signifierait que les genres fĂ©minins et masculins ne seraient pas des catĂ©gories construites socialement mais des essences.

EsotĂ©rique : Notion faisant rĂ©fĂ©rence Ă  un enseignement obscur destinĂ© aux personnes initiĂ©es, voire Ă©lues. Elle est gĂ©nĂ©ralement utilisĂ©e pour dĂ©signer des courants religieux et/ou sectaires.

Extractivisme : Extraction, gĂ©nĂ©ralement industrielle et par la force, des « ressources Â» de la biosphĂšre sans rĂ©ciprocitĂ©. Nicolas Sersiron parle d’extractivisme des « ressources Â» naturelles (par le productivisme), humaines (par le salariat ou d’autres formes plus abouties d’esclavage) et financiĂšres (par la dette). L’extractivisme s’est surtout dĂ©veloppĂ© Ă  partir des colonisations.

GĂ©o-ingĂ©nierie : Folie qui consiste Ă  modifier le climat en intervenant dessus (et donc sur de nombreuses autres choses) par diverses technologies. Il s’agit, par exemple, d’envoyer du soufre en haute atmosphĂšre pour tenter de refroidir la tempĂ©rature. Les effets et rĂ©troactions sur les Ă©cosystĂšmes complexes sont imprĂ©visibles. De plus, il s’agit Ă  nouveau d’éviter de prendre en compte les limites, et de faire comme si le climat Ă©tait un « problĂšme Â» qu’on pouvait traiter indĂ©pendamment des effets sur le reste (exemple : sur la biodiversitĂ©).

Giec (« Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat Â») : Groupe, crĂ©Ă© en 1988, composĂ© d’experts de plus ou moins 200 pays membres de l’ONU. Puisqu’il est le fruit des gouvernements, il ne peut faire de propositions en dehors du modĂšle de marchĂ© (ce qui rend cet organisme de plus en plus schizophrĂ©nique). Il a pour mission d’évaluer et de synthĂ©tiser les rapports scientifiques existants en rapport avec le climat. À chacun de ses rapports, les constats et prĂ©visions sont pires que prĂ©vus. Pourtant, puisque ses rapports sont le rĂ©sultat de compromis entre diffĂ©rentes positions et interprĂ©tations, les scĂ©narios du « pire Â» ne sont pas ceux mis en avant. Une critique rĂ©currente des collapsos envers le GIEC est d’ailleurs de dire qu’il ne prendrait pas en compte les boucles de rĂ©troaction positive* dans ses scĂ©narios.

Gated communities (« communautĂ©s fermĂ©es Â») : Quartiers privatifs, sortes d’enclaves, gĂ©nĂ©ralement entourĂ©s d’un mur et/ou de grilles, dont les services sont financĂ©s en copropriĂ©tĂ© par des personnes aisĂ©es pour s’isoler de la pauvretĂ©. Un de ces services de base est le dispositif de sĂ©curitĂ©. Ces gates communities jouissent d’un statut lĂ©gal particulier aux États-Unis.

Grande accĂ©lĂ©ration : CaractĂšre exponentiel des courbes de production d’énergie, de pĂȘche, de dĂ©forestation, de dĂ©mographie, de flux monĂ©taires, de PIB, d’urbanisation, de tourisme, d’émissions de gaz Ă  effet de serre, d’acidification des ocĂ©ans, de destruction de la biodiversitĂ©… depuis la rĂ©volution industrielle, et plus particuliĂšrement depuis la deuxiĂšmemoitiĂ© du xx e siĂšcle. Pour des donnĂ©es et une visualisation graphique de cette « grande accĂ©lĂ©ration Â», voir l’étude de William Steffen et al.

Grande extinction (ou extinction massive) : Extinction qui concerne plus de 75 % des espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales (ocĂ©ans compris) sur une durĂ©e biologique courte (quelques millions d’annĂ©es maximum). Il y en a dĂ©jĂ  eu cinq, et la sixiĂšme en cours serait la plus rapide.

Greenwashing (« Ă©coblanchiment Â») : ActivitĂ© de verdissage symbolique d’une entreprise, une administration, une organisation dans le seul but de paraĂźtre Ă©cologiquement responsable. L’énergie, le temps et l’argent investi dans les campagnes de marketing en greenwashing sont gĂ©nĂ©ralement supĂ©rieurs Ă  ce qui est rĂ©ellement investi pour lutter contre les basculements Ă©cologiques. Le mot a Ă©tĂ© crĂ©Ă© dans les annĂ©es 1990 mais s’est surtout fait connaĂźtre, comme le phĂ©nomĂšne lui-mĂȘme, une quinzaine d’annĂ©es plus tard.

Low-tech (« basse technologie Â») : Techniques simples basĂ©es sur des matĂ©riaux avec le moins d’alliages possibles, rĂ©parables, transformables et le plus recyclables possibles. Les low-tech sont gĂ©nĂ©ralement de petites unitĂ©s (en opposition aux unitĂ©s industrielles) et dĂ©veloppĂ©es de maniĂšre dĂ©centralisĂ©e (en opposition aux technologies centralisĂ©es). Philippe Bihouix, qui prend en compte la finitude des ressources dont les mĂ©taux rares (entre autres choses), a contribuĂ© Ă  faire connaĂźtre rĂ©cemment ce concept Ă  un plus large public.

MatĂ©rialisme : IdĂ©e selon laquelle les choses sont avant tout dĂ©terminĂ©es par les conditions matĂ©rielles.

MĂ©thane : Gaz Ă  l’effet de serre des dizaines de fois plus puissant que le CO2 mais d’une durĂ©e de vie moindre.

MillĂ©narisme : Mouvement religieux qui reposait sur la croyance en l’avĂšnement d’un royaume nouveau. Il consiste en un retour aux conditions qui auraient Ă©tĂ© celles de « l’origine Â» des temps. Le terme est aujourd’hui utilisĂ© de maniĂšre gĂ©nĂ©rique pour dĂ©signer les mouvements et/ou discours eschatologiques*.

Mycelium (« blanc de champignon Â») : Partie souterraine des champignons ou de bactĂ©ries filamenteuses, constituĂ©e de ramifications (« hyphes Â») qui peuvent couvrir des surfaces importantes. Son « rĂ©seau Â» facilite la coopĂ©ration entre les plantes, les arbres et la forĂȘt en gĂ©nĂ©ral. Comme le souligne l’organisation belge homonyme, ce travail est aussi important qu’invisible.

NĂ©o-malthusien·ne : Terme utilisĂ© pour dĂ©signer (gĂ©nĂ©ralement de maniĂšre pĂ©jorative, mais pas toujours) les hĂ©ritiers et hĂ©ritiĂšres de la pensĂ©e de Thomas Malthus. Ils et elles sont considĂ©rĂ©s comme des angoissĂ©s de la dĂ©mographie, mĂȘme si ce courant est trĂšs diversifiĂ© et assez mal connu. La majoritĂ© ont en fait peu Ă  voir avec les politiques nausĂ©abondes promues par Malthus et soutiennent plutĂŽt le droit Ă  la contraception et Ă  l’avortement, l’éducation sexuelle, la crĂ©ation de planning familial, l’amĂ©lioration des conditions de vie, le droit des femmes Ă  disposer librement de leur corps, etc.

NĂ©o-millĂ©nariste : Terme pĂ©joratif dĂ©signant les discours prophĂ©tiques d’apocalypses (ou de jugement dernier) qui seraient suivis d’une venue sur terre du Messie, d’un retour aux origines.

Perfect Storm (« tempĂȘte parfaite Â») : Expression dĂ©signant la conjonction « parfaite Â» de basculements majeurs (Ă©cologiques, financiers, politiques, etc.). C’est Ă©galement le nom d’un scĂ©nario Ă©tabli par le Government Office for Sciences du Royaume-Uni.

Pic pĂ©trolier (« peak oil Â») : Production maximale du pĂ©trole conventionnel avant un dĂ©clin liĂ© Ă  l’épuisement des rĂ©serves disponibles. Ce n’est pas la fin du pĂ©trole, mais la fin du pĂ©trole facilement accessible et (donc) « bon marchĂ© Â». L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) estime que ce pic a Ă©tĂ© passĂ© en 2006.

PlanĂšte Ă©tuve (« Hothouse earth Â») : Image symbolisant le fait que la Terre a quittĂ© sa trajectoire climatique, dans laquelle elle oscillait entre de (longues, trĂšs longues) pĂ©riodes glaciaires et interglaciaires (de plus ou moins 100 000 annĂ©es), pour rentrer dans une zone de plus fortes turbulences. Selon Steffen & co dĂ©jĂ  citĂ©s, plusieurs « points de bascule Â» (tipping points) seront enclenchĂ©s dĂšs l’augmentation de 2 °C (Ă  cause desboucles de rĂ©troaction*, entre autres), ce qui nous ferait dĂ©passer un seuil de non-retour Ă  partir duquel le climat planĂ©taire ne pourra plus se stabiliser.

Predicament (« situation inextricable, verrouillĂ©e Â») : Tout est dit, c’est l’impasse ! Terme popularisĂ© par le spiritualiste « Bodhi Â» Paul Chefurka.

RĂ©silience : CapacitĂ© d’un Ă©cosystĂšme, d’un habitat, d’une population ou d’une espĂšce Ă  ne pas ĂȘtre dĂ©truite aprĂšs avoir subi une perturbation importante. CapacitĂ© Ă  subir un choc.

Survivalisme : Terme inventĂ© dans les annĂ©es 1960 par Kurt Saxon, libertarien d’extrĂȘme-droite alors membre du parti nazi amĂ©ricain, pour dĂ©signer la tendance Ă  organiser sa propre survie face Ă  de potentielles catastrophes locales ou globales (stockage, kits et techniques de survie, abris, prĂ©paration physique, armement, etc.). S’il s’inscrivait Ă  l’origine dans le contexte de la guerre froide (danger nuclĂ©aire, etc.), le survivalisme s’inscrit aujourd’hui dans la donne Ă©cologique et s’est popularisĂ© Ă  travers le monde (par de nombreuses Ă©missions entre autres), dont la France, en surfant sur les angoisses collectives (crises financiĂšres, rarĂ©faction des ressources, basculements climatiques, flux migratoires, etc.). C’est pour cela que certains utilisent plutĂŽt l’expression de « nĂ©o-survivalistes Â» ou de preppers (ceux qui se prĂ©parent). Le sociologue Bertrand Vidal l’identifie comme un loisir de nantis qui ont le luxe de jouer Ă  la survie. C’est d’ailleurs un marchĂ© en pleine expansion.

Thermodynamique : Étude des systĂšmes en Ă©quilibre thermique. Le premier principe de la thermodynamique est la conservation de l’énergie, c’est-Ă -dire que l’énergie ne peut ĂȘtre produite Ă  partir de rien, elle peut juste ĂȘtre transformĂ©e en d’autres formes d’énergie. Le deuxiĂšme principe de la thermodynamique est la dissipation de l’énergie, c’est-Ă -dire l’augmentation d’entropie*, le fait que ces transformations produisent de l’énergie inutilisable.

Transhumanisme : Folie qui consiste Ă  « augmenter Â» l’ĂȘtre humain·e Ă  l’aide de hautes technologies, en termes physiques et mentaux, afin de (faire des sous et de) lui Ă©viter le vieillissement, la souffrance, la maladie, le handicap voire la mort. Cette « mouvance Â» est nĂ©e dans les annĂ©es 1980 aux États-Unis et s’est depuis lors rĂ©pandue dans le monde. Son symbole est « H+ Â» (courrez si vous le voyez).

Transition : Ici entendu comme un mouvement (incarnĂ© par Rob Hopkins) ayant pour objectif la transformation progressive de nos sociĂ©tĂ©s industrielles en sociĂ©tĂ©s soutenables. Il se prĂ©sente comme une rĂ©ponse au double dĂ©fi du pic pĂ©trolier* et des dĂ©rĂšglements climatiques*, en proposant de planifier des descentes Ă©nergĂ©tiques et d’augmenter la rĂ©silience* au sein de nos localitĂ©s (entre autres par la permaculture). La premiĂšre « ville en transition Â» Ă©tait Totnes en 2006 (la ville d’Hopkins), aujourd’hui le RĂ©seau des villes en transition (qui prĂ©mĂąche bien les Ă©tapes de crĂ©ation d’une initiative) compte un millier d’initiatives « officielles Â».

Jusqu’à maintenant, les populations ne voient pas grand-chose se concrĂ©tiser Ă  part des mesures coercitives qui visent la majoritĂ© sociale, et qui ne remettent pas en cause les taux de rendement inutiles et destructeurs des plus grands actionnaires. Pour l’instant, la vĂ©ritable raison de ces mesures est la rĂ©partition entre le capital et le travail, pas l’écologie. Si les propositions (prĂ©tendument) Ă©cologistes se font sur des bases injustes, il n’y a aucune raison que cette majoritĂ© sociale les accepte, et tant mieux. Ce n’est pas l’écologie en tant que telle qui est irrecevable, c’est le constat d’injustice. Parler aux gens de baisse de « confort Â» radicale dans un monde oĂč ce « confort Â» n’a jamais Ă©tĂ© aussi inĂ©galitairement rĂ©parti, c’est prĂ©parer le terrain pour le fascisme.

[1] Les astĂ©risques renvoient au glossaire en fin d’étude.

[2] Diminutif couramment utilisĂ© pour parler des « collapsologues Â». Le terme « collapsonautes Â» dĂ©signe plus largement les personnes qui « naviguent Â» Ă  travers l’effondrement.

[3] Joseph Anthony Tainter, The Collapse of Complex Societies, University Press, 1988.

[4] Jared Diamond, Collapse – How Societies Choose to Fail or Succeed, Viking Press, 2005.

[5] Yves Cochet, « L’Effondrement – Catabolique ou catastrophique ? Â», in Institut Momentum, 27 mai 2011.

[6] Sur ce sujet, lire Jacques Igalens, « La Collapsologie est-elle une science ? Â», in The Conversation, 23 novembre 2017 ainsi que Vincent Mignerot, « Intuition et collapsologie Â», in L’Univers passe, 24 avril 2018.

[7] InterviewĂ© par ClĂ©ment Montfort dans le cadre de sa sĂ©rie « NEXT Â», saison 1, Ă©pisode 5, dĂ©cembre 2017.

[8] Julien Winkel, « Les Belges de la fin du monde Â», in Alter Échos, n°468, novembre 2018, p. 20.

[9] Question de la prĂ©sentatrice tĂ©lĂ© Ă  un docteur en neurosciences aprĂšs la prĂ©sentation de Julien Wosnitza sur le plateau de l’Info du vrai Mag sur Canal+ : « La Fin du monde a commencĂ© Â», 4 mars 2019.

[10] Julien Wosnitza, Pourquoi tout va s’effondrer, Les Liens qui Libùrent, 2018, p. 75.

[11] Titre du livre d’anticipation de Naomi Oreskes & Erik Conway, The Collapse of Western Civilization, University Press, 2014. La traduction française a Ă©tĂ© publiĂ©e chez Les Liens qui LibĂšrent.

[12] InterviewĂ©e par Alexia Soyeux dans son Ă©mission PrĂ©sages : « Ă‰cologie politique et Ă©cofĂ©minisme Â», 10 octobre 2018.

[13] CitĂ© dans le numĂ©ro spĂ©cial effondrement du magazine Imagine, « Vivre en prĂ©parant la fin du monde Â», n° 123, septembre-octobre 2017, p. 22.

[14] Lire Ă  ce sujet RĂ©gis Meyran, « Les ThĂ©ories de l’effondrement sont-elles solides ? Â», in. Alternatives Économiques, 7 janvier 2019.

[15] Titre du livre de Pablo Servigne & Raphaël Stevens, op. cit.

[16] Titre du livre de Julien Wosnitza, op. cit.

[17] Titre du numéro spécial effondrement du magazine Socialter, op. cit.

[18] Titre du numĂ©ro spĂ©cial effondrement du magazine Usbek et Rica, « Tout va s’effondrer, et alors ? Â», n° 24, octobre-novembre-dĂ©cembre 2018.

[19] InterviewĂ©e aux cĂŽtĂ©s de Renaud Duterme et Vincent Mignerot dans l’émission ArrĂȘt sur images, « Effondrement, un processus dĂ©jĂ  en marche Â», 12 juin 2018.

[20] Socialter, op. cit., p. 8.

[21] InterviewĂ© par Paul Blanjean dans le numĂ©ro spĂ©cial effondrement du magazine Contrastes, « Une civilisation qui s’effondre ? Â», n°184, janvier-fĂ©vrier 2018, p. 12.

[22] InterviewĂ© par François Ruffin dans l’émission : « Une derniĂšre biĂšre avant la fin du monde Â», Fakirpresse, octobre 2018.

[23] Socialter, op. cit., p. 35.

[24] Ibidem, p. 17.

[25] Lire Ă  ce sujet l’article, inutilement mĂ©prisant, de Nicolas Casaux, « Le ProblĂšme de la collapsologie Â», in Le Partage, 28 janvier 2018.

[26] Chapeau de l’article « Un patient travail de deuil Â» du numĂ©ro spĂ©cial effondrement du magazine Imagine, op. cit., p. 21.

[27] Socialter, op. cit., p. 40.

[28] L’inverse n’est pas vrai – le patriarcat, le productivisme et le colonialisme existent en dehors du capitalisme – mĂȘme si celui-ci les renforce particuliĂšrement.

[29] InterviewĂ© dans l’émission de l’Info du vrai Mag sur Canal+, op. cit.

[30] « Bodhi Â» Paul Chefurka, informaticien canadien (trĂšs) spiritualiste, a prĂ©sentĂ© une « Ă©chelle de prise de conscience Â» reprise par de nombreux collapsos et effondrĂ©s – Ă  ne pas confondre avec la « courbe du deuil Â», mĂȘme si le principe est proche – et qui n’est pas sans rappeler le principe d’élus qui ont atteint l’illumination versus la masse inconsciente (« Ainsi, alors que peut-ĂȘtre 90 % de l’humanitĂ© est Ă  l’étape 1, moins d’une personne sur dix mille sera Ă  l’étape 5 Â» selon Chefurka). Les Ă©tapes de cette « prise de conscience Â» sont :

– Le sommeil profond ;

– La prise de conscience d’un problĂšme fondamental ;

– De nombreux problĂšmes ; – Des interconnexions entre les nombreux problĂšmes et…

– De la situation inextricable qui englobe tous les aspects de la vie (le fameux predicament). Voir cet article traduit par Paul Racicot, « Gravir l’échelle de la conscience Â», Paul Chefurka, 19 octobre 2012.

[31] Citée par Imagine, op. cit., p. 27.

[32] Ibidem, p. 21.

[33] Ibid.

[34] Vincent Mignerot, « Quelles actions aprĂšs les marches pour le climat ? Â», in Medium, 18 mars 2019.

[35] Ib., p. 22.

[36] InterviewĂ© par ClĂ©ment Montfort dans le cadre de sa sĂ©rie « NEXT Â», op. cit., saison 1, Ă©pisode 1, septembre 2017.

[37] Lire Roxanne Mitralias, « AustĂ©ritĂ© et destruction de la nature – L’exemple grec Â», in Contretemps, 16 avril 2013.

[38] VƓux 2019 du prĂ©sident français.

[39] Ce conte amĂ©rindien a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© et appelle en fait Ă  une rĂ©action bien moins individualiste. Lire Ă  ce sujet Patrick Fischmann, « Et si le conte du colibri n’était pas gnan gnan… Â», in Reporterre, 23 octobre 2018.

[40] Une bonne partie des collapsos citent les chiffres d’entre quelques centaines de millions Ă  1 milliard d’individus Ă  la fin du siĂšcle (lesquels et oĂč, ça ils ne le disent pas).

[41] InterviewĂ© par Reporterre, « Tout va s’effondrer. Alors… prĂ©parons la suite Â», 7 mai 2015.

[42] Interviewé par Clément Montfort, op. cit.

[43] InterviewĂ© dans l’émission ArrĂȘt sur images, op. cit.

[44] Elisabeth Lagasse, « Contre l’effondrement – Pour une pensĂ©e radicale des mondes possibles Â», in Contretemps, 18 juillet 2018.

[45] François Thoreau et Benedikte Zitouni, « Contre l’effondrement – Agir pour des milieux vivaces Â», in Entonnoir, 13 dĂ©cembre 2018.

[46] CitĂ© par Daniel Tanuro, « L’InquiĂ©tante PensĂ©e du mentor Ă©cologiste de M. Sarkozy Â», in Le Monde Diplomatique, 18 janvier 2018.

[47] Daniel Tanuro, « Des Historiens et des anthropologues rĂ©futent la thĂšse de “l’écocide” Â», in Europe Solidaire Sans FrontiĂšres, 17 mars 2012.

[48] Patricia McAnany & Norman Yoffee, Questioning Collapse – Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2009.

[49] VidĂ©o « Pourquoi tout va s’effondrer Â» avec Julien Wosnitza, publiĂ©e par Le 4e singe, 15 novembre 2017.

[50] Sur ce sujet, lire l’article, malheureusement mĂ©prisant, de Thibault PrĂ©vost, « Pour en finir avec l’écologie libĂ©rale Â», in Konbini, 16 octobre 2018.

[51] « RĂ©serve indienne Â» du Dakota qui s’est soulevĂ©e victorieusement contre un mĂ©gaprojet d’olĂ©oduc.

[52] Large mouvement afro-amĂ©ricain d’opposition au racisme systĂ©mique et, plus particuliĂšrement, aux meurtres policiers sur les personnes noires.

[53] Sur ce sujet, Ă©couter la trĂšs bonne Ă©mission de Radio Panik avec Elisabeth Lagasse et François Thoreau : « Pour en finir avec l’effondrement Â», 07 mars 2019.

[54] François Thoreau et Benedikte Zitouni, op. cit.

[55] Lire, par exemple, Corinne Morel Darleux, « ThĂ©orie de l’effondrement – Le systĂšme actuel de reprĂ©sentation dĂ©mocratique opĂšre un rĂ©trĂ©cissement de la pensĂ©e Â», in Le vent se lĂšve, 14 novembre 2018.

[56] Lire Renaud Duterme, De quoi l’effondrement est-il le nom ? La fragmentation du monde, Etopia, 2016.

[57] Article « La luciditĂ©, tonique et sereine Â» dans le numĂ©ro spĂ©cial effondrement d’Inter-Environnement Wallonie : « L’effondrement en question Â», dĂ©cembre 2017, p. 34.

[58] Cité par Imagine, op. cit., p. 22.

[59] Ceci n’empĂȘche pas de nombreuses expĂ©riences de tĂ©moigner du fait que, mĂȘme dans des situations matĂ©riellement plus difficiles, le sentiment de libertĂ© et de vivacitĂ© peut ĂȘtre dĂ©cuplĂ© lorsque nos rapports au temps, aux autres et Ă  la propriĂ©tĂ© sont en partie Ă©mancipĂ©s des dominations, lorsqu’on a prise sur notre quotidien et nos choix. Le potentiel pour cela est grand.

[60] Lire, entre autres, Renaud Duterme, « Le Fil rouge de l’effondrement, c’est l’explosion des inĂ©galitĂ©s Â», in CQFD, fĂ©vrier 2019.

[61] InterviewĂ©, aux cĂŽtĂ©s de Jean-Marc Jancovici, par Matthieu Jublin pour un dossier sur la fin du monde de LCI : « Effondrement, nuclĂ©aire et capitalisme Â» (3/6), 23 novembre 2018.

[62] Passage du manifeste d’Adrastia, association qui se donne « pour objectif d’anticiper et prĂ©parer le dĂ©clin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnĂȘte, responsable et digne Â».

[63] Une illustration en sont les gated communities* décrites par Renaud Duterme, op. cit., p. 90-124.

[64] Pour ce faire, elle va entre autres passer par des simulacres d’« alliance sacrĂ©e Â» entre destructeurs de la vie et prĂ©tendus dĂ©fenseurs de celle-ci. La campagne de communication « Sign for my Future Â» (conçue par Publicis, Colryut, Danone, WWF, IEW, etc.) illustre parfaitement cette tendance.

[65] Dans le documentaire faussement auto-critique AprĂšs-demain qui, entre autres choses, offre un superbe greenwashing* Ă  Danone en laissant penser que la mission de telles entreprises pourrait ĂȘtre modifiĂ©e sans en modifier la propriĂ©tĂ© ni la taille.

[66] Voir le rapport d’Oxfam International, « Les 1 % les plus riches empochent 82 % des richesses crĂ©Ă©es l’an dernier Â», 22 janvier 2018.

[67] Interviewé par le Comité Adrastia, 22 avril 2015.

[68] Socialter, op. cit., p. 41.

[69] Voir le « documentaire Â» La PlanĂšte est-elle (vraiment) foutue ? de la chaine C8, 12 dĂ©cembre 2018.

[70] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Le Seuil, 2018.

[71] Sur le sujet, lire la brochure « Les Nouveaux Guerriers : du profĂ©minisme au masculinisme Â».

[72] Nathalie Grosjean, op. cit., p. 22.

[73] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, op. cit., p. 26.

[74] Sur la question dĂ©mographique, lire le livre trĂšs intĂ©ressant du nĂ©o-malthusien* Joan Martinez Alier, L’Écologisme des pauvres – Une Ă©tude des conflits environnementaux dans le monde, Icaria, 2002, p. 127-138 ; Renaud Duterme, « Non, nous ne sommes pas trop nombreux Â», in CADTM, 24 octobre 2018.

[75] Dmitry Orlov, « Effondrement en vue pour l’oligarchie Â», in Le Retour aux Sources (qui a entre autres Ă©ditĂ© Jean-Marie Le Pen et Ă©videmment le collapso d’extrĂȘme-droite Piero San Giorgio), 31 octobre 2018.

[76] Sur ce sujet, lire Jean-Baptiste Fressoz, op. cit. et Antoine Louvard, « L’Effondrement de droite Ă  gauche Â», in Socialter, 30 novembre 2018.

[77] Pablo Servigne & Raphaël Stevens, op. cit., 2015, p. 187-191.

[78] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, op. cit., p. 257.

[79] Pour plus de dĂ©tails, lire l’article de Daniel Tanuro, « La PlongĂ©e des “collapsologues” dans la rĂ©gression archaĂŻque Â», in Gauche Anticapitaliste, 26 fĂ©vrier 2019.

[80] Principe de chaise musicale entre des fonctions dans les hautes sphĂšres du secteur privĂ© et dans l’administration publique rĂ©gulatrice.

[81] Naomi Klein, La StratĂ©gie du choc – La montĂ©e d’un capitalisme du dĂ©sastre, Knopf Canada, 2007.

[82] Capsule vidéo Brut, 25 septembre 2018.

[83] Passage d’un discours du prĂ©sident Ă  l’occasion de « l’Earth Hour Â», mars 2018.

[84] InterviewĂ© par le magazine Imagine, « Comment ne pas se radicaliser quand l’enjeu devient vital ? Â», n°132, mars-avril 2019.

[85] AgnĂšs SinaĂŻ, op. cit., p. 85.

[86] Bruno Latour, OĂč atterrir ? Comment s’orienter en politique, La DĂ©couverte, 2017, p. 14. 33

[87] CitĂ© dans le dossier d’Alter Echo, op. cit.

[88] À ce sujet, lire le numĂ©ro d’Agir par le Culture, « Articuler social et Ă©cologique Â», n°56, hiver 2018.

[89] ChloĂ© Leprince, « ThĂ©orie de l’effondrement – La “collapsologie” est-elle juste une fantaisie sans fondement ? Â», in France Culture, 26 mars 2019.




Source: Mars-infos.org