Août 17, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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L’échec du projet rĂ©publicain

Jusque dans les annĂ©es 1960, l’Afghanistan menĂ©e par une monarchie moyenĂągeuse n’intĂ©ressait pas grand monde. Mais dans les annĂ©es 1970, une nouvelle gĂ©nĂ©ration afghane rĂ©clamait des rĂ©formes, la fin du pouvoir absolutiste des grands seigneurs, les Ă©coles pour tout le monde et y compris pour les filles, un minimum de libertĂ©s dĂ©mocratiques. Il n’y avait rien de trop radical dans ces revendications, mais le rĂ©gime Ă©tait incapable de changer. Et c’est ainsi qu’un premier coup d’état est survenu en 1973, suivi quelques annĂ©es plus tard d’un deuxiĂšme fomentĂ© par des Ă©lĂ©ments plus radicaux de l’armĂ©e, appuyĂ©s par l’Union SoviĂ©tique. Ces modernisateurs au pouvoir n’avaient ni l’expĂ©rience, ni l’implantation dans une sociĂ©tĂ© Ă  90 % rurale. Par des mesures autoritaires, ils se mirent Ă  dos une grande partie de la population d’oĂč l’apparition de milices anti-rĂ©gime se rĂ©clamant pour la plupart de l’islamisme.

De guerre en guerre jusqu’à la dĂ©faite de tout le monde

Dans les annĂ©es 1980, les États-Unis organisaient un important programme d’armement pour les moudjahidines, dans le but d’embourber davantage l’URSS. Et cela a rĂ©ussi, forçant le retrait honteux de l’armĂ©e soviĂ©tique[1]. Plus tard, le redoutable appareil militaire pakistanais a prĂ©parĂ© une nouvelle force, les Talibans, qui dĂšs leur arrivĂ©e au pouvoir en 1996 mirent en place un rĂ©gime ultra rĂ©pressif. Les États-Unis n’étaient pas intĂ©ressĂ©s Ă  s’en mĂȘler jusqu’à temps que l’Afghanistan devienne le refuge des islamistes radicaux, ce qui devint Ă©vident le 11 septembre 2001

L’occupation amĂ©ricaine

Washington ne pouvait tolĂ©rer un tel affront, d’oĂč la dĂ©cision de dĂ©clarer la « guerre sans fin Â» en 2001-2002. Rapidement, les Talibans furent chassĂ©s du pouvoir, tout en se repliant dans les rĂ©gions montagneuses du sud et les provinces limitrophes avec le Pakistan. Entretemps, les États-Unis avec leurs alliĂ©s-subalternes europĂ©ens et canadiens tentĂšrent une intensive « rĂ©ingĂ©nierie Â» leur donnant plein pouvoir non seulement sur les affaires militaires, mais aussi sur la gestion du pays dans tous les domaines. Or cette stratĂ©gie de « substitution Â» du pouvoir par un État occupant s’avĂ©ra un grand Ă©chec. Une grande partie de l’aide amĂ©ricaine fut dĂ©tournĂ©e par des clans mafieux opĂ©rant derriĂšre des personnalitĂ©s au service des États-Unis. Des rĂ©gions entrĂšrent en dissidence avec des Talibans rĂ©organisĂ©s et rĂ©armĂ©s. ParallĂšlement, les États-Unis se dĂ©sintĂ©ressaient de l’Afghanistan pour se consacrer Ă  la prochaine Ă©tape de leur guerre « sans fin Â» contre l’Irak.

L’irrĂ©sistible dĂ©clin

En 2008, le prĂ©sident Obama annonçait un vaste redĂ©ploiement des forces amĂ©ricaines vers l’Asie-Pacifique. Par la suite, le gouvernement afghan n’a pu regagner l’initiative. Les Talibans consolidĂšrent leur emprise en installant une administration parallĂšle, tout en diversifiant leurs actions avec des attaques spectaculaires dans les villes. RĂ©cemment, Biden dĂ©cidĂ© de mettre fin Ă  tout cela. Les États-Unis considĂšrent que l’importance stratĂ©gique de ce pays est minime, contrairement aux annĂ©es lorsque le conflit en Afghanistan Ă©tait une guerre de procuration entre les deux grandes puissances de l’époque.

Le retour des Talibans

Pour les Talibans, les seule nĂ©gociations portent sur l’évacuation des Occidentaux par les États-Unis, ainsi que le personnel afghan directement associĂ© Ă  l’occupation. Les Talibans ont dĂ©jĂ  dit que tous pouvaient partir. Cela sera beaucoup plus difficile pour une grande partie de la population, notamment le personnel qualifiĂ© dans l’administration et les services publics, qui tente de quitter le pays. On pourrait facilement voir un exode massif de plusieurs centaines de milliers de personnes, voir plus encore.

À court terme, les Talibans vont minimiser la rĂ©pression qui les avait rendus impopulaires dans le passĂ©. C’est du moins ce qui est constatĂ© dans les citĂ©s qu’ils ont occupĂ©es ces derniĂšres semaines, bien que des rapports divers des organismes de droit font Ă©tat d’exĂ©cutions, sans qu’il n’y ait eu, Ă  date en tout cas, de massacres Ă  grande Ă©chelle. Il se peut que cela reflĂšte les changements au sein des Talibans maintenant commandĂ©s par un groupe professionnalisĂ© et bureaucratisĂ© qui pourrait tenter d’éviter les frictions. On sait Ă©galement que les nĂ©gociations avec les États-Unis, la Chine et la Russie, demandent aux Talibans de garantir la sĂ©curitĂ© des frontiĂšres et la fin des bases-arriĂšres d’insurgĂ©s islamistes dans le genre d’Al-Qaida et de Daesh.

La guerre sans fin n’est pas terminĂ©e

Cependant les choses pourraient se compliquer. L’Afghanistan comme on le sait est une mosaĂŻque de populations[2]. À moyen terme, la domination talibane pourrait ĂȘtre fragilisĂ©e par des minoritĂ©s notamment. Au-delĂ  du fractionnement interne, il y le contexte rĂ©gional. La victoire des Talibans est en bonne partie la victoire du Pakistan. Or depuis quelques temps, le Pakistan est en train de devenir un alliĂ© stratĂ©gique de la Chine, via 51 mĂ©gas projets chinois dans les infrastructures du pays reprĂ©sentant plus de 62 milliards de dollars. Selon des sources chinoises et pakistanaises, le rĂ©tablissement de la sĂ©curitĂ© en Afghanistan est une condition sine qua non pour le rĂ©ussite de ce projet pharaonique. Or la nouvelle stratĂ©gie amĂ©ricaine est de contenir les avancĂ©es chinoises en combinant actions militaires, Ă©conomiques et diplomatiques. Les efforts de Washington pour intĂ©grer dans une nouvelle alliance anti-Chine incluent l’Inde, l’ennemi irrĂ©ductible du Pakistan. Il est possible que l’Afghanistan se retrouve Ă  nouveau engouffrĂ©e dans un vaste conflit gĂ©opolitique.

Pierre Beaudet




Source: Demainlegrandsoir.org