Décembre 8, 2020
Par CQFD
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Par Clément Buée {JPEG}

« Un dialogue de sourds » : c’est par ces mots que la Fédération des centres sociaux (FCSF) décrit sur son site la rencontre qu’elle a organisée en octobre entre la secrétaire d’État à la Jeunesse et une centaine de jeunes de toute la France. Réunis à Poitiers, ces derniers ont reçu la visite de Sarah El Haïry à l’issue de trois jours de débats sur « la place des religions dans la société ». Le rendez-vous a rapidement tourné au fiasco. D’un côté, des adolescent·es et des jeunes adultes dénonçant les discriminations dont ils sont victimes ; de l’autre, Sarah El Haïry qui crée le malaise en déroulant un catéchisme pseudo-républicain hors-sol [1], avant de tenter de couper court au débat en entonnant La Marseillaise devant une salle incrédule.

Avec ses collègues de La Boîte sans projet, une association d’éducation populaire basée à Amiens, Romain Ladent a animé des ateliers pendant cette semaine de débats. Il raconte : « La secrétaire d’État ne s’attendait visiblement pas à trouver en face d’elle des jeunes qui s’interrogent sur les contours des règles sur la laïcité, qui pointent du doigt des incohérences, en argumentant. Pourquoi sont-ils autorisés à porter des signes religieux dans un centre social ou un lycée privé, mais pas dans un établissement public  ? Quand ils ont parlé de discriminations liées à leur couleur de peau et à leur religion, elle s’est enfermée dans le déni, alors que les jeunes cherchaient à montrer qu’ils ne témoignaient pas d’exemples individuels, mais d’une réalité structurelle. »

Répression des associations

Sarah El Haïry pensait sans doute arriver en terrain conquis. Deux jours plus tôt, le 20 octobre, elle avait obtenu des principales associations et fédérations d’éducation populaire (dont la FCSF) qu’elles signent une déclaration commune « afin de renforcer leur action dans la lutte contre le séparatisme ». Une vingtaine de poids lourds du secteur se sont ainsi embarqués dans la nouvelle croisade du gouvernement contre le « repli communautaire », qui vise explicitement la pratique de l’islam en France et doit bientôt donner lieu à la présentation d’un projet de loi « confortant les principes républicains ».

C’est d’ailleurs sous prétexte de comprendre comment les jeunes de Poitiers avaient pu tenir des propos « pas adaptés à notre pacte républicain » [2] que la secrétaire d’État a diligenté une inspection contre la Fédération des centres sociaux et La Boîte sans projet. Pour Romain Ladent, ce genre de réaction n’a rien de nouveau, mais témoigne du contrôle institutionnel qui s’exerce sur les pratiques associatives. Un contrôle qui peut se traduire par une forte répression [3] quand sont abordées des questions jugées trop sensibles – ici, la laïcité. C’est ce que documente le sociologue Julien Talpin dans son livre Bâillonner les quartiers [4], où sont notamment évoqués la marginalisation puis la suppression de l’agrément Caf d’un centre social de la banlieue bordelaise au sein duquel des jeunes s’étaient emparés de la question des discriminations systémiques.

Le cadre est posé : d’une part, en signant la déclaration du 20 octobre, les fédérations d’éducation populaire s’engagent à « aider les populations à retrouver fierté dans la Nation et confiance dans la République » ; d’autre part, interdiction est faite de questionner les contours de ce « socle républicain » ou la réalité de la mise en œuvre des promesses d’égalité qui y sont associées.

Au garde-à-vous !

Ce n’est pas la première fois que le secteur de l’éduc’ pop’ s’aligne sur les orientations idéologiques de l’État, voire accompagne ses lubies réactionnaires. Le soutien apporté par de grosses structures au Service national universel (SNU), qui vise à faire enfiler un uniforme à tous les jeunes de 15 à 17 ans pour leur donner le goût de la citoyenneté, avait entraîné de vives critiques. Les Ceméa Pays-de-Loire, acteurs historiques de l’éducation populaire, avaient fermement dénoncé le dispositif, faisant valoir que la logique militariste du SNU était incompatible avec les objectifs d’émancipation qu’ils se fixaient. Le syndicat Asso accusait le secteur de l’éduc’ pop’ d’être devenu « un vassal de l’État sans éthique ni ligne directrice », tandis qu’EPA (syndicat unitaire de l’éducation populaire, de l’action sociale, socioculturelle et sportive) contestait toute dimension éducative ou émancipatrice au projet.

Cela n’a pas empêché des structures comme l’Afev (dédiée à l’accompagnement scolaire) ou la Ligue de l’enseignement de participer au dispositif. Cette dernière s’est notamment impliquée dans le recrutement des encadrants nécessaires au déroulement des « séjours de cohésion », la phase initiale du SNU pendant laquelle les recrues doivent se fader deux semaines d’internat. Apparemment, du statut d’animateur au grade fantoche de « capitaine de compagnie », il n’y a qu’un pas – que la Ligue a choisi de franchir. Du côté de l’Afev, la participation au SNU s’est notamment traduite par l’animation de modules sur la notion d’engagement. Christophe Paris, le directeur général de l’association, un ancien objecteur de conscience, ne semble pas gêné par l’idée d’imposer à toute une classe d’âge de saluer le drapeau chaque matin.

Chantage aux financements

Avec ses 430 000 associations, ses 680 000 salariés et ses 6 millions de bénévoles déclarés, l’éducation populaire est un secteur qui pèse lourd et brasse large, de la formation d’animateurs / animatrices à la gestion de centres sociaux, en passant par l’organisation de colonies de vacances. Au fil de son institutionnalisation et de sa professionnalisation, il s’est retrouvé à gérer pour le compte de l’État un nombre croissant de politiques publiques, ce qui s’est traduit par un double phénomène : une dépendance économique et une dépolitisation des pratiques. Cette dépendance s’est accrue à mesure que se développait une logique de financement par projets, conditionnant les moyens des associations à leur capacité à répondre aux appels d’offres des institutions. C’est sans doute cette situation de dépendance aux financements publics qui explique la collaboration des grosses structures à des projets comme le SNU ou la ratification de déclarations comme celle « contre le séparatisme ».

La signature de ce genre de chartes par les dirigeant·es d’associations et de fédérations n’entraîne pas forcément d’évolution dans les pratiques, et leur contenu n’est pas forcément rediffusé vers les structures locales. Mais elles produisent tout de même des effets. En 2017, la Région Île-de-France, dirigée par le parti Les Républicains, avait élaboré une « charte des valeurs de la République et de la laïcité », conditionnant ses financements à la signature du document. À l’époque, le Collectif des associations citoyennes (qui lutte contre l’instrumentalisation des associations) avait dénoncé un texte illégal et inutile « qui transforme un principe de liberté [la laïcité] en une série d’interdits et un principe de discrimination » et appelait à refuser de signer cette charte. Refus qui, pour un centre social parisien, s’était traduit par la perte d’une subvention de 18 000 €, selon un animateur. Beaucoup d’autres associations avaient signé, pour éviter ce genre de mesure de rétorsion. Une charte du même type, qui s’appliquerait à l’échelle nationale, est en cours d’élaboration par les services de la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa.

Et les jeunes de Poitiers, dans tout ça ? La contre-offensive menée par la secrétaire d’État suite à sa prestation catastrophique a rendu inaudibles les propositions qu’ils avaient élaborées pendant leurs rencontres. Pire, elles ont été instrumentalisées pour en remettre une couche sur la nécessité d’une loi contre le séparatisme, alors qu’il était simplement question d’agir contre les discriminations dans l’espace public, scolaire et médiatique. Des enjeux apparemment secondaires : la seule chose à sauver, ce sont les valeurs de la République.

Tom Vieillefond

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- Cet article est issu du n°193 de CQFD, en kiosque du 4 au 31 décembre. En voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org