Juillet 7, 2022
Par Fédération Anarchiste Belgique
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Lectures anarchistes • Emma Goldman, sa vie de révolutionnaire, en poche – Ici et maintenant

Lectures anarchistes • Emma Goldman, sa vie de révolutionnaire, en poche



Rédigé par ici et maintenant

07 juillet 2022

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Notre
compagnon Jean Lemaître propose sur le site du groupe Ici &
Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste, une
série de chroniques littéraire
s.
Nous reproduisons ci-dessous le texte écrit par Jean en 2018
sur l’autobiographie d’Emma Goldman, à l’occasion
de la récente réédition de celle-ci au format
poche.

Lecture
anarchiste
 :
Emma Goldman,

« Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions »,
traduit
de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss, L’Échappée,
2022

Ouille,
c’est une brique : 1095 pages grand format, bien serrées,
mais oh combien passionnantes. Je le confesse : je ne connaissais
rien d’Emma Goldman, excepté qu’elle fut une
grande figure de l’anarchisme international, à la
charnière des 19ème et 20ème siècle.

Alors
présent au premier mai au festival du livre « social et
alternatif » d’Arras, j’étais tombé
en arrêt devant un stand affichant ce gros livre joliment
cartonné à la couverture sobre, en rouge et noir.
Trente-cinq euros à débourser, j’ai hésité.
Mais au fond, ce n’est pas plus cher que cinq cigares “Roméo
et Juliette” (mes préférés), et un bouquin,
cela ne s’évanouit pas en volutes de fumée…
Bref, j’ai acheté le livre, cette autobiographie
costaude d’Emma Goldman, récemment éditée
par L’Échappée, et pour la première fois
disponible en français. Et j’en suis ravi.

Emma
Goldman est née en 1869, en Russie. Elle a seize ans lorsque
sa famille, victime de l’antisémitisme, est contrainte
d’émigrer aux Etats-Unis. De caractère rebelle,
la jeune fille refuse un mariage arrangé. Elle prend son
indépendance. Elle devient boulimique de lectures, s’alarme
de la misère de la classe ouvrière et se lie bientôt
avec nombre de militants révolutionnaires. Emma rencontre les
anarchistes au devant des combats sociaux, et elle adhère à
leur philosophie. Elle-même polyglotte, elle ne tarde pas à
devenir une oratrice charismatique, enflammant les auditoires
ouvriers et intellectuels. Ce qui lui vaut d’être traquée
par la police et de connaître de multiples emprisonnements. En
1917, elle est condamnée à une peine particulièrement
salée et est expédiée dans un pénitencier
du Missouri. Deux ans plus tard, à l’automne 1919, elle
est libérée sous caution, tandis que l’administration
lui impose ce choix : l’expulsion vers la Russie, son pays
d’origine, ou le retour en geôle !

En
réalité, Emma Goldman est enchantée de rejoindre
le « pays des soviets » (depuis octobre 1917) et
d’apporter sa contribution à la construction socialiste,
alors même que le nouveau régime bolchévique
vacille sous les assauts des armées conservatrices et des
troupes étrangères ayant envahi la Russie pour prêter
main forte aux « blancs ».

Fin
1919, l’anarchiste débarque en terre « rouge ».
La situation qu’elle y rencontre ne correspond pas à ce
qu’elle imaginait. Deux ans après la Révolution
d’octobre, tout semble en lambeaux. Le peuple, censé
être aux commandes, est affamé, délaissé.
Les travailleurs sont désillusionnés, pendant qu’une
armada de petits chefs s’octroient tous les droits. Emma
Goldman constate la corruption du régime, davantage préoccupé
de nourrir sa nomenklatura que de soigner son peuple. Emma observe.
Elle note. Elle questionne. Elle entend se forger une opinion par
elle-même. Mais elle refuse, aussi, de condamner publiquement
le régime car ce serait, pour elle, porter un coup de poignard
dans le dos du régime au moment où sa survie ne tient
plus qu’un à un fil.

Emma
Goldman s’obstine néanmoins. Elle voyage beaucoup dans
le vaste pays, et y découvre une évolution bien plus
terrible et profonde que celle qu’elle avait cru comprendre en
mettant le pied en Russie. Les idées généreuses
du départ ont été inversées, un régime
de terreur s’est mis en place. La Tcheka, police politique
créée par Lénine, se comporte comme un État
dans l’État. Elle emprisonne, torture et exécute
dans l’arbitraire le plus total. Ses premières victimes
sont les socio-révolutionnaires et les anarchistes qui avaient
pourtant, nombreux, soutenu auparavant la Révolution
d’octobre. Emma ne peut admettre ces « jésuites
du socialisme »
(pontes bolchéviques) «
pour qui la fin justifie tous les moyens ».
Elle a compris
que la révolution a été étouffée
et que le socialisme a été transformé en
capitalisme d’Etat autoritaire.

Les
écailles lui tombent définitivement des yeux lorsque,
en mars 1921, le couple Lénine-Trotsky réprime dans le
sang la révolte des marins de Crondstadt. Leur crime ?
Revendiquer le retour à l’esprit démocratique des
soviets, réclamer l’indépendance des syndicats,
demander la liberté d’opinions. Pour Emma Goldman, cette
fois la ligne rouge est franchie, d’autant que la guerre civile
s’est achevée par la victoire des bolcheviques et que
plus rien ne peut plus justifier ce « communisme de guerre »
où se jouent la vie et la mort et où l’on ne fait
pas dans la dentelle. La paix est revenue depuis plusieurs mois, et
plus que jamais la direction bolchévique réprime,
pratique l’arbitraire, se mue progressivement en système
totalitaire. Pour Emma Goldman, « la dictature du
prolétariat »
s’est bel et bien transformée
en « dictature contre le prolétariat ».

Elle-même,
Emma, ne tarde pas à se sentir en danger et craint d’être
arrêtée à son tour par la Tcheka. Sa décision
est prise : contournant mille embûches, elle quitte la Russie,
qu’elle avait rejointe deux ans plus tôt, pour regagner
les Etats-Unis. Aux States, elle enchaîne à nouveau les
conférences, où elle ne concède rien à
ses convictions socialistes et libertaires, sans plus rien cacher de
la vérité en Russie.

Lorsqu’elle
prend la parole, Emma est chahutée, contestée, expulsée
parfois : non plus par la flicaille mais par des militants de
son propre camp restés dévots de la Russie. Pour ces
derniers, c’est simple, dichotomique : on ne peut critiquer la
Russie de Lénine sans faire le jeu du camp ennemi
réactionnaire ! N’est-il pas de pires sourds que ceux
qui ne veulent pas entendre ?

Au-delà
du témoignage précieux d’Emma Goldman, car direct
et rare (les morts n’ont pu parler), le remarquable dans son
cheminement en Russie, c’est son honnêteté et son
courage intellectuel, sa quête inlassable de vérité,
même si elle dérange ou bouscule sa propre subjectivité
de départ.

Comment
en définitive marier engagement et liberté de penser ?
La démarche exceptionnelle d’Emma me rappelle celle dont
avait fait preuve l’Anglais George Orwell, dans le récit
(repris dans son livre « Hommage à la Catalogne »)
lorsque que, s’étant engagé aux côtés
des brigades républicaines contre le coup d’Etat
fasciste de Franco, il se retrouve en 1937 à Barcelone, au
moment des affrontements armés et fratricides entre
communistes et anarchistes. À ce moment, Orwell se sent
littéralement paumé, écartelé entre sa
sympathie pour les travailleurs anarchistes et celle qu’il voue
aux communistes. À chaud, il ne tranche pas immédiatement,
il cherche à comprendre, il pratique le doute, qui n’est
en rien une neutralité ou une équidistance entre deux
pôles.

Jean
Lemaître

https://jeanlemaitre.com

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Source: Ici-et-maintenant.group