Au dĂ©part il y a, comme souvent, l’intervention sur les rĂ©seaux sociaux d’un certain Laurent Bouvet. Un tweet de ce reprĂ©sentant mĂ©diatique de la rĂ©action identitaire dĂ©clenche une sĂ©rie de commentaires [1] allant jusqu’à transformer un non-Ă©vĂ©nement en affaire d’État : une reprĂ©sentante de l’UNEF Ă  Paris IV, Maryam Pougetoux, intervient publiquement contre Parcoursup et la loi sur l’Orientation et le RĂ©ussite des Étudiants (ORE). Ou plutĂŽt une Ă©tudiante qui porte un foulard musulman intervient publiquement en tant que reprĂ©sentante d’un syndicat. Ce qui fait l’originalitĂ© de cet « Ă©vĂ©nement Â» n’est pas ce que Maryam Pougetoux dĂ©clare dans cet entretien, mais les rĂ©actions que suscite sa tenue vestimentaire…

C’est d’ailleurs le seul Ă©lĂ©ment qui sera commentĂ©, invisibilisant la teneur de ses propos. Du ministre de l’IntĂ©rieur GĂ©rard Collomb, qui se dit choquĂ©, oppose Islam et culture française et va jusqu’à voir derriĂšre la syndicaliste l’ombre de Daech [2], Ă  MarlĂšne Schiappa qui doute de la capacitĂ© de l’UNEF Ă  dĂ©fendre la laĂŻcitĂ©, le progressisme et le fĂ©minisme en choisissant comme porte-parole « une personne qui de toute Ă©vidence a des signes manifestes de religion, d’islam politique en rĂ©alitĂ© Â» [3], les membres du gouvernement ont fait le choix de s’inscrire dans la dynamique initiĂ©e par le fondateur du « Printemps rĂ©publicain Â».

Si ces interventions traduisent bien une islamophobie d’État, personne ne pouvait prĂȘter Ă  leurs auteur.e.s une quelconque lĂ©gitimitĂ© concernant l’organisation du mouvement syndical, et plus largement du mouvement social. De la mĂȘme maniĂšre, peu nombreux sont ceux qui ont Ă©tĂ© attentifs aux dĂ©clarations des apparatchiks du Parti socialiste comme Julien Dray [4] ou Bruno Julliard [5].


Quant Ă  la violence de la une de Charlie Hebdo, reprĂ©sentant la syndicaliste en singe hideux, la bave aux lĂšvres, elle a pu choquer ou rĂ©vulser Ă  bon droit, mais pas vraiment surprendre de la part d’un hebdomadaire qui, en la matiĂšre, n’en Ă©tait pas, hĂ©las, Ă  son coup d’essai [6]. Le fait marquant, cela dit, est que cette dynamique islamophobe semble ne pas connaĂźtre de frontiĂšres politiques, puisqu’elle vient se glisser jusque dans les propos des leaders censĂ©s incarner l’opposition aux contre-rĂ©formes conduites par le gouvernement. Jean-Luc Melenchon par exemple s’est ralliĂ© au concert de leçons politiques :

« Tous ceux qui dirigent [l’UNEF] doivent se mettre en situation de ne pas faire en sorte que l’adhĂ©sion syndicale puisse avoir d’une façon ou d’une autre la couleur d’une adhĂ©sion Ă  une religion ou Ă  une orientation. Â»  [7]

Le leader de La France Insoumise envisage-t-il sĂ©rieusement qu’un.e potentiel.le. adhĂ©rent.e de l’UNEF puisse craindre une confusion entre ce syndicat et une organisation musulmane du seul fait du foulard portĂ© par l’une de ses reprĂ©sentantes ? Sans doute pas. En revanche, il Ă©nonce la clĂŽture nette qu’il souhaite voir instituĂ©e : d’un cĂŽtĂ© les militant.e.s, de l’autre les Musulman.e.s.

Aucun de ces « avis autorisĂ©s Â» ne s’appuie sur une loi qui par exemple interdirait le port du foulard Ă  l’universitĂ© ou sur un rĂšglement qui le proscrirait Ă  l’UNEF, et rares sont les personnalitĂ©s qui ont exprimĂ©, Ă  cette occasion, la nĂ©cessitĂ© d’intervenir en ce sens. La rĂšgle sur laquelle se fondent leurs avis, prĂ©tendument individuels, est une rĂšgle implicite : l’islam doit ĂȘtre invisible.


En outre, toute personne perçue comme musulmane reprĂ©sente l’Islam et ne peut reprĂ©senter que les musulman.e.s. LĂ  rĂ©side un premier effet de l’obsession identitaire française : une militante syndicaliste n’est envisagĂ©e qu’à partir d’un de ses attributs vestimentaires, et les dĂ©bats vont porter exclusivement sur son droit Ă  parler. Pour dire ce que pourrait penser Myriam Pougetoux, il leur est possible de discourir abstraitement sur la religion musulmane, voire d’opĂ©rer un saut idĂ©ologique en associant la syndicaliste non seulement aux Musulman.e.s mais, puisqu’elle porte un hijab, Ă  « l’Islam politique Â» – cette notion, utilisĂ©e comme un fourre-tout politique et associĂ©e dans l’imaginaire et les consciences au terrorisme.


S’il nous semble urgent et nĂ©cessaire d’intervenir massivement pour porter une autre voix et appuyer les quelques paroles dissonantes qui se sont exprimĂ©es, comme celle de Rokhaya Diallo, celle de Lila Lebas, secrĂ©taire nationale de l’UNEF, ou mĂȘme celle d’un dĂ©putĂ© macroniste, AurĂ©lien TachĂ©, c’est parce que ces dĂ©bats risquent d’avoir des consĂ©quences, bien au-delĂ  du cas de Maryam Pougetoux – qui doit ĂȘtre absolument soutenue mais qui, dans le fond, ne nous a rien demandĂ© et se dĂ©fend trĂšs bien toute seule [8]. Une de ces consĂ©quences, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e par Christine Delphy [9], des nombreux discours sur l’Islam et les musulman.e.s, c’est d’invisibiliser les effets des discriminations, islamophobes, racistes et sexistes, sur la vie des femmes qui sont la cible et l’objet de ces discours.


Ces discriminations façonnent les pratiques de celles qui les subissent, elles structurent leurs expĂ©riences : nous voudrions ici les remettre au cƓur du dĂ©bat. À partir d’une enquĂȘte sociologique en cours, auprĂšs d’habitantes de la ville de Marseille, nous voudrions rappeler Ă  quel point le rapport aux espaces et au temps des femmes qui portent un foulard est dĂ©terminĂ© par leurs expĂ©riences des discriminations islamophobes. Les violences, symboliques ou non, que subissent ces jeunes femmes sont multiples. Des « regards Â», des paroles, sont vĂ©cus comme une marque de rĂ©probation ou de mĂ©pris. Les quartiers de la ville sont ainsi apprĂ©hendĂ©s en fonction des rejets possibles :

« Quand je vais au Vieux Port lĂ  oui, c’est un peu bizarre, surtout quand je vais vers les bars lĂ -bas. Les gens me fixent, comprennent pas ce que je fous lĂ . Â»

Toutes les femmes interrogĂ©es considĂšrent que les quartiers majoritairement populaires comportent des risques moins importants :

« Quand on va aller dans des endroits un peu plus
, pas chics mais voilĂ , ça va choquer. Les gens te regardent vraiment “mais qu’est-ce qu’elle fait lĂ  ?”. Â»

Leila [10] explique aussi qu’il n’y a « pas de problĂšme Â» tant qu’elle est dans le 15Ăšme arrondissement de Marseille, pourtant l’un des quartiers les plus dĂ©favorisĂ©s de la ville. La perspective dominante est inversĂ©e : les quartiers plus aisĂ©s semblent plus hostiles, les plus pauvres sont les plus accueillants [11].

L’« Ă©conomie de la haine Â» [12] dans laquelle les femmes qui portent un foulard sont plongĂ©es quotidiennement les incite alors Ă  mettre en Ɠuvre des stratĂ©gies diverses allant de la rĂ©sistance frontale Ă  l’évitement total. L’une des stratĂ©gies de rĂ©sistance consiste Ă  mettre Ă  distance le rejet :

« J’ai l’impression qu’il y a des regards, mais je le vis trĂšs bien. Les gens me regardent mal mais moi je m’en fous. Â»

« AprĂšs j’ai dĂ©jĂ  eu des, comment dire, des petites remarques, des petits regards, mais ça me dĂ©range pas moi. Â»

Mais le contexte politique et mĂ©diatique peut rendre difficile ce traitement par l’ignorance. Une enquĂȘtĂ©e nous explique par exemple ce qu’elle a vĂ©cu Ă  la suite des tueries de Charlie Hebdo :

« J’osais pas sortir seule, mĂȘme ma mĂšre elle me disait “ne sors pas seule, tu sors voilĂ  avec tes copines, ou avec tes frĂšres mais voilĂ  tu sors pas seule”. C’est vraiment, au dĂ©but je me suis dis “vas-y j’ai pas peur, de toute façon”, mais quand on est dehors, qu’on voit les gens nous regarder et tout, on sait pas d’oĂč ça va venir, du coup ouais, j’évitais vraiment de sortir. Â»

Les parcours scolaires de ces femmes sont parsemĂ©s de rappels Ă  l’ordre socio-ethnique et de genre, sans qu’ils soient nĂ©cessairement appuyĂ©s par un rĂšglement juridique.

La question des droits des femmes a souvent Ă©tĂ© brandie pour exclure les Musulman.e.s  [13], en Ă©valuant leur degrĂ© d’assimilation. Aminata explique que lors d’un entretien pour entrer dans une Ă©cole sĂ©lective de l’enseignement supĂ©rieur, elle est presque exclusivement interrogĂ©e sur son adhĂ©sion aux principes Ă©galitaires et aux droits des femmes – un type de questions vraisemblablement auquel Ă©chappent largement les femmes blanches et non-musulmanes.


Les institutions de formation peuvent se faire les gardiens de l’ordre socio-ethnique, en rappelant les barriĂšres auxquelles les jeunes femmes feront face, voire en crĂ©ant de nouveaux obstacles, auxquels certaines parviennent Ă  rĂ©sister :

« La prof de compta m’a demandĂ© si je comptais chercher un stage avec mon foulard, moi j’ai dit oui. Elle voulait nous faire savoir que ça allait ĂȘtre difficile, moi je savais d’avance que ça allait ĂȘtre difficile. Je sais que ça va ĂȘtre difficile, mais je me mets pas une barriĂšre, j’y vais avec le voile. Ça a Ă©tĂ© difficile, j’ai cherchĂ© des mois Ă  l’avance et j’ai trouvĂ© au dernier moment. Â»

Au cours de sa formation d’aide-soignante, Aicha souhaite pouvoir faire son stage « lĂ  oĂč il y a une Église Â», parce qu’elle suppose que « tout le monde est libre Â», orientant donc ses dĂ©marches en fonction du rapport prĂ©sumĂ© des diffĂ©rentes institutions Ă  son foulard .

Ces tentatives de rĂ©sistance peuvent ĂȘtre Ă©crasĂ©es et conduire Ă  l’exclusion. AprĂšs avoir Ă©tĂ© la cible d’attaques rĂ©pĂ©tĂ©es, Leila finit par se tenir Ă  l’écart des enseignements du professeur qui l’a harcelĂ©e :

« Ses cours, je n’y vais plus. La derniĂšre fois, je suis sortie en pleurant vu ce qu’il disait sur moi. C’est arrivĂ© aussi Ă  une Ă©tudiante de premiĂšre annĂ©e et on n’a pas du tout Ă©tĂ© soutenues ! Â»

S’agissant des humiliations quotidiennes dans le milieu professionnel, Çala raconte l’ambivalence de ses employeuses-eurs et le pouvoir discrĂ©tionnaire dont ils et elles font preuve s’agissant du port du foulard, voire du bandeau :

« Ă€ mon travail, je travaillais comme animatrice, le directeur il m’a dit que je devais enlever le bandeau, alors que ma supĂ©rieure elle m’avait dit que je pouvais le porter. Il m’a pas donnĂ© de raisons, maintenant je l’enlĂšve. Ce qui m’a choquĂ© c’est qu’on accepte et qu’aprĂšs on me demande de l’enlever, alors qu’au dĂ©part j’avais proposĂ©. Â»

« Une fois, il y a une mĂšre qui venait chercher son enfant, ma supĂ©rieure elle m’a dit de me mettre sur le cĂŽtĂ©, comme pour me cacher. C’est la mĂšre, elle avait de mauvaises pensĂ©es. Â»

Une autre enquĂȘtĂ©e, animatrice dans une structure associative d’accompagnement Ă  la scolaritĂ© et soumise au mĂȘme type d’injonctions successives et contradictoires, finira par quitter son emploi.

Certaines femmes disent avoir choisi donc de porter un bandeau, voire d’alterner les moments de voilement et de dĂ©voilement. En tout cas, elles recherchent les espaces qui leur sont potentiellement ouverts. Beaucoup d’entre elles Ă©voquent des niches professionnelles dans lesquelles elles espĂšrent s’insĂ©rer. Les femmes plus dotĂ©es en ressources Ă©conomiques et sociales peuvent se tourner vers des « espaces rĂ©servĂ©s Â» [14], comme des formes d’entrepreneuriat social et confessionnel [15], mais les formes d’exclusion du marchĂ© du travail sont pour toutes rĂ©elles, et le dĂ©classement des jeunes femmes qualifiĂ©es brutal. Le sociologue Julien BeaugĂ© relate l’exemple d’une femme titulaire d’un BTS assistante de direction et qui, faute d’ĂȘtre employĂ©e, finit par devenir assistante maternelle [16].

LĂ  oĂč l’islamophobie n’a pas la force du droit, l’expĂ©rience de la stigmatisation et des discriminations produit des rapports aux espaces sous une forme duale : des espaces oĂč la circulation est relativement libre s’opposent Ă  ceux oĂč elle est contrainte, voire interdite. L’exemple de la frĂ©quentation des plages Ă  la suite des « dĂ©bats Â» de l’étĂ© 2016 sur le burkini est de ce point de vue particuliĂšrement Ă©clairant.


À l’inverse de l’école oĂč une loi d’exclusion a Ă©tĂ© adoptĂ©e en 2004, aucun rĂšglement n’interdit Ă  ce jour aux femmes de se baigner vĂȘtues de la façon qui leur convient. Pour autant la violence de ce moment mĂ©diatico-politique a conduit l’ensemble des vingt-et-une femmes rencontrĂ©es jusque lĂ  Ă  Ă©viter ces espaces :

« Tout ce qui est la plage j’ai arrĂȘtĂ©. Enfin plages publiques comme ça, non. Moi maintenant, quand je vais Ă  la plage, je vais vraiment trĂšs loin, c’est Ă  dire en dehors de Marseille, dans des plages isolĂ©es. Â»

« Non j’ai arrĂȘtĂ© moi d’aller Ă  la plage, notamment Ă  cause de ça ! Oui, automatiquement, j’y pensais plus, j’allais la nuit au bord de la plage mais je rentrais pas me baigner Â».

Il n’est donc pas nĂ©cessaire qu’un dĂ©bat se conclue par un rĂšglement pour que l’exclusion s’opĂšre.

C’est la raison pour laquelle les dĂ©clarations autour de Maryam Pougetoux, aussi dĂ©lirantes puissent-elles paraĂźtre, sont Ă  prendre au sĂ©rieux : elles portent en elles le risque larvĂ© d’exclure plus encore des mouvements sociaux les femmes qui portent le foulard [17]. Un indice de l’intĂ©riorisation par ces femmes de leur exclusion du champ militant progressiste nous est donnĂ© par les rĂ©actions de plusieurs enquĂȘtĂ©es lorsque nous les avons contactĂ©es pour les rencontrer : elles ont manifestĂ© leur Ă©tonnement, parfois mĂȘme leur incomprĂ©hension, face Ă  des sociologues militant contre les discriminations, qui leur disaient s’intĂ©resser Ă  leur vĂ©cu. Tout se passait comme si les discriminations qu’elles vivaient Ă©taient nĂ©cessairement distinctes de celles que l’on devrait combattre. Un changement radical de perspective est donc nĂ©cessaire par rapport aux expressions islamophobes qui se sont dĂ©veloppĂ©es depuis l’interview de Maryam Pougetoux. Par cette contribution, nous souhaitons rappeler un enjeu central dans le contexte actuel : le mouvement social et syndical ne doit en aucun cas devenir un espace rĂ©servĂ© aux non musulman.e.s.


Article publié le 20 Sep 2020 sur Lmsi.net