Novembre 26, 2022
Par Association Autogestion
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Un nouveau modèle d’économie s’invente au Rojava et dans le nord et l’est de la Syrie. Les femmes sont à l’avant-garde de ce processus révolutionnaire de restructuration et des tentatives de sortie du modèle capitaliste dominant. La moitié des terres agricoles sont désormais exploitées par des coopératives de femmes.

Ce reportage de Bêrîtan Sarya, a été publié par ANF anglais le 9 mai 2022 et traduit par Serhildan.

Le développement d’une économie démocratique

La révolution du Rojava est connue dans le monde entier comme une révolution des femmes. Alors que les images des combattant·es mettant en déroute l’État islamique (ISIS) ont fait le tour du monde, les femmes du Rojava ont également construit leurs structures autonomes dans tous les domaines de la société et jouent désormais un rôle de premier plan dans le nord et l’est de la Syrie. Cela vaut également pour le développement d’une économie démocratique. L’auto-organisation économique des femmes est encouragée par le Conseil de l’économie de l’Administration autonome et le Comité économique du mouvement des femmes (Kongreya Star). Une soixantaine de coopératives autonomes de femmes produisent aujourd’hui dans ce cadre.

Avant la révolution, le nord et l’est de la Syrie étaient des colonies de facto dirigées par le régime Baath et exploitées comme un grenier à blé. Les femmes Kurdes en particulier étaient exclues de la vie économique dans tous les domaines. Seules des femmes arabes ayant de bonnes relations avec le régime étaient employées comme fonctionnaires par l’État. Dans des régions comme Raqqa et Tabqa, les femmes travaillaient dans les champs, mais elles n’avaient aucune forme de production à elles. À l’exception d’un petit nombre de femmes Kurdes qui étaient exploitées comme main-d’œuvre bon marché dans les champs, presque toutes les femmes étaient confinées à leur foyer.

Kongra Star joue un rôle de premier plan

À partir de 2011, alors que les préparatifs de la révolution du Rojava s’intensifiaient, les femmes ont commencé à participer davantage à la vie politique, sociale, militaire et économique. La révolution a alors apporté une rupture. Les femmes étaient inexpérimentées et désavantagées sur le plan économique. C’est pourquoi l’approche de l’administration autonome en matière d’égalité de représentation et d’actions « empouvoirantes » s’imposait d’urgence, notamment dans le domaine de l’économie. Le comité d’économie a également été créé avec une représentation paritaire des femmes et a travaillé sur cette base depuis le début de la révolution. En découle que la moitié des emplois créés par le Comité de l’économie ont également été occupés par des femmes.

Les femmes s’approprient leur place avec une représentation égale dans le Comité général de l’économie de l’Administration Autonome et dans tous les comités qui lui sont liés. Sur les vingt coopératives créées par le Comité de l’économie, 13 sont des coopératives de femmes, et les femmes sont également majoritaires dans les sept coopératives restantes. Le comité d’économie de l’Administration autonome soutient également les femmes qui souhaitent créer leur propre entreprise ou lancer une coopérative en leur fournissant des prêts, des emplois, des terrains et des équipements, et en les encourageant à participer à la production.

La construction de l’économie autonome des femmes

S’adressant à ANF, Dicle Amed, une membre de la coordination du comité de l’économie féminine de Kongra Star, a déclaré ;  » En tant que mouvement de femmes, nous luttons pour démocratiser le système en général, les relations entre les hommes et les femmes dans le système et dans la société. Il s’agit de ramener les relations entre les sexes sur la base de la liberté et de l’égalité. Cependant, et c’est plus important, nous avons l’approche idéologique de la construction d’un système indépendant pour les femmes. Tout comme Kongra Star, en tant que système, s’organise de manière autonome et indépendante, tous les secteurs devraient également être structurés de manière autonome. C’est ce qui est vraiment important pour nous en tant que comité économique des femmes. Notre orientation idéologique et organisationnelle vise à nous sécuriser nous-mêmes sans trop dépendre du système général, donc à nous organiser et à garantir notre liberté de cette manière. Nous essayons de faire ressortir les compétences des femmes, d’employer les femmes et d’en faire à nouveau une force productive, indépendante de l’extérieur. »

 « Processus de construction et d’apprentissage en un »

Dans le contexte de l’exclusion des femmes du secteur économique par le régime, il a fallu des années pour avoir un impact parmi les femmes en tant que Kongra Star, a déclaré Dicle Amed, poursuivant : « Un travail qui devrait être fait en un an peut parfois prendre trois ou quatre ans. L’enseignement et l’apprentissage sont organisés par les femmes, et la structure de ce processus est complètement autonome. Il a fallu partir d’une structure au Rojava dans laquelle les femmes étaient complètement enfermées dans leurs maisons et utilisées comme ouvrières pour les travaux domestiques. Dans ce sens, l’intégration des femmes dans la vie économique est une révolution. C’est une révolution réelle, mais invisible. Avant la révolution, les femmes ne participaient pas à la vie économique ; tout au plus, un certain nombre d’entre elles travaillaient dans l’agriculture à des salaires peu élevés. Avec la révolution, des dizaines de milliers de femmes ont commencé à travailler dans la vie économique, tant dans le secteur public, dans le secteur des services, dans l’agriculture et dans le secteur industriel. En outre, on a construit une économie dirigée uniquement par des femmes et dans laquelle seules des femmes travaillaient. Dans ce travail, nous avons appris et en même temps construit les structures économiques appropriées. En conséquence, nos sous-comités ont également organisé leurs sessions éducatives hebdomadaires. La première chose que les comités devaient faire était d’apprendre à travailler, afin de pouvoir ensuite l’enseigner aux autres femmes. Nous envisageons de créer une académie pour l’économie des femmes. Une grande partie des cours de l’académie sera alors basée sur la pratique. »

 « Soixante coopératives de femmes créées »

Le Comité pour les organisations de femmes dispose de sous-comités dans tous les cantons et districts des régions autonomes du nord et de l’est de la Syrie, y compris à Şehba et à Cheikh Maqsoud à Alep. Avec l’aide de ces comités, les femmes sont encouragées à participer directement à la vie économique. Les comités offrent aux femmes des conseils sur la création d’entreprises et les aident à obtenir des financements, à mettre en place des installations de production et à se procurer des moyens de production. L’objectif est de renforcer l’autosuffisance et donc l’indépendance des femmes afin de développer le communalisme dans la région. Dans ce sens, la création de coopératives est prioritaire. Il y a 6 000 hectares de terres agricoles cultivées dans le nord et l’est de la Syrie. Sur ce total, 3 000 hectares ont été mis à la disposition de coopératives agricoles de femmes. Dans le nord et l’est de la Syrie, 60 coopératives de femmes ont été créées avec la seule aide de Kongreya Star.

30 coopératives de femmes cultivent 3 000 hectares de terres

Conformément à la situation du pays, l’activité économique dans le nord et l’est de la Syrie signifie faire fonctionner une économie pendant la guerre. Cela s’applique à l’Administration autonome en général ainsi qu’à Kongra Star. Ainsi, l’économie repose sur la garantie de l’approvisionnement de base de la population en nourriture, vêtements, etc. Dans ce contexte, l’agriculture revêt une importance particulière. Les coopératives sont le modèle pour développer et soutenir la production communautaire. En soutenant et en promouvant les coopératives dans les zones où il existe des possibilités de développement pour celles-ci, des opportunités d’emploi sont créées même dans les zones où le développement est lent et les régions en tirent une force intrinsèque. Le secteur le plus important est ici l’agriculture. Environ 1 000 femmes sont membres des 30 coopératives agricoles féminines qui exploitent environ la moitié des terres agricoles cultivées dans le nord-est de la Syrie. Pour cette zone de 3 000 hectares, les femmes elles-mêmes travaillent également à la construction de systèmes d’irrigation. Ici, l’agriculture sous tous ses aspects n’est pratiquée que par les femmes. Elles effectuent et gèrent tous les travaux. De cette manière, les quelque 1 000 femmes des coopératives ont leur propre revenu et continuent à développer l’agriculture dans la région.

La base est l’autosuffisance

Les 30 autres coopératives de femmes produisent des boites de conserves, gèrent des boulangeries, élèvent du bétail ou travaillent dans le secteur des services. Vingt-six de ces coopératives produisent du pain et des produits de boulangerie. Quatre-vingt-dix femmes y travaillent. À Hesekê et Dirbêsiyê, soixante femmes travaillent depuis quatre ans dans deux coopératives produisant des confitures et des conserves. Des magasins rattachés aux coopératives ont été ouverts pour commercialiser les produits.

« Les coopératives au-delà de la recherche du profit et des monopoles »

Dicle Amed a déclaré ce qui suit au sujet des coopératives : « Malgré les problèmes actuels d’approvisionnement en farine, les boulangeries des femmes sont les coopératives qui fonctionnent le mieux. La société est également très satisfaite de leurs activités. Nous voulons réunir trois à cinq femmes dans chaque village pour des coopératives qui font de la petite agriculture. Dans la littérature de gauche, on appelle cela une économie des besoins. C’est ainsi que nous le voyons aussi. Nous essayons de développer un format de production qui n’est pas directement orienté vers l’argent et qui ne repose pas sur le développement de grands monopoles de production, mais qui répond aux besoins de la société et assure l’autosuffisance. Voilà ce que nous faisons. Nous ne faisons pas de bénéfices avec ces coopératives et nous ne sommes pas actionnaires. Les gens produisent, vendent eux-mêmes et partagent les recettes. Nous essayons de les aider en ouvrant des magasins et en aidant les coopératives à trouver le capital dont elles ont besoin pour acheter des machines et ouvrir des magasins. »

Publié par Sherlidan




Source: Autogestion.asso.fr