Mars 4, 2019
Par Lundi matin
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CONTEXTE
Tel un gros bébé, la mobilisation francilienne pour le climat ne marche pas encore, elle tâtonne.

En septembre, un collectif se forme sur Paris, réunissant quelques radicaux [1] autour de l’écologie. Ils s’efforcent d’égayer les mornes marches qui parsèment sans grande conviction l’automne français, avec en guise de bannière « Écologie sans transition » et « Tout brûle déjà ». Ce faisant, ils attirent l’attention de quelques attentifs qui viennent grossir leurs rangs au fil des semaines. Pendant ce temps, la spontanéité des Gilets Jaunes effraye la chronique et affole les huiles. Démission, appels et pétition finissent de convaincre qu’une fenêtre de tir s’est ouverte.

Ailleurs, toujours chez les Occidentaux, la jeunesse s’éveille à la motricité sur l’inspiration de Greta.

A Paris, les marches terminées, de jeunes gens se rassemblent et tentent de s’organiser. S’alignant sur le vendredi international, ils rejoignent le mouvement occidental en l’épiçant de leur créativité. S’ils formulent leurs revendications sous forme de devoirs scolaires donnés au gouvernement, ils n’en attendent rien. Un cadre d’actions est fixé, il convient désormais de s’organiser. La force de cette stratégie est de refuser tout qualificatif qui entraverait la créativité qu’impose la situation.

Une telle ouverture ne manque pas d’attirer un camaïeu d’engagements, de convictions et de méthodes, et c’est avec cette diversité que le mouvement doit maintenant composer. C’est d’elle dont il sera question.

PRIS AU JEU AUQUEL ILS VOULAIENT PRENDRE

La première Assemblée générale fut pétée, la deuxième en pétale. Au fur et à mesure de la vie du groupe, le manque d’expérience et la volonté de certains de garder la main sur les événements se sont amenuisés, laissant place à toute sorte de discours contradictoires. Beaucoup pensaient et pensent toujours que le message s’adresse directement au gouvernement, et qu’on ne peut rien faire d’autre. Dans cette logique, il faudrait être assez visible bien que non-violent, et attendre des réponses. Par ce moyen de discuter et de décider qu’est l’assemblée, les radicaux ont intégré de nombreuses personnes à l’élaboration, laissant parfois de plus grosses organisations prendre le dessus. Dès lors, ils n’ont plus toutes les cartes en main. En déclarant « l’état d’urgence climatique et sociale », en exigeant et déclarant des marches, en choisissant les slogans, ces associations pré-existantes limitent toute expression spontanée. Et rebelote lorsqu’elles acceptent le dialogue avec le gouvernement sans prendre en compte l’avis de tous. Se pose alors une question chez les radicaux : est-ce vraiment ce pourquoi ils se sont rassemblés initialement ? Transformant les revendications en déclarations d’intention, les écolos reprennent leurs curieuses habitudes de l’automne. La balance entre quantité et efficacité penche du mauvais côté. Double échec : l’ouverture est là, accompagnée de la perte de radicalité, mais la masse tarde à sortir de l’inertie. L’obsession du chiffre et de la médiatisation se font ressentir. Les moyens de lutte traditionnels sont repris avec leur performance habituelle, c’est-à-dire presque nulle. Tout se passe comme si les Gilets Jaunes n’avaient jamais fait irruption.
Pour permettre la « conciliation » des différents moyens d’expression, les actions de désobéissance civile sont séparées des marches : les unes se font le matin et les autres l’après-midi. Le compromis immobilise une partie de ceux qui pourraient participer sans être formés. Dès lors, le cadre d’action perd de son intérêt.

Toutefois les marches ont une certaine utilité. Elles rassemblent, permettent à tous et toutes de rentrer en contact, d’intégrer le mouvement. Elles sont aussi le lieu d’actions inopinées, envahissement de macdo, mains vertes sur les murs, green washing, anti-pub, et autres tags. Quand aux actions du matin, elles peinent encore à sortir du symbolique. Le manque voire le refus de spontanéité étonne ceux qui ont l’habitude de s’organiser.
Cette mobilisation a l’avantage de s’inscrire dans une ambiance plutôt bienveillante. Cela change des nombreuses luttes, où les organisations, les syndicats et autres collectifs politiques se vouent à une dispute sans fin, et perdent parfois de vue leurs objectifs pour mener une guerre intestine. Les écolos ne passent pas leur temps à se tirer dans les pattes. Les différentes tendances peuvent se servir entre elles.
Ce qui a été créé par l’initiative de quelques uns est un mouvement autogéré où chacun n’étant pas expert aguerri ou militant professionnel, essaye de se former sur le tas et parfois sur le tard, comme le montrent les erreurs commises, les imprudences et les décisions hasardeuses. Où chacun comprend qu’il aura besoin des autres pour gagner cette lutte, et ce malgré quelques individualités montantes, d’ailleurs contrées par le flou artistique et revendiqué qui entoure l’organisation. Où il est possible d’entrer en cours de route et d’avoir une influence même lorsqu’on est personne. Mais où les professionnels du désordre ne viennent pas car ils considèrent ce qui est proposé comme étant trop « socdem ».

ÉVITER LE PIRE

La situation n’est pas mauvaise, cela pourrait être pire : les radicaux pourraient être ostracisés pour leur refus de prôner la non-violence ; les syndicats étudiants et les ONG écologistes pourraient monopoliser l’espace médiatique grâce à leur réseau ; les jeunes écolos pourraient limiter leurs messages aux solutions individuelles telles que pisser sous la douche, trier ses déchets, bouffer des steaks de soja gluten free ; il aurait pu se détacher une figure du mouvement, personnalité charismatique que les médias se seraient régalés à porter en effigie [2]. L’incompréhension entre radicaux et modérés pourrait être de mise mais les groupes ne sont pas aussi étanches qu’il y paraît. La radicalisation peut être très rapide, tout comme l’endormissement des membres les plus actifs. Le dialogue a rendu possible une sorte d’entente, tout du moins une tolérance. L’urgence écologique à laquelle le monde est confronté exige de dépasser cette simple entente.

ÉLÉMENTS DE STRATÉGIE POUR DES DEVENIRS ÉCOLOGIQUES

La résistance contre un système détruisant les différentes formes de vie sur terre nécessite dès maintenant de lutter ensemble. Il y a urgence à rassembler les différents courants et les différents modes d’actions, tant que ceux-ci ne s’excluent pas. Cette acceptation de la diversité ne doit pas servir de prétexte au premier opportuniste pour alimenter la mascarade gouvernementale sur l’écologie. Apparemment, les ministres feraient tout leur possible en la matière, et seraient dans le besoin de consulter des citoyens pour suppléer à leur imagination lacunaire. Discuter avec ceux qui maintiennent à flots ce système traduit un manque de dignité autant qu’un manque de sens stratégique. Le mouvement écologiste, qui pourrait passer un cap le 15 mars, doit attendre d’avoir démontré sa force et sa détermination s’il veut s’aventurer dans un débat qu’il croit pouvoir maîtriser. En attendant, ceux qui se proclament interlocuteurs privilégiés du mouvement, pourtant si divers dans ses procédés et positions, devraient être systématiquement rejetés comme le sont les traîtres et les inconscients.

Mais ce n’est pas dans la lutte contre cet écueil que les militants doivent dépenser leur énergie. Ils s’affaireront plutôt à multiplier les liens et occasions de rencontres entre tendances et groupes qui s’ignorent. Les différentes tendances de l’écologie doivent continuer de dialoguer comme elles le font depuis cet automne en France [3]. Elles doivent prôner les positions dont elles se sentent proches, défendues par d’autres groupes. Elles doivent chercher à connaître celles et ceux qui luttent à l’étranger, et tisser des liens avec eux. Elles découvriront peut-être que pendant qu’on s’émeut ici d’une garde-à-vue pour un vol de portrait présidentiel, des militants écologistes sont assassinés dans d’autres pays [4]. Elles doivent enfin garder à l’esprit qu’elles ne crieront jamais victoire avant d’avoir élargi le spectre de leur base sociale aux plus démunis. De même que toute marche pour le climat qui continuera de se dérouler entre blancs privilégiés sonnera comme un échec, tout mouvement écologiste international entrepris seulement entre pays occidentaux sera insignifiant.
La collaboration pourrait prendre la forme d’une répartition des tâches entre les tendances qui se dégagent. D’un côté soutien logistique, judiciaire et psychologique ; construction et promotion des modes de vie et institutions alternatifs. De l’autre actions directes visant à endiguer les pollutions à leurs sources, ou encore à s’interposer physiquement contre les chantiers écocides.

On nous promet un 15 mars d’anthologie. Outre la déception qui guette si les critères numériques ne sont pas remplis (certains se targuent de vouloir réunir 500 000 personnes en France), deux menaces planent : l’inefficacité et le caractère éphémère de la mobilisation. L’inefficacité sera avérée si rien n’est obtenu à l’issue de cette journée et de celle du lendemain. L’événement international est présenté comme une demande faite massivement aux gouvernements en place : en faire plus. Sur ce modèle, la satisfaction est proportionnelle à ce que décident les décideurs. L’efficacité, elle, se mesurera à ce qui a été obtenu au vu de l’énergie dépensée. Et quelle énergie ! Depuis deux mois, les réseaux militants écologistes ne jurent plus que par cette journée, et se consacrent entièrement à leur préparation. Parfois en oubliant ceux qui veulent commencer avant et continuer après, comme le groupe francilien dont il est question.

Pour sa part, ce groupe semble décidé à continuer après la mi-mars. Il a fort opportunément baptisé le texte expliquant sa démarche d”ultimatum’, et met en garde l’État ‘pour l’examen du 15 mars’ [5]. Mais il peut d’ores et déjà prendre acte que ce dernier ignore les ‘leçons’ qu’il lui donne, comme il l’avait anticipé. Ainsi, s’il n’y a rien à attendre de l’État, les jeunes franciliens devront logiquement en tirer les conséquences à l’issue du 15 mars, et adapter leurs procédés. Peut-être que le débat sur la non-violence cessera d’être alimenté, et mourra sous ses propres contradictions. Il s’agira, pour les plus engagés, de comprendre que les moyens utilisés jusqu’alors n’étaient pas les bons. Il faudra que les jeunes écolos se questionnent : sauver le monde, oui mais à quel prix ? Quel renoncement ? Quelle vie mener ? Si comme ils le disent leur diplôme n’a pas de valeur dans un monde qui brûle, agiront-ils en conséquence ?
Mais ils auront raison de continuer ce qu’ils ont entrepris depuis qu’ils ont commencé : mieux se connaître, apprendre à se faire confiance, prendre soin les uns des autres, et entretenir le difficile mais nécessaire équilibre entre les tendances qu’ils représentent.
Ils effectuent à leur petite échelle l’exercice auquel devraient se prêter toutes les écologies : affirmer crânement qu’elles travailleront désormais ensemble et s’efforcer de traduire cela en actes.

Dans ce patchwork, le manque de radicalité de certains dans leurs gestes s’accorde de plus en plus mal avec leurs discours alarmistes. Être radical, c’est accepter de rechercher et nommer la racine du problème. Pour l’arracher, les moyens sont infinis ; mais tant que l’intention reste la même, il n’y a plus lieu de distinguer entre radicaux et modérés. Il convient désormais de s’activer : cesser de parler pour se mettre en action, tout en accélérant la cadence de ce qu’on entreprend. Car il y a urgence.


[1] La distinction des termes “radicaux” et “modérés” n’en finit pas de nourrir les discussions. Les radicaux désigneront ici les écologistes anticapitalistes et ouverts sur la palette des moyens pour parvenir à leurs fins. Pour ce qui est de modérés, il est laissé au lecteur le loisir de définir lui-même le terme.




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