Initialement publié sur le site de la Plateforme d’enquêtes militantes

Le samedi 21 septembre s’annonce comme une journée importante. Ce sera d’abord l’Acte 45 d’un mouvement qui s’institue dans la durée, transformant la temporalité des luttes vers des séquences longues et évolutives, marquées par des pics d’intensité réguliers. Mais ce 21 septembre est aussi la date d’une nouvelle manifestation Climat, juste après un G7 dont on a surtout retenu l’énergie déployée à encadrer les révoltes et les discours creux des fossoyeurs de la planète.

En se mobilisant contre une taxe sur le diesel, aussi inutile pour le climat que socialement injuste, les Gilets jaunes ont redéfini les lignes politiques du combat écologique. Non seulement en y accolant fermement la question sociale, mais aussi en repensant les modalités de la lutte et les formes de l’affrontement. Que ce soit en paralysant le 8e arrondissement ou en bloquant des entrepôts Amazon, les Gilets jaunes visent directement ceux qui sont tout autant responsables de la fin du monde que de nos galères de fins de mois.

Parallèlement, le mouvement écologiste est en train d’émerger comme une composante essentielle de la période, avec d’un côté des manifestations climats rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes et de l’autre un renouveau des modes d’action directe de type blocage et perturbation des grandes institutions pollueuses. Si les grands médias et les politiques ont pour le moment réservé un accueil plutôt positif à cette vague (sans rien faire pour autant), la moindre émergence d’une radicalité au sein de ces mouvements est guettée de près et les condamnations publiques, judiciaires ou policières sont en réalité prêtes à tomber.



La répétition en boucle du mantra de la « non-violence » est utilisée par certaines ONG écologistes pour se protéger de la mise au ban médiatique. Les éditorialistes ne les désignent pas comme des « foules haineuses » et les politiques continuent de les inviter à leur table. Mais en retour, cette stratégie légitime la violence produite à l’encontre des Gilets jaunes. Elle construit un « méchant Gilet jaune » et un « gentil écolo » que le pouvoir a tout intérêt à maintenir et à renforcer. C’est ce qui s’est passé lors de l’Acte 18 du 16 mars, lorsque les écrans de TV semblaient comme divisés entre l’image apocalyptique d’un Fouquets en flamme et celle bonne enfant de familles défilant pour les abeilles et les fleurs. Cette fausse dichotomie entre violence et non-violence est en outre complètement mystifiante et elle masque la radicalité qui caractérise déjà de nombreuses luttes écologistes, des ZAD au mouvement NO TAV, en passant par l’Amérique latine et bien d’autres foyers.

Le 21 septembre nous offre l’occasion de briser ce miroir inversé, de faire comprendre à Macron que l’écologie ne se négocie pas et que dans ce domaine, comme dans d’autres, le retour de pavé est un risque qu’il doit prendre en compte. C’est dans cette dynamique en construction que l’on peut situer le rassemblement de 9h00 à Madeleine, appelé par de nombreuses organisations écologistes. Suite à plusieurs rencontres avec des groupes de Gilets jaunes et des collectifs autonomes, les organisateurs de la Marche climat ont en effet décidé de ne pas se contenter d’un défilé à 14h00 dans l’Est parisien. En se réunissant à proximité des Champs-Élysées, où les Gilets jaunes appellent à se retrouver à 10H00, ils envoient un premier signal fort qui rappelle celui lancé au mois de décembre, lorsque des syndicats combatifs rejoignaient la révolte à partir des appels de Saint-Lazare.

On peut retenir des configurations de ce type que le rassemblement est un bon moyen de ramener massivement sur les Champs, ou à proximité, des militants qui n’ont pas encore pleinement ressenti la fièvre jaune. Ces derniers n’ont pas à s’inquiéter de l’accueil qui leur sera réservé, les Gilets jaunes étant toujours reconnaissants envers celles et ceux qui osent braver l’interdit policier pour porter des combats populaires sur la plus belle avenue du monde. En revanche, les militants écologistes doivent savoir que la jonction physique ne sera pas évidente, qu’il faut la vouloir pour l’avoir. D’abord parce que les forces de l’ordre vont tout faire pour empêcher les jonctions matérielles et le signifiant politique qu’elles pourraient produire. Mais aussi parce que la tentation est forte, quand on est bien ensemble, confortablement rassemblés et bien encadrés, de rester comme on est ou de ne faire que semblant de bouger.



Au-delà des exemples des luttes contre les grands projets inutiles et nocifs, les discours radicaux imprègnent de plus en plus les mobilisations écologistes, où de plus en plus d’activistes y sont sensibles. Il s’agira donc, le 21 septembre, de mettre en conformité ces discours avec des actes. Cela produira sans doute certaines ruptures dans le mouvement écolo lui-même. Il ne faut pas le craindre. Au contraire, au terme de cette journée certaines positions se feront entendre plus nettement, certaines lignes de différenciation pourront émerger. Il s’agit là d’autant de possibilités pour élargir nos horizons politiques. Le mouvement des Gilets jaunes pousse la critique à l’ensemble de la société et s’enrichit constamment de nouveaux enjeux.

En ce sens, l’écologie participe aussi à se défaire de la centralité accordée au travail et à la question sociale, sans pour autant abandonner cette sphère, mais au contraire pour lui surimprimer d’autres lignes de conflits touchant la société actuelle dans sa globalité. Production, reproduction et circulation : l’ensemble du circuit du capital est pris pour cible. Tout comme les articulations faites avec les luttes antiracistes et féministes, l’écologie en Gilet jaune participe pleinement à relancer les dynamiques de mobilisation et à porter la critique du système en place à partir de voix multiples, qui toutes peuvent entrer en résonance.

Et en effet, le projet global macronien est autant antisocial qu’antiécologique. Ou plutôt, il est inséparable d’une certaine vision partiale et située socialement de ce que devrait être l’écologie : une écologie libérale, en faveur des plus riches. Ce n’est pas seulement du « greenwashning » diffusé aux jeunes sur Konbini, entendu comme un simple ravalement de façade pour laver l’État pollueur et les entreprises de leurs péchés. C’est la construction d’une nouvelle oppression, prête à s’installer durablement dans le paysage politique. Bien loin de « faire notre planète grande encore », l’écologie libérale macronienne est surtout la relance de dynamiques d’accumulation et de captation, le tout à grand renfort de communication agressive. La transition écologique n’est pour eux qu’une vaste conquête de nouveaux marchés « verts ». Cette forme de relance « écologique » s’appuie sur l’épuisement des ressources, sur les puissances du numérique, sur le travail précaire, sur des énergies « propres » qui externalisent la pollution aux Sud, sur la dépossession des régions aux profits du tourisme et du transport, sur la gentrification des quartiers populaires transformés en « écoquartiers », le tout en préservant ailleurs des espaces écologiquement sains pour les puissants.



C’est cette même logique que l’on retrouve lorsque ce capitalisme « progressif » nous propose la « participation » comme modèle de citoyenneté, autrement dit le Grand Débat sur internet à la place de nos assemblées locales. Comme si les projets participatifs ou les courses « éthiques » en supermarché pouvaient changer quoi que ce soit. Alors qu’en retour on réserve la répression la plus crasse pour tout mouvement qui tente d’affirmer que non, la transition écologique ne sera pas pilotée par ceux-là mêmes qui, depuis des décennies, ont dirigé le monde vers la catastrophe.

La journée du 21 sera donc d’une grande importance, mais elle n’est pas une fin en soi. Au contraire, elle participera à construire et à relancer des pistes d’actions et d’interventions pour la séquence à venir. Les Gilets jaunes autant que les mouvements climat ont tout à y gagner. La perspective de l’anniversaire des Gilets jaunes à la mi-novembre pourrait aisément s’inscrire dans cette lignée et sa réussite dépendra aussi des forces qui sauront ou pas faire monter l’ébullition.



La vraie écologie, c’est à 10h00 sur les Champs !


Article publié le 19 Sep 2019 sur Paris-luttes.info