Décembre 7, 2020
Par Questions De Classe
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Automne 2010, le collectif de rédaction de N’Autre école imagine deux numéros sur ce que serait l’école en 2020, dix ans plus tard – et nous y voilà !!!Retour ligne automatique

Alors, pendant les semaines qui nous séparent de 2021, nous allons vous proposer régulièrement, les articles mais surtout les fictions qui avaient été rédigées pour l’occasion et spécialement pour N’Autre école par François Bégaudeau, Gérard Mordillat, Fabien Clavel, Marc Cantin, Ayerdhal, Isabelle, Johan Heliot , Jean-Pierre Levaray, Yves Pinguilly, Yves Grevet…

Édito du n° (automne 2010)

En l’an 2000 on parlait d’un autre futur : cinq ans avant, une grève des cheminots ici, une révolte indienne au Chiapas, tout là-bas, avait donné à penser que les années Thatcher et Mitterrand n’étaient qu’une parenthèse. Erreur, ce n’était qu’un avant-goût.Retour ligne automatique

On se trompe si souvent dans les prévisions. On espère donc que les invités de ce numéro, si talentueux soient-ils, se trompent allègrement et que leurs noires fictions ne sont qu’une erreur de perspective.Retour ligne automatique

Mais c’est vrai que les coups redoublent ces temps-ci. Et là on est hélas bien dans le réel, d’où ces articles d’analyse et de récapitulation pour y voir clair. Tant pis si cette sombre clarté du réel rejoint l’inquiétude de l’imaginaire.

Pas de « happy end » dans cet édito, mais l’annonce que les contributions ont été cette fois si nombreuses que nous prolongerons, et cette fois-ci à nouveau en mêlant fictions et vécu, la réflexion dans un second numéro ; sous d’autres angles – et avec optimisme ?

Voir épisode 1 : N’Autre école en 2020 : il y a 10 ans, Johan Heliot imaginait l’école d’aujourd’hui




L’école pilote

Marc Cantin & Isabel

Dix ans.

Voilà plus de dix ans que je n’ai pas mis les pieds dans une école.

Pour un auteur jeunesse, ça peut paraître étrange. Surtout que les enfants sont en général heureux de rencontrer un écrivain. En dehors du fait qu’ils sont dispensés de calcul ou de dictée pendant ce temps, ils aiment approcher un auteur, en vrai, un qui leur donne à lire, à rêver, à imaginer.

De mon côté, c’est plus compliqué.

Je me suis lassé de répondre aux éternelles mêmes questions. J’ai essayé de me prêter à l’exercice en pensant à autre chose, ou en ne pensant à rien, comme un sympathique automate… mais j’ai craqué.

Il y a plus de dix ans, j’ai arrêté. Plus de rencontres. Aussi bien avec les élèves qu’avec le public, les journalistes, les attachées de presse, les libraires, les responsables commerciaux, et même les éditeurs. Plus de salons, de foires, de festivals, plus d’écoles, plus de bibliothèques.

Terminé.

Je suis resté chez moi, une belle maison à la campagne, avec, par ordre d’importance, ma femme, mes chevaux, mon jardin et mon ordinateur.

Hélas, l’isolement est un luxe qui coûte cher. Même pour un écrivain. J’ai continué à publier, mais si mon absence m’a d’abord hissé au rang des denrées rares et précieuses, elle a fini par être interprétée comme une suffisance déplacée. Le monde du livre m’a jugé bien prétentieux de l’ignorer ainsi, et les chiffres de mes ventes ont affiché une courbe descendante, entraînant rapidement mon compte en banque dans l’avalanche.

Au terme de cette glissade, je me retrouve donc aujourd’hui devant l’école Jacques-Prévert dont le directeur, homme tenace, répète ses invitations depuis des années. Par respect pour sa persévérance, je ne lui révélerai pas que c’est l’appât du gain qui m’a fait sortir de ma tanière, car cette intervention, dont le prix est fixé par un groupement d’écrivains qui semble faire autorité dans le milieu de la littérature jeunesse, est encore plus juteux qu’il y a dix ans ! Le tarif que m’a annoncé le directeur pour rencontrer ses élèves m’a regonflé d’espoir pour mon prochain rendez-vous avec mon banquier.

Faire la promotion de mes livres à ce prix frise l’escroquerie.

Mais bon, je n’en suis pas responsable et ma conscience s’en accommode d’autant mieux. Et puis, je dois l’avouer, je suis curieux de voir à quoi ressemble une école après tant d’années.

De l’extérieur, rien de bien différent. En dehors de l’entrée. La porte devant laquelle je me trouve est réservée aux enseignants. Les enfants entrent à l’opposé. Cela évite certainement d’être bousculé par les gosses, de recevoir un ballon sur le crâne ou de se faire alpaguer par des parents mécontents.

Je sonne. Une voix résonne aussitôt dans une sorte d’interphone.

– Vous désirez ?

Je décline mon identité pendant qu’une caméra située au-dessus de ma tête, sur un bras articulé, se rapproche de moi. Dans l’interphone, la voix me demande de sortir ma carte d’identité et de l’appliquer contre le lecteur.

Le directeur m’avait effectivement bien stipulé d’emporter ma pièce d’identité. Je m’exécute et la plaque contre un écran noir placé sous l’interphone. Il me renvoie un bip amical. Et la porte s’ouvre.

– Le directeur arrive, me dit un molosse aux cheveux courts qui ne doit pas être habitué à être contrarié.

En effet, quelques secondes plus tard, le directeur apparaît au bout d’un couloir. Il marche d’un pas rapide, me serre la main énergiquement, me remercie d’être venu, remercie le gardien, et m’entraîne avec lui vers son bureau.

Peut-on encore parler de bureau ? En entrant dans cette pièce qui ressemble à une salle de télésurveillance, je ne cache pas ma surprise.

– Vous êtes dans un quartier sensible ?

– Pas du tout, me répond le directeur. Nous sommes une école pilote à la pointe de la cyber scolarité.

Constatant mon ignorance, il allume six écrans.

Six classes, où les enfants terminent de s’installer, apparaissent devant mes yeux écarquillés. J’imagine alors que le directeur entend garder un œil sur son équipe enseignante grâce à ce procédé. Une question s’impose donc.

– Mais où sont les enseignants ?

Le directeur s’amuse de mon étonnement. Quand il évoque les réductions de postes et les restrictions de budget, j’acquiesce. Oui, j’en ai entendu parler. J’en entends même parler tous les ans.

– Je n’ai plus d’enseignants, m’explique-t-il. Je m’occupe seul des six classes. Grâce aux tableaux numériques et aux matériels informatiques dont disposent les élèves, je m’en sors assez bien.

Il prononce ces derniers mots avec une pointe de fierté. Ça me semble assez logique. Piloter une bonne centaine de gamins, ça reste une performance.

– Ici, il n’y a que des CM1 et des CM2. C’est plus simple, précise-t-il, sans doute pour ne pas paraître prétentieux. Et les classes ne dépassent pas vingt élèves. Les enfants viennent de toute la périphérie nord de la ville. Ils ont un peu plus de transport, mais personne ne s’en plaint.

Je pose alors une question qui le fait exploser de rire et qui me plonge dans la peau d’un gosse qui vient de sortir une énormité.

– Mais vous passez d’une classe à l’autre ?

Il m’excuse volontiers, je suis un artiste, je n’ai pas l’esprit pratique, c’est bien connu.

– Je reste ici. Cette caméra nous filme et diffuse l’image et le son sur le tableau numérique de la classe de mon choix. J’explique la leçon en l’illustrant de documents interactifs que les élèves peuvent télécharger sur leur cahier numérique. Je lance les exercices et, pendant qu’une classe travaille, je passe à la suivante, en gardant un œil sur les autres grâce à mon écran principal.

Il allume un nouvel écran séparé en six et s’installe devant son clavier après avoir ajusté son casque muni d’un micro. Il m’invite à m’asseoir, vérifie que nous sommes bien dans le champ de la caméra et me tend un second casque.

– Nous débuterons avec la classe 1 dans trois minutes, annonce-t-il.

Je passe mes mains sur mon visage, déréglant au passage mon micro. Je ne rêve pas. C’est certain. Ceci est bien réel. Je suis assis dans ce qui pourrait être une salle de commande destinée au lancement d’une fusée en compagnie d’un enseignant, et je m’apprête à commencer une intervention scolaire qui consiste à faire se rencontrer un écrivain et des lecteurs.

– Nous n’allons donc pas nous rendre dans la classe ? dis-je d’une voix mal assurée.

– Je n’ai jamais aucun contact avec les enfants. Seul Denis s’y rend.

– Denis ?

– C’est lui qui vous a ouvert la porte. En cas de problème, j’enclenche une procédure blanche, bleue ou rouge, et il pénètre en zone d’enseignement­.

– Et ?

– Il extrait l’élément perturbateur et le place en zone de médiation. Je m’entretiens avec lui, nous évoquons l’incident et je lui propose de reprendre le travail. S’il refuse, ses parents sont prévenus et doivent venir le chercher dans les plus brefs délais. Tout retard entraîne des pénalités financières, directes ou indirectes. Mais nous avons rarement besoin d’aller jusque-là. Et si l’élève récidive, il est déplacé dans une structure éducative, en internat.

Avant qu’il me vante les résultats positifs de la méthode en matière de discipline, ce dont je ne doute pas, j’en reviens à ce qui me préoccupe. Je ne suis pas ici pour refaire le monde. Et l’intervention censée m’apporter une rétribution salvatrice commence dans une minute.

– Mais l’intérêt d’une rencontre entre un écrivain et ses lecteurs, c’est justement la rencontre.

– Elle va se produire, me rassure le directeur en pointant son index vers un écran.

– C’est une rencontre virtuelle ! je m’offusque.

– Pas du tout. Les enfants savent que vous êtes là, avec moi. Et puis, vous ne risquez pas de vous faire agresser ou d’être accusé de pédophilie. Croyez-moi, beaucoup de professeurs de collège bénissent la virtualité.

Ce n’est pas le terme peu laïque qui me surprend le plus.

– V… vous voulez dire que vous ne croisez jamais les élèves ? Même pendant la récréation ?

– Denis dispose de ses propres écrans pour surveiller les zones récréatives. Et les entretiens avec les parents se déroulent de la même façon que les cours, dans les salles de médiation. Attention, c’est à vous !

Il appuie sur ses boutons et j’entre en liaison avec la classe 1…

* * *

J’ai rencontré les élèves des classes 1 et 2 le matin. L’après-midi, j’ai échangé avec les classes 3 et 4 en simultanée, puis les classes 5 et 6.

Six classes.

Il y a dix ans, nous ne rencontrions que quatre classes par journée d’intervention. Je me surprends soudain à ressentir une pointe de fierté au regard de ma performance. Six classes, quand même. Et un contenu des plus intéressants. Les enfants ont posé de bonnes questions, jamais deux fois la même. Et ils notaient mes réponses. J’ai vérifié en zoomant avec la caméra.

En plus, le directeur m’a expliqué comment me servir de sa tablette graphique. Je m’en suis bien tiré. Les enfants ont eu droit à une dédicace, de ma main, qu’ils se sont empressés de copier et de coller dans leur cahier numérique. Certains, plus malins, l’ont insérée dans leur e-book !

Ah ! le progrès. Depuis des années, je cède mes droits numériques à mes éditeurs sans trop savoir de quoi il s’agit. Ils me reviennent juste sous la forme de droits d’auteurs, une ligne de compte qui ne cesse de gonfler au détriment de celle des droits des livres « papier ».

Maintenant, je sais de quoi il est question.

Aujourd’hui, je suis entré dans un nouveau monde. Le cyber monde.

– Alors, conquis ? me demande le directeur avec un large sourire. Nous sommes actuellement plus de 200 écoles pilotes mais l’an prochain, nous serons le double. Tout va très vite de nos jours.

– Je vous avoue que je n’étais pas très à l’aise ce matin. Mais on s’habitue…

Je n’achève pas vraiment ma phrase, peut-être pour conserver une incertitude, peut-être pour parler de ce sentiment étrange qui s’accroche à moi, malgré l’indiscutable travail accompli. Un petit vide qui ne se comble pas.

Je m’apprête à prendre poliment congé du directeur quand ce dernier retient ma main qu’il vient de serrer.

– J’aurais une faveur à vous demander, me dit-il en baissant la voix.

– A… avec plaisir, je bafouille, troublé par cette promiscuité qui a été absente toute la journée.

Il me fixe dans les yeux, comme s’il se préparait à prendre sa respiration avant de se jeter à l’eau. Puis il lâche soudain ma main et se retourne pour ouvrir un tiroir. Quand il me fait face à nouveau, ses yeux brillent. Ils me rappellent les yeux d’un enfant que j’ai croisé un jour, au détour d’une signature, et qui m’a raconté mon roman. Il l’avait tellement aimé, il y avait pris tant de plaisir, qu’il avait oublié que j’en étais l’auteur et que je connaissais assez bien cette histoire.

Je me souviens de ses yeux brillants d’émotion au moment où il m’a demandé de lui dédicacer son livre. Aujourd’hui, le directeur m’adresse ce même regard en me présentant un exemplaire « papier » d’un de mes premiers romans.

– Je serais vraiment heureux que vous me le dédicaciez, en souvenir de cette journée.

Je sens le vide grandir en moi. Je sens mes mains trembler. Pourquoi lui accorderais-je ce qui a été refusé aujourd’hui aux enfants ? Pourquoi le laisserais-je tirer avantage de sa situation ? S’il a besoin d’authenticité, si elle lui procure ce qu’affichent ses yeux, pourquoi la conserve-t-il jalousement ?

N’y a-t-il plus assez de bonheur pour tous ?

Le partage du savoir, entre un maître et ses élèves, s’accommode-t-il mieux de l’absence de rapports humains que la rencontre d’un écrivain et d’un lecteur ?

Je revois également le visage de mon maître de CM2, Monsieur Poulin. Il ébouriffait mes cheveux en me rendant chacune de ma rédaction. « Quelle imagination ! répétait-il. Ce n’est plus une rédaction. C’est un roman ! »

Je sens encore sa main sur ma tête. Je ne me recoiffais pas, persuadé que plus mes cheveux étaient ébouriffés, plus il avait aimé mon histoire.

– Juste une petite signature, lâche le directeur d’un ton suppliant.

Comme je n’ai pas l’âme d’un bourreau, ni d’un chevalier, je prends le livre, je trouve un crayon dans la poche de ma veste et je recopie la phrase qu’il m’a soufflée, pleine d’originalité :

« En souvenir de cette journée. »

Et je signe.

C’est certainement la dédicace la plus minable du monde. Elle contente pourtant pleinement mon directeur. Je m’empresse de le saluer à nouveau et je rejoins Denis qui m’ouvre la porte du coffre-fort. Je remonte dans ma voiture. Le portail électronique me libère et je quitte le parking hautement grillagé.

Dans deux heures, je serai chez moi. Je me fais la promesse d’y rester. Même si mes chiffres de ventes poursuivent leur dégringolade, jamais plus je ne quitterai ma demeure. Si les lecteurs veulent me rencontrer, ils viendront m’y trouver. Je les accueillerai dans ma belle maison à la campagne, en compagnie de, par ordre d’importance, ma femme, mes chevaux, mon jardin et mon ordinateur.

Ma porte restera ouverte, ma main tendue et mon crayon toujours prêt à laisser un souvenir de notre rencontre, à remplir d’humanité le vide entre l’histoire et celui qui la lit, comme un professeur comble ce qui le sépare de son élève.

Marc Cantin est écrivain pour la jeunesse et scénariste BD. Il a publié plus de 150 titres (albums, livres illustrés, romans, BD) pour toutes les tranches d’âge. Depuis trois ans, il coécrit ses livres et ses scénarii avec Isabel (une ancienne enseignante !). Ensemble, ils cherchent les idées, puis c’est Isabel qui rédige les premiers synopsis (l’histoire en quelques lignes) et le plan détaillé du récit qui sera « l’outil » de base dont Marc se servira pour écrire l’histoire. Puis ils corrigent le texte à tour de rôle.

Leur site : http://cantin.apinc.org

Leur blog : http://cantin.over-blog.com/

Marc et Isabel ont également créé une association qui aide à la mise en place de bibliothèques à l’étranger :

http://coyote.apinc.org




Source: Questionsdeclasses.org