Mai 24, 2021
Par Lundi matin
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« Toutes les institutions humaines ne sont-elles pas destinées à empêcher les hommes de sentir leur vie, grâce à la dispersion constante de leur pensée ? » (Nietzsche)

« Tandis que les écoles dressent les enfants à parler comme on administre les premiers secours aux victimes d’accidents de la circulation ou comme on construit des planeurs, les enseignés tombent dans un mutisme de plus en plus profond. Ils sont capables de faire des exposés, chaque phrase prouve qu’ils sauraient affronter un micro pour y représenter l’humanité moyenne, mais leur aptitude à parler entre eux s’atrophie. Car la conversation présuppose des expériences vécues dignes d’être racontées, la liberté de l’expression, de l’indépendance et des relations effectives. » (Adorno)

Avez-vous déjà vu…

…un jeune de 18 ans qui fait une crise de panique ?

…une jeune fille écrasée par le stress ?

…un jeune homme qui ne sait pas pourquoi il se lève tous les matins ?

…des adolescents qui ne comprennent pas ce qu’on leur demande ni pourquoi ils devraient le faire, mais qui le font quand même parce qu’ils n’ont pas le choix ?

…des élèves de terminale au regard vide, vidé, pressé, tous feux éteints ?

…des classes entières mutiques, anéanties par le travail ; le refus passif, l’indifférence, la paresse feinte comme seule défense face à la pression constante ?

…des jeunes pour qui il paraît égal de penser ou ne pas penser, de parler ou de se taire, d’être entouré ou isolé, et pour lesquel.le.s la dernière forme de résistance est une acceptation cynique des règles du jeu et de la guerre de tous contre tous qui leur est promise en guise d’avenir ?

…des regards moqueurs fixés sur vous, comme pour dire qu’ils ont déjà tout bien compris, et qu’ils savent trop bien que tous les discours et toutes les pensées, aussi émancipatrices soient-elles, ne pourront rien ?

…des jeunes de 18 ans qui ne savent pas quoi répondre et détournent le regard quand on leur demande comment ils vont ?

Voilà ce que fabrique le lycée aujourd’hui.

Voilà comment nous préparons nos élèves à la vie, voilà l’image que nous leur donnons de leur futur : la terreur par le travail, l’apprentissage du mépris de soi par l’évaluation, l’habitude de l’obéissance à des consignes absurdes.

Est-ce pour cela que là-haut on se félicite d’avoir à tout prix gardé les écoles ouvertes ? Qu’on essaye d’imposer l’école numérique par tous les moyens ? Qu’on se vante d’avoir fait de l’école un lieu « essentiel » ? Essentiel pour quoi ? Pour qui ? Pour être sûr que pas une minute la pression ne se relâche, pour être sûr que nos élèves ne s’habituent pas à être libres, qu’ils désapprennent à s’intéresser à quelque chose, à faire quoi que ce soit de leur propre initiative ?

Le travail scolaire, la meilleure des polices…

Et les profs dans tout ça ? Que font-ils ? Que faisons-nous ? Toujours la même chose ! Nous sommes pris entre deux feux : obéir au calendrier infernal, au cirque des notes et de l’orientation ; évaluer évaluer évaluer, c’est la loi et les prophètes ! Et en même temps essayer de faire tampon, d’alléger la charge, de retenir un peu le marteau qui écrase les volontés et les existences. D’où notre impuissance, et le renoncement de la plupart à toute forme de réflexion sur ce qui est en train de se passer.

L’épuisement des enseignant.e.s n’est pas si étonnant quand on sait qu’à chaque heure de cours il faut déployer des trésors de rhétorique pour essayer de faire croire aux élèves qu’il s’agit d’autre chose que d’évaluer… alors qu’ils et elles savent bien qu’à la fin de cette mascarade, seule reste la note.

Il faut bannir de la salle des profs les discussions sur les vaccins, sur le coronavirus, sur les salaires, sur l’islamo-gauchisme, et jeter à la face des collègues, pour les forcer à y penser, la question : que sommes-nous en train de faire à nos élèves ?

La réforme du lycée a fait éclater en même temps les classes et les équipes pédagogiques : nous ne savons plus, surtout quand nous sommes jeunes, contractuel.le.s, remplaçant.e.s, sur plusieurs établissements, nous ne savons plus qui sont nos collègues, nous ne parlons pas avec eux, nous ne les connaissons pas, nous ne savons pas quelles sont leurs relations avec les élèves que nous côtoyons aussi. Chacun dans son coin essaye de s’adapter, de trouver des arrangements avec la norme, mais la norme est la norme et il faut bien l’appliquer, ou plutôt il faut bien qu’elle s’applique, car de toute manière elle s’appliquera sans nous. Avons-nous une idée des conséquences de cette organisation sur nos élèves ? Comment expliquer que des profs qui se sont mobilisé.e.s en nombre contre cette réforme, et qui continue à s’en indigner entre deux contrôles, comment expliquer qu’ils attendent les craquages et les crises de panique pour se rendre compte qu’ils font à celles et ceux dont ils ont la charge la vie impossible, chacun de son côté et tous ensemble ? Quand déciderons-nous d’arrêter ? De tout arrêter ? De réfléchir cinq minutes ? De rassembler nos forces ?

Du côté des élèves, l’effet est similaire : chacun a son petit parcours rien qu’à lui, son panier individualisé pour se rendre sur le marché scolaire, ce qui ôte toute possibilité de recours collectif face aux exigences insensées de l’institution. Chacun.e de leur côté, ils et elles souffrent, et il n’existe plus de recours collectif contre la souffrance. On a déjà vu ce que cela donnait dans le monde du travail : épuisement, dépression, schizophrénie, « burn-out », désintérêt. Est-ce vraiment ainsi que nous les préparons au « monde du travail » ? En leur confisquant toutes leurs armes, en coupant tous les liens de l’être collectif ?

Il va falloir un jour se réveiller pour se rendre compte que nous avons tué en elles et eux tout désir, toute joie d’apprendre, tout plaisir de parler et d’être ensemble, que nous leur apprenons le silence, la soumission et la passivité, dans notre comportement si ce n’est dans le contenu de nos cours. Nous leur enseignons qu’il n’y a pas de résistance possible, sinon dans le détournement du regard et l’ignorance. En voilà une éducation ! Qui voudrait encore vivre dans le monde que construisent les profs, dans le monde que cautionnent les profs même sans le vouloir ?

Le refus de tout effort dans lequel se réfugient les élèves est une attitude ahurissante. Tous les profs s’en indignent. « Ce n’est plus comme avant… » Mais n’y a-t-il pas une grande malhonnêteté à en accuser les élèves, à les rendre responsable de la trahison de l’institution ? Ce refus, n’est-ce pas la seule attitude viable face à ce que l’école demande ? Triste attitude, pauvre stratégie, mais il y va de leur santé, il y va de la possibilité de vivre. L’école produit une démission généralisée, mais elle interdit en même temps de quitter son poste.

Nous sommes en train de réduire au silence toute une génération. L’éducation nationale n’est plus qu’une vaste « institution pour sourds-muets » (Adorno). Nous les rendons muets, incapables de dire l’insupportable, nous leur montrons la soumission par l’exemple.

Plus que jamais, nous avons besoin de nous demander : à quoi travaillons-nous ? À quoi de bon ? À quoi d’intolérable ?

Peut-être pourrions-nous le demander à nos élèves. Peut-être cela nous ouvrirait les yeux.

Voilà ce que certain.e.s disent : « tout plaisir a disparu », « on n’a aucune envie de venir au lycée », « l’école, elle est coupable », « l’école, elle te laisse rien ».




Source: Lundi.am