Mars 17, 2021
Par ACTA
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Le déversement de produits toxiques sur les terres et les êtres est une constante de la guerre impérialiste et coloniale. La militante franco-vietnamienne Tran To Nga a subi dans sa chair, et celle de ses enfants, les conséquences de celui de l’agent orange-dioxine pendant la guerre du Vietnam. Cette année s’est enfin ouvert le procès qu’elle a intenté contre plusieurs multinationales agrochimiques au cœur de ce business mortifère qui croise profits privés sur la guerre et destruction des peuples et de l’environnement. Nous revenons avec le collectif Vietnam-Dioxine, l’un de ses principaux soutiens dans cette lutte, sur les enjeux de ce procès et au delà : soutien à la résistance du Sud global face aux attaques coloniales, passées et présentes, question des réparations et front anti-impérialiste et écologique.

ACTA : Pour commencer, pouvez-vous présenter votre collectif ainsi que la lutte et le parcours de la militante franco-vietnamienne Tran To Nga, à qui vous apportez votre soutien ?

Collectif Vietnam-Dioxine : Le Collectif Vietnam-Dioxine regroupe des bénévoles et des associations. Nous luttons pour la reconnaissance officielle et les réparations suite aux effets de l’usage de l’agent orange durant la guerre du Vietnam. Plus particulièrement, nous soutenons Tran To Nga dans son procès historique contre les firmes qui ont fabriqué ou commercialisé l’agent orange.

Tran To Nga est une victime vietnamienne de l’agent orange. Elle est une ancienne résistante et journaliste du Front National de Libération, pendant la guerre étasunienne au Vietnam. Elle a intenté en 2014 un procès contre les fabricants de l’agent orange (comme Monsanto, Dow Chemical, Uniroyal ou Hercules Inc). Le 25 janvier dernier ont eu lieu les plaidoiries à Evry après 6 ans de procédures.

Pouvez-vous revenir sur l’utilisation de l’agent orange durant la guerre du Vietnam, afin de présenter les enjeux de son utilisation et les conséquences immédiates et durables, humaines et sanitaires notamment, qu’elle a générées ?

L’Agent Orange est un défoliant utilisé pendant la guerre au Vietnam par l’armée étasunienne entre 1961 et 1971. Il contient de la dioxine, un déchet de fabrication, qui est extrêmement toxique. Aujourd’hui encore, les effets de l’Agent Orange-dioxine se répercutent sur la population vietnamienne et l’environnement dans l’iniquité la plus totale.

L’Agent Orange-dioxine s’est avéré très toxique pour l’être humain. Son dérivé de fabrication, la dioxine, est tératogène et lipophile : la dioxine s’accumule dans les graisses et engendre de graves malformations chez les nouveaux-nés. Jusqu’à 4,8 millions de personnes ont été directement exposées au défoliant et plus de 3 millions en subissent encore les conséquences selon l’Association vietnamienne des victimes de l’Agent Orange-dioxine (Vava). Des centaines de milliers d’enfants, des 3e et 4e générations d’après-guerre, vivent avec ces malformations (absence de membre, cécité, surdité, tumeur externe), sans parler des fausses couches, des morts-nés et des naissances prématurées qui s’accentuent dans les régions les plus touchées.

Le terme d’ « écocide » est utilisé pour décrire la destruction d’une partie importante des terres vietnamiennes à cause du déversement de produits agrochimiques comme l’agent orange. Pouvez-vous revenir sur l’importance de cette dimension environnementale et les conséquences de cette destruction ?

Le terme d’écocide est utilisé pour la première fois en 1970 par le biologiste Arthur W. Galston. Il emploie cette notion pour décrire l’utilisation de l’agent orange par l’armée étasunienne. La parole du biologiste est d’autant plus forte qu’il a été lui-même directement impliqué dans la production de substances présentes dans l’agent orange-dioxine. Initialement, il pensait contribuer à lutter contre la famine avec cette technologie développée pour l’agriculture.

Avec près de 80 millions de litres d’herbicides déversés et plus de 2 500 000 hectares contaminés, ces épandages ont détruit 20 % des forêts du sud du Vietnam et pollué 400 000 hectares de terres agricoles. S’y ajoutent la destruction de plus d’un million d’hectares de forêt tropicale et la disparition d’une faune abondante.

L’armée des États-Unis voulait détruire l’environnement des résistant-e-s vietnamien-ne-s pour pouvoir les débusquer et s’en prendre à leurs vivres. Il s’avère que cet écocide avait un caractère presque mortifère compte tenu du nombre de victimes. C’est un véritable crime contre l’humanité.

Aujourd’hui encore, les sols sont contaminés, et on ne sait pas pour combien de temps ! Les opérations de décontamination coûtent extrêmement cher. À ce jour, il semble qu’il y ait juste l’aéroport de Da Nang qui soit en cours de décontamination, dans le cadre d’une « opération humanitaire » menée par les États-Unis (comble de l’ironie).

L’écocide, en tant que destruction de l’environnement et des peuples, apparaît comme une constante de la violence impérialiste, coloniale et néo-coloniale. En ce moment même, des milliers de Martiniquais et de Guadeloupéens se soulèvent et dénoncent l’épandage massif de chlordécone dans les bananeraies par les békés, soutenus par l’État français, contaminant la quasi-totalité des îles. Selon vous, cette récurrence de l’usage de pesticides et autres chimies par les puissances coloniales et impérialistes, est-elle un enjeu central pour créer des liens entre différentes luttes dans le Sud Global et dessiner des perspectives d’organisation collective ?

L’écocide a effectivement une double origine : coloniale et impérialiste. Les écocides sont le résultat d’une manière d’habiter la terre (comme dirait Malcom Ferdinand) qui est coloniale. Même si dans certains cas la colonisation de l’Europe était terminée (au sens historique, car il existe encore aujourd’hui de nombreux cas de colonialité ou même de colonisation), la manière dont les Occidentaux considéraient les terres anciennement colonisées et ses habitant-e-s n’a pas changé d’un iota.

Les agents chimiques comme les pesticides en sont un exemple très parlant. On n’imagine pas que l’agent orange ou le chlordécone (pesticides les plus toxiques) soient utilisés dans l’Hexagone ou sur les terres des puissances occidentales. Par contre, les pesticides sont aujourd’hui bien utilisés dans les pays occidentaux ; on voit qu’à plus faible dose, ils sont toujours toxiques…

C’est important de créer des ponts entre les différentes luttes de justice environnementale. Même si les cas sont différents et spécifiques, il existe des points communs, surtout dans le déni des personnes qui ont autorisé ces empoisonnements. On se soutient mutuellement. Par exemple, on a de très bonnes relations avec certains collectifs militants comme le Collectif Zéro Chlordécone Zéro Poison, l’association VIVRE ou le Collectif des Ouvrier.e.s Agricoles Empoisonné.e.s par les Pesticides. Il faut leur donner de la force quand on voit toute cette injustice et le déni de l’Etat français.

L’utilisation massive de l’agent orange durant la guerre du Vietnam met en lumière le rôle central joué par les multinationales agrochimiques (Monsanto, Dow Chemical, Hercules, Bayer etc.) dans les dynamiques coloniales et néo-coloniales. Que pensez-vous du lien entre ces énormes entreprises privées qui tirent de la guerre des profits faramineux et les grandes puissances qui les utilisent à des fins de domination impérialiste ou coloniale ? Dans le même contexte, que pensez-vous de l’argument principal que l’on trouve dans les plaidoiries des multinationales agrochimiques concernées, le 25 janvier dernier, clamant que le déversement des produits agrochimiques répondait aux ordres du gouvernement américain, et ciblant l’illégitimité d’un tribunal (en l’occurrence français) à statuer sur la défense militaire d’un gouvernement étranger ?

Ces entreprises auraient pu fabriquer un défoliant qui ne contenait pas de dioxine hautement toxique. Elles ne l’ont pas fait car elles ont voulu produire vite et à bas coût, pour maximiser les profits. Aujourd’hui, ces entreprises sont l’exemple parfait d’un capitalisme qui privilégie les profits à l’intérêt général, au détriment de la santé et des écosystèmes des habitant-e-s. La guerre est une manne de profits gigantesque pour ce genre de firmes (n’oublions pas que Bayer a produit… le zyklon B utilisé par les nazis dans un but génocidaire contre les personnes juives) !

Il existe de nombreuses preuves de leur connaissance de la toxicité de la dioxine (voir le livre Agent orange, apocalypse Viêt Nam, d’André Bouny qui en contient). Leurs arguments sont les mêmes que ceux utilisés pour le procès aux États-Unis dans les années 2000, qui a abouti à un rejet de la Cour Suprême des États-Unis en 2009. Dans le dernier ouvrage cité, André Bouny précise que le Ministère de la Justice des États-Unis est lui-même intervenu. Ils n’avaient aucun intérêt à ouvrir cette boîte de Pandore qui aurait pu créer un cas de jurisprudence. Aussi, l’arrangement à l’amiable de 1984 avec les vétérans de l’armée étasunienne a permis d’éviter que ces derniers témoignent en faveur des victimes vietnamiennes.

Les preuves sont accablantes pour ces 14 entreprises. On fait désormais confiance à la justice française pour obtenir un jugement favorable.

Comment analysez-vous l’impunité totale dont a disposé le gouvernement américain dans ce contexte ?

Les États-Unis étaient les perdants de cette guerre au Vietnam, et les États-Unis détestent perdre. Indemniser les victimes vietnamiennes ou reconnaître le drame de l’agent orange, ça reviendrait à avouer qu’ils avaient perdu. Ils n’ont jamais voulu le faire.

De plus, les États-Unis profitent de l’immunité dont ils bénéficient pour tout acte commis en temps de guerre pour ne pas rendre justice aux victimes, qui sont nombreuses.

Selon vous, quel est l’intérêt d’une stratégie juridique ? Comment une telle stratégie peut-elle rendre justice aux victimes de l’agent orange ? Voyez vous des limites à la lutte exclusivement juridique ?

L’enjeu, c’est la condamnation des entreprises ayant fabriqué ou commercialisé l’agent orange : ça n’est jamais arrivé auparavant pour une victime vietnamienne ! Une victoire signifierait que demain, une victime vietnamienne pourrait s’appuyer sur ce procès car ce dernier pourrait créer un cas de jurisprudence.

Tran To Nga le dit et le répète, elle ne fait pas ça que pour elle. À 78 ans, quand on est malade : est-ce qu’on a envie de se battre contre 14 multinationales comme Monsanto ou Dow Chemical juste pour soi ? Non, elle le fait pour des millions de victimes de l’agent orange.

Ce n’est pas de la condamnation juste pour de la condamnation. Il s’agit d’une première étape nécessaire (mais non suffisante certes) pour que les victimes puissent obtenir des réparations. Ce sont les réparations qui comptent et tant qu’elles ne seront pas obtenues, le combat continuera.

Ce procès a aussi permis de reparler de ce drame : il faut que tout le monde connaisse cette catastrophe pour que ce genre d’atrocités ne se reproduise pas.

Plus généralement, pensez-vous que la reconnaissance juridique et médiatique des crimes de guerre puisse participer à une stratégie contemporaine de lutte anti-impérialiste ? Cette reconnaissance vous semble-t-elle être l’enjeu principal des « réparations » (de crimes de guerre menés par les puissances occidentales ou, plus généralement, de la colonisation) ?

Il existe une multitude de stratégies pour lutter contre l’impérialisme ou pour la justice environnementale. La reconnaissance juridique en est une, et la médiatisation en est une autre. Elles sont complémentaires. Ce qui compte finalement, c’est d’établir un rapport de force pour que les entités dominantes (que ce soit des entreprises, des pays ou des personnes) admettent leurs crimes. C’est un combat très long, mais sans justice et réparations, il ne peut y avoir de paix (comme on l’entend souvent dans les violences policières ; on pourrait aussi appliquer ce slogan de manifestation dans ces drames humains et environnementaux).

Que peut-on espérer du verdict qui tombera en mai et comment soutenir Tran To Nga dans sa lutte ?

La décision du tribunal sera rendue le 10 mai. On espère une décision favorable mais on ne se fait pas d’illusions : le combat sera long (il peut durer quelques années encore et chaque partie fera appel de la décision) et on aura besoin du soutien de l’opinion publique pour faire entendre notre voix et porter celle de Tran To Nga.

Une marche sera organisée le samedi 15 mai 2021 partout en France pour manifester contre Monsanto et l’agrochimie. Cette année, celle du procès, sera particulière et on se mobilisera pour soutenir Tran To Nga quelle que soit la décision.

Pour soutenir Tran To Nga, il faut en parler autour de soi pour que ce drame de l’agent orange ne soit jamais oublié. On vous attend nombreux-se-s aux mobilisations des prochains mois (Marche contre Monsanto et l’agrochimie, 60 ans de l’Agent Orange le 10 août 2021 prochain…).

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Source: Acta.zone