DĂ©cembre 2, 2019
Par Lundi matin
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« La patience et l’ironie sont les principales vertus du rĂ©volutionnaire Â» (LĂ©nine)

Dans l’histoire humaine, il y a eu des bifurcations possibles. Prendre la voie de l’autodomestication et de l’exploitation de l’homme (et en particulier, de la femme) par l’homme, n’a correspondu Ă  aucune nĂ©cessitĂ© pour la survie de l’humanitĂ©. C’est une route qui a Ă©tĂ© imposĂ©e, voilĂ  trois millĂ©naires, par des contraintes d’une puissance et d’une nature dont nous n’avons aucune idĂ©e, mais dont nous savons qu’elles ont Ă©tĂ© appliquĂ©es par une extrĂȘme minoritĂ© aux dĂ©pens de la majoritĂ© des humains.

Par la suite, le capitalisme et ses lois n’ont Ă©tĂ© imposĂ©es au reste de la planĂšte qu’au prix de gĂ©nocides et de dĂ©vastations qui ont durĂ© des siĂšcles. De sĂ©culaires sociĂ©tĂ©s de domination existaient, comme en Chine, qui se passaient fort bien de lui et on sait que d’autres sociĂ©tĂ©s moins aliĂ©nantes et mortifĂšres, dĂ©clarĂ©es « primitives Â» par leurs assassins, ont existĂ© jusqu’à l’orĂ©e des temps moderne, oĂč elles ont Ă©tĂ© anĂ©anties par le capitalisme. L’histoire des soulĂšvement vaincus, de Spartacus au mai rampant italien, est celle de bifurcations qui auraient pu ĂȘtre Ă©mancipatrices, et qui ont Ă©tĂ© barrĂ©es aussitĂŽt qu’esquissĂ©es. On peut toujours aprĂšs coup, expliquer que ça ne pouvait pas se passer autrement mais il est difficile de le faire sans se rendre complice des maĂźtres : si les maĂźtres reprĂ©sentaient la nĂ©cessitĂ© historique, les 6000 esclaves crucifiĂ©s entre Capoue et Rome, les milliers de communards fusillĂ©s et les dizaines de milliers d’insurgĂ©s espagnols massacrĂ©s par Franco, et les millions de morts des soulĂšvement rĂ©volutionnaires de l’histoire, avaient tous tort. Si nous nous battons encore aujourd’hui, c’est aussi pour leur donner raison. Au-delĂ  de leurs objectifs spĂ©cifiques proclamĂ©s, tous les soulĂšvements rĂ©cents ou en cours sont la rĂ©affirmation de la lĂ©gitimitĂ© de l’aspiration millĂ©naire Ă  une sociĂ©tĂ© plus juste.

Aujourd’hui, en dehors d’une hyperbourgeoisie toxicomane du pouvoir et du pognon, et de sa domesticitĂ© de start-upers et de politiciens (en France, ça s’appelle la Macronie), il n’est pas rare, il est mĂȘme de plus en plus frĂ©quent de rencontrer des gens qui, aprĂšs quelques instants de conversation, adhĂšrent Ă  l’idĂ©e que le capitalisme est une forme sociale profondĂ©ment injuste et qu’il conduit l’humanitĂ© Ă  la catastrophe. Mais ces gens-lĂ  ajoutent aussitĂŽt que c’est foutu et qu’il ne reste plus qu’à se rĂ©signer. Sans saisir que si c’est foutu, c’est surtout parce qu’ils se rĂ©signent.

A nous qui ne sommes pas rĂ©signĂ©s, il revient d’affronter avec passion et avec sang-froid la bifurcation possible en notre temps. Avec passion parce que l’enjeu est gigantesque : rien moins qu’un changement de civilisation Ă  l’échelle planĂ©taire. On ne s’opposera pas aux contre-rĂ©formes ultralibĂ©rales en obtenant quelques reculs provisoires des gouvernants. La dĂ©termination des maĂźtres Ă  faire rĂ©gner partout la loi de la baisse tendancielle de la valeur de nos vies est d’autant plus forte qu’ils savent parfaitement les consĂ©quences destructrices de leurs politiques. Ils savent que la croissance de leurs profits est directement indexĂ©e sur la dĂ©croissance des ressources d’eau, d’air, de terre et de vie, et qu’il y aura toujours moins de tout ça et qu’il va falloir qu’ils se battent pour garder ce qui reste. Ce qu’ils nous promettent, c’est la gestion de la pĂ©nurie grandissante dans les atours du capitalisme vert, l’élimination des populations superflues par les guerres antiterroristes ou la noyade en mĂ©diterranĂ©e, avec, pour faire tenir tout ça, les LBD ou les balles rĂ©elles pour les rebelles, et la reconnaissance faciale pour tous.

C’est pourquoi, face Ă  eux, notre sang-froid doit ĂȘtre Ă  la hauteur du leur. S’il est important de nous fixer des Ă©chĂ©ances, il faut aussi, chaque fois, en prendre la mesure. Hormis l’élĂ©vation sans prĂ©cĂ©dent du niveau de la rĂ©pression, ce qui a contribuĂ© Ă  affaiblir le mouvement des gilets jaunes, c’est peut-ĂȘtre la rĂ©pĂ©tition de proclamations tonitruantes qui n’ont pas Ă©tĂ© tenues. On allait prendre Paris, on allait chercher Macron chez lui, on allait lancer la grĂšve gĂ©nĂ©rale
 Ces objectifs Ă©taient bien sĂ»r fixĂ©s dans la continuitĂ© de ces samedis de la fin 2018 oĂč le feu a Ă©tĂ© mis dans les beaux quartiers et oĂč les patrons ont appelĂ© leur fondĂ© de pouvoir pour lui demander de lĂącher du lest. Cette victoire, dĂ©jĂ  gigantesque comparĂ©e aux batailles perdues des derniĂšres dĂ©cennies, a donnĂ© un Ă©lan sans pareil Ă  un mouvement toujours pas Ă©teint. Mais celui-ci, une fois les ronds-points Ă©vacuĂ©s et la nasse rĂ©pressive en place sur les mĂ©tropoles, n’a plus obtenu que des victoires partielles, certes apprĂ©ciables (qui a entendu des milliers de voix crier « RĂ©volution Â» sur les Champs ElysĂ©es tandis que le Fouquet’s brĂ»lait sait de quoi je parle), mais sans effet d’entraĂźnement dans le reste de la sociĂ©tĂ©. Chaque samedi oĂč les objectifs ambitieux Ă©taient dĂ©mentis entraĂźnait inĂ©vitablement un affaiblissement de l’élan.

Il faut donc aborder l’échĂ©ance du 5 dĂ©cembre en gardant Ă  l’esprit ces deux rĂ©alitĂ©s : l’immensitĂ© de la tĂąche et les entraves dĂ©jĂ  prĂ©parĂ©es pour nous empĂȘcher de l’accomplir. Ces derniĂšres, nous les avons dĂ©jĂ  sous les yeux. Si beaucoup de syndiquĂ©s sont nos amis, nous savons que les bureaucraties syndicales, dont les salaires dĂ©pendent des financements Ă©tatiques, doivent, pour assurer leur survie, montrer qu’elles sont encore capables de maĂźtriser la colĂšre qui monte sur les lieux de travail autant que dans la rue. Les appareils syndicaux dĂ©fendent les exploitĂ©s en tant qu’exploitĂ©s, c’est pourquoi, Ă  la fin, ils feront tout pour perpĂ©tuer l’exploitation. Si le choix de la grĂšve reconductible a Ă©tĂ© fait sous la pression de la colĂšre de la base, celui d’un jeudi correspond certainement Ă  une pauvre ruse : reconduisons-donc jusqu’au week-end, aprĂšs on compte bien proposer « de poursuivre la lutte sous d’autres formes Â». La vĂ©ritable Ă©chĂ©ance sera donc le lundi 9 dĂ©cembre.

Si, le 9 dĂ©cembre, suffisamment de secteurs sont encore en grĂšve, si les forces de l’ordre sont suffisamment occupĂ©es pour que leur tenaille sur les mouvements de rue se relĂąche enfin, toutes sortes de possibles s’ouvriront, y compris celui de la crise de rĂ©gime. Ce ne sera certes pas le basculement de civilisation dont la possibilitĂ© ne commencerait Ă  s’esquisser qu’à partir du moment oĂč les soulĂšvements en cours entraĂźneraient d’autres Ă©branlements, jusque dans les mĂ©tropoles chinoises et Ă©tasuniennes. C’est un processus historique qui s’étendra sans doute sur des dĂ©cennies

mais ce que nous pouvons, dùs la semaine prochaine, c’est contribuer à le mettre en route.

Quelle que soit l’issue immĂ©diate des grĂšves Ă  venir, nous devons en tout cas tout faire pour que soit saisie l’ampleur de l’enjeu, au-delĂ  de la contre-rĂ©forme sur les retraites. Si la Macronie encaisse le choc, il faudra que chacun de nous sache encaisser la dĂ©ception, mais pour cela, il suffit de lever les yeux au ciel et de regarder passer les grues. Voyez comme celle qui est tout Ă  la pointe de la formation cĂšde quand elle fatigue et comment elle est aussitĂŽt remplacĂ©e. Comme dit un ami : « Si on savait bouger comme elles, les condĂ©s, comment qu’on les mettrait Ă  l’amende ! Â». On peut aussi y voir une autre mĂ©taphore. Chacun de nos assauts doit ĂȘtre semblable Ă  celui de la grue de tĂȘte : si elle cĂšde, elle sait qu’une autre va la remplacer. Et toutes savent qu’elles vont si loin que la destination n’est mĂȘme pas encore imaginable.




Source: Lundi.am