Mars 30, 2021
Par La Rotative (Tours)
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L’élection de nouveaux maires verts à Tours, Bordeaux, Lyon ou Poitiers au printemps 2020 a donné lieu à l’irruption régulière de polémiques médiatiques ridicules autour du Tour de France, des sapins de Noël ou de la viande à la cantine. Politiciens et médias de droite s’en donnent à coeur joie pour dénoncer les « khmers verts » ou les « folies des maires écolos ». C’est à un autre exercice critique que se livre Vincent, l’un des rédacteurs du Postillon : montrer « ce qui se cache derrière l’écran de fumée médiatique, à savoir, les véritables actes des élus rouges-verts quand ils sont au pouvoir ».

S’appuyant sur les nombreuses enquêtes réalisées pour Le Postillon au cours des dernières années, il décrit sans concessions « l’expérience grenobloise », entre imposture et tartufferie. Dépassant les slogans creux et l’écho enthousiaste que de nombreux médias nationaux donnent aux actions de Piolle et de son équipe, le livre pointe du doigt les contradictions, les renoncements et les reniements, en proposant une analyse radicale de diverses politiques de la municipalité écolo : mise en place d’une « zone à faibles émissions », soutien à l’élargissement de l’autoroute qui longe Grenoble, promesse d’une illusoire « énergie verte », sacrifice de deux bibliothèques de quartier, fausses promesses de renouveau démocratique, management autoritaire…

Le livre tire aussi le portrait d’un certain nombre d’acteur·ices qui entourent Piolle, animés par la « culture du pouvoir » que le maire écolo souhaite voir se développer parmi les écologistes. Ainsi de cet anarcho-syndicaliste, anciennement militant à la CNT et membre d’un groupe de punk baptisé du nom d’une membre de la Fraction Armée Rouge [1], qui a rejoint l’une des composantes du Front de gauche et a été élu sur la liste de Piolle. L’ex anarcho-punk pose désormais fièrement aux côtés du président de la Chambre de commerce et d’industrie locale pour se féliciter que la ville de Grenoble ait obtenu le label « Capitale verte de l’Europe 2022 », avec le soutien du Medef et de l’école de management du coin…

En faisant le choix d’un récit à la première personne, l’auteur partage à la fois ses doutes et ses convictions, pour que les faux espoirs ne laissent pas la place aux pires désillusions. Avec la volonté d’« apporter de la matière à réflexion aux habitants des nouvelles villes dirigées par les rouges-verts ». Un livre utile, agrémenté des illustrations toujours bien senties de Nardo.

Emmanuel Denis, maire de Tours, en compagnie d’Eric Piolle (à droite)


« Une métropole d’avance » [2]

Avant l’accession des élus rouges-verts au pouvoir, dans le « monde d’avant » les dirigeants de la Métropole grenobloise défendaient ce machin de manière décomplexée en parlant attractivité, puissance, rayonnement. Dans le « monde d’après », on utilise plus ces gros mots, on parle plutôt de « métropole en transition » voire de métropole « solidaire », « inclusive », « participative », que de beaux oxymores. Ils aimeraient faire croire à une métropole humaine, œuvrant pour le bien commun, sans aucun enjeu de compétitivité et d’attractivité.

Et pourtant, qu’ont-ils fait en six ans de responsabilité, si ce n’est la même chose que les autres ? On a déjà vu que les rouges-verts adoraient, comme les macronistes, se prétendre « du nouveau monde » ou « en avance ». Le nouveau nom du groupe des élus écolos, insoumis et communistes à la Métropole est éloquent : il est baptisé UMA, pour « Une métropole d’avance ». Un nom qui coule de source : la principale valeur ajoutée de ces élus, par rapport à ceux de l’ancien monde, est d’être en avance, c’est-à-dire de faire la même chose que tous les autres, mais un peu plus tôt. La métropolisation étant le nouveau processus où s’épanouissent tous les assoiffés de pouvoir, complexifiant sans cesse la vie démocratique locale et éloignant toujours plus le simple habitant des centres de décision, quoi de plus normal pour les technocrates du futur que de revendiquer « une métropole d’avance » ?

Mongaburu, le candidat malheureux de ce groupe à la présidence de la Métropole, est la caricature de cette nouvelle génération de politiciens, œuvrant à amplifier les transitions entre l’ancienne technocratie et la nouvelle technocratie. Dans le numéro 57 (octobre 2020), je lui ai consacré un portrait racontant comment il était avant tout un « technocrate d’avance ».

Après un parcours « classique » de syndicaliste lycéen puis étudiant – mais à Fac Verte, pas à l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) – il est devenu attaché de groupe des élus écolos de la ville de Grenoble en 2008. Être larbin de politicien, voilà un job idéal pour appréhender les « processus de décision » et les magouilles inhérentes à la culture du pouvoir. À l’époque, il claironnait qu’il n’était « pas de gauche » et défendait avec certains militants verts la possibilité d’une alliance avec le centre, « l’écologie ni de gauche, ni de droite ». Rappelez-vous : Sarkozy venait d’être élu, l’ère était au débauchage généralisé, deux anciens secrétaires nationaux des Verts (Jean-Luc Benhamias et Yann Wehrling) venaient de rejoindre le Modem de Bayrou. Depuis, la liste s’est allongée, en direction de Macron cette fois : Laurence Vichnievsky (juge qui a longtemps travaillé avec Eva Joly), Pascal Durand (secrétaire EELV en 2012 il était venu soutenir la candidature de Piolle en 2014), Pascal Canfin (ancien ministre EELV) ont rejoint LREM.

Après une candidature ratée aux législatives de 2012, la carrière de Mongaburu a véritablement décollé en 2014. À trente ans, c’est lui qui a négocié pour Piolle le contrat de mandature de la Métropole avec le socialiste Ferrari. En quelques mois il est devenu un des technocrates les plus puissants de la cuvette, en cumulant les postes de conseiller municipal grenoblois à l’intercommunalité, de vice-président de la Métropole chargé des déplacements et de président du SMTC (Syndicat mixte des transports en commun).

Au fil des mois, sa tête apparaît de plus en plus dans les médias locaux, inaugurant ici une nouvelle piste cyclable, présentant là un nouveau plan de déplacements, causant souvent de projets à dizaines de millions d’euros. Il dispose certes d’indemnités non négligeables (41 455 euros annuels bruts, soit environ 2 700 euros net par mois, selon les chiffres de la mairie de 2016), mais les technocrates du futur sont moins motivés par l’argent que par le pouvoir. Celui de « changer les habitudes » et de « transformer les territoires ».

Les transports sont les vaisseaux sanguins de la Métropole : sans eux, pas de déplacements, donc pas d’économie qui tourne. Il faut donc organiser, planifier, innover : voilà le cœur de métier de tous les technocrates. Mongaburu fait donc le job, même si, comme le remarque Pièces & main d’œuvre dans Retour à Grenopolis : « Si ce n’était lui, ce serait un autre, comme avant lui et après lui, mais il se trouve que c’est lui et qu’il se donne beaucoup de mal pour faire ce que n’importe quel autre ferait à sa place, peu ou prou, tôt ou tard – n’importe quel autre technocrate s’entend – soumis au primat de l’efficacité technicienne, en vue de la croissance et de la puissance matérielles. »

Une sentence injustifiée pour un politicien prétendant représenter le « nouveau monde » ? Les principaux actes de Mongaburu pendant ses six années de toute puissance ont montré qu’il n’a fait qu’inscrire son action dans le sens du vent métropolitain.

Notre technocrate d’avance a travaillé dur, notamment en dirigeant la rédaction de pavés complexes pour organiser les transports, comme le PDU (Plan de déplacements urbains). Pour faire aboutir cet « outil de planification » ayant pour but « d’anticiper les évolutions de tous les modes de déplacements », les citoyens ont été mis à contribution : « La Métropole c’est vous ! » annonce fièrement le site du SMTC, en les incitant à s’intéresser à ces plans bien trop obscurs pour tout citoyen non « professionnel ». Le PDU fait 609 pages, et à part Mongaburu et quelques élus et salariés spécialisés, il y a fort à parier que personne ne l’a entièrement lu. À l’intérieur, rien de très original, si ce n’est l’habituel couplet sur les « mobilités plus vertueuses, plus sobres et plus accessibles ». Qui aujourd’hui pourrait défendre l’inverse ?

Les autres plans promus par Mongaburu sont les PDE (Plans de déplacements d’entreprises), dont il est également très fier : « Avec 270 PDE, nous sommes un des territoires les mieux pourvus. Pour la rentrée, nous avons fait le choix de passer à une nouvelle étape avec des “PDE 2.0”, car la loi sur la transition énergétique prévoit leur transformation en plan de mobilité au 1er janvier 2018. Depuis l’an dernier, nous avons pris l’initiative avec une dizaine d’entreprises de réaliser cette transition avec un temps d’avance. » (Journal de la journée de la mobilité durable, 2016). Encore une illustration de la plus-value des technocrates du futur : faire ce que font tous les autres font « avec un temps d’avance ».

Ce « temps d’avance » permet « en même temps » de goudronner de nouvelles pistes cyclables, de donner carte blanche à AREA pour faire passer l’autoroute A480 de deux à trois voies et de développer un téléphérique urbain baptisé Métrocâble. Une liaison aérienne entre Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux passant par l’incontournable presqu’île scientifique de Grenoble, que personne n’a jamais demandé et qui, malgré son coût pharaonique (quatre fois plus cher que le tramway), a avant tout pour but de produire de belles images de Grenoble comme d’une ville innovante à la pointe des transports du futur. « Les acteurs économiques y voient un enjeu d’attractivité économique, un enjeu de dynamisme territorial, de marque territoriale pour reprendre les mots de certains. » se vante Mongaburu au conseil métropolitain du 2/02/2016, en défendant l’utilisation de 66 millions d’euros d’argent public pour ce joujou destiné à faire croire aux cadres qu’ils ne polluent pas en allant au boulot. Comme les nouvelles lignes de bus ou prolongement de ligne de tram qu’il promeut, ce nouveau téléphérique va avant tout permettre à la métropole grenobloise, toujours obsédée par « l’attractivité du territoire », d’attirer toujours plus de monde, donc de construire plus de logements et plus de zones commerciales et industrielles. Et pourtant « Grenoble ne peut pas accueillir tous les ingénieurs du monde », comme nous avions titré le n° 39 du journal.

« Nous avons 10 ans pour relever le défi des mobilités décarbonées avec 6 000 nouveaux habitants et 5 000 nouveaux emplois à venir sur cette zone, soit autant de personnes qui auront besoin de se mouvoir » explique toujours Mongaburu à propos du Métrocâble (L’Essor, 29/06/2020), qui desservira les derniers champs agricoles de la cuvette bientôt urbanisés. Ici, c’est Grenoble !, où le développement des transports en commun sert avant tout à faire couler du béton. Pendant que la cuvette sature d’attractivité du territoire, Mongaburu endort tout le monde en expliquant que « le grand projet c’est de passer d’une logique de transports à une logique de mobilité. Cette agglomération a eu pendant longtemps un temps d’avance par rapport aux autres grandes villes françaises, il ne faut pas s’endormir sur nos lauriers car beaucoup de choses peuvent encore et doivent être faites. » (L’Essor, 12/06/2014).

Pour continuer à disposer de ce « temps d’avance », il faut également multiplier les « innovations » technologiques. En 2015, « Grenoble est ainsi la première ville de France à tester ce paiement sans contact [dans les transports en commun], à l’étranger, Londres le fait déjà. C’est facile et pratique. » (Le Daubé, 28/09/2015) Après le paiement sans contact, le SMTC lance le paiement avec son smartphone ou en envoyant un SMS. Ces nouvelles possibilités vont « nous faire sortir du XXe siècle » assure Mongaburu au Daubé (29/01/2016). « ‘‘Nous sommes toujours à l’affût des innovations technologiques permettant de simplifier les déplacements des usagers”, se félicite Yann Mongaburu, président du SMTC. » (Le Daubé, 3/12/2017) Mais ça ne s’arrête pas là : afin de prévoir « l’intermodalité avec les territoires voisins », Mongaburu défend dans Le Daubé (2/02/2018) la généralisation de la carte régionale Oura ! « C’est un pari sur le numérique pour utiliser toutes ses possibilités, c’est aussi un choix de société. » À l’heure de la numérisation généralisée et de la prochaine impossibilité de vivre sans portable, ce « choix de société » est au moins aussi audacieux que celui de la vidéo-verbalisation réclamée avec succès par Mongaburu et Piolle afin de contrôler la voie de covoiturage de l’autoroute agrandie.

Dans Retour à Grenopolis, Pièces & main d’œuvre prévoit la suite de ces manigances : « Petit Président deviendra gros. Puis, quand les Grenopolitains seront familiers de cette nouvelle échelle de pouvoir, il suffira de transformer “l’autorité organisatrice unique des mobilités” en Mégapole, dont une nouvelle loi d’aménagement du territoire ne manquera pas de définir les contours. Fait notable : les élus de tous bords sont unanimes au SMTC comme au Conseil départemental. Tout juste nos technocrates se chicanent-ils sur les modalités de cette unification – le comment – le pourquoi étant indiscutable ».

Bref, Mongaburu a passé ses six dernières années à s’activer pour faire avancer la Métropole dans le sens de l’Histoire, c’est-à-dire celui de la croissance, de la numérisation et de l’éloignement des centres de décision. Aucune rupture avec les politiques passées, si ce n’est ce fameux « temps d’avance ». « Nous avons passé un mandat dont nous pouvons être fiers, très collectivement » confie Mongaburu à France Bleu Isère (30/06/2020) pour justifier son alliance passée avec le socialiste Christophe Ferrari. S’il veut prendre le leadership en 2020, c’est parce qu’il y a selon lui « besoin d’une nouvelle énergie », à savoir la sienne. Piolle a, lui, défendu la candidature de son poulain avec des arguments d’autorité comme : « En 2014 j’ai soutenu Christophe Ferrari car il était la bonne personne à ce moment-là. Et aujourd’hui nous pensons que Yann Mongaburu est le mieux à même de mener cette mission. » (France Bleu Isère, 17/07/2020).

Rien sur le fond, ou à propos de différentes visions de la Métropole. C’est que pendant ces six dernières années, aucun différend politique métropolitain entre ces deux camps – la « vieille » gauche, PS et affiliés, et la « nouvelle », EELV, Insoumis et compagnie –, n’a été porté sur la place publique. Ils ont tous voté avec le même enthousiasme le PLUI (Plan local d’urbanisme intercommunal) qui entérine la poursuite de la diminution des terres agricoles, la reconduction du contrat avec la multinationale JCDecaux, le Règlement local de publicité intercommunal qui introduit la publicité numérique, etc.


Le Postillon, Le vide à moitié vert. La gauche rouge-verte au pouvoir : le cas de Grenoble, Éditions Le monde à l’envers, 2021, 10 €.

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Source: Larotative.info