Octobre 18, 2021
Par Lundi matin
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C’est le boulot d’un éditeur de laisser traîner ses oreilles et son nez au vent, histoire d’entendre le bruit et de humer le parfum de l’époque – c’est ainsi qu’il aura des chances de bien vendre ses livres en les choisissant au mieux. Et bien sûr, le choix de Zemmour comme objet d’analyse tombe à pic. Qui en douterait pourra toujours se référer à ce papier d’Acrimed qui s’intéresse à la présence du monsieur dans l’espace médiatique après la sortie de son bouquin – édité à compte d’auteur – La France n’a pas dit son dernier mot[1]. Si, d’ailleurs, vous avez comme moi la faiblesse d’écouter parfois la radio ou de lire ne serait-ce qu’un journal de la presse quotidienne régionale, vous n’avez pas pu échapper à cette nouvelle campagne de réclame qui annoncerait, nous dit-on en prenant un air informé, une candidature à la présidentielle.

C’est pourquoi la lecture de ce petit bouquin peut s’avérer utile, même si sa conclusion suscite de ma part quelque réserve, mais j’y reviendrai.

Le premier bon point que l’on puisse lui décerner, me semble-t-il, c’est qu’il part d’une saine colère. En effet, Gérard Noiriel, historien de métier à la déjà longue carrière et aux nombreuses références académiques que je n’énumérerai pas ici, laisse poindre son ire contre Zemmour qui, dans son « dernier livre » (en l’occurrence, Le Destin français, puisque l’écriture du Venin dans la plume date de 2019) « s’en prend violemment aux historiens professionnels ». Au point que Noiriel dit avoir « éprouvé en lisant les pages de Destin français consacrées à [s]a communauté professionnelle [quelque chose de] comparable à ce que ressentent les membres des communautés musulmanes quand Zemmour discrédite leur religion, ou les homosexuels quand il s’en prend au “lobby gay” ».

Pourquoi donc parler de Zemmour, objet (à juste titre) de son ressentiment, ou pour être plus précis, de son « indignation » (mot qu’il utilise dans son avant-propos) et de Drumont, ce grand promoteur de l’antisémitisme français, un peu oublié aujourd’hui ? Noiriel s’en explique en passant par Shlomo Sand, qui écrivait, à propos du Suicide français (un précédent opus zemmourien) : « Il a pu sembler que jamais depuis La France juive de Dumont en 1886 un essai politique comme celui de Zemmour n’avait connu une diffusion aussi impressionnante. » « Et il poursuit, à juste titre [c’est Noiriel qui parle], en soulignant que le contexte et les causes du succès de ces essais étaient similaires. » Ainsi, plus qu’aux années 1930 auxquelles l’on a souvent comparé la situation actuelle, il faudrait en réalité se référer aux années 1880, « c’est-à-dire au moment même où la IIIe République a mis en place les institutions démocratiques qui nous gouvernent encore. »

Il y a bien sûr des différences, ne serait-ce que l’antisémitisme de Drumont et l’islamophobie de son héritier putatif. Tous deux cependant ont tenu à se présenter comme porte-voix des petits, des sans-grades, du peuple, en somme, spolié par la finance juive naguère, bientôt « remplacé » par la déferlante musulmane, aujourd’hui. Pourquoi ces histoires à dormir debout fonctionnent-elles, je veux dire : suscitent-elles l’adhésion de beaucoup de gens, et comment, c’est à ces questions que s’applique à répondre Noiriel. Et c’est là l’apport le plus intéressant de son essai, me semble-t-il.

Les auteurs de ces médiocres contes fantastiques ont d’abord profité d’un climat de crise économique favorable au développement de discours xénophobes. Pour en donner un exemple qui peut paraître anecdotique, mais qui ne l’est pas, selon moi, j’ai envie de vous rapporter une petite histoire, oh, pas grand-chose, hein, mais qui est assez signifiante tout de même : dans la petite ville où j’habite, nous sommes quelques-uns (surtout quelques-unes, d’ailleurs) à « nous occuper », comme on dit, de familles de personnes étrangères récemment débarquées par chez nous (j’essaie d’éviter le terme de migrants, que je n’aime pas trop). Bref, à part les questions de papiers et de logement, puis d’apprentissage de la langue, il y a aussi les problèmes d’équipement en appareils ménagers, meubles, etc. et d’approvisionnement. Heureusement des réseaux de récup’ se mettent en place, parce qu’il y a pas mal de gens généreux, quand même. J’en discutais avec un nouveau voisin, français celui-là, mais qui ne roule pas sur l’or, loin de là. Et comme ça, au détour de d’une phrase, il me dit : « Oui, enfin, moi je connais beaucoup de pauvres d’ici [je ne sais plus s’il a dit “d’ici” ou “français”, mais c’est ça qu’il voulait dire] qui aimeraient bien être aidés comme ça, hein… » On voit bien pointer là le « Français d’abord » cher à l’extrême droite.

Autre point commun entre les deux époques : le bouleversement du régime de la communication médiatique. La IIIe République, ce sont les lois sur la presse et la liberté d’expression et simultanément l’instruction obligatoire – se créent ainsi les conditions légales et matérielles du développement vertigineux de la presse quotidienne. Je n’ai probablement pas besoin de m’étendre ici sur le phénomène correspondant aujourd’hui, l’explosion des médias télévisuels, Internet, etc. Dans un cas comme dans l’autre, il faut attirer le chaland si l’on veut tirer son épingle du jeu – et cela passe par la « fait-diversisation » de la presse. Du scandale en veux-tu en voilà, telle est la martingale. Zemmour comme Drumont sauront s’en servir. À l’époque de ce dernier, le scandale souvent se résolvait comme il se manifestait, sous forme de duels – on envoyait ses témoins à qui avait gravement atteint à votre honneur, et Drumont reçut ainsi beaucoup de témoins… Heureusement pour lui, le temps des duels à mort était passé, et même s’il eut souvent le dessous dans ces affaires, cela lui permit de se tailler une réputation – ainsi par exemple lors de son premier duel avec une personnalité juive qu’il avait insultée et traînée dans la boue (dans les colonnes de son journal La Libre Parole, ou d’un autre, c’est ce que j’ai oublié), il fut blessé assez sérieusement, mais il retourna la situation à son profit en prétendant que son adversaire lui avait porté un coup « en traître » (un félon bien sûr, comme tous ceux de sa race). Aujourd’hui, le scandale arrive plutôt sur les plateaux télé, où Zemmour n’hésite pas à manier l’invective contre les personnes qui ont naïvement accepté de « débattre » avec lui. Enfin, naïvement, ce n’était pas le cas de Mélenchon récemment, lequel, semble-t-il, a plutôt voulu profiter de l’aubaine d’un face-à-face annoncé comme un pugilat pour faire du buzz, soit l’exacte réplique du comportement de son contradicteur.

Noiriel analyse également les discours de l’antisémite et de l’islamophobe et, sans surprise, il y trouve la même « grammaire » – plutôt que des arguments qui n’en sont pas et auxquels il ne sert à rien de vouloir s’opposer en s’appuyant sur la raison et des données objectives (en effet, que répondre, sur ce registre, à quelqu’un qui prétend qu’une poignée de banquiers juifs mènent le monde ou que bientôt, la France sera musulmane ?) : « La plus importante [de ces règles grammaticales] est celle qui oppose le “nous” Français au “eux” étrangers, clivage qui recoupe l’opposition entre victimes [“nous”, évidemment] et agresseurs. » Et, ajoute-t-il, « l’exploitation de cette règle est particulièrement efficace car, qu’on le veuille ou non, comme l’a écrit le philosophe Richard Rorty, nous vivons encore dans un monde où “l’imagination politique est presque toujours nationale” ».

Et c’est ici que se place ma réserve. En effet, après ce constat que je peux partager, Noiriel poursuit en disant que, puisque l’on ne peut pas « combattre l’imagination uniquement par des arguments rationnels, il faut jouer avec les règles de cette grammaire identitaire, pour qu’un nombre croissant de nos concitoyens en viennent à “voir d’autres êtres humains comme des ‘nôtres’ plutôt que comme des ‘eux’” ». Ce qui me pose problème ici est que l’on ne sort pas de la « grammaire identitaire » – et Noiriel ne dit pas jusqu’où va ce « nous » et où commence le pays des « eux » : au sud de la Méditerranée, peut-être ?

« Une autre manière de détourner les règles de grammaire que mobilisent les polémistes réactionnaires, poursuit Noiriel, c’est de changer les personnages du discours identitaire, en privilégiant le critère social plutôt que les critères de l’origine, de la race ou de la religion. » Mouais. On voit arriver ici l’opus suivant de l’auteur, coécrit avec Stéphane Beaud, sur Race et sciences sociales[2], qui a fait polémique, car il s’élevait contre, en gros, la priorité donnée par des chercheuses et chercheurs aux questions de race au détriment des (ou de la) questions sociales. Mais poursuivons la citation : « C’est ce qu’avait réussi le mouvement ouvrier à l’époque de Drumont en opposant le “nous” des travailleurs aux “eux” des patrons. » Là je sursaute : on parle ici des dernières années du XIXe siècle… Où était donc le « nous des travailleurs » moins de deux décennies plus tard, au début de la dite « Grande Guerre » ?

Je me permets encore une réserve (je n’ai pas tout dit, par exemple sur un passage, p. 213 de l’édition de poche, où Noiriel prend ses distances, on pourrait presque dire se dissocie, des universitaires engagés dans les études décoloniales, influencés par le « modèle multiculturaliste anglo-américain », et qui donneraient à Zemmour le bâton pour se faire battre en tant qu’islamogauchistes), une réserve d’ordre plus général. Voici comment Noiriel conclut son ouvrage : « Distinguer clairement le champ politique et le champ scientifique permettrait en effet de comprendre que si l’on veut toucher le “grand public”, il faut entreprendre un immense travail de “traduction” du langage savant pour le rendre accessible à des lecteurs non spécialisés. » Sans vouloir adopter une posture radicale un peu bête, voici ce que j’entends dans cette phrase : il y a d’un côté de « bons universitaires » (ceux qui respectent la « communauté académique » et ses règles de production et d’acquisition du savoir) qui détiennent raison et connaissance, et de l’autre un bon peuple inculte auquel il faudrait enseigner tout ça afin de le préserver des prêcheurs irresponsables…

Cela dit, je dois tout de même reconnaître que cette présentation de Zemmour et Drumont, de leurs biographies et de leur contexte, ainsi que de leurs méthodes, toutes choses que j’avoue avoir plus ou moins ignorées jusqu’ici, demeurent très instructives. Et c’est pourquoi j’ai apprécié cette lecture, et mes réserves exprimées, je peux la recommander à qui souhaite découvrir ces personnages et leurs (mauvaises) actions.

franz himmelbauer

Cette note de lecture à d’abord paru chez nos amis d’Antiopées.

[1] Voir : https://www.acrimed.org/Zemmour-un-artefact-mediatique-a-la-Une. Au cas où vous ne le sauriez pas, Acrimed est un site d’observation critique des médias. Si on tape une requête « Zemmour » dans sa fonction de recherche, on trouve tout un tas d’articles – dont quelques-uns montrent, comme celui cité ici, la couverture médiatique énorme dont bénéficient à chaque sortie les livres-cailloux semés sur sa route par ce petit Poucet fascisant.

[2] Paru chez Agone au début de cette année.




Source: Lundi.am