« Nous n’avons jamais ouvert beaucoup de salle de thĂ©Ăątre dans ce pays. Et pour quoi ? La structure fondamentale du pouvoir  a toujours Ă©tĂ© notre meilleure scĂšne Â» (JosĂ© Ignacio Cabrujas)

Le Venezuela est plongĂ© dans une crise dont on ne voit pas le bout. Certains experts parlent mĂȘme d’une situation Ă©conomique qui rappelle manifestement celle soufferte lors d’une guerre civile[1]. AprĂšs des annĂ©es Ă  travailler sur les conditions de la mise en place et rĂ©ception de la RĂ©volution bolivarienne dans les classes populaires, et ensuite au sein de l’État, j’aimerais ici proposer des clefs de lecture de l’actuel dĂ©sastre vĂ©nĂ©zuĂ©lien post-chaviste.

Le pays s’est vidĂ© de plus de 10% de sa population en deux ans, et semble incarner dramatiquement les affres de la maladie hollandaise ou, ce que l’on serait tentĂ© d’appeler la calamitĂ© de la colonialitĂ© du pouvoir d’une Ă©conomie extractiviste mono-exportatrice. MalgrĂ© tout, il fut un temps le pays de cocagne de la gauche internationale. Mais rappelons d’abord quelques unes des Ă©tapes du dĂ©sastre.

L’économie en chute libre

Le Venezuela connaĂźt une situation Ă©conomique sans prĂ©cĂ©dent, que certains chiffres peuvent aisĂ©ment illustrer : en plus d’une chute de prĂšs de 70% de sa production pĂ©troliĂšre entre 2008 et 2019 (Sutherland 2019), 700 entreprises ont fermĂ© en 2018. Sur la pĂ©riode qui correspond Ă  la RĂ©volution Bolivarienne (1998-2019), ce chiffre s’élĂšve Ă  500 000 selon les informations prodiguĂ©es par Consecomercio[2]. De l’ensemble de ces entreprises, en 2018, 576 sont propriĂ©tĂ©s de l’Etat[3] (quatre fois plus qu’au BrĂ©sil et dix fois plus qu’en Argentine). A cela s’ajoute une indemnisation colossale Ă  rembourser au gĂ©ant pĂ©trolier amĂ©ricain ConocoPhillips de 8 milliards 700 millions de dollars Ă  travers le tribunal du Centre International d’Arbitrage des DiffĂ©rends (CIADI), dĂ©pendant de la Banque Mondiale[4].

Mais cette crise profonde ne date pas d’aujourd’hui, et la chute de la production (ainsi que celle des importations) est vertigineuse Ă  partir de 2010. La construction d’alternatives non-capitalistes Ă  l’économie a pourtant Ă©tĂ© bon train un temps, portĂ©e par les incroyables dividendes du boom pĂ©trolier des annĂ©es 2000. Ainsi, alors qu’en 2006, il existait 180 000 coopĂ©ratives, puis 265 000 en 2008[5], l’idĂ©e se dĂ©sintĂšgre progressivement et est remplacĂ©e par celle des « noyaux de dĂ©veloppement endogĂšne Â», puis par les « entreprises de production sociale Â», parallĂšlement Ă  la rĂ©cupĂ©ration d’entreprises par l’État, grĂące Ă  des expropriations et des nationalisations ciblĂ©es. En principe, ces mĂ©canismes et ces figures ont Ă©tĂ© mis en place sur la base de la souverainetĂ© Ă©conomique, la recherche d’alternatives au systĂšme capitaliste, et la « dĂ©mocratisation du capital Â».

Depuis trois ans, les conditions Ă©conomiques se sont largement dĂ©gradĂ©es, donnant lieu Ă  une inflation cumulĂ©e de 1 700 000% en 2018, soit  3-4% par jour. Des situations hors du commun prennent le pas sur la normalitĂ© : une entreprise comme Goodyear, par exemple, ferme et indemnise ses travailleurs avec des pneus[6].

Si les thurifĂ©raires du gouvernement crient Ă  la guerre Ă©conomique, mĂ©lopĂ©e pour dĂ©noncer les ravages de graves sanctions Ă©conomiques pensĂ©es et exĂ©cutĂ©es depuis les États-Unis, l’opposition et une partie toujours plus importante de la sociĂ©tĂ© rappelle la concentration du pouvoir, la corruption et le rĂŽle des militaires, des institutions vidĂ©es de leur substance, et une vie quotidienne rythmĂ©e par la mĂ©ga-inflation. Il semble donc que nous soyons face Ă  une situation de « chaos idĂ©al-typique Â» (Bozarslan 2001) par laquelle on peut aussi analyser la perte de sens et le dĂ©sarroi des gens ordinaires.

Dans ce contexte, la crise-rĂ©volution Ă©merge comme un rĂ©vĂ©lateur qui nous renvoie aussi au couple lĂ©gitimitĂ©/obĂ©issance. En effet, grand nombre d’observateurs font Ă©tat de l’incroyable rĂ©signation – ou inertie – qui habite la population, malgrĂ© des privations rĂ©elles, et quelques soulĂšvements infructueux, les choses poursuivent leur cours, accompagnĂ©es par un net recul Ă©lectoral du chavisme maduriste Ă  partir de 2013.

Notre hypothĂšse ici est que le Venezuela apparaĂźt comme le parangon d’une dystopie intimement liĂ©e au sentiment d’effondrement global ambiant, et par lĂ  Ă  la crise et la redĂ©finition du capitalisme. Le Venezuela reprĂ©sente une Ă©vocation, une reprĂ©sentation en miniature de cette crise : pĂ©tro-Etat macrocĂ©phalique, tantĂŽt omnipotent, tantĂŽt invertĂ©brĂ©, qui rĂ©ussit Ă  se hisser au niveau de l’utopie politique, pĂȘche aujourd’hui en eaux troubles, celles des affres d’un monde dominant aux abonnĂ©es absents d’une rĂ©flexion sur notre survie, Ă  toute.s.  Il est Ă©galement le reflet du reflux des idĂ©ologies progressistes Ă©tatiques, de la multipolaritĂ©, tout cela rapportĂ© au contre-coup symbolique de la dĂ©cadence de la RĂ©volution bolivarienne[7], et la victoire concomitante d’options politiques ultra-conservatrices et libĂ©rales dans la rĂ©gion.

Dans ce contexte d’effondrement en miniature, on assiste aussi Ă  l’éclatement des identitĂ©s politiques et de l’axe droite-gauche : il est aujourd’hui question de continuitĂ© (dans la crise) ou de rupture (avec la crise). Les efforts de dĂ©finition politique sont vains et essoufflĂ©s par les diffĂ©rentes stratĂ©gies de gestion de la crise et de reproduction des groupes de pouvoir. Dans cet entrelacement des rĂ©gimes de pouvoir et d’intĂ©rĂȘts, les partis politiques d’opposition reprĂ©sentent l’ordre ancien aux yeux des partisans de la rĂ©volution – de moins en moins nombreux au demeurant[8] –, alors que le PSUV et les militaires se font l’establishment du Nouveau qui se rĂ©pĂšte invariablement. Sur le plan des structures, nous y voyons la continuitĂ© de groupements qui ont peu Ă©voluĂ© ces deux derniĂšres dĂ©cennies. Ce que l’on observe relĂšve plutĂŽt de la monopolisation de la reprĂ©sentation et des ressources politiques, de la marginalisation et l’absence d’autres groupes.

Passage d’un État social de droit Ă  un État dĂ©faillant

C’est une construction qui s’inscrit dans la durĂ©e, et qui vient achopper sur l’idĂ©e d’un revirement permanent, d’une rĂ©solution violente de la crise, tant par le discours employĂ© que par les Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs, en  premier lieu l’inflation.

Dans les annĂ©es 1980, l’économiste Albert Hirschman parlait dĂ©jĂ  d’une « matrice sociopolitique de l’inflation Â» (Hirschman 1980) et son  collĂšgue Norbert Lechner de « culture de l’inflation qui dĂ©stabilise les expĂ©riences accumulĂ©es, accĂ©lĂšre les attentes, raccourcit les dĂ©lais et, en dĂ©finitive, dĂ©valorise le futur Â». Tout cela, reprenait-il, « affecte profondĂ©ment le fonctionnement de la dĂ©mocratie Â» (Lechner 1991).

Lorsqu’il est question du Venezuela, les analyses vont bon train quant aux explications d’une situation qui semble chaque jour plus inextricable. Certaines voix s’élĂšvent pour parler d’une « modernitĂ© avortĂ©e Â» (Vasquez 2019) mais peu de personnes s’essayent Ă  une analyse des tenants et aboutissants de la situation de crise, sans recourir Ă  une prise de position arc-boutĂ©e sur une ontologie de l’allĂ©geance Ă  un projet politique ou Ă  son rejet inconditionnel.

Je propose donc de regarder d’un peu plus prĂšs les effets de l’hyperinflation dans d’autres contextes, pour s’extirper du conflit politique hautement symbolique qui prend forme autour de la situation vĂ©nĂ©zuĂ©lienne. Dans un cadre d’hyperinflation, la possibilitĂ© de prĂ©diction entre les individus et les biens disparaĂźt, s’établit alors une incohĂ©rence des systĂšmes d’équivalence entre les biens, et un Ă©vanouissement de l’autoritĂ© publique comme dans la situation argentine analysĂ©e par Kessler et Sigal (1997).

La culture de l’urgence a toujours Ă©tĂ© un thĂšme rĂ©current de l’analyse du contexte vĂ©nĂ©zuĂ©lien[9] (Pedrazzini, Sanchez 1998, Coronil 1997) mais elle est renforcĂ©e par une rationalitĂ© inflationniste (Kessler, Sigal 1997) qui raccourcit le temps, figeant ainsi toute possibilitĂ© de penser des rĂ©alisations Ă  moyen et long termes. Dans une Ă©conomie inflationniste, l’épargne devient spĂ©culation. On spĂ©cule Ă  dĂ©faut de pouvoir prĂ©voir. Cet Ă©tat de fait a des effets trĂšs nets sur les modes de gouvernementalitĂ©.

La comparaison avec le contexte argentin hyper-inflationniste des annĂ©es 1990 permet l’analogie entre les « spĂ©culateurs fourmis Â» argentins et les bachaqueros vĂ©nĂ©zuĂ©liens. Les spĂ©culateurs fourmis renvoient aux petits Ă©pargnants qui allaient immĂ©diatement changer en dollar une partie de leur salaire au moment des crises inflationnaires pouvant ainsi « revendre Â» cette somme de devises sur le marchĂ© noir. Le terme bachaqueros au Venezuela se rĂ©fĂšre Ă  une grosse fourmi rouge (bachaco) et, particuliĂšrement depuis la crise qui s’initie en 2013, aux personnes qui vont vendre au marchĂ© noir des produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© soumis Ă  un contrĂŽle des prix, soit par la voie de l’accaparement, soit par l’exfiltration des marchandises vers la Colombie oĂč elles sont rachetĂ©es en devise (Ă©changeable, ce qui n’est pas le cas du bolivar, monnaie dĂ©valuĂ©e qui s’échange aujourd’hui au poids). Il s’agit bien Ă  premiĂšre vue de stratĂ©gie de subsistance organisĂ©e par les classes populaires, et non d’un systĂšme de domination en soi, comme cela a souvent Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ© par le gouvernement. Des formes d’extractivisme populaire, en somme.

« Les cercles fermĂ©s d’épargne Ă  buts dĂ©terminĂ©s Â» Ă  l’argentine, sont remplacĂ©s au Venezuela par des « telares Â» (mĂ©tiers Ă  tisser) ou « fleurs de l’abondance Â» qui sont des groupes formĂ©s en gĂ©nĂ©ral sur Whatsapp, composĂ©s par des femmes en grande majoritĂ©, qui s’organisent selon le degrĂ© d’engagement dans le telar et l’apport Ă©mis (de 100 Ă  des milliers de dollars), espĂ©rant ainsi en rĂ©cupĂ©rer dix fois le montant au bout d’un certain temps. Ces dispositifs semblent sceller une solidaritĂ© qui fait dĂ©faut dans le monde quotidien, autant qu’elles deviennent une forme de thĂ©saurisation-retour sur investissement Ă  l’ombre de l’inflation. NĂ©anmoins, ils nous rappellent aussi les expĂ©riences d’échanges pyramidales avant l’effondrement total.

Quoi qu’il en soit, la routinisation dans ces contextes est presque inconcevable. Il en va de mĂȘme dans l’espace gouvernemental, oĂč malgrĂ© des airs de contrĂŽle et de recomposition des forces Ă  l’issue d’une crise (alimentaire, Ă©nergĂ©tique, politique) les rĂ©actions sont des tropismes de dĂ©fense et de frein Ă  l’irrĂ©pressible marche forcĂ©e du temps et des ressources. A l’instar d’autres Ă©conomies dĂ©cadentes, la « panne Â» devient un jalon normal du processus de production politique ou Ă©conomique. Il y a peu, la mĂ©ga-coupure de courant qui a touchĂ© l’ensemble du pays pendant plus de 48 heures, et continue dans certaines rĂ©gions de maniĂšre perlĂ©e, a rĂ©vĂ©lĂ© l’impuissance du gouvernement, taxant « l’ Empire Â» d’une attaque ciblĂ©e, sans quoi l’explication devenait trop encombrante pour lui, du fait d’un processus de dĂ©tĂ©rioration avancĂ©e de toutes les infrastructures, et Ă©troitement liĂ© Ă  un Ă©cheveau de corruption, nous y reviendrons.

Finalement, l’État devient coercitif et rĂ©pressif car il n’a pas les moyens de contrecarrer les effets de la crise Ă©conomique qui fragilise chaque jour un peu plus le tissu social, face aux revendications lĂ©gitimes qui agitent des secteurs sociaux en proie Ă  l’érosion de leur subsistance, et de leur existence mĂȘme.

Du chaos monétaire à la dystopie

L’inflation et la monnaie sont un catalyseur effectif de cette situation : la disparition du liquide, l’utilisation des moyens de paiement Ă©lectronique, l’absence de papier pour toutes les tĂąches qui incombent Ă  un État (notamment la monnaie, et les papiers d’identitĂ©s) congĂ©dient tout ordre rationnel. La monnaie se rachĂšte Ă  un prix supĂ©rieur Ă  sa valeur d’usage, car dans une Ă©conomie de pĂ©nurie tout est objet d’accaparement et de spĂ©culation, mĂȘme l’argent
Un tel chaos monĂ©taire ressortit Ă  une expression dystopique de la sociĂ©tĂ© et de l’expĂ©rience du monde.

Du cĂŽtĂ© du gouvernement, les tours de passe-passe rhĂ©torique prĂ©sentant l’inflation comme Ă©tant « provoquĂ©e Â» (inducida) ou spĂ©culative ont laissĂ© place Ă  un dĂ©sert explicatif, seulement arrosĂ© par de constantes augmentations du salaire minimum. D’ailleurs, il n’y a plus de statistiques Ă©manant de la Banque Centrale depuis 2014[10]. A l’inverse du cas argentin oĂč la crise inflationniste a menĂ© Ă  la dĂ©mission de plusieurs gouvernements, au Venezuela, elle semble sceller le destin d’une reproduction ad nauseam du dĂ©sastre sous des oripeaux de « guerre Ă©conomique Â» et d’accentuation des sanctions Ă©conomiques amĂ©ricaines.

Dans ce contexte, la loi du plus fort est celle qui s’impose. En premier lieu celle des militaires, qui ont Ă©tĂ© savamment utilisĂ©s par ChĂĄvez mais maintenus Ă  distance par un jeu d’équilibre du pouvoir qui a explosĂ© en mille morceaux au moment de sa mort et du relais de pouvoir Ă  Maduro. En second lieu celle de Maduro (et ses cliques) qui a hĂ©ritĂ© de groupes de pouvoir disparates, d’une Ă©conomie en chute libre, monopolisĂ©e par des technocrates moribonds car trop liĂ©s aux rĂ©seaux de corruption nationaux et trans-nationaux. On distingue alors un glissement mĂ©taphorique entre l’  « Etat magique Â» tel qu’il a Ă©tĂ© dĂ©fini par Coronil, et le chaos de la magie noire pĂ©troliĂšre. Du Sauveur au Destructeur, il n’y a qu’un pas..

De l’État magique à la magie noire de la corruption

En 1985, Charles Tilly, socio-historien amĂ©ricain, publiait un article sur la construction de l’État en tant que crime organisĂ©. Se pencher sur les rĂ©seaux de corruption mobilisĂ©s durant plus d’une dĂ©cennie au Venezuela fait indĂ©niablement Ă©cho Ă  cette formule tillienne. Lorsque l’on Ă©tablit une cartographie des rĂ©seaux de corruption vĂ©nĂ©zuĂ©liens, on se retrouve face Ă  un vĂ©ritable Ă©cheveau dans lequel des acteurs hĂ©tĂ©rogĂšnes s’entremĂȘlent en d’époustouflants rebondissements. Pour s’introduire dans cette toile, il faut rapprocher quatre Ă©lĂ©ments : les aliments, le pĂ©trole, les militaires et le systĂšme financier. Je n’ai pas la prĂ©tention ici d’offrir un reflet parfait et surtout exhaustif d’un phĂ©nomĂšne dont la complexitĂ© n’a de paire. MalgrĂ© tout, je vais tenter d’en donner un aperçu en isolant un segment de la grande toile de la corruption vĂ©nĂ©zuĂ©lienne.

Mais d’abord rappelons quelques donnĂ©es intĂ©ressantes : en 2012, l’État commercialisait 49% des aliments consommĂ©s dans le pays, et dans le mĂȘme temps, les importations atteignaient leur niveau record, dont 60% sont gĂ©nĂ©rĂ©es par l’Etat. En 2014, le taux de pĂ©nurie s’élevait Ă  30% suivant la courbe de baisse drastique des importations. En 2015, les entreprises agroalimentaires expropriĂ©es rĂ©duisaient leur production entre 5 et 14% par rapport Ă  l’annĂ©e antĂ©rieure. En 2016, les CLAP[11] sont crĂ©Ă©s ainsi que la Grande Mission Approvisionnement Souverain SĂ»r, sous contrĂŽle militaire, qui impose aux producteurs privĂ©s de vendre 50% de leur production[12] (Giacalone, Hernandez, Zerpa 2017 : 72-73).

Ce que l’on peut aisĂ©ment retenir de ces quelques chiffres, c’est une Ă©volution qui passe par la dĂ©privatisation de la production alimentaire, l’augmentation du poids de l’importation dans l’activitĂ© Ă©conomique nationale, la reprivatisation indirecte de la manne pĂ©troliĂšre sous forme de « cadeaux Â» fait aux apparatchiks du rĂ©gime, et enfin, la militarisation du contrĂŽle de la distribution. Il s’agit donc bien d’une forme de redistribution par le haut de ce qui devrait surtout ĂȘtre un instrument de compensation des inĂ©galitĂ©s sociales.

Pour faire vite, je m’arrĂȘterai plus spĂ©cifiquement sur le systĂšme de reprivatisation de la manne pĂ©troliĂšre et la nature des « cadeaux Â» dont il est question ici. Partons dĂ©jĂ  du chiffre mirobolant de ce qui est estimĂ© avoir Ă©tĂ© soustrait des comptes publics pĂ©troliers depuis les dĂ©buts de la rĂ©volution bolivarienne : 6 milliards de dollars dans une seul circuit de corruption, celui autour de PDVSA et de Rafael RamĂ­rez, le presque Ă©ternel ministre du pĂ©trole et prĂ©sident de PDVSA durant les annĂ©es ChĂĄvez, aujourd’hui en cavale dorĂ©e. Ceci sans compter ce qui est le deuxiĂšme plus gros moteur de la corruption dans ces annĂ©es-lĂ  : la fuite des capitaux liĂ©e au contrĂŽle des changes[13].

Quoiqu’il en soit, 2008 est l’annĂ©e la plus faste pour la fuite de capitaux via des mĂ©canismes illicites (assignation indus de devise, importation en surfacturation, dĂ©tournement, note bancaire structurĂ©e), oĂč selon un calcul, la somme totale Ă©quivaudrait Ă  presque 50% des revenus pĂ©troliers[14]. C’est aussi Ă  ce moment que commence la chute lente mais soutenue de la production pĂ©troliĂšre dans un contexte de crise Ă©conomique mondiale, de baisse des prix du pĂ©trole et d’accĂ©lĂ©ration de la fuite des capitaux.

Pas besoin d’ĂȘtre ingĂ©nieur pĂ©trolier pour comprendre qu’il n’y a plus de fonds disponibles pour soutenir l’investissement en infrastructure qu’exige l’extraction pĂ©troliĂšre. De cette Ă©quation mortifĂšre, alimentĂ©e par la magie noire de la corruption, les membres de la « boli-bourgeoisie Â» en sont les premiers opĂ©rateurs. Ce groupe d’acteurs entrepreneurs apparaĂźt aprĂšs la rupture entre le secteur privĂ© et le gouvernement Ă  l’issue du lock out patronal et pĂ©trolier de 2003.

Mais revenons Ă  notre cas de figure. Pour un des accusĂ©s de tisser la toile de cette infĂąme opĂ©ration, la meilleure dĂ©fense semble encore le culot : lorsqu’un journaliste commente Ă  Nervis Villalobos (ex-viceministre d’énergie) que le fait de crĂ©er une entreprise off shore suppose de cacher quelque chose, l’impĂ©trant rĂ©pond qu’il devait lui, en retour, se protĂ©ger de l’insĂ©curitĂ© rĂ©gnant au Venezuela[15].

C’est donc Ă  un festin vampirique que se sont invitĂ©s les membres d’un rĂ©seau de corruption qui prend des allures de TrĂ©sor National d’un État sans État, et surtout sans lois. Les calculs ne concordent pas tous, mais laissent percevoir l’étendue du dĂ©minage. Lorsque l’on examine de prĂšs ce phĂ©nomĂšne, le plus surprenant est le rĂŽle tenu par les États-Unis : vĂ©ritable justice extra-territoriale d’une guerre asymĂ©trique, le gendarme « nĂ©cessaire Â»  pourquoi nĂ©cessaire ? l’auto-proclamĂ© gendarme serait plus juste, non ? d’une rĂ©volution dĂ©plumĂ©e et, en mĂȘme temps, l’opĂ©rateur de la corruption (Ă  travers des entreprises transnationales telles que CITGO, Refco, Rosemont, Stanford Bank notamment) et, in fine, l’acteur primordial de l’économie vĂ©nĂ©zuĂ©lienne. GrĂące au FCPA (Foreign Corrupt Practices Act), un dispositif qui permet d’agir sur les marchĂ©s et les autoritĂ©s nationales, et bien sĂ»r aux dollars, la monnaie universelle, les Etats-Unis, deviennent le tribunal des Ă©changes Ă©conomiques : si des transactions illĂ©gales se sont dĂ©roulĂ©es sur son territoire ou en monnaie amĂ©ricaine, le dĂ©partement de Justice s’empare du cas. C’est chose faite dans une affaire inĂ©dite qui implique directement sept vĂ©nĂ©zuĂ©liens (et peut-ĂȘtre huit), mĂȘlĂ©es Ă  un Ă©cheveau de dĂ©tournement de fonds publics d’un milliard de dollars entre 2011 et 2013. Celui-ci n’aurait Ă©tĂ© possible sans les bonnes dispositions de Rafael RamĂ­rez, voire sa participation directe[16].

Une autre surprise de cette foire d’empoigne milliardaire, c’est la prĂ©sence des militaires dans tous les rĂ©seaux de corruption sans en constituer le cƓur apparent. La recette fondamentale du dĂ©sastre vĂ©nĂ©zuĂ©lien peut donc s’égrainer ainsi: un doigt de hiĂ©rarque politique et de nĂ©potisme, saupoudrĂ© de quelques opĂ©rateurs du monde entrepreneurial et de la finance et une pincĂ©e de militaires.

Tout ce beau monde est depuis 2017 soumis Ă  une pression sans pareil : la confiscation et le gel de comptes, avoirs et propriĂ©tĂ©s par les États-Unis. C’est ce qui en fait des acteurs politiques de poids – et de l’ombre – aujourd’hui, notamment dans le cadre des nĂ©gociations entamĂ©es en NorvĂšge, puis dans les Îles de la Barbade entre le gouvernement et l’opposition.

L’ironie de l’histoire pĂ©troliĂšre « rĂ©volutionnaire Â» vĂ©nĂ©zuĂ©lienne pourrait donc se rĂ©sumer au fait que Rafael Ramirez, en voulant purger l’industrie de ces mauvaises habitudes « capitalistes Â» (cadeaux et autres largesses Ă  ses fonctionnaires intermĂ©diaires et hauts-fonctionnaires) a prĂ©cipitĂ© une structure faite de saccage et de gabegie mirobolante[17]. Cette crise structurelle (et culturelle) s’est intensifiĂ©e Ă  partir de 2009, lorsque la crise Ă©conomique globale s’est faite ressentir, et a menĂ© Ă  une sĂ©lectivitĂ© dans la distribution de prĂ©bendes Ă©conomiques.

Conclusions en suspens

Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec un ancien haut-fonctionnaire de l’industrie pĂ©troliĂšre vĂ©nĂ©zuĂ©lienne, en attente de jugement aux Etats-Unis. Son verdict est sans appel: ce sont l’avarice et la cupiditĂ© personnelle qui ont menĂ© au naufrage de PDVSA et du Venezuela. Il ne peut y avoir, selon lui, de cause Ă  effet entre une institution et la maniĂšre dont elle est gĂ©rĂ©e. Alors qu’une grande partie des trames de corruption semble mener Ă  RamĂ­rez, il reste un des acteurs les plus respectĂ©s malgrĂ© tout, dans sa dĂ©fense (et les faiblesses qui l’entourent) du socialisme du 21Ăšme siĂšcle. C’est cela qui aurait dĂ©truit la mĂ©ritocratie, Ă  coup de permissivitĂ© et de prĂ©servation des relations sociales au sein de la mĂ©ga-entreprise.

AprĂšs la destitution en 2017 de Luisa Ortega, Procureure de la RĂ©publique toute-puissante pendant les annĂ©es fastes du chavisme, aujourd’hui exilĂ©e en Colombie, l’État aurait suspendu des dizaines de milliers d’enquĂȘtes en cours pour corruption[18]. Un pas de plus dans le marasme, et un punitivisme en matiĂšre de corruption trĂšs sĂ©lectif.

Ce qui nous rappelle en dĂ©finitive que l’économie d’enclave propre Ă  la nature et aux modalitĂ©s de la production rentiĂšre pĂ©troliĂšre, une Ă©conomie latifundiste en quelque sorte, est le terreau privilĂ©giĂ© de la corruption et le ressort principal de l’hĂ©morragie vĂ©nĂ©zuĂ©lienne. Le Venezuela, El Dorado  des nouveaux colonisateurs hispaniques au 16Ăšme siĂšcle, s’est converti en  « Venezuela Saoudite Â» dans les annĂ©es 1980, et en Venezuela chaviste, terre d’espoirs de la gauche internationale dans les annĂ©es 2000. Reste maintenant le Venezuela dystopique, oĂč l’effondrement Ă©cologique, Ă©conomique, politique et sociale est tĂ©lĂ©visĂ©e.

Bibliographie

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Notes

[1]   Kennett Rogoff, ancien responsable Ă©conomique pour le FMI. Anatoly Kurmanaev, « Venezuela’s Collapse Is the Worst Outside of War in Decades, Economists Say Â» in New York Times, 17/05/2019, https://www.nytimes.com/2019/05/17/world/americas/venezuela-economy.html.

[2]   https://www.portafolio.co/internacional/numero-de-empresas-cerradas-en-venezuela-505363.

[3]   https://transparencia.org.ve/project/crisis-venezolana-esta-estrechamente-relacionada-con-la-corrupcion-y-el-mal-desempeno-de-las-576-empresas-propiedad-del-estado/.

[4]   A titre de comparaison, l’Argentine dans le litige entre Repsol et l’YPF a Ă©copĂ© d’une indemnisation de l’entreprise pĂ©troliĂšre espagnole de 5 milliards de dollars.

[5]   https://gestionparticipativavenezuela.files.wordpress.com/2008/12/cooperativas-legalizadas-acumulado-por-ano-gp.pdf; Fox, Michael (2007): “Venezuela’s Co-op Boom”, en: Venezuelanalysis.com, http://www.venezuelanalysis.com/analysis/2393.

[6]   https://prodavinci.com/goodyear-cierra-en-venezuela-y-sus-trabajadores-recibiran-neumaticos-como-parte-de-su-liquidacion/.

[7]   Quelque soit le jugement que l’on porte sur cet Ă©pisode politique durable, il faut admettre qu’il a reprĂ©sentĂ© un champ d’espoir pour une partie de la gauche internationale, et a gĂ©nĂ©rĂ© un effet d’entraĂźnement dans la rĂ©gion, avec la vague de victoires Ă©lectorales de partis « progressistes Â», anti-impĂ©rialistes dans leur discours et architectes de nouveaux droits sur le papier.

[8]   Selon un rĂ©cent sondage, Maduro est crĂ©ditĂ© de 15% d’avis favorable Ă  sa gestion. https://elpitazo.net/politica/guaido-es-el-lider-politico-mas-popular-segun-encuesta-de-datanalisis/

[9]   Ce n’est d’ailleurs pas qu’une notion analytique, mais aussi un leitmotiv des politiques publiques : « l’urgence Ă©lectrique Â», « l’urgence alimentaire Â» ont Ă©tĂ© deux grandes opĂ©rations de dĂ©ploiement de l’autoritĂ© publique ces derniĂšres annĂ©es. Dans le cas Pudreval (des centaines de tonnes d’aliments importĂ©s retrouvĂ©s en dĂ©composition en 2011), un ancien fonctionnaire raconte : « on nous a demandĂ© d’acheter des aliments soudainement, dans le cadre de l’ Â« urgence alimentaire Â» alors qu’on Ă©tait spĂ©cialisĂ© dans l’infrastructure pĂ©troliĂšre. Il a fallu alors improviser Â». Et notamment nĂ©gocier avec des entreprises inexistantes ou de trĂšs douteuse trajectoire. cf. http://enelojodelaguila.blogspot.com/2011/07/el-mal-olor-de-pdval-no-salpico-todos.html.

[10]  Cela n’est plus vrai depuis mai 2019, oĂč de maniĂšre surprenante les chiffres de l’inflation ont Ă©tĂ© republiĂ©s aprĂšs plusieurs annĂ©es de black out communicationnel, et laisse Ă  penser Ă  un revirement subtil de certains groupes de pouvoir au sein de l’appareil d’État, Ă  la suite de l’auto-proclamation de GuaidĂł comme PrĂ©sident de la RĂ©publique par intĂ©rim, et la tentative manquĂ©e de soulĂšvement militaire le 30 avril 2019.

[11]  ComitĂ©s Locaux d’Approvisionnement et Production, Ă  l’image des Conseils d’Approvisionnement et de ContrĂŽle de Prix (JAP) chilien sous Allende. Ils forment une trame d’organisations territoriales et locales, qui prend en charge la rĂ©ception et la rĂ©partition de caisses contenant des aliments non-pĂ©rissables, pour un prix modique. Les aliments sont importĂ©s de diffĂ©rents pays via un rĂ©seau commercial liĂ© aux intĂ©rĂȘts des cliques Ă©conomiques proches du gouvernement (Ă©conomiques et militaires). Il est intĂ©ressant de voir que les Clap ont pris le pas sur le « pouvoir populaire Â», tout du moins dans sa forme invocatrice : « Tout le pouvoir aux Clap Â» affirme une brochure du Parti Socialiste Uni du Venezuela (http://www.psuv.org.ve/publicaciones/todo-poder-para-clap/page/5/)

[12]  Cette mĂȘme annĂ©e, c’est la Camimpeg qui vient blinder un peu plus l’influence des militaires sur les secteurs stratĂ©giques de l’économie, en crĂ©ant cette Corporation anonyme militaire d’industries miniĂšres, pĂ©troliĂšres et gasifĂšres.

[13]  Celle-ci est Ă©valuĂ©e par les amĂ©ricains a plus de 20 milliards par an. https://elpais.com/internacional/2019/05/27/actualidad/1558970548_641126.html

[14]  https://www.larazon.net/2014/09/marea-socialista-en-2008-se-fugo-casi-el-50-porciento-de-los-ingresos-petroleros/. On peut par ailleurs s’essayer Ă  un dĂ©compte macabre et indĂ©cent qui propulserait le chiffre de 400 milliards de dollars de fuite de capitaux sur tout la pĂ©riode bolivarienne.  Et on serait peut ĂȘtre encore loin du compte selon Alek Boyd, journaliste vĂ©nĂ©zuĂ©lien spĂ©cialisĂ© dans la corruption, qui Ă©value le « trou Â» de Pdvsa en billions de dollars. http://infodio.com/130218/justice/department/money/laudering/bribery/nervis/villalobos

[15]  https://www.elmundo.es/internacional/2019/02/01/5c53608c21efa0a4378b46d6.html

[16]  https://elpitazo.net/politica/abogado-afirma-que-gobierno-de-eeuu-vinculo-a-rafael-ramirez-en-otro-caso-de-soborno/

[17]   Extrait d’un entretien avec un ancien haut-fonctionnaire pĂ©trolier, aujourd’hui poursuivi aux Etats-Unis pour corruption.

[18]  https://www.barril.info/fr/actualites/venezuela-2017-luisa-ortega-maduro-rupture-constitution?lang=fr .

[mila ivan1]Il s’agit d’un clin d’oeil Ă  un essai de Laureano Vallenilla Lanz de 1919 qui parlait du cĂ©sarisme dĂ©mocratique et que je transpose au rĂŽle des EEUU

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Article publié le 24 Sep 2019 sur Contretemps.eu