Septembre 20, 2021
Par CQFD
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Illustration L. L. de mars

Un village sur la route qui va de la cĂŽte atlantique vers Beja, traverse la grande plaine sĂšche de l’Alentejo (sud du Portugal), Ă©crasĂ©e de chaleur dĂšs le mois de mai, l’horizon Ă  perte de vue qui se confond avec un ciel sans nuages, le fin fond du pays profond au sud du Tage, vide de gens, d’arbres, comme une steppe – « notre Sahara Â», dit une amie – jalonnĂ©e de petits bourgs, perchĂ©s sur des collines. Le village s’appelle Entradas, « Les EntrĂ©es Â». EntrĂ©e vers quoi ? Vers oĂč ? Tout semble vide, sans vie, ou avec une vie qui s’est arrĂȘtĂ©e dans un passĂ© lointain. Un prĂ©sent immobile oĂč seul un retour au passĂ© semble plausible. Des maisons basses alignĂ©es bordent la rue principale ; au fond, l’église. Dans le jardin public, entre quelques arbres qui dĂ©tonnent dans la sĂ©cheresse, deux ou trois mĂąts avec des drapeaux frappĂ©s de la faucille et du marteau signalent la prĂ©sence municipale toujours incontournable du Parti communiste portugais dans cette rĂ©gion.

Pourtant, le rouge brĂ»lĂ© par le soleil a virĂ© au rose, signe de la mutation idĂ©ologique en cours de la vie politique locale
 DerriĂšre les vitres des fenĂȘtres fermĂ©es, des visages ridĂ©s Ă©pient les Ă©trangers de passage. Les rues sont vides, les deux cafĂ©s fermĂ©s, Covid-19 oblige ; on croise un travailleur de la voirie occupĂ© Ă  balayer les trottoirs du jardin. Le « bonjour Â» est rapide et sans empathie. Au voisinage de l’église, un panneau indique le musĂ©e local oĂč sont rassemblĂ©s, prĂ©sentĂ©s aux rares visiteurs de passage, les derniers vestiges de l’agriculture traditionnelle ou ce qu’on a cataloguĂ© comme tel. Ledit musĂ©e est fermĂ© ! Il fait dĂ©jĂ  33°C au soleil de midi en cette journĂ©e aux tempĂ©ratures extrĂȘmes, mais nous sommes pris par un sentiment glaçant, celui d’une sociĂ©tĂ© paralysĂ©e par son dĂ©clin. À l’exception de quelques Ăźlots comme la ville de Castro Verde, toute proche qui vit de l’activitĂ© miniĂšre, toute la rĂ©gion de l’Alentejo profond, naguĂšre un grenier Ă  blĂ© des latifundiaires et le territoire de quelques-unes des pages les plus radicales de l’histoire sociale du Portugal avec les luttes des salariĂ©s agricoles, vit aujourd’hui la transition vers le monde de la catastrophe annoncĂ©e, celui de la grande agro-industrie. Dans un des pays les plus vieillissants du Vieux Continent et oĂč la natalitĂ© est la plus faible, la rĂ©gion du bas Alentejo est classĂ©e parmi les plus pauvres de l’Europe communautaire ; et la sociologie de sa population est en train d’ĂȘtre bouleversĂ©e par des mouvements contradictoires.

Depuis quelques annĂ©es, une nouvelle sociĂ©tĂ© s’y installe. C’est le nouveau prolĂ©tariat associĂ© Ă  la nouvelle agriculture industrielle, aux cultures en serres de fruits rouges poussĂ©es chimiquement hors sol pour ĂȘtre vendues tout au long de l’annĂ©e dans les rayons des supermarchĂ©s europĂ©ens ; celle des Ă©tendues d’oliviers et d’amandiers traitĂ©s, plantĂ©s et exploitĂ©s par les multinationales Ă  capitaux financiers sans loi ni patrie. Une population asiatique, des Bengalis, des NĂ©palais, des Vietnamiens, des ThaĂŻlandais, des Pakistanais, amenĂ©s de l’autre cĂŽtĂ© de la planĂšte par des marchands de chair fraĂźche, des rĂ©seaux puissants et intouchables. Dans certains villages, ils reprĂ©sentent dĂ©sormais jusqu’à 60 % de la population. Comme si, par un renversement ironique de l’histoire, le projet lusitanien du XVIe siĂšcle de la dĂ©couverte du chemin maritime vers l’Asie s’était finalement concrĂ©tisĂ© par ce peuplement asiatique dans la pĂ©ninsule, effet de la globalisation moderne du marchĂ© du travail.

Ces prolĂ©taires sont exploitĂ©s Ă  l’extrĂȘme, vivent de façon concentrationnaire dans des taudis et des ruines, travaillent 10 heures par jour Ă  un taux horaire de 3 euros et les intermĂ©diaires exploiteurs retiennent souvent 50 % de leurs payes, prĂ©textant remboursements divers et alĂ©atoires.

Le mĂ©lange est dĂ©jĂ  assez Ă©tonnant, mais la globalisation est Ă  l’Ɠuvre et ne s’arrĂȘte pas. On s’attarde devant la vitrine d’une des agences immobiliĂšres locales – eh oui, cela existe ici aussi â€“ et l’on est surpris par le prix des ruines Ă  vendre. Explication : une immigration d’un autre type s’installe aussi dans la rĂ©gion ; des alternatifs de toutes sortes et toutes origines, allant des « auto-entrepreneurs de start-ups Â» europĂ©ens aux jeunes couples aisĂ©s Ă  la recherche d’une vie tranquille et d’air pur. Bizarrerie pour bizarrerie, aux Anglais, Hollandais et Allemands du dĂ©but viennent s’ajouter depuis quelques annĂ©es de nombreuses jeunes familles israĂ©liennes qui, sans doute, cherchent un apaisement Ă  la folie de l’endroit du monde oĂč elles sont nĂ©es et oĂč elles ne veulent plus vivre. On les comprend ! Dans cette petite bande de terre du sud-ouest de la pĂ©ninsule ibĂ©rique, se croisent aujourd’hui diffĂ©rentes misĂšres du monde capitaliste globalisĂ©.

Encore une Â« rĂ©vĂ©lation Â» Ă  mettre sur le compte du Covid-19 : la dĂ©couverte de la condition terrible dans laquelle travaillent et vivent des dizaines de milliers d’immigrĂ©s asiatiques dans la sociĂ©tĂ© portugaise. Le nombre important des contaminations parmi ces travailleurs exploitĂ©s, dĂ©possĂ©dĂ©s de leurs documents et de leurs droits, a fini par menacer les rĂ©gions oĂč ils vivent. Une contradiction de plus au sein de la classe capitaliste : le choc entre les intĂ©rĂȘts de l’agro-industrie et ceux du tourisme. MĂȘme si la contamination des immigrĂ©s asiatiques est restĂ©e localisĂ©e, elle est venue s’ajouter Ă  la contamination gĂ©nĂ©rale, a fortiori dans les rĂ©gions touristiques du sud oĂč l’agro-industrie s’étend – le dĂ©veloppement de l’épidĂ©mie ayant forcĂ© le gouvernement Ă  prendre des mesures de confinement qui ont touchĂ© durement l’industrie touristique.

De fait, ce n’est pas une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation, car la situation de cette immigration surexploitĂ©e Ă©tait connue depuis le dĂ©but par tous ceux qui voulaient la connaĂźtre. L’excellent journal de contre-information Mapa en parlait depuis au moins six ans [1]. Mais le dĂ©ni et le silence servaient des intĂ©rĂȘts capitalistes importants et le gouvernement socialiste portugais venait d’ailleurs, en 2018, d’autoriser l’élargissement de la zone d’implantation des serres sur la cĂŽte ouest de l’Alentejo, avec une augmentation consĂ©quente de la main-d’Ɠuvre immigrĂ©e. L’épidĂ©mie a dĂ©clenchĂ© un cortĂšge de jĂ©rĂ©miades et de larmes de crocodile, des cris d’indignation hypocrite. Les mĂ©dias se sont penchĂ©s sur le sujet pendant des semaines, on a convoquĂ© des « spĂ©cialistes Â» de toute sorte : Ă©conomistes, sociologues, ethnologues, etc. À telle enseigne que le citoyen lambda finit par ĂȘtre dĂ©goutĂ© de cet exercice de masochisme des Ă©lites – exercice chargĂ© d’hypocrisie, car, au-delĂ  des constatations rĂ©pĂ©tĂ©es, des tĂ©moignages, des descriptions glauques, il faut bien constater qu’il y a un terrain qui n’est jamais abordĂ© : celui des responsabilitĂ©s en amont. Avant, « personne n’était au courant Â», nous dit-on ; aujourd’hui, « personne n’est censĂ© l’ignorer Â», mais, dans le concret, rien ne change. Encore un principe de fonctionnement dĂ©mocratique. On apprend tout de mĂȘme que c’est toute l’agro-industrie, du porto aux fruits rouges des multinationales Driscoll’s et cie, qui a recours Ă  cette main d’Ɠuvre exploitĂ©e dans des conditions quasi esclavagistes, du nord au sud du pays. Le cas portugais ne diffĂšre en rien de la tendance Ă  l’Ɠuvre partout en Europe. Particulier ici est le fait que cette restructuration du marchĂ© du travail s’applique dans un des pays les plus pauvres d’Europe, avec les salaires parmi les plus bas. Un pays qui continue Ă  exporter de la main d’Ɠuvre partout ailleurs, du personnel de santĂ© et des services en Grande-Bretagne, des travailleurs du bĂątiment et de l’agriculture (tiens, tiens !) en Suisse et en France, des pĂȘcheurs en Allemagne du nord et en NorvĂšge. Les immigrants asiatiques, par leurs salaires encore plus bas, permettent Ă  l’agro-industrie de survivre au Portugal alors que les travailleurs portugais Ă©migrent plus loin pour fuir la misĂšre.

Un rĂ©cent rapport de la Commission europĂ©enne, qui n’est pas Ă  proprement parler une institution au-dessus de tout soupçon, considĂšre le Portugal comme l’un des pays les plus gangrĂ©nĂ©s par la corruption en Europe. D’aprĂšs l’étude, la population portugaise estime que la corruption est gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans le pays et qu’elle affecte sa vie quotidienne. Sentiment qui serait deux fois plus fort au Portugal que la moyenne europĂ©enne [2]. Les affaires de corruption s’étalent jour aprĂšs jour dans les mĂ©dias, mĂȘlant le systĂšme bancaire, les hommes politiques, les puissances du foot, les agences immobiliĂšres, spĂ©culatives et mafieuses. Pour ceux qui croient en la vieille rengaine de la sĂ©paration des pouvoirs, pilier de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, le rapport dĂ©nonce aussi le fait qu’au Portugal, seule une petite minoritĂ© des procĂšs pour corruption (autour de 10 %) sont menĂ©s jusqu’à leur terme. L’appareil judiciaire est aussi compromis dans ce processus et subit le discrĂ©dit gĂ©nĂ©ralisĂ© des institutions. L’état des Ă©lites, de la classe politique dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© – avec quelques rares et honorables exceptions – prouve que le champ du politique est plus qu’en crise : il est dĂ©cadent et irrĂ©cupĂ©rable. La machine du Parti socialiste portugais, accrochĂ©e telle une sangsue au pouvoir central et surtout local, verrouille d’une main de fer cette Ă©volution dĂ©cadente, en distillant peurs et chantages. Pour reprendre la formule d’un ami qui se dĂ©bat localement pour Ă©veiller les esprits, c’est comme le « systĂšme Poutine, mais menĂ© avec le sourire bĂ©at du Premier ministre Â».

On se met Ă  rĂ©flĂ©chir sur ce qui a bien pu se passer dans cette sociĂ©tĂ© depuis cinquante ans, depuis que la chute de l’ancien rĂ©gime autoritaire de nature fasciste a cĂ©dĂ© la place Ă  une dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Le Portugal est devenu aujourd’hui en Europe une vitrine Ă©clairĂ©e de la faussetĂ© de cette dĂ©mocratie, un exemple concret de sa nature. Un cas exemplaire de l’évolution de ce systĂšme, qui cherche Ă  masquer par un discours mensonger l’inĂ©galitĂ© et l’injustice croissante du capitalisme.

DĂ©gĂąt collatĂ©ral de la corruption des Ă©lites politiques et Ă©conomiques qui gangrĂšne toute la sociĂ©tĂ© portugaise, le discours anticorruption constitue dĂ©sormais un des socles de la nouvelle extrĂȘme droite en plein essor. Mais celles et ceux qui colportent ce discours adoptent ces mĂȘmes comportements. La dĂ©cadence s’étend du haut vers le bas, contamine aussi de larges pans du peuple qui, par exemple, participent directement et retirent de maigres bĂ©nĂ©fices de cette restructuration du marchĂ© du travail, louant des taudis aux travailleurs asiatiques, exploitant leurs faiblesses et leurs fragilitĂ©s – autre signal de la dĂ©composition des solidaritĂ©s de classe, du sens du collectif.

Ce processus est particuliĂšrement criant dans les rĂ©gions du sud, lieux oĂč des traditions de luttes radicales ont marquĂ© les gĂ©nĂ©rations, et oĂč sont aujourd’hui exploitĂ©s les nouveaux immigrĂ©s. Il y a, bien entendu, et il ne faut surtout pas l’oublier, des attitudes minoritaires de solidaritĂ© et d’entraide parmi quelques noyaux de jeunes, liant les immigrĂ©s et la population ancienne. Ces noyaux voient dans la situation actuelle une richesse, une Ă©nergie et une vitalitĂ© nĂ©cessaires Ă  faire survivre une sociĂ©tĂ© vieillissante. Mais le mouvement du capitalisme moderne efface le passĂ© de rĂ©volte. « Si 150 ans de batailles pour la propriĂ©tĂ© collective de la terre et pour la dignitĂ© du travail rural ont conduit [
] Ă  la rĂ©forme agraire de 1976, son dĂ©mantĂšlement accompagnĂ© par la globalisation nĂ©olibĂ©rale a permis au capitalisme le plus obscĂšne de retourner dans les champs du sud [3] Â». Les dĂ©faites de classe sont toujours chĂšrement payĂ©es. Et les paroles des chansons de JosĂ© Afonso, devenues le symbole du mouvement rĂ©volutionnaire du 25 avril 1974, ont aujourd’hui un goĂ»t amer, et cherchent Ă  prendre une forme concrĂšte dans des forces nouvelles.

En attendant, c’est l’avĂšnement d’un autre monde, celui du capitalisme victorieux et en dĂ©clin. En Alentejo comme ailleurs.

Madame a trouvĂ© un bon plan : une entrĂ©e avec sortie. La flamboyante bourgeoise brĂ©silienne, mariĂ©e Ă  un grand bourgeois français avec nom Ă  particule, vit dĂ©sormais Ă  Lisbonne dans un beau palace avec leurs deux filles et le chien ; l’heureux toutou s’appelle « Bonaparte Â» ! C’est aussi bien que l’avenue Henri-Martin et beaucoup moins cher. Encore une autre immigration. On croise (de loin) aujourd’hui au Portugal, outre les retraitĂ©s sĂ©duits par le soleil bon marchĂ© et la quasi-absence d’impĂŽts, des riches, des trĂšs riches, des gangsters modernes (plĂ©onasme ?!), des notables, des joueurs de foot, des artistes et des Ă©crivains de renom et au prix Goncourt encore frais. C’est dire que le monde mĂ©diocre, arrogant et mĂ©prisant de Madame et de Bonaparte fait main basse sur les riches demeures restaurĂ©es de la vieille Lisbonne et du vieux Porto, pendant qu’on pousse vers les pĂ©riphĂ©ries, gueux, misĂ©reux, pauvres et Ă©clopĂ©s qui font dĂ©sordre dans le paysage recherchĂ© par Madame et ses semblables. Le capitalisme Ă©tant un systĂšme aux Ă©volutions improbables et inattendues, la pandĂ©mie, le dĂ©veloppement du tĂ©lĂ©travail pour des milliers de cadres branchĂ©s et dĂ©branchĂ©s, a relancĂ© l’immobilier qui, malgrĂ© l’épidĂ©mie, se porte mieux que jamais.

Ça flambe aussi dans le secteur spĂ©culatif du luxe. Les ventes de Porsche Ă  230 000 euros explosent, le niveau de ventes le plus Ă©levĂ© depuis toujours dans le petit pays se retrouve aussi dans les bijoux et les vĂȘtements de marques, dans les cosmĂ©tiques, le commerce Ă©lectronique ; tout va pour le mieux dans un des pays les plus pauvres d’Europe. Normal, nous le savons, la tendance est gĂ©nĂ©rale : plus il y a de pauvres et plus les riches sont riches. C’est le « dĂ©veloppement Â» ou la « reprise Â», expliquent certains Ă©conomistes. Seulement, ici aussi, les contrastes sont vertigineux. Alors que de larges secteurs de la population, y compris des petites classes moyennes employĂ©es dans l’enseignement, la santĂ©, les services, ne trouvent pas Ă  se loger, tout ce beau monde se partage en coupes rĂ©glĂ©es des immeubles et des palais dĂ©labrĂ©s bientĂŽt rĂ©novĂ©s. Madame et son Bonaparte dĂ©pensent dans le « take-away Â» quotidien de chefs Ă©toilĂ©s autant que ce que touche par mois un immigrĂ© vietnamien ou nĂ©palais travaillant dix heures par jour dans les serres de fruits rouges empoisonnĂ©s de la cĂŽte alentejana. Enfin, « take-away Â», c’est une expression rĂ©futĂ©e par ce beau monde : « Nous ne vendons pas de la nourriture, nous vendons une expĂ©rience de socialisation Â», explique un comique patron d’une de ces start-up de cuisine chic Ă  succĂšs [4].

Un Ă©tat des lieux qui enrage. Qui est aussi un rappel du fait que nous ne devons pas prendre pour le rĂ©el ce qui n’est que l’apparence, la surface des choses, et non l’essence de son mouvement.

Quand on parle d’un des pays les plus pauvres d’Europe, on se rĂ©fĂšre bien Ă©videmment au pays des pauvres, laissant de cĂŽtĂ© le pays des riches. Une voix avertie soulignait rĂ©cemment des aspects significatifs de cette inĂ©galitĂ© sociale criante et violente qui, au Portugal comme partout ailleurs, ne cesse d’augmenter [5]. Depuis deux dĂ©cennies, le nombre de travailleurs qui perçoivent le salaire minimum (environ 740 euros brut par mois contre 1 050 euros en Espagne) a Ă©tĂ© multipliĂ© par trois alors que le taux d’imposition d’un travailleur portugais est de 27,4 % au-dessus de la moyenne europĂ©enne. Ceci, alors que la part sociale du salaire, reçue sous la forme de services publics, diminue continuellement. L’effondrement des services publics de santĂ© lors de l’épidĂ©mie de Covid – effondrement dont les pires consĂ©quences sont encore Ă  venir au vu de la dĂ©programmation des interventions chirurgicales, du report des rendez-vous mĂ©dicaux et de l’interruption des traitements â€“ est l’exemple le plus rĂ©cent et le plus tragique de cette tendance. Dans son bref et rĂ©cent parcours de construction dĂ©mocratique, le Portugal se pose comme un cas exemplaire de plus dans la nature inĂ©galitaire de l’égalitĂ© formelle. Depuis la chute du prĂ©cĂ©dent rĂ©gime autoritaire et l’avĂšnement du rĂ©gime dĂ©mocratique parlementaire, la productivitĂ© par travailleur a Ă©tĂ© multipliĂ©e par cinq alors que le salaire rĂ©el continue de baisser, que les inĂ©galitĂ©s sociales ne cessent de se creuser. Les esprits critiques ne manqueront pas de conclure que ce passage entre deux systĂšmes de pouvoir a surtout profitĂ© Ă  ceux qui ont gardĂ© le pouvoir, c’est-Ă -dire Ă  la classe capitaliste. Certes, tout cela, on peut le dire et l’écrire aujourd’hui, alors que toute remarque semblable Ă©tait autrefois passable de poursuites, voire d’emprisonnement. Une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique se caractĂ©rise-t-elle simplement par le « droit Â» Ă  reconnaĂźtre ouvertement que l’inĂ©galitĂ© sociale est immuable ? C’est avoir bien peu d’exigences, il faut le reconnaĂźtre !

[À suivre
]

Charles Reeve *

* Charles Reeve, pseudonyme de Jorge Valadas, a Ă©crit plusieurs ouvrages sur la sociĂ©tĂ© portugaise, dont La MĂ©moire et le Feu – Portugal, l’envers du dĂ©cor de l’Euroland, paru aux Ă©ditions L’Insomniaque en 2006.


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Ce entretien a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org