Janvier 7, 2021
Par CQFD
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Illustration de Mortimer

Pour beaucoup de gens ici, ce fut d’abord un choc – et un sentiment de dĂ©goĂ»t – de voir que le peuple n’avait pas rĂ©pudiĂ© Donald Trump avec un vote plus massif. Au bout de quatre ans, tout le monde sait pourtant pertinemment ce qu’il reprĂ©sente : la suprĂ©matie blanche dĂ©complexĂ©e, le ressentiment racial, l’autoritarisme, la misogynie, les appels Ă  la violence, la cruautĂ©, etc. Il a nĂ©anmoins obtenu prĂšs de 74 millions de voix. C’est lĂ  une dĂ©monstration claire de la folie maladive dont souffre cette monstruositĂ© raciste et coloniale qu’on appelle les États-Unis… 74 millions d’AmĂ©ricains ont choisi le suprĂ©macisme blanc et l’autoritarisme – du moins n’y voient-ils aucun inconvĂ©nient.

DĂšs la fondation de ce pays, la classe minoritaire des propriĂ©taires d’esclaves du Sud s’est vu attribuer un pouvoir disproportionnĂ©. Quand celui-ci fut remis en cause par l’élection d’Abraham Lincoln en 1860, ils ont fait sĂ©cession.

AprĂšs la guerre civile survint une brĂšve pĂ©riode de Reconstruction oĂč, sous la protection des troupes fĂ©dĂ©rales, on entrevit dans le Sud la possibilitĂ© d’une organisation politique rassemblant des Noirs et des Blancs pauvres. Mais cette Reconstruction fut trahie dĂšs 1877 : par la suite, le droit de vote fut de nouveau dĂ©niĂ© aux Noirs du Sud, qui seraient encore terrorisĂ©s par le Ku Klux Klan et les lynchages pendant prĂšs d’un siĂšcle.

Puis Ă  son tour, le mouvement des droits civiques fut trahi – nombre de ses leaders ont Ă©tĂ© assassinĂ©s en 1968.

L’élection de Ronald Reagan, en 1980, procĂ©da du mĂȘme Ă©lan : ce n’est pas par hasard que le futur prĂ©sident avait entamĂ© sa campagne dans la petite ville de Philadelphia (Mississippi), oĂč le Klan avait assassinĂ© trois militants des droits civiques en juin 1964 [1]. Aujourd’hui, malgrĂ© le mouvement Black Lives Matter et deux mandats d’un prĂ©sident noir (ce qui n’était pas anodin, quoi qu’on ait pu penser de sa politique), l’AmĂ©rique blanche a une fois de plus dĂ©voyĂ© les promesses de la DĂ©claration d’indĂ©pendance. En votant pour « Make America Great Again Â», cette AmĂ©rique-lĂ  a clairement proclamĂ© son rejet de la dĂ©mocratie – quand elle est multiraciale. Ce pays ne changera jamais.

Le Parti rĂ©publicain est sans ambiguĂŻtĂ© le parti des Blancs. On raconte que lorsque le prĂ©sident dĂ©mocrate Lyndon Johnson a signĂ© la loi sur les droits civiques en 1964, il a dĂ©clarĂ© que par cette action, il ferait perdre le Sud aux DĂ©mocrates pendant une gĂ©nĂ©ration. Johnson avait raison, mais pour plus d’une gĂ©nĂ©ration… En 2008, Obama a obtenu 42 % des voix des Blancs, en 2012 ce fut 39 % seulement. Le vote blanc s’est reportĂ© sur lui uniquement dans les États qui avaient votĂ© pour Abraham Lincoln un siĂšcle et demi plus tĂŽt…

Le Parti rĂ©publicain est un parti minoritaire. Mais la suprĂ©matie blanche a rĂ©gnĂ© sur le Sud en tant que minoritĂ© pendant des centaines d’annĂ©es : ses partisans savent comment faire respecter la rĂšgle de la minoritĂ© – et Trump les a encouragĂ©s en ce sens, ouvertement. Or, pour gouverner, un parti minoritaire doit faire preuve d’autoritarisme. Aux États-Unis, nous avons donc maintenant un parti capitaliste centriste (les DĂ©mocrates) et un parti ouvertement autoritaire (les RĂ©publicains).

La prĂ©sidence de Trump a Ă©tĂ© une rĂ©ponse Ă  celle d’Obama. Pour les Ă©lecteurs du premier, la caste, l’identitĂ© et la peur de perdre son statut sont bien plus importantes que toutes les questions politiques ou de classe. Lorsque la gauche affirme que les travailleurs blancs trumpistes votent contre leurs propres intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, elle ne se rend pas compte qu’ils ont leur propre façon de voir les choses, qu’ils pensent leur blanchitĂ© comme le meilleur gage de leurs intĂ©rĂȘts Ă  long terme, quitte Ă  sacrifier les services de santĂ© ou d’autres progrĂšs immĂ©diats. Ils sont limpides : ils ne veulent pas d’une politique de santĂ© publique ni de programmes sociaux si les Noirs en bĂ©nĂ©ficient Ă©galement. À leurs yeux, leur statut de caste dominante est plus important que tout. Et s’ils aiment farouchement Trump, c’est parce qu’il sait caresser leur narcissisme blanc.

Selon moi, la vague de meurtres de Noirs par la police a pris de l’ampleur sous Obama prĂ©cisĂ©ment parce que la suprĂ©matie blanche se sentait menacĂ©e par un Noir qui « ne savait pas tenir sa place Â». Il fallait donc descendre des Noirs pour que ces derniers « se tiennent Ă  leur place Â» – comme Ă  l’époque des lynchages. Les meurtres policiers en sont la nouvelle forme, comme les prisons sont les nouvelles plantations. Qu’est-ce qui a changĂ© dans ce pays ?

Donald Trump a perdu les Ă©lections, mais le trumpisme est plus fort que jamais. Il a crĂ©Ă© un puissant culte de la personnalitĂ©. Sa dĂ©faite contestĂ©e lui profite presque aussi bien qu’une victoire. Il continue Ă  alimenter le ressentiment des Blancs, les « faits alternatifs Â» dans lesquels vivent ses adeptes, perfusĂ©s Ă  Fox News et aux thĂ©ories du complot relayĂ©es sur Internet. Des dizaines de milliers de ses partisans ont dĂ©filĂ© Ă  Washington douze jours aprĂšs l’élection (que Joe Biden a remportĂ©e avec six millions de voix d’avance), prĂ©tendant que Trump avait gagnĂ© – revendiquant par lĂ  qu’on leur rende leur privilĂšge d’AmĂ©ricains blancs.

L’élection n’a donc rien rĂ©glĂ©. Les protestations des trumpistes vont continuer – et les milices fascistes y resteront de la partie. Certes, Trump n’a pas obtenu l’appui militaire nĂ©cessaire pour tenter un putsch, mais il bĂ©nĂ©ficie d’un fort soutien au sein des diffĂ©rents dĂ©partements de police du pays, de la Patrouille des frontiĂšres, de la SĂ©curitĂ© intĂ©rieure fĂ©dĂ©rale, des gardiens de prison – tous sont trĂšs organisĂ©s, notamment au sein de syndicats fascistes.

MĂȘme si le coup d’État que nous redoutions n’a pas eu lieu, je pense que nous avons commis une erreur en ne descendant pas dans la rue juste aprĂšs le vote pour faire une dĂ©monstration de force. Nous Ă©tions des millions, prĂȘts Ă  rĂ©pondre aux appels des diverses organisations civiles pour dĂ©fendre l’intĂ©gritĂ© du scrutin, mais ces appels n’ont finalement jamais Ă©tĂ© formulĂ©s. Au lendemain de l’élection, les RĂ©publicains ne semblaient pas soutenir les allĂ©gations de victoire de Trump. Craignaient-ils le chaos dans la rue s’ils essayaient quelque chose ? Quoi qu’il en soit, dans les jours qui ont suivi, alors que nous restions chez nous, ils se sont enhardis et ont commencĂ© Ă  soutenir Trump dans sa tentative d’essayer de stopper le dĂ©compte des voix. S’ils n’ont finalement rien pu faire, c’est juste parce que la victoire de Biden Ă©tait trop nette.

Et Biden, justement ? On sait pertinemment ce qu’il reprĂ©sente : le retour du business as usual, une figure rassurante pour un empire en dĂ©clin. Avec lui, la classe dirigeante a peut-ĂȘtre cherchĂ© un leader moins ingĂ©rable, par crainte du chaos (et bien que Trump ait donnĂ© grĂące Ă  nombre de ses desiderata).

Pour ma part, je ne pense pas que Biden pourra changer quoi que ce soit. Mais avec sa victoire, nous avons gagnĂ© le droit de respirer un instant, en faisant sortir le Ku Klux Klan de la Maison Blanche au moins pendant quelques annĂ©es. C’était nĂ©cessaire pour toutes les autres luttes.

Jeunes militants pour le climat, femmes, manifestants Black Lives Matter, autochtones en lutte contre les pipelines et pour la protection de l’eau : nous allons tous essayer de mettre la pression Ă  Biden. Le 20 janvier, quand il sera officiellement investi, j’aimerais assister Ă  une imposante dĂ©monstration de force. Biden doit ĂȘtre accueilli par des manifestations aussi massives qu’elles l’auraient Ă©tĂ© si Trump avait gagnĂ©. Si nous restons Ă  la maison, nous ne tirerons rien de cette « victoire Â».

Par John Marcotte
(Massachusetts, novembre 2020)


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- Cet article est un extrait du n°193 de CQFD, qui Ă©tait en kiosque du 4 au 31 dĂ©cembre. En voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org