Mars 24, 2023
Par Marseille Infos Autonomes
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Dans ce texte, Morgane Morteuil dĂ©montre que la lutte des travailleuses du sexe est un puissant levier pour remettre en cause le travail dans son ensemble, et que la rĂ©pression du travail du sexe n’est rien d’autre qu’un instrument de la domination de classe, de la division internationale (raciste) du travail et du stigmate de pute qui nourrit le patriarcat.


Alors que dans les pays anglophones, le terme de « sexwork Â» est devenu tout Ă  fait courant, on constate de grosses rĂ©ticences Ă  parler de « travail sexuel Â» chez les intellectuel-le-s et militant-e-s francophones. Que ce soit chez les prohibitionnistes pour qui la prostitution n’est ni un mĂ©tier ni un travail mais une violence, une atteinte Ă  la dignitĂ© des femmes [1] – comme si le « travail Â» et la « violence Â» s’excluaient mutuellement – ou chez celles et ceux qui, Ă  l’exemple de Lilian Mathieu, s’opposent Ă  cette prohibition tout en conservent un certain « scepticisme devant la revendication d’une reconnaissance du “travail du sexe” Â» [2] : ce refus de parler de travail du sexe semble symptomatique des difficultĂ©s que rencontrent notamment une partie de la gauche et des fĂ©ministes Ă  penser le travail des femmes.

Si la thĂ©matique suscite certes un intĂ©rĂȘt croissant, ces difficultĂ©s ne sont pas nouvelles. Ainsi, lorsque dans les annĂ©es 1970, de nombreux collectifs fĂ©ministes lancent la campagne « wages for housework Â» (des salaires pour le travail mĂ©nager), une bonne partie de la gauche et du mouvement fĂ©ministe reste hostile Ă  cette revendication [3]. C’est que loin de n’ĂȘtre qu’une revendication programmatique, Wages for Housework constituait plutĂŽt une invitation Ă  remettre radicalement en cause non seulement l’ensemble du systĂšme capitaliste, dans la mesure oĂč c’est au capital que bĂ©nĂ©ficie la gratuitĂ© du travail reproductif effectuĂ© par les femmes, mais de lĂ , Ă©galement la famille nuclĂ©aire, en tant que lieu oĂč se produit cette exploitation.

Alors que la campagne Wages for Housework fut lancĂ©e au tout dĂ©but des annĂ©es 1970, on remarquera que c’est en 1978, alors que les discussions sur le travail domestique Ă©taient encore vives, que Carole Leigh, travailleuse du sexe et militante fĂ©ministe amĂ©ricaine, crĂ©e le terme de « sexwork Â» ; et si la revendication de « Wages for housework Â» ne semble plus avoir la mĂȘme pertinence aujourd’hui qu’une grande partie du travail domestique a Ă©tĂ© marchandisĂ©e – les anciennes mĂ©nagĂšres entrĂ©es sur le marchĂ© du travail l’ayant dĂ©lĂ©guĂ© en partie aux plus pauvres qu’elles, et notamment aux femmes migrantes – la revendication de « Sexwork is Work Â», aux vues des vifs dĂ©bats qu’elle suscite, semble en revanche plus que jamais d’actualitĂ©.

Il s’agira donc ici, tout en prenant en compte les Ă©volutions de la configuration du secteur reproductif, de montrer comment « sexwork is work Â» [le travail sexuel est un travail] s’inscrit dans la continuitĂ© des luttes pour « un salaire pour le travail mĂ©nager Â», en d’autres termes de mieux cerner les enjeux communs des luttes des femmes au foyer et des travailleurSEs du sexe, et donc de rĂ©affirmer autant la nĂ©cessaire solidaritĂ© entre femmes exploitĂ©es que le caractĂšre indissociable des luttes fĂ©ministes et anticapitalistes. Ceci nous permettra par ailleurs de mieux saisir les relations entre travail du sexe et capitalisme, et ainsi d’affirmer la nĂ©cessitĂ©, notamment pour la gauche et le fĂ©minisme, de soutenir ces luttes au nom du processus rĂ©volutionnaire auquel elles nous invitent.



Le travail du sexe comme travail reproductif

Plusieurs raisons nous poussent Ă  affirmer la parentĂ© des luttes menĂ©es par celles qui clamaient « Wages for Housework Â» et celles menĂ©es aujourd’hui pour faire reconnaĂźtre que « sexwork is work Â».

Tout d’abord, chacune de ces luttes Ă©mane de la forte mobilisation, tant sur le terrain thĂ©orique que pratique, du mouvement fĂ©ministe. Si l’appartenance du mouvement Wages for Housework au mouvement fĂ©ministe est toujours apparue comme une Ă©vidence, il n’en est pas de mĂȘme pour le mouvement des travailleuses du sexe. Il convient ici de rappeler que c’est lors d’une confĂ©rence fĂ©ministe que Carole Leigh ressentit le besoin de parler de « travail du sexe Â» [4]. On notera Ă©galement que selon Silvia Federici, le mouvement fĂ©ministe n’a pas seulement permis l’émergence de la notion de travail sexuel, mais il est aussi Ă  lier avec l’augmentation du nombre de femmes qui se prostituent :

Je pense que dans une certaine mesure [
], mais [
] dans une mesure limitĂ©e, que l’augmentation du nombre de femmes qui se tournent vers le travail sexuel a aussi Ă  voir avec le mouvement fĂ©ministe. Il a contribuĂ© Ă  Ă©branler cette forme de stigmate moral attachĂ© au travail sexuel. Je pense que le mouvement des femmes a aussi donnĂ© le pouvoir, par exemple aux prostituĂ©es, de s’envisager en tant que travailleuses du sexe.

Ce n’est pas un hasard si Ă  la suite du mouvement fĂ©ministe vous avez le dĂ©but d’un mouvement de travailleuses du sexe, Ă  travers l’Europe par exemple. Avec le stigmate, les fĂ©ministes ont vraiment attaquĂ© cette hypocrisie : la mĂšre sainte, cette vision de la femme, toute Ă  l’autosacrifice, et la prostituĂ©e, qui est la femme qui rĂ©alise du travail sexuel mais pour de l’argent [5]

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Source: Mars-infos.org