Nous avons un rapport ambigu au travail. C’est peut-être une spécificité locale propre aux régions plutôt rurales, mais en Aveyron il ne fait pas bon ne pas aimer bosser. Quoi de pire que de passer pour un branleur, un sanaïre? Il faut montrer qu’on a pas peur de faire des heures, de se salir les mains. « Les EPI? Rien à foutre, ça me ralenti. Me mettre en arrêt maladie pour si peu? Pas la peine, ça finira bien par passer. »

Et puis voilà, il y a quelques jours un collègue a eu un malaise. « Il a déjà fait une attaque au boulot. On lui a posé des stents. » Plus de peur que de mal. Un caillou qui a fini par se dissoudre. Le gars est revenu le soir même chercher ses affaires pour mieux revenir le lendemain. Il n’a pas pris les deux jours d’arrêt que les urgences lui conseillaient de prendre.

Deux jours après un autre collègue s’entaille le bras à cause d’un problème de sécurité pourtant signalé la veille. On l’emmène aux urgences, rien de grave à part quelques points et une petite frayeur. « C’est n’importe quoi le nombre d’accidents en ce moment. »

Pendant la pause café on parle du boulot, du salaire qui vole pas bien haut, des horaires de merde, du manque de considération, du prix des pièces qu’on fabrique. « Ah ça, quand on les foire ils nous le mettent le pognon qu’ils perdent. T’imagines, si on était payé en fonction de ce qu’on ajoute comme valeur à la pièce? On viendrait bosser qu’un jour par semaine. »

La machine est arrêtée, on s’en fout y’a plus de chefs à cette heure. « C’est pour ça, moi je mets le frein à main. C’est du boulot de merde et c’est mal payé. On va pas se ruiner la santé pour eux. » On fait durer le café et on prend 5 minutes de pause en plus. Pour le principe.

« A mauvaise paye, mauvais travail ! » disait Emile Pouget. Et il n’y a pas de honte à avoir. Au contraire, nous trouverons notre dignité dans tous ces gestes qui sont autant de formes de résistance et d’insoumission.

« Vivement la retraite… »