De l’aristocratie cultivée s’engouffrant en Afrique du Nord dans le sillage des colonisateurs aux visites organisées à Angkor pour les colons d’Indochine française en passant par les hiverneurs venus se ressourcer à la douceur d’Alger, le tourisme moderne est né au XIXe siècle, consécutivement à la construction des empires coloniaux européens.

Après la boussole de l’explorateur et le fusil du conquérant, l’appareil photographique marque l’avènement serein de la domination occidentale outre-mer. Ces vastes territoires peu à peu colorés sur les planisphères dessinent un empire que l’on parcourt en expéditions plus ou moins hasardeuses dans les pas des premiers voyageurs avant que ne se développe, confort et sécurité aidant, le tourisme, symbole d’une présence coloniale banale et ordinaire.

Des voyageurs richissimes

En 1829, Victor Hugo estime que « tout le continent penche Ă  l’orient Â». Il y voit une inflexion politique et une source d’inspiration valable « pour les empires comme pour les littĂ©ratures Â». Prolongeant ou relayant le « Grand Tour Â», le Levant attire, aimante, sĂ©duit. Par dizaines, les artistes et crĂ©ateurs de toute l’Europe voguent vers la MĂ©diterranĂ©e du Sud comme ceux du XVIIIe siècle se rendaient en Italie et, pour certains, en Grèce. Le harem, l’odalisque et l’almĂ©e envahissent les ateliers des peintres, il n’est de tabac que de Turquie, de cafĂ© que du YĂ©men et, Ă  Londres, les amateurs de thĂ© rĂŞvent des grands clippers ramenant leurs cargaisons de Chine et de Ceylan.

Tous ces horizons sont parcourus par de richissimes voyageurs, curieux du monde mais n’entendant sacrifier ni Ă  leur confort ni Ă  leur statut. Par leur Ă©ducation, ils savent peindre ou dessiner, se servir d’instruments de mesure gĂ©ographique ; certains ont mĂŞme appris Ă  mouler des sculptures ou relever des inscriptions, et beaucoup s’intĂ©ressent Ă  une invention rĂ©cente, la photographie. GĂ©rard de Nerval partant pour l’Orient mentionne ainsi dans une lettre Ă  son père en 1843 que, dès le dĂ©part, leurs « lits de voyage et le daguerrĂ©otype sont cause [qu’ils ont] un excĂ©dent de bagage très coĂ»teux Â».

Disposant de leur temps et d’une solide fortune, ces voyageurs (parfois des voyageuses, Ă  l’exemple de lady Stanhope ou Alexandrine TinnĂ©) peuvent dĂ©penser des sommes considĂ©rables, en plus de l’équipement indispensable Ă  tout dĂ©placement. FrĂ©quemment, ces nomades suivent de peu les conquĂŞtes coloniales comme en tĂ©moigne en 1846, Ă  peine une quinzaine d’annĂ©es après la prise d’Alger par les troupes françaises, la publication d’un Guide du voyageur en AlgĂ©rie sous-titrĂ© ItinĂ©raire du savant, de l’artiste, de l’homme du monde et du colon. Cinq ans plus tard, la seconde Ă©dition est augmentĂ©e d’un vocabulaire français-arabe et l’ouvrage est prĂ©sentĂ© comme « rĂ©digĂ© d’après les documents authentiques et des rĂ©cits communiquĂ©s par les officiers supĂ©rieurs de l’armĂ©e d’Afrique et des voyageurs modernes Â». L’auteur prĂ©cise qu’il doit aussi certains renseignements aux « pieuses excursions de Mgr l’évĂŞque d’Alger et de son grand vicaire Â». Le livre correspond bien Ă  la clientèle visĂ©e. Le savant y trouve de prĂ©cieux enseignements sur la minĂ©ralogie, le système hydraulique, la botanique, la faune, la flore et le climat. L’artiste se voit signaler les lieux pittoresques. Le colon peut suivre l’exemple de ceux dĂ©jĂ  implantĂ©s et l’homme du monde bĂ©nĂ©ficie de la traduction en arabe de phrases pouvant lui ĂŞtre indispensables comme : « Donnez-moi mon habit, ma redingote, mes gants Â» ou « Vous repasserez mes gilets Â». […]

« Handbooks for travellers Â»

La domination européenne sur le monde à la fin du XIXe siècle se lit dans les quantités de guides proposés aux voyageurs. De 1890 à 1914, ce sont près de 80 ouvrages qui sont édités sur l’Égypte, principalement en anglais et en français. Le premier éditeur, publiant par ailleurs les plus grands auteurs britanniques de son temps, est John Murray qui, de 1836 à 1902, propose ses Handbooks for travellers et inscrit l’Inde à son catalogue dès 1859.

A Berlin, dans les annĂ©es 1830, les guides Murray sont traduits et Ă©ditĂ©s par Karl Baedeker, qui supplante bientĂ´t son modèle et donne un renom international Ă  ses propres Ă©ditions en publiant en allemand, anglais et français. En France, le marchĂ© est dominĂ© Ă  l’origine par Louis Maison, Ă©diteur de guides de voyage dès 1837. L’entreprise est ensuite rachetĂ©e par Louis Hachette en 1855 et Adolphe Joanne, ancien avocat et cofondateur de la revue L’Illustration, qui devient le directeur de collection de guides auxquels il donne son nom avant qu’ils ne prennent celui de « Guides bleus Â» en 1919, une couleur qui les diffĂ©rencie du Baedeker ou du Murray qui ont choisi le rouge.

Tous ces guides rassemblent des connaissances et descriptions prises Ă  la source des administrateurs, des savants et des militaires en poste. Ils reflètent aussi le savoir des sociĂ©tĂ©s de gĂ©ographie (la France en compte 27 en 1909) et constituent comme un Ă©tat du monde dominĂ© par l’Europe Ă  la veille de la Première Guerre mondiale. Une domination qui apparaĂ®t comme allant de soi, lĂ©gitime, soucieuse de progrès et dont on invite le voyageur Ă  voir les effets, y compris en terme de sĂ©curitĂ©. Le voyage est symbole de cette prĂ©Ă©minence occidentale face Ă  l’inertie de peuples subjuguĂ©s, simplement avides de bakchichs et non de savoir. Comme il est dit dans le Baedeker Syrie-Palestine de 1912, « en Orient, l’homme du peuple regarde gĂ©nĂ©ralement les voyageurs europĂ©ens comme des CrĂ©sus, et aussi comme des fous, parce qu’il ne comprend ni pourquoi l’on voyage ni le plaisir qu’on y trouve Â».

L’économie et les modes de vie de populations concernĂ©es par l’arrivĂ©e de touristes sont quelque peu modifiĂ©s. Ce que dĂ©plore ingĂ©nument le Guide Joanne de 1905 pour l’oasis de Biskra : « Les enfants ont pris de fort importunes habitudes de mendicitĂ© et les adultes ont tendance Ă  se faire payer leurs services beaucoup plus cher qu’ils ne valent. Â»

Seuls de rares Occidentaux mettent en cause ce tourisme dominateur, qu’ils traitent avec un souverain mĂ©pris comme Pierre Loti dĂ©nonçant en 1908 dans La Mort de Philae les « bateaux Ă  trois Ă©tages pour touristes qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve et sont bondĂ©s de laiderons, de snobs et d’imbĂ©ciles Â» qui « Ă©talent Ă  chaque pas leur suffisance ignare Â». Et au Caire, il s’indigne de voir les mosquĂ©es ouvertes Ă  « l’intrusion bruyante d’une bande Cook, le “Baedeker” Ă  la main Â».

Touring Club

Mais qu’importent les rĂ©ticences de quelques-uns, le voyage aux colonies est rendu populaire par la grande presse, le roman d’aventures, les hebdomadaires pour la jeunesse. En France, le Parti colonial participe de cette propagande tout comme le Touring Club qui crĂ©e en 1909 un ComitĂ© du tourisme colonial. Mais si l’AlgĂ©rie et dans une moindre mesure la Tunisie figurent en bonne place parmi les destinations frĂ©quentĂ©es par une clientèle française et internationale, beaucoup dĂ©plorent que d’autres destinations demeurent ignorĂ©es. Dans un numĂ©ro de juillet 1910, un journaliste de L’Illustration avoue ainsi « ne pas comprendre qu’un touriste français s’en aille visiter les Indes anglaises sans pousser plus loin jusqu’en Indochine Â».

L’offre touristique n’est pas cependant uniquement destinée à une clientèle venue de l’extérieur mais aussi à la villégiature des militaires, fonctionnaires et civils liés à la colonisation. Il en est ainsi, vers l’Himalaya, de stations créées pour les résidents dans l’Empire britannique des Indes ou de sites touristiques, balnéaires ou de montagne pour les colons d’Indochine française, où est publié en 1902 un premier guide sous la plume de Claudius Madrolle, qui écrit également Vers Angkor en 1913.

En donnant à voir leurs possessions, en y multipliant des lieux de séjour adaptés à une clientèle huppée, les puissances coloniales affirment sereinement leur puissance. Elles entament un processus qui, dans l’entre-deux-guerres, mène à l’accueil d’un plus grand nombre de touristes et de voyageurs. Avant que des bouleversements plus contemporains ne changent, parfois de manière radicale, la géographie plus que séculaire de destinations où l’Occident avait pris ses quartiers d’hiver puis ses résidences d’été.


Article publié le 20 Juil 2020 sur Renverse.co