Juillet 20, 2020
Par Renversé (Suisse Romande)
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De l’aristocratie cultivĂ©e s’engouffrant en Afrique du Nord dans le sillage des colonisateurs aux visites organisĂ©es Ă  Angkor pour les colons d’Indochine française en passant par les hiverneurs venus se ressourcer Ă  la douceur d’Alger, le tourisme moderne est nĂ© au XIXe siĂšcle, consĂ©cutivement Ă  la construction des empires coloniaux europĂ©ens.

AprĂšs la boussole de l’explorateur et le fusil du conquĂ©rant, l’appareil photographique marque l’avĂšnement serein de la domination occidentale outre-mer. Ces vastes territoires peu Ă  peu colorĂ©s sur les planisphĂšres dessinent un empire que l’on parcourt en expĂ©ditions plus ou moins hasardeuses dans les pas des premiers voyageurs avant que ne se dĂ©veloppe, confort et sĂ©curitĂ© aidant, le tourisme, symbole d’une prĂ©sence coloniale banale et ordinaire.

Des voyageurs richissimes

En 1829, Victor Hugo estime que « tout le continent penche Ă  l’orient Â». Il y voit une inflexion politique et une source d’inspiration valable « pour les empires comme pour les littĂ©ratures Â». Prolongeant ou relayant le « Grand Tour Â», le Levant attire, aimante, sĂ©duit. Par dizaines, les artistes et crĂ©ateurs de toute l’Europe voguent vers la MĂ©diterranĂ©e du Sud comme ceux du XVIIIe siĂšcle se rendaient en Italie et, pour certains, en GrĂšce. Le harem, l’odalisque et l’almĂ©e envahissent les ateliers des peintres, il n’est de tabac que de Turquie, de cafĂ© que du YĂ©men et, Ă  Londres, les amateurs de thĂ© rĂȘvent des grands clippers ramenant leurs cargaisons de Chine et de Ceylan.

Tous ces horizons sont parcourus par de richissimes voyageurs, curieux du monde mais n’entendant sacrifier ni Ă  leur confort ni Ă  leur statut. Par leur Ă©ducation, ils savent peindre ou dessiner, se servir d’instruments de mesure gĂ©ographique ; certains ont mĂȘme appris Ă  mouler des sculptures ou relever des inscriptions, et beaucoup s’intĂ©ressent Ă  une invention rĂ©cente, la photographie. GĂ©rard de Nerval partant pour l’Orient mentionne ainsi dans une lettre Ă  son pĂšre en 1843 que, dĂšs le dĂ©part, leurs « lits de voyage et le daguerrĂ©otype sont cause [qu’ils ont] un excĂ©dent de bagage trĂšs coĂ»teux Â».

Disposant de leur temps et d’une solide fortune, ces voyageurs (parfois des voyageuses, Ă  l’exemple de lady Stanhope ou Alexandrine TinnĂ©) peuvent dĂ©penser des sommes considĂ©rables, en plus de l’équipement indispensable Ă  tout dĂ©placement. FrĂ©quemment, ces nomades suivent de peu les conquĂȘtes coloniales comme en tĂ©moigne en 1846, Ă  peine une quinzaine d’annĂ©es aprĂšs la prise d’Alger par les troupes françaises, la publication d’un Guide du voyageur en AlgĂ©rie sous-titrĂ© ItinĂ©raire du savant, de l’artiste, de l’homme du monde et du colon. Cinq ans plus tard, la seconde Ă©dition est augmentĂ©e d’un vocabulaire français-arabe et l’ouvrage est prĂ©sentĂ© comme « rĂ©digĂ© d’aprĂšs les documents authentiques et des rĂ©cits communiquĂ©s par les officiers supĂ©rieurs de l’armĂ©e d’Afrique et des voyageurs modernes Â». L’auteur prĂ©cise qu’il doit aussi certains renseignements aux « pieuses excursions de Mgr l’évĂȘque d’Alger et de son grand vicaire Â». Le livre correspond bien Ă  la clientĂšle visĂ©e. Le savant y trouve de prĂ©cieux enseignements sur la minĂ©ralogie, le systĂšme hydraulique, la botanique, la faune, la flore et le climat. L’artiste se voit signaler les lieux pittoresques. Le colon peut suivre l’exemple de ceux dĂ©jĂ  implantĂ©s et l’homme du monde bĂ©nĂ©ficie de la traduction en arabe de phrases pouvant lui ĂȘtre indispensables comme : « Donnez-moi mon habit, ma redingote, mes gants Â» ou « Vous repasserez mes gilets Â». […]

« Handbooks for travellers Â»

La domination europĂ©enne sur le monde Ă  la fin du XIXe siĂšcle se lit dans les quantitĂ©s de guides proposĂ©s aux voyageurs. De 1890 Ă  1914, ce sont prĂšs de 80 ouvrages qui sont Ă©ditĂ©s sur l’Égypte, principalement en anglais et en français. Le premier Ă©diteur, publiant par ailleurs les plus grands auteurs britanniques de son temps, est John Murray qui, de 1836 Ă  1902, propose ses Handbooks for travellers et inscrit l’Inde Ă  son catalogue dĂšs 1859.

A Berlin, dans les annĂ©es 1830, les guides Murray sont traduits et Ă©ditĂ©s par Karl Baedeker, qui supplante bientĂŽt son modĂšle et donne un renom international Ă  ses propres Ă©ditions en publiant en allemand, anglais et français. En France, le marchĂ© est dominĂ© Ă  l’origine par Louis Maison, Ă©diteur de guides de voyage dĂšs 1837. L’entreprise est ensuite rachetĂ©e par Louis Hachette en 1855 et Adolphe Joanne, ancien avocat et cofondateur de la revue L’Illustration, qui devient le directeur de collection de guides auxquels il donne son nom avant qu’ils ne prennent celui de « Guides bleus Â» en 1919, une couleur qui les diffĂ©rencie du Baedeker ou du Murray qui ont choisi le rouge.

Tous ces guides rassemblent des connaissances et descriptions prises Ă  la source des administrateurs, des savants et des militaires en poste. Ils reflĂštent aussi le savoir des sociĂ©tĂ©s de gĂ©ographie (la France en compte 27 en 1909) et constituent comme un Ă©tat du monde dominĂ© par l’Europe Ă  la veille de la PremiĂšre Guerre mondiale. Une domination qui apparaĂźt comme allant de soi, lĂ©gitime, soucieuse de progrĂšs et dont on invite le voyageur Ă  voir les effets, y compris en terme de sĂ©curitĂ©. Le voyage est symbole de cette prĂ©Ă©minence occidentale face Ă  l’inertie de peuples subjuguĂ©s, simplement avides de bakchichs et non de savoir. Comme il est dit dans le Baedeker Syrie-Palestine de 1912, « en Orient, l’homme du peuple regarde gĂ©nĂ©ralement les voyageurs europĂ©ens comme des CrĂ©sus, et aussi comme des fous, parce qu’il ne comprend ni pourquoi l’on voyage ni le plaisir qu’on y trouve Â».

L’économie et les modes de vie de populations concernĂ©es par l’arrivĂ©e de touristes sont quelque peu modifiĂ©s. Ce que dĂ©plore ingĂ©nument le Guide Joanne de 1905 pour l’oasis de Biskra : « Les enfants ont pris de fort importunes habitudes de mendicitĂ© et les adultes ont tendance Ă  se faire payer leurs services beaucoup plus cher qu’ils ne valent. Â»

Seuls de rares Occidentaux mettent en cause ce tourisme dominateur, qu’ils traitent avec un souverain mĂ©pris comme Pierre Loti dĂ©nonçant en 1908 dans La Mort de Philae les « bateaux Ă  trois Ă©tages pour touristes qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve et sont bondĂ©s de laiderons, de snobs et d’imbĂ©ciles Â» qui « Ă©talent Ă  chaque pas leur suffisance ignare Â». Et au Caire, il s’indigne de voir les mosquĂ©es ouvertes Ă  « l’intrusion bruyante d’une bande Cook, le “Baedeker” Ă  la main Â».

Touring Club

Mais qu’importent les rĂ©ticences de quelques-uns, le voyage aux colonies est rendu populaire par la grande presse, le roman d’aventures, les hebdomadaires pour la jeunesse. En France, le Parti colonial participe de cette propagande tout comme le Touring Club qui crĂ©e en 1909 un ComitĂ© du tourisme colonial. Mais si l’AlgĂ©rie et dans une moindre mesure la Tunisie figurent en bonne place parmi les destinations frĂ©quentĂ©es par une clientĂšle française et internationale, beaucoup dĂ©plorent que d’autres destinations demeurent ignorĂ©es. Dans un numĂ©ro de juillet 1910, un journaliste de L’Illustration avoue ainsi « ne pas comprendre qu’un touriste français s’en aille visiter les Indes anglaises sans pousser plus loin jusqu’en Indochine Â».

L’offre touristique n’est pas cependant uniquement destinĂ©e Ă  une clientĂšle venue de l’extĂ©rieur mais aussi Ă  la villĂ©giature des militaires, fonctionnaires et civils liĂ©s Ă  la colonisation. Il en est ainsi, vers l’Himalaya, de stations crĂ©Ă©es pour les rĂ©sidents dans l’Empire britannique des Indes ou de sites touristiques, balnĂ©aires ou de montagne pour les colons d’Indochine française, oĂč est publiĂ© en 1902 un premier guide sous la plume de Claudius Madrolle, qui Ă©crit Ă©galement Vers Angkor en 1913.

En donnant Ă  voir leurs possessions, en y multipliant des lieux de sĂ©jour adaptĂ©s Ă  une clientĂšle huppĂ©e, les puissances coloniales affirment sereinement leur puissance. Elles entament un processus qui, dans l’entre-deux-guerres, mĂšne Ă  l’accueil d’un plus grand nombre de touristes et de voyageurs. Avant que des bouleversements plus contemporains ne changent, parfois de maniĂšre radicale, la gĂ©ographie plus que sĂ©culaire de destinations oĂč l’Occident avait pris ses quartiers d’hiver puis ses rĂ©sidences d’étĂ©.




Source: Renverse.co