Octobre 23, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Croyez-vous que nous ayons envie d’aller au théâtre ? Bref, nous voilà scotchés par les horaires, les masques, le fric et le moral qui descend en flèche. Reste le théâtre de la vie alors pour se sustenter.

Quand je vais voir le boucher dans sa caravane sur la place du village, je crois voir un acteur. Je jouis de le voir se démener avec ses couteaux. Je frémis lorsqu’il entame un pâté en croute. Il a une bonne bouille avec son masque transparent. Je ne peux m’empêcher d’observer ses clients familiers. Moi l’étrangère, je continue à me demander qui je suis. Pas possible d’échanger un sourire ni même un clin d’œil.

Je me mords les lèvres avec mon complexe d’étrangère mais je rigole en levant les yeux vers le ciel. Masquée ou pas, je suis invisible car trop voyante avec mon faciès de chinoise.

L’autre jour, je me plaignais tout haut d’un chauffeur d’autobus qui ne daignait pas bouger de son siège pour m’aider à faire entrer le fauteuil roulant de mon ami. Coronavirus oblige, pas de contact avec les usagers, c’est le mot d’ordre. Un jour, parce que j’étais seule à manœuvrer le fauteuil, il a basculé dans le décor et mon ami s’est retrouvé à l’hôpital. Le théâtre de la vie, n’est-ce pas ! Émotion garantie !

Un brave type m’a répondu : Tout ça c’est la faute aux Chinois.
Et moi, pauvre conne, je me suis sentie visée.

Tout le monde ne réagit pas comme ça. Il y a un Sénégalais employé dans le palace du village qui nous aide chaque fois qu’il nous voit pour la montée et la descente du fauteuil dans le bus. Il parait que dans le palace, la bouteille d’alcool, la plus chère vaut 10.000 € ; Un jour un client l’a commandée, a bu un verre et a abandonné ladite bouteille que la valetaille s’est empressée de vider. Le théâtre de la vie, quoi !

On ne voit plus de touristes chinois dans le beau village d’Eze, l’argent coulait, il ne coule plus. …Le village en hauteur a été épargné par la tempête Alex. Je venais juste de lire la nouvelle « Inondation » de Zola quand j’ai appris le drame du couple d’octogénaires victimes de la crue de la Vésubie.

J’ai marché sur un escargot au milieu de la route et cela m’a rendue triste. Les escargots, je les ai toujours aimés, en ce moment, ils s’installent sur les branches des buissons et forment de merveilleux bouquets.

Avec ma laisse d’étrangère, je me balade. Faudrait que je m’en débarrasse de ce complexe d’étrangère. Mais je ne sais plus à quel monde j’appartiens et c’est tout de même bizarre, je me sens plus proche du chat sauvage qui fuit pourtant à mon apparition lorsque je dépose des croquettes sur la terrasse. Comme je le comprends ! Ce n’est sûrement pas une hallucination de ma part, cette étincelle qui a fusé de son visage et qui m’a consolée du regard éteint de mes congénères.

Il faut continuer à maladroitement écrire. Adieu les sentences, les drapeaux, les vitrines ! Pipi de chat, bouillie et grumeaux nous éclairent mieux sur nos digestions amères que les phrases bien lisses.
N’ayons pas d’autre arme à poing que notre humilité. Humus égal terre !

Eze, le 24 Octobre 2020

Evelyne Trân




Source: Monde-libertaire.fr