Septembre 22, 2021
Par Les mots sont importants
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En cette veille d’élection présidentielle 2022, la violence raciste sature de nouveau l’espace médiatique français. Et le bilan de la semaine dernière est particulièrement sinistre.

Le samedi soir, Eric Zemmour, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale ou religieuse, militant sexiste, homophobe, suprémaciste et raciste visant les arabes, les musulmans, les noirs, les juifs, les migrants, les non-blancs en général, était à l’antenne sur une chaine publique, pour présenter son nouveau pamphlet raciste. Pour les présentateurs de l’émission, l’exercice était pour le moins ambigu : offrir, une fois de plus, une tribune au militant d’extrême droite, tout en adoptant une posture critique.

Le mercredi de la même semaine, c’est la une de Causeur, d’une violence raciste inouïe, qui paraissait. Cette couverture reprend une photo de bébés racisés avec ce titre « Souriez ! Vous êtes grand-remplacés. De Limoges à Nîmes, la nouvelle démographie française en cartes et en chiffres ». Sur Twitter, d’autres ont souligné, mieux que je ne pourrais le faire, la dimension raciste, haineuse et même génocidaire du propos [1].

Zemmour et Causeur ont en commun de reprendre à leur compte cette fantasmagorie du « grand remplacement », développée par le militant raciste Renaud Camus, et qui a fait d’autres émules, notamment Brenton Tarrant, terroriste néonazi. Le 15 mars 2019, ce dernier publie un manifeste de 74 pages intitulé « Le grand remplacement », dans lequel il déplore l’expansion de l’islam et un « génocide blanc », avant d’assassiner cinquante et une personnes et d’en blesser quarante-neuf, dans un attentat contre deux mosquées à Christchurch en Nouvelle Zélande.

Nous voici donc dans un nouvel épisode de campagne raciste et xénophobe particulièrement violent. Et depuis dix jours, pour chacun de ces épisodes, Zemmour comme Causeur, il se trouve, parmi la gauche antiraciste, des gens qui éprouvent le besoin de « répondre », « critiquer » ou déconstruire le propos. Certains appelant à « combattre Zemmour sur le champ des idées » [2], d’autres sollicitant les scientifiques, démographes et historiens, pour qu’ils « expliquent » la une de Causeur, d’autres, encore,, et d’autres enfin qui vont jusqu’à « discuter » avec l’orateur fasciste, légitimant par-là son propos, puisqu’il devient objet d’échanges et de discussion.

Alors donc que le discours complotiste suprémaciste blanc imprègne le champ médiatique, une partie de la gauche antiraciste cherche à démentir et à réfuter ce discours, en se plaçant sur le terrain de la science et des idées, comme si l’enjeu était celui de la vérité.

Ce n’est pas le cas. Dans Réflexions sur la question juive, Sartre écrit :

« L’antisémite a choisi la haine parce que la haine est une foi ; il a choisi originellement de dévaloriser les mots et les raisons. Comme il se sent à l’aise, à présent ; comme elles lui paraissent futiles et légères, les discussions sur les droits du Juif : il s’est situé d’emblée sur un autre terrain. S’il consent, par courtoisie, à défendre un instant son point de vue, il se prête mais il ne se donne pas : il essaie simplement de projeter sa certitude intuitive sur le plan du discours. Je citais, tout à l’heure, quelques « mots » d’antisémites, tous absurdes : « Je hais les Juifs parce qu’ils enseignent l’indiscipline aux domestiques, parce qu’un fourreur juif m’a volée, etc. » Ne croyez pas que les antisémites se méprennent tout à fait de l’absurdité de ces réponses. Ils savent que leurs discours sont légers, contestables ; mais ils s’en amusent, c’est leur adversaire qui a le devoir d’user sérieusement des mots, puisqu’il croit aux mots ; eux, ils ont le droit de jouer. Ils aiment même à jouer avec le discours car, en donnant des raisons bouffonnes, ils jettent le discrédit sur le sérieux de leur interlocuteur ; ils sont de mauvaise foi avec délices, car il s’agit pour eux, non pas de persuader par de bons arguments, mais d’intimider ou de désorienter. » [3]

Si j’aime ce passage, si j’ai envie de le relire et de le partager, après ces deux épisodes effrayants, c’est d’abord parce qu’il traite du discours raciste pour ce qu’il est : un discours qui ne vise pas la vérité, mais la peur. Le racisme n’est pas un simple défaut de connaissance, ou une simple ignorance. Le racisme est, au contraire, une active et farouche volonté de ne pas savoir, de nier justement l’autre, dans sa vérité, dans ses vérités. C’est une volonté de se rendre imperméable, dit Sartre :

« Si donc l’antisémitisme est, comme chacun l’a pu voir, imperméable aux raisons et à l’expérience, ce n’est pas que sa conviction soit forte ; mais plutôt sa conviction est forte parce qu’il a choisi d’abord d’être imperméable. »  [4]

Quand on se heurte à des paroles racistes, il arrive souvent qu’on s’interroge sur la bêtise des interlocuteurs : « C’est faux. Comment ne savent-ils pas ? Comment peuvent-ils dire ça ? » Ils ne savent pas, parce qu’ils ne veulent pas savoir. Ils n’en ont pas besoin et c’est là l’expression de tout leur pouvoir. Le discours raciste est avant tout la manifestation d’une domination. Comme l’écrit – et le souligne – Sartre : « eux, ils ont le droit de jouer », jouer avec les mots, jouer avec la vérité.

Le livre de Zemmour, comme la une de Causeur, c’est un pouvoir qui s’exerce, l’expression d’une domination, l’expression du droit de jouer, d’inverser la réalité (qui est exploité ? qui est génocidé ? qui est déplacé ?). C’est aussi l’expression d’un droit de propriété. Il ne s’agit pas pour Camus, Zemmour ou Causeur de démontrer, par des mots, des chiffres ou des cartes que les « Français » (les « vrais », les « blancs ») vont être « remplacés », et que les racisés vont « prendre leur place ». Il s’agit d’affirmer que lesdits « Français » sont là où ils doivent être, à leur place. La France est la « place » de ces « Français », pas celle des résidents étrangers, ni celle des Français racisés (arabes, musulmans, noirs, asiatiques, etc.), citoyens de second ordre. Le discours raciste, c’est l’expression d’une menace à l’égard du groupe visé par ce discours, une volonté de terroriser l’autre, en s’autorisant tout, par exemple en désignant des bébés comme des corps étrangers et menaçants, dont il faut se prémunir à tout prix.

Si j’aime ce passage, c’est parce qu’il déplace l’analyse du discours raciste, de l’ordre de l’ignorance à celui de la violence, de la domination, de la volonté de nier l’autre, de jouer avec la vérité, d’affirmer son pouvoir et de terroriser. Le discours de Zemmour et la une de Causeur sont avant tout des messages menaçants et terrorisants à destination des racisés. Or on ne supprime pas la menace par la science ou par la vérité.

Si j’aime ce passage, c’est parce que j’ai l’impression qu’il peut parler aux victimes de racisme, et les libérer du poids de la responsabilité qui pèse sur elles, en plus de l’injure, de la menace, et des discriminations multiples qu’ils ont à endurer. Racisés, femmes, homosexuels, trans, menacés par les discours racistes, misogynes, transphobes, n’ont pas la responsabilité de faire mentir ces discours.

Cette analyse n’implique pas une vanité de toute parole. Elle n’est certainement pas un appel à se taire. Bien au contraire, elle nous encourage à nous donner la liberté de choisir le domaine, le registre, la teneur et le lieu de son expression. Si la vérité scientifique n’est pas à même de répondre à la terreur, de la suspendre, de la faire cesser, cela n’implique pas l’impossibilité de parler, ni la nécessité de se taire. Il s’agit plutôt de se dire qu’il existe de multiples manières d’y réagir. À commencer par le refus d’un contre-discours argumentatif rationnel et rigoureux, qui légitimerait les questions telles qu’elles sont posées par les racistes, pour privilégier l’expression de sa colère, de sa peur, un appel à la contre-offensive, à la mobilisation… Et puis si la science, la vérité, l’histoire, les idées, fussent-elles des idées justes, n’ont pas le pouvoir d’annuler les discours menaçants et terrorisants, elles peuvent être le lieu d’un recours pour les victimes de ces discours, un lieu de renforcement, de résistance.

Depuis plusieurs jours, il y a ceux qui exhortent les gens – parmi lesquels les personnes directement menacées par ces discours – à se taire « pour ne pas faire le jeu du racisme » ou « diffuser » ces thèses. Il en a d’autres qui proposent d’y répondre, de « s’y confronter », de « l’affronter » à renfort de contre-arguments, d’érudition, ou de joutes oratoires, dans un registre « combattif » souvent viriliste, quitte à accepter les règles propres à l’idéologie raciste, quitte à légitimer les questions qu’elle pose.

Répondre aux discours menaçants par des idées est vain. Les racistes sont « imperméables », ils ne cherchent ni le dialogue, ni le débat. Ils veulent manifester leur toute-puissance, ils veulent nous faire peur. Cela n’empêche pas de réagir, de porter une réponse, la nôtre : parler, partager des idées, se raconter, dénoncer, crier, manifester, boycotter, pour soi, pour nous, pour refuser la peur, refuser la menace, refuser la propagande raciste. S’échanger aussi des arguments critiques, bien sûr, afin de déjouer les effets d’intimidation, mais sans croire que c’est aussi ce qu’il faut adresser prioritairement voire exclusivement à l’orateur raciste.




Source: Lmsi.net