Jan Waclav MAKHAÏSKI: LE SOCIALISME DES INTELLECTUELS

Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda

Éditions du Seuil, 1979

Table

PRÉSENTATION. Le contempteur des «capitalistes du savoir»,
par Alexandre Skirda 2
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR 62
Le socialisme d’État (1900) 63
Le marxisme en Russie (1900) 72
La science socialiste,
nouvelle religion des intellectuels (1905) 85
La banqueroute du socialisme du XIXe siècle (1905) 95
La révolution bourgeoise et la cause ouvrière (1905)108
La conspiration ouvrière (1908) 123
La révolution ouvrière (1918) 146
Présentation

LE CONTEMPTEUR DES
«CAPITALISTES DU SAVOIR»

Vers la fin du XIXe siècle et à l’orée du XXe, le développement industriel de la Russie – qui est alors un empire englobant la Finlande et la Pologne – suscite la formation de partis et d’organisations socialistes, qui tendent à représenter les intérêts d’une classe ouvrière en pleine croissance. De longues et complexes polémiques opposent les différents courants idéologiques sur la voie et les objectifs que doit se donner la révolution russe. La social-démocratie allemande sert à ce moment de modèle, grâce à l’ampleur de son influence auprès des ouvriers allemands et à ses succès électoraux. Aussi, est-ce bien souvent à l’aide de citations de Marx, d’Engels ou encore de leur «héritier» Kautsky, que se règlent les querelles doctrinales russes.1
C’est dans ce contexte que paraissent les écrits de Jan Waclav Makhaïski, dans lesquels l’auteur soumet la social-démocratie allemande à une vive critique, d’un point de vue marxiste révolutionnaire, puis retourne sa critique «marxiste» contre les marxistes russes, le marxisme et finalement contre Marx lui-même et le socialisme en général. Il aboutit à une conclusion paradoxale et extrême : le socialisme ne serait que l’idéologie d’intellectuels qui tirent avantage de la position charnière qu’ils occupent au sein de la société capitaliste – par le contrôle de la production et la gestion de l’économie – ainsi que de leur monopole des connaissances, pour tenter de s’ériger en nouvelle classe dominante. Cette classe ascendante de «capitalistes du savoir» serait limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir ses propres intérêts.
Cette analyse originale eut un certain retentissement à l’époque et inspira une activité révolutionnaire non négligeable dans la Russie des années 1905-1912, sous le vocable de «makhaïévchtchina» (soit à peu près «makhaïévisme») du nom de son initiateur.
Les questions posées par Makhaïski sur la nature et le rôle du socialisme, ainsi que sur la place et la fonction des intellectuels dans une société industrielle, capitaliste ou socialiste, gardent au demeurant toute leur actualité et demandent à ce que l’on se familiarise davantage avec leur auteur et son œuvre.2
J. W. Makhaïski naît à Pintzov, bourgade de la province de Kielce, en Pologne russe,3 le 15 décembre 1866. Son père, Constantin Makhaïski, petit employé, meurt rapidement, laissant sa famille dans le dénuement. Sa mère tient alors une pension de famille pour les jeunes élèves du lycée de Kielce ; il l’aide assez tôt en faisant office de répétiteur auprès des jeunes pensionnaires, qui sont souvent ses camarades de classe. C’est alors qu’il fait connaissance de Stephan Zeromski, le futur romancier polonais. Après de brillantes études secondaires, il entre à l’université de Varsovie, suit des cours de sciences naturelles, puis de médecine. Mais la lutte politique contre le tsarisme le préoccupe davantage que ses études. Il s’intéresse aux objectifs nationalistes polonais, qu’il relie bientôt au socialisme. Il est arrêté pour la première fois en Galicie, en 1891, pour introduction clandestine de littérature révolutionnaire.
Emprisonné durant quatre mois à Cracovie, il est ensuite autorisé à émigrer à Zurich. C’est là qu’il perd ses illusions sur les motivations des socialistes polonais : il s’aperçoit, en effet, qu’ils luttent contre le tsarisme non pas pour libérer la classe ouvrière, mais uniquement pour fonder un État polonais indépendant, sans rien modifier de l’exploitation existante. A la suite de cette première leçon sociale, il adopte un point de vue internationaliste, devient marxiste et délaisse de plus en plus l’université. En 1892, une grande grève à Lodz, centre industriel polonais, est sévèrement réprimée ; il rédige et fait imprimer un appel aux ouvriers de Lodz pour lutter contre le «tsar et les capitalistes» «sept jours sur sept», avec «nos amis, les ouvriers russes». Il part lui-même le porter clandestinement sur place, mais est intercepté à la frontière germano-russe par la police tsariste. Il est de nouveau emprisonné, durant trois ans, d’abord à Cracovie, puis à Saint-Pétersbourg ; il est ensuite condamné à cinq ans d’exil en Sibérie, à Vilouïsk, un village perdu de la Yakoutie.
Les exilés vivaient alors dans des lieux isolés, sous la surveillance de la police locale. L’État leur allouait un minimum de subsides et ils s’organisaient en communauté. L’intérêt indirect de cette assignation à résidence pour les exilés consistait en la possibilité de confronter en permanence leurs différents points de vue. Ainsi, lorsque Makhaïski arrive, en 1895, à Vilouïsk, il y rencontre des sociaux-démocrates et des narodnikis (populistes) en pleine discussion sur la «voie russe vers le socialisme», c’est-à-dire sur l’alternative entre une évolution à l’européenne et un passage direct, sans l’étape transitoire d’une révolution bourgeoise, à un socialisme fondé sur la commune rurale et les artels ouvriers. Il a surtout la chance de trouver chez un compagnon d’exil une très riche bibliothèque socialiste en plusieurs langues. Comme il avait été privé de lectures en prison, il en fait une grande consommation et peut ainsi parfaire sa connaissance des écrits fondamentaux du marxisme et du socialisme, et en débattre avec les autres exilés.
En 1898, il publie le fruit de ses réflexions, une brochure qu’il hectographie lui-même: L’Évolution de la social-démocratie, où il critique rudement le réformisme et l’opportunisme de la social-démocratie allemande.
Les deux piliers de la théorie marxiste, la socialisation des moyens de production comme but, et la lutte de classe comme moyen, sont ramenés par la social-démocratie allemande à l’utilisation du droit de vote, dans le légalisme le plus plat, et à la participation loyale aux institutions bourgeoises en place. Ainsi Liebknecht déclare-t-il, en 1895, lors d’une assemblée d’ouvriers viennois : «La social-démocratie – bien que nous n’ayons jamais pu nier son caractère révolutionnaire, et ne cherchions pas à le faire – peut affirmer : le suffrage universel étant solidement acquis, nous sommes le seul parti de l’ordre en Allemagne.»4
Makhaïski remarque que l’objectif fondamental de la conquête du pouvoir ne signifie, pour la social-démocratie, qu’une activité toujours plus intégrée à l’appareil d’État et cautionnant de ce fait le régime existant. La dictature du prolétariat se résume donc à cette participation au pouvoir d’État et à une collaboration, par le biais des représentants sociaux-démocrates «démocratiquement» élus par le prolétariat, à la conduite des affaires de la bourgeoisie.
Cette observation est confirmée par le phénomène suivant : «Après chaque victoire, la social-démocratie ne recueille pas le fruit attendu. Plus elle se rapproche de la fin qu’elle s’est fixée, plus celle-ci s’éloigne dans sa conscience. Plus elle se prépare à réaliser ses objectifs, moins ceux-ci sont conformes à leur conception originelle. Plus elle acquiert de force, plus elle ressent le besoin de se lier et de collaborer avec d’autres groupes sociaux.»5
Ce qui amène en fin de compte Makhaïski à dire que la social-démocratie «commence à considérer ses efforts révolutionnaires initiaux avec autant de scepticisme qu’un vieillard ses élans d’adolescent».6
C’est en marxiste convaincu que Makhaïski épingle le réformisme de la social-démocratie. Sa démarche ne signifie pas encore la rupture avec «l’orthodoxie» marxiste ; elle est antérieure à l’apparition du révisionnisme de Bernstein, événement qui confirmera le bien-fondé de ses critiques qui seront alors reprises par les défenseurs de l’«orthodoxie». Pourtant, peu à peu, au cours de son analyse, il s’aperçoit que son souci de débarrasser la doctrine de quelques «erreurs», de «sortir le marxisme de ses errements pour le placer sur la voie véritable de la révolution», ne peut être, en tout état de cause, que tout à fait «utopique».7
Pour trouver la source de l’opportunisme social-démocrate, Makhaïski est amené à remonter aux textes des «pères fondateurs», non pas seulement aux écrits tardifs d’Engels, des années 1890, mais aussi aux ouvrages initiaux de Marx lui-même, et cela sans craindre d’y découvrir les germes de ces «errements» :
«La proclamation de l’infaillibilité du marxisme couvrait en même temps celle des éléments opportunistes qu’il recelait. Le réformisme n’était pas menacé de disparaître mais au contraire de croître, tout comme auparavant, en secret, sous le couvert de vieilles phrases révolutionnaires.»8
Ce premier texte ayant reçu un bon accueil auprès des déportés, Makhaïski poursuit ses réflexions et publie, toujours hectographiés, un deuxième et un troisième cahier, en 1899, dans lesquels il s’en prend à Marx et au socialisme en général.
Dans ses premiers souvenirs de déporté, Trotski, qui se trouvait non loin de Makhaïski, mentionne ses écrits – qui lui étaient parvenus à l’automne 1900 – et indique les impressions qu’elles produisirent : le «premier cahier, où il soumettait à la critique l’opportunisme de la social-démocratie allemande, produisit une grande impression sur tout le monde, par l’énumération des faits et citations. Le deuxième cahier, autant que je m’en souvienne, était du même genre, mais plus faible. Par contre le troisième, où l’auteur exposait son programme positif et se prononçait en partie pour le syndicalisme révolutionnaire, en partie pour le trade-unionisme, m’apparut, ainsi qu’à la majorité des déportés sociaux-démocrates, extrêmement faible. En dehors de Vilouïsk, Makhaïski avait peu d’adeptes ; les vieux populistes utilisaient sa critique comme une arme contre la social-démocratie en général, sans se soucier particulièrement de ses conclusions».9
Trotski rencontre Makhaïski en 1902, à Irkoutsk, et l’écoute discuter toute une soirée avec K. K. Bauer, un marxiste lié à Struve. Makhaïski répète sans cesse les mêmes arguments au cours de la discussion, ce qui fait sursauter Bauer d’indignation. Lorsque Trotski essaie timidement, en profitant d’une pause, de se mêler à la discussion, les deux adversaires fondent sur lui et l’obligent à se taire.10
Dans une rédaction plus tardive de ses souvenirs, Trotski revient sur ce sujet : «Il y avait, dans une colonie plus éloignée vers le Nord, à Vilouïsk, un déporté dont le nom Makhaïski, gagna bientôt une assez large célébrité. Makhaïski débuta par une critique de l’opportunisme dans la social-démocratie (et obtint un grand succès dans nos colonies d’exilés). Le deuxième cahier donnait la critique du système économique de Marx, et aboutissait à cette conclusion inattendue : le socialisme est un régime social basé sur l’exploitation des ouvriers par les intellectuels professionnels. Le troisième cahier apportait, dans l’esprit de l’anarcho-syndicalisme, la négation de la lutte politique. Durant plusieurs mois, les travaux de Makhaïski prirent toute l’attention des déportés de la Lena. Ce fut pour moi un puissant sérum contre l’anarchisme qui a beaucoup d’allant quand il s’agit de nier, mais qui manque de vie et se montre même timoré dans les déductions pratiques.»11
Bien que cette seconde rédaction de souvenirs soit plus précise sur le contenu des deuxième et troisième cahiers, Trotski se «vaccinait» en vain contre l’anarchisme : Makhaïski n’épargnait pas les anarchistes, qu’il mettait dans le même sac que les socialistes en général. Le fait de n’avoir pu «placer un mot» lors de cette fameuse soirée de discussion avait dû laisser quelque dépit et une impression confuse à Trotski sur la nature véritable de la critique de Makhaïski. Quoi qu’il en soit, sitôt évadé et parvenu à Londres, Trotski informa Lénine, lui fit part de la forte impression produite sur la majorité des déportés par la violente critique de l’opportunisme social-démocrate, de l’indignation provoquée par l’attaque contre Marx et les intellectuels, ainsi que du programme positif, qui était un embryon de syndicalisme mêlé de survivances d’«économisme».12
En fait, la démarche de Makhaïski était quelque peu plus complexe que la description de Trotski ne pourrait le laisser croire. Il prenait comme référence historique les journées de juin 1848, lorsque la république «démocratique» fit mitrailler la fleur du prolétariat parisien, pour prendre conscience que les prolétaires avaient plus d’ennemis que n’en indiquait le Manifeste communiste de Marx. Ces ennemis, ce n’étaient pas seulement les capitalistes, propriétaires des moyens de production, et les gros propriétaires fonciers, mais aussi toute une fraction de la bourgeoisie, soi-disant «démocratique» et acquise en apparence à la cause ouvrière, mais qui défendait en réalité des intérêts économiques et historiques bien distincts.
Cette composante «démocratique» de la bourgeoisie correspond, pour Makhaïski, à un phénomène socio-économique lié à l’évolution industrielle, laquelle provoque la naissance et le développement d’une nouvelle couche de travailleurs qualifiés et compétents – techniciens, ingénieurs, scientifiques, personnel gestionnaire et administratif – lesquels, en se joignant aux notables intellectuels déjà en place – avocats, journalistes, professeurs et autres gens de plume – contrôlent et gèrent toujours davantage la vie sociale et économique, sans pour cela disposer des leviers de commande encore détenus par l’oligarchie industrielle, foncière, financière, militaire, etc.
La position de cette nouvelle classe est vulnérable : bien qu’elle participe et profite de l’exploitation capitaliste, elle reste à la merci des rebuffades et de l’arbitraire des ploutocrates ; aussi a-t-elle tendance à se rapprocher des prolétaires et même, en apparence, à défendre leur cause. Cela lui permet d’une part, de se «dédouaner» du rôle qu’elle joue dans leur exploitation, et d’autre part, de mieux monnayer ses services auprès de ses employeurs, tout en gardant en tête le projet de s’y substituer.
L’expression politique la mieux appropriée à cette classe est le socialisme qui «dans ses attaques contre l’industriel ne touche en rien aux « honoraires » du directeur et de l’ingénieur» ; qui «laisse inviolables tous les revenus des « mains blanches »» en tant que «salaires des travailleurs intellectuels», et qui déclare l’intelligentsia «non intéressée et ne prenant pas part à l’exploitation» (citation de Kautsky). Car le «socialisme du XIXe siècle n’est pas, comme l’affirment ses croyants, une attaque contre les fondements du régime despotique qui existe depuis des siècles sous l’aspect de toute société civilisée, de l’État. Ce n’est que l’attaque d’une seule forme de ce régime : la domination des capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne supprimerait pas le pillage séculaire, il ne supprimerait que la propriété privée des moyens matériels de la production, de la terre et des fabriques. Il ne supprimerait que l’exploitation capitaliste».13
Puisque «la socialisation des moyens de production ne signifie que la suppression du droit de propriété et de gestion privées des usines et de la terre», à quoi aboutit-on?
«L’expropriation de la classe des capitalistes ne signifie nullement encore l’expropriation de toute la société bourgeoise. Par la suppression des capitalistes privés, la classe ouvrière moderne, les esclaves contemporains, ne cessent pas d’être condamnés à un travail manuel durant toute leur vie ; par conséquent, la plus-value nationale créée par eux ne disparaît pas, mais passe dans les mains de l’État démocratique, en tant que fonds d’entretien de l’existence parasitaire de tous les pillards, de toute la société bourgeoise. Cette dernière, après la suppression des capitalistes, continue à être une société dominante tout comme auparavant, celle des dirigeants et gouvernants cultivés, du monde des « mains blanches », elle reste le possesseur du profit national qui se répartit sous la même forme que maintenant : « honoraires » des « travailleurs intellectuels » ; puis grâce à la propriété familiale et à son mode de vie, ce système se conserve et se reproduit de génération en génération.»14
Ce serait un socialisme d’État, ou capitalisme d’État – comme il est admis de le définir de nos jours – car ce régime présenterait l’avantage, pour cette classe, non seulement de contrôler le pouvoir de décision, mais également de disposer de l’usufruit de tout l’appareil de production dont elle s’approprierait collectivement les bénéfices, sous la forme de hauts revenus et de divers avantages matériels.
La force sociale qui s’exprime dans ce dessein, c’est la «société cultivée», «instruite», celle qui accapare le savoir et la culture ; c’est «l’armée croissante des travailleurs intellectuels – l’intelligentsia – qui gagne avec le progrès de la civilisation les couches moyennes de la société, les petits propriétaires capitalistes. L’armée des « mercenaires » privilégiés du capital et de l’État capitaliste se trouve en opposition avec ces derniers, à l’occasion de la vente de ses connaissances, et agit pour cette raison, à certains moments de la lutte, comme détachement socialiste de l’armée prolétarienne anticapitaliste. Ce qui ne l’empêche pas d’être le consommateur privilégié du profit national, et en même temps, en tant que propriétaire de la culture et de la civilisation, le défenseur de ses biens – tout comme toute autre classe de propriétaires – contre les attaques des travailleurs manuels».15
L’idéologie qui sous-tend le mieux ce socialisme, c’est le socialisme scientifique élaboré par Marx et Engels, qui est devenu une véritable religion pour cette nouvelle classe ascendante. Le marxisme la séduit par son culte du développement intensif des forces productives, développement industriel inéluctable, car guidé par des lois se situant «au-dessus de la volonté des hommes», et identifié au progrès scientifique, technique, et partant, social.
Qui plus est, cet aspect «scientifique» et «progressiste» légitime en quelque sorte les aspirations de l’élite du savoir à prendre la succession des capitalistes au nom de la raison historique, en dissimulant ainsi, avec habileté, la simple rapacité de ses intérêts de classe.
Dans cette nouvelle religion, le paradis est représenté par la société sans classes, le communisme. A l’instar des autres religions, on fait miroiter ce «paradis prolétarien» devant les ouvriers, afin de mieux les appâter, de les entraîner vers les objectifs beaucoup plus réels de démocratisation politique et de nationalisation de l’économie ; «transitions» qui permettent à la nouvelle classe de s’installer au pouvoir et de s’épanouir.
Cet idéal est d’autant plus mythique que les conditions «objectives et subjectives» de passage à la société communiste ne seront pas réunies de sitôt, qu’il faudra être «réaliste» et attendre sagement de la nouvelle divinité, le devenir historique, qu’elle veuille bien annoncer, un jour, l’avènement de cette maturité :
«Le marxisme, et tout le socialisme contemporain, puisqu’il est la meilleure expression du socialisme du XIXe siècle, a décidé de devenir une religion, fondée sur la révélation socialiste infaillible, bien que le plan d’émancipation des exploités contenu dans cette révélation ne puisse se réaliser de sitôt. Il est devenu un irréfutable évangile prolétarien, bien que les exploiteurs le reconnaissent et l’estiment, tout comme l’enseignement du Christ le fut en son temps, en tant que justification du progrès de leur domination.»16
«Introduisant dans sa science « prolétarienne » la providence socialiste, la social-démocratie a appris dans sa pratique aux masses ouvrières à attendre patiemment l’avènement du paradis socialiste et à bénir de ses prières communistes le progrès bourgeois.»17
Pour Makhaïski, Marx, le fondateur du socialisme scientifique, est le prophète de cette nouvelle classe dominante, capable et compétente, qui éliminerait les ploutocrates, éléments archaïques, frein à un meilleur et plus grand développement de la grande production, la corne d’abondance qui doit mener au communisme.
Après avoir attentivement lu et décortiqué le Capital, qui était déjà la «bible» de l’époque, Makhaïski trouve des passages significatifs dans lesquels Marx privilégie la rémunération du travail complexe par rapport au travail simple:
«Le travail qui est considéré comme travail supérieur et complexe par rapport au travail social moyen est l’expression d’une force de travail dont le coût de formation est plus élevé, dont la production coûte plus de temps de travail et qui a, par conséquent, une valeur supérieure à celle du travail simple. Lorsque la valeur de cette force est plus élevée, elle s’exprime évidemment en un travail supérieur et se matérialise, par conséquent, dans les mêmes laps de temps, dans des valeurs proportionnellement supérieures.»18
Makhaïski en déduit que Marx privilégie par là même les fonctions de direction et de gestion par rapport aux tâches d’exécution. Le coût des années passées à la formation de la «force de travail complexe» correspond à l’accumulation d’un «savoir», qui est plus qu’une force de travail : un «capital», qui doit être rentable et rémunéré par des dividendes sous la forme de hauts revenus.
Il poursuit sa critique du Capital en constatant que Marx, pour définir les catégories de capital constant et de capital variable, n’a considéré qu’une entreprise capitaliste isolée et non la production capitaliste dans sa totalité. A travers le travail mort, passé, qui se réinvestirait dans le capital constant, Marx est accusé par Makhaïski de dissimuler la rémunération des «travailleurs intellectuels», en particulier leur consommation provenant des bénéfices tirés de l’accroissement de productivité, et la part consacrée à la reproduction héréditaire de l’élite culturelle : l’éducation des générations suivantes.
«La société capitaliste utilise pour la formation des forces intellectuelles qui lui sont indispensables son fonds spécial, le « revenu net de la nation », la somme globale de la plus-value nationale, le « revenu net » de la société bourgeoise se trouve entre les mains des familles bourgeoises, sous forme de propriétés héréditaires. Chaque génération de salariés privilégiés, de « l’intelligentsia », absorbe au moment de son éducation une partie de la plus-value nationale. C’est ainsi qu’ils deviennent une force de travail « hautement qualifiée », de « grande qualité » et d’une « valeur supérieure ». Cela signifie que c’est justement en raison de ce qu’ils ont absorbé une certaine somme de la plus-value, qu’ils acquièrent, selon la logique du pillage, le droit de percevoir ultérieurement, sous forme d’un salaire attribué pour l’éducation reçue, le produit non payé du travail d’autrui, du labeur du prolétaire.
«Et dire que tout cela est présenté comme un salaire attribué en fonction de leurs capacités individuelles ! La société bourgeoise transmet à sa descendance une partie de la plus-value, appropriée sous forme de rémunération correspondant à un travail de « grande qualité », « supérieur », et ainsi la plus grande richesse de l’humanité – le savoir – devient le monopole héréditaire de la minorité privilégiée. […] les talents, les penseurs, les inventeurs ne peuvent naître que dans ce milieu. Afin que ce dernier puisse réaliser avec « justice » ses « connaissances et capacités individuelles particulières », non seulement le prolétariat a été dépouillé de son héritage séculaire, mais il l’a été également de sa capacité d’utiliser normalement son organe naturel : le cerveau.»19
Ainsi pour Makhaïski, la «première tâche du marxisme est de masquer l’intérêt de classe de la société cultivée, lors du développement de la grande industrie ; l’intérêt de classe des mercenaires privilégiés, des travailleurs intellectuels dans l’État capitaliste».20
Sa grande originalité est de débusquer un antagonisme social plus profond que celui que l’on fonde sur les rapports de production : celui qui existe dans la division sociale du travail entre les tâches de direction et celles d’exécution ; de démontrer en outre, que la rémunération supérieure du travail de direction étant prélevée sur le travail d’exécution, serait par conséquent partie constituante de la plus-value.
Cela explique l’engouement de l’intelligentsia russe de l’époque pour le marxisme, bien consciente des avantages que lui procure une telle idéologie. Les marxistes russes font le jeu du capitalisme, avec pour but évident de se faire reconnaître comme partenaires loyaux par la bourgeoisie, puis de ménager leurs propres intérêts dans l’affrontement social a venir :
«Le révolutionnaire russe ne devint social-démocrate que lorsque même pour les ministres et procureurs allemands, il devint évident que la social-démocratie était l’adversaire de la révolution ouvrière violente, et qu’elle était, en tant que parti du progrès bourgeois, un « parti de l’ordre » dans tout État constitutionnel.»21
«Toute la Russie sait maintenant que le socialisme révolutionnaire, éclairé par la science « prolétarienne » et infaillible des marxistes, est le serviteur le plus sûr et le plus fidèle de la bourgeoisie.»22
Comme solution salutaire pour le prolétariat, Makhaïski prône la révolte des «mains calleuses», sauvage et directe, une sorte d’«économisme» strict et apolitique. Les ouvriers doivent organiser de larges conspirations pour satisfaire leurs revendications:
«En dépit des formules du socialisme du siècle passé, sociales-démocrates ou anarchistes, une nouvelle époque de lutte se présente à la classe ouvrière, une époque de conspirations ouvrières internationales, dictant, au moyen de grèves générales mondiales, leurs lois au pouvoir d’État.
«Dans cette nouvelle époque de lutte, menée exclusivement pour les revendications des ouvriers manuels (revendications purement économiques), les ouvriers, en élargissant leur conspiration et leurs insurrections, accompliront l’expropriation non seulement des capitalistes, mais aussi de toute la société cultivée, de tous les consommateurs de revenus dépassant le revenu d’ouvrier.
«Au lieu de la propriété familiale actuelle, ils conquerront la possibilité pour tous de naître égaux et d’avoir les mêmes droits égaux à l’éducation et à la culture.»23
Voilà les principaux points critiques de la réflexion de Makhaïski, telle qu’il l’a exposée dans ses premiers écrits.

Après ses cinq années d’exil sibérien, Makhaïski est autorisé à regagner la Russie européenne. Mais au cours d’un contrôle de police, il est de nouveau arrêté, confondu avec Youri Stiéklov24 qui venait de s’évader. Son cas éclairci, la possession de plusieurs dizaines de ses écrits trouvés sur lui lors de son arrestation lui est incriminée, et on l’emprisonne. A la suite du versement d’une caution élevée, réunie grâce à la solidarité d’autres révolutionnaires,25 il est libéré et assigné à résidence à Irkoutsk.
Un petit groupe de militants ouvriers s’organise alors autour de lui et se signale par la rédaction d’un tract, à l’occasion du 1er Mai 1902. Le texte prend violemment à partie aussi bien le tsarisme que ceux qui «observent attentivement et utilisent le mouvement ouvrier comme moyen pour leurs propres fins, ces couches de la société cultivée qui ne peuvent, sous le régime autocratique, parvenir à leur complète domination, accéder à toutes les hautes responsabilités du pouvoir […] occuper de confortables et bénéfiques petites places dans l’immense État russe».
Le tract appelait à transformer la journée du 1er Mai, de fête à caractère politique qu’elle était, en journée de revendications concrètes, de lutte économique, pour la diminution de la durée du travail, pour l’augmentation des salaires ouvriers, bref en un mouvement d’indignation contre le sort dévolu aux ouvriers manuels, au «service du monde instruit», contre «l’esclavage auquel ils étaient déjà condamnés avant de naître».26 Cet appel est évidemment diversement accueilli par les intellectuels socialistes de la région, et favorablement par un bon nombre d’ouvriers locaux. Cette activité n’échappe pas à l’attention des autorités policières du cru. Makhaïski est de nouveau arrêté et condamné avec trois de ses partisans à sept ans d’exil administratif dans le fin fond de la Sibérie, vers Kolyma. Il profite d’un séjour dans une prison de transfert, prés d’Irkoutsk, pour s’évader grâce à l’aide d’un social-démocrate, Piotr Garvi, et gagner la Russie européenne puis la Suisse.
Dans ses souvenirs, Garvi décrit avec beaucoup de sympathie la personnalité de Makhaïski : «Il était d’un extérieur extrêmement attrayant, de taille moyenne, bien bâti, avec des yeux de révolutionnaire polonais fanatique (?), au visage énergique, entouré d’un collier de barbe peu dense ; il frappait par sa vivacité. Il était extrêmement sociable, attentif et chaleureux.» Mais il était «sévère, fanatique, irréductible et sarcastique dans la polémique» et ne cédait en rien sur ses positions. Dans la vie commune, il était d’une «rare gaieté, prêt à toutes sortes de tours et farces d’enfant» ; c’était aussi «un joueur d’échecs acharné et un grand amateur de danses, dansant lui-même magistralement la mazurka et la valse».
Sa seule faiblesse, c’était l’alcool ; il buvait de l’alcool pur. Un jour il rafla de l’alcool médical et le but avec d’autres «coqs» de la colonie pénitentiaire.
Makhaïski et ses partisans furent présentés comme des éléments «particulièrement dangereux» aux gendarmes locaux, à «surveiller étroitement et spécialement». Selon Garvi, Makhaïski faisait plus d’adeptes chez les intellectuels déportés que chez les ouvriers, ce qu’il explique en disant que les intellectuels avaient déjà à se faire pardonner, dans la majorité des cas, leur origine sociale privilégiée, et craignaient d’être suspectés dans la «pureté de leur dévouement à la cause ouvrière».
Garvi lui prête la profession de foi suivante : «La social-démocratie, c’est la plus grande tromperie du prolétariat. C’est le subterfuge le plus malin de la bourgeoisie ! […] Auparavant, les ouvriers se révoltaient parfois, suivant leur instinct de classe. Ils détruisaient leurs fabriques-casernes, ils anéantissaient, dans leur juste courroux, les machines qui les condamnaient à la famine et à un travail servile ; ils tuaient leurs vampires. La bourgeoisie avait besoin de la police, de la gendarmerie, de l’armée pour réprimer leurs révoltes. Et voici que la social-démocratie est arrivée et a délivré la bourgeoisie de sa peur d’une révolution sociale. A quoi bon maintenant la police, l’armée, les tribunaux répressifs ? Dès que les ouvriers se rebellent contre leurs exploiteurs, les sociaux-démocrates les retiennent : « Attention à la provocation » ; « Observez la plus grande discipline » ; la « destruction des fabriques et des machines, c’est le signe d’une immaturité et d’une inconscience de classe ». La bourgeoisie sait maintenant que ses biens – son point le plus sensible – seront mieux gardés par les sociaux-démocrates que par les gendarmes.»
Garvi lui objectant que la social-démocratie allemande avait libéré la première la classe ouvrière de l’influence politique de la bourgeoisie, organisé la lutte de classe, devenant ainsi l’avant-garde de la classe ouvrière, et que Bebel était un ouvrier, Makhaïski lui rétorque que Bebel était passé de l’autre côté, avec les «ouvriers intellectuels», et que les dirigeants des partis prétendus ouvriers n’étaient presque en totalité que des intellectuels, fils de la même bourgeoisie, seulement plus malins et habiles que leurs pères-capitalistes, car ils «sauvaient le régime bourgeois non pas au moyen de la force grossière, provoquant des réactions et de la résistance, mais par la tromperie socialiste».
Garvi lui objecte encore que la social-démocratie s’est donné comme but le renversement de la domination de la bourgeoisie, la révolution sociale, le remplacement du capitalisme par le socialisme ; Makhaïski lui réplique durement : «Qu’est-ce que c’est que ce socialisme ? Bon, il n’y aura plus de capitalistes, mais à leur place s’assoiront les travailleurs intellectuels, les organisateurs de la production, les ingénieurs, les techniciens, les gens des professions libérales. Ce sont eux qui empocheront la plus-value, ce sont eux qui domineront dans votre société socialiste ; ils deviendront la nouvelle classe dirigeante.»27
Garvi estime en passant qu’il y eut certaines similitudes entre Makhaïski et les bolcheviks en 1917, quand Lénine mit en avant les mots d’ordre : «Pille ce qui a été pillé ! – Liquidation de la bourgeoisie et persécution de l’intelligentsia!» Par contre, il pense que la «dictature de parti des bolcheviks justifia les prédictions de Makhaïski sur le danger du remplacement de la bourgeoisie par le pouvoir des « travailleurs intellectuels » : ingénieurs, techniciens, organisateurs de toutes sortes de l’économie, sous le couvert du socialisme».28
En automne 1903, Makhaïski vient s’installer à Genève avec sa jeune femme Véra (Rosa Lévine) ; en 1905, grâce à l’aide financière d’une amie de sa femme et sympathisante de ses idées, Janine Berson, il peut publier une réédition imprimée du Travailleur intellectuel, revue et augmentée d’une préface et d’une conclusion inédites. Peu après, il publie anonymement encore deux brochures: la Banqueroute du socialisme du XIXe siècle, et la Révolution bourgeoise et la Cause ouvrière.
Il avait été marqué par ses onze années de privation de liberté, c’est ce qui explique peut-être qu’il ne soit pas retourné immédiatement en Russie, participer à la grande tourmente de 1905. Max Nomad fait sa connaissance à ce moment, et le trouve prématurément vieilli, paraissant la cinquantaine alors qu’il n’avait pas encore quarante ans.
Pendant ce temps, un groupe ouvrier assez actif s’était créé sur la base de ses idées à Odessa, en 1904. Le mouvement de 1905 donne de l’ampleur à ses positions et d’autres groupes se forment à Ekaterinoslav, Vilnius, Biélostock, Varsovie et Saint-Pétersbourg. Il revient lui-même, en 1906, participer au groupe «la Conspiration ouvrière» de Saint-Pétersbourg. Il réussit à rééditer officiellement les deux premières parties du Travailleur intellectuel et à publier une traduction annotée des textes de Marx contenus dans la Sainte Famille, inédits en russe. Ces parutions ne sont rendues possibles que grâce à une brève période de libéralisme.
Dans ces nouveaux écrits, publiés à Genève et à Saint-Pétersbourg, Makhaïski reprend en général ce qu’il a déjà exposé dans le Travailleur intellectuel, parfois textuellement, mais de manière plus ramassée.
Par quelques touches supplémentaires. il précise et consolide l’armature de sa critique du socialisme et des intellectuels. Il réaffirme la méfiance qu’on se doit d’éprouver à l’égard de théories et d’idéologies émanant d’intellectuels traitant la révolution sociale non point comme objectif immédiat mais seulement comme le résultat ultime de leurs propres actions :
«Les intellectuels, dès qu’ils reçoivent le droit de gouverner l’État, cessent immédiatement de se rebeller et s’efforcent seulement de conserver l’ordre qui les consacre en gouvernants et maîtres, tandis que les ouvriers restent condamnés pour la vie à un travail manuel servile.»29
Il s’attaque à la «science sociale» ou «socialiste», nouvel instrument de mystification des masses ouvrières, auxquelles elle reste inaccessible, et qui ne sert concrètement qu’à assurer la prédominance des intellectuels, seuls capables d’en manier les subtilités.
Il s’en prend à la conception matérialiste de l’histoire, en particulier lorsqu’elle identifie les intérêts des opprimés à ceux des oppresseurs à travers la collaboration des esclaves et des maîtres, lorsqu’elle évoque la «coopération» passée pour la constitution d’une société – civile dans le cas de la société bourgeoise – dont les intérêts seraient communs à tous :
«Il faut se décider à ce que Marx n’a jamais pu faire : rejeter au loin toute pensée de fusion de la philosophie avec le prolétariat, rejeter tout fondement objectif d’un progrès absolu dans l’histoire, fondement que pose Marx en 1844-1847. Il faut rejeter toute invention tendant, en liaison avec la philosophie hégélienne, à justifier historiquement, objectivement et économiquement toute époque historique.
«[…] Il faut reconnaître que l’enseignement marxiste sur les besoins productifs de la société, sur les nécessités productives de l’humanité, ne renferme nullement les principes du matérialisme économique, car son point de vue ne représente pas la position réelle de classe des masses ouvrières, mais plutôt le vieux point de vue utopique d’une société une, d’une humanité une.
«La théorie marxiste objectiviste des besoins productifs, en tant que base de la société, est tout entière construite sur un sol idéaliste ; elle provient de prémisses et de fictions purement idéalistes, affirmant que la société civilisée serait soi-disant une coopération économique unie, une collaboration involontaire de tous. La circonstance atténuante qu’attribue le marxisme à cette coopération, qui serait amenée exclusivement par la force de la nécessité naturelle, de phénomènes inconscients ou indispensables – ce qui devrait constituer une décharge – ne change rien à l’affaire et ne fait que porter cette conception à la hauteur d’un providentialisme historique.»30
Makhaïski prend à partie l’attitude du jeune Marx qui voulait lier la philosophie allemande au mouvement ouvrier – la philosophie aurait constitué la tête, et la classe ouvrière le cœur – et s’élève contre la conception fataliste de lois agissant «indépendamment de la volonté des hommes», de forces historiques «aveugles». Il refuse de taxer de «révolutionnaire» l’action de certaines classes, par exemple, la bourgeoisie, sous prétexte de ses effets «progressistes». A ses yeux, le moteur de l’évolution historique n’est pas la contradiction dialectique qui se noue entre le développement des forces productives et les rapports sociaux, mais le rapport établi entre le savoir et le pouvoir, entre les dirigeants et les exécutants, les intellectuels et les manuels, entre l’élite – quel que soit son critère – et la masse. Ce sont ces antagonismes qui préludent pour lui à toute lutte de classes.
Bien qu’il s’en défende, ces prises de position le rapprochent sensiblement des idées anarchistes. Il déclare notamment que la «destruction de l’État conduit à la suppression du pillage séculaire»,31 et qu’il est indifférent pour les ouvriers de se trouver face à un gouvernement réactionnaire ou progressiste, bourgeois ou socialiste, si leur situation ne change pas pour autant.
Il inclut, implicitement en général et explicitement dans quelques rares passages, la paysannerie dans sa définition du prolétariat – tandis que pour Marx elle est une «non-personne sociale et historique». Il y ajoute en outre, le lumpenprolétariat si décrié, et étend aux ouvriers autodidactes sortis du rang et passés de l’autre côté de la barricade la qualité de salariés privilégiés et d’intellectuels.
Entre-temps, ses idées obtiennent quelque succès, et Syrkine, son historiographe officiel en URSS, note qu’elles étaient plus influentes et répandues que l’importance des groupes s’en réclamant ouvertement n’aurait pu le laisser croire.32 On possède peu d’informations sur ces groupes, on sait seulement que leur activité déboucha souvent sur une collaboration avec les groupes anarchistes, et qu’ils se livrèrent, comme la plupart des autres révolutionnaires, à l’action directe contre le tsarisme et ses sbires, avant d’être anéantis par la vague répressive des années 1906-1908, ou de subir le reflux général du mouvement qui suivit ces années noires.
Ses thèses connaissent une plus grande expansion durant ces mêmes années, lorsqu’un publiciste socialiste-révolutionnaire, Eugène Lozinsky, reprend ses critiques anti-intellectuelles dans plusieurs ouvrages et une revue – sans reconnaître la filiation directe – sur un ton plus agressif et « scientifique».
En 1907, Makhaïski quitte la Russie pour se mettre à l’abri de la répression, retourne d’abord en Suisse, puis en Pologne, à Cracovie.
Il publie à Genève, en 1908, un premier et unique numéro d’une revue, la Conspiration ouvrière, qu’il rédige quasiment seul. Il y tire les leçons des événements récents de Russie. La justesse de ses remarques acerbes sur l’objectif d’une révolution bourgeoise prônée par les sociaux-démocrates, et la qualité de son appréciation de leur comportement, sont confirmées par les faits. Il se démarque des «syndicalistes et anarchistes», qui sont pour lui, «comme ils le déclarent eux-mêmes, des socialistes semblables aux autres, bien que plus ardents et criards».33
Il montre également le potentiel radical que portent en eux les chômeurs et les «houligans» du lumpenprolétariat : «Les socialistes et les sociaux-démocrates en particulier, en commun d’ailleurs avec toute la société bourgeoise, s’efforcent de provoquer chez les ouvriers les mieux intégrés du mépris à l’égard des vagabonds, des plus pauvres, des « lumpenprolétaires ». Les socialistes n’hésitent pas, à cette fin, de nourrir chez les ouvriers les instincts les plus féroces de l’ordre d’exploitation.
«Avec le développement de la vie bourgeoise, avec le développement des syndicats, un fossé se creuse entre les ouvriers les mieux rétribués et les couches d’ouvriers plus pauvres […] [Ceux-ci] ne sont évidemment jamais satisfaits, toujours enclins aux révoltes ; ceux-là, les ouvriers mieux intégrés, ne comprennent pas la position désespérée des premiers, ils sont contents de la garantie de travail et de vie relativement satisfaisante qui leur est assurée ; aussi, craignent-ils de les perdre et à cause de cela garantissent à la bourgeoisie ce qui lui est nécessaire : la tranquillité de l’État.»34
Il précise : «La révolution ouvrière n’exige aucune rééducation des houligans. Bien au contraire, il faut que les sentiments et les aspirations des masses affamées, ce que la bourgeoisie et les socialistes appellent houliganisme, se répandent parmi toutes les couches de la population ouvrière, afin que ces sentiments et aspirations soient réunis en une exigence unique. Il est indispensable que les ouvriers exigent de la bourgeoisie cultivée, comme le font les houligans, non pas des droits politiques, non pas des idées grandiloquentes et de l’éducation, mais de l’argent bien réel, des biens matériels les plus terre à terre.»35
Makhaïski passe les années 1909 à 1911 à Zakopane, petite ville montagnarde dans les monts Tatra, à la frontière polono-autrichienne. Il y subsiste en donnant des cours particuliers obtenus grâce à l’intervention de son ami d’enfance, le romancier Zeromski.36
Après de nouvelles difficultés avec les autorités, il vient en France. La révolution russe de février 1917 le surprend à Paris alors qu’il occupe une modeste place d’employé de banque. Dès qu’il le peut, il retourne en Russie avec d’autres émigrés en déclarant : «Partout et toujours, à bas la patrie !»37 Ce qui est impressionnant venant d’un Polonais qui préférait vivre en Russie plutôt que dans son propre pays, malgré l’inimitié traditionnelle entre ces deux peuples.
Il accueille favorablement, comme beaucoup d’autres révolutionnaires radicaux, le coup d’État bolcheviste d’Octobre 1917. Cependant, il ne tarde pas à réagir contre la timidité du nouveau pouvoir à s’attaquer à l’expropriation complète de la bourgeoisie et contre le muselage progressif de la classe ouvrière. C’est ce qu’il exprime dans le premier et unique numéro de la revue, encore entièrement rédigée par lui : la Révolution ouvrière (Rabocaja révolioutsia), paru en juillet 1918 (mais rédigé en avril-mai).
Après les premières illusions, il s’aperçoit que la politique des nouveaux dirigeants justifie toujours ses vieilles critiques à l’endroit des sociaux-démocrates et du marxisme :
«Les socialistes, conformément à leur enseignement religieux, se croient obligés de seulement « préparer » les ouvriers pour le régime futur, de les préparer sans fin, partout et toujours, et non pas de les libérer immédiatement, en renversant la bourgeoisie. Pendant ce temps, l’intelligentsia et les couches petites-bourgeoises se libèrent, elles. Ainsi les socialistes ont prétendument renversé l’autocratie tsariste afin que les ouvriers, profitant de la liberté démocratique, puissent s’éduquer, s’organiser, se préparer au socialisme ; l’intelligentsia, elle, a reçu tout de suite entre ses mains le pouvoir gouvernemental, la caisse de l’État, toutes les nombreuses petites places qui lui étaient inaccessibles du temps des gendarmes tsaristes, des généraux, et des bureaucrates.»38
Malgré l’instauration de la «dictature du prolétariat», les bolcheviks ne changent en rien leur conception classique de «préparation» de la classe ouvrière à prendre en main ses propres affaires ; ils s’adressent aux «masses ouvrières, à demi analphabètes, ne touchant toujours que leurs rations d’esclaves, et demeurant enchaînées à leur travail manuel servile – cela après la victoire obtenue sur le pouvoir bourgeois – leur enjoignant d’apprendre l’art de gouverner l’État et de diriger la production».39
Le résultat de tous ces «appels à « l’action autonome et spontanée » a suscité la naissance… d’une nouvelle bureaucratie « populaire ». Bien entendu, ce ne sont pas les masses, condamnées à l’ignorance et au travail manuel, qui sont allées gouverner l’État, mais les intellectuels et les ouvriers semi-intellectuels, ceux qui étaient jadis à l' »avant-garde » révolutionnaire, les militants, qui après le coup d’État d’Octobre sont devenus des fonctionnaires d’État. Les masses n’ont pu que coller à cette nouvelle bureaucratie les étiquettes « officielles » de populaires, commissaires et députés ouvriers, etc.»40
Les communistes de gauche «s’enthousiasmaient jusqu’ici des « magnifiques » mots d’ordre de Lénine : « apprendre à chaque cuisinière à gouverner l’État ». Par ses beaux slogans, Lénine attirait les masses à la révolution bolchevique, mais bien avant Octobre il expliquait pourtant que la « tâche de l’activité autonome démocratique sera de remplacer l’ancienne bureaucratie par une nouvelle bureaucratie populaire et ouvrière ». De cette manière, il a tout à fait le droit maintenant de s’indigner de l' »enfantillage de gauche » de ses camarades de parti, qui jusqu’ici n’ont pas appris à se perfectionner dans l’art acrobatique de la social-démocratie, sachant, selon les différents moments « objectifs », tantôt élever aux nues l' »initiative individuelle », tantôt la sanctionner sévèrement».41
«L’expropriation de la bourgeoisie peut être envisagée par les marxistes, non pas sous l’aspect de la saisie par les ouvriers eux-mêmes des fabriques et usines, mais tout au plus sous la forme de nationalisations isolées et partielles, menées exclusivement par l’État. Dans son esprit, Lénine ne cesse pas un seul instant d’être un marxiste objectiviste rivé au « terrain économique réel ». Que signifie dans ces conditions le « socialisme immédiat » des bolcheviks ? Serait-ce quelque chose qui ressemblerait à la suppression immédiate de la bourgeoisie et à son entière expropriation ? Bien sûr que non ! Cela signifierait alors qu’il faudrait « inventer » le socialisme à partir du « néant ». L’économie bourgeoise n’en est pas encore arrivée là, et il est bien improbable qu’elle y arrive un jour. Lénine s’efforce de réaliser seulement, dans son « édification socialiste », ce qu’a créé déjà l’économie bourgeoise dans les pays « culturellement avancés ».»42
Makhaïski termine en réaffirmant son credo : «Les masses ouvrières doivent mener elles-mêmes leur révolution, en dépit des endormeurs socialistes. La révolution ouvrière va plus loin que tous les plans et problèmes socialistes. L’émancipation des ouvriers, le renversement de l’oppression qu’ils subissent, ce sont des causes bien plus solides que celle du socialisme. Celui-ci rassemble des forces pour le seul renversement des capitalistes, mais il veut ensuite les remplacer par la classe des « cols blancs » héréditaires, tout en laissant dans la servitude la classe des travailleurs manuels et leur descendance.»43
En annexe, dans la revue, il aborde la grave question des chômeurs, masse sans cesse plus nombreuse, posant d’angoissants problèmes à la classe ouvrière, et tout à fait ignorée du nouveau pouvoir. Il propose une organisation de chômeurs qui lutterait pour obtenir les mêmes droits que les ouvriers employés.
Ces vives critiques furent évidemment mal accueillies par les nouveaux dirigeants, et la revue dut arrêter sa parution. Makhaïski ne s’exprima plus par la suite ; son état de santé s’aggrava, il ne put que vivoter en occupant une place de correcteur technique à la revue officielle, l’Économie populaire (devenue bientôt l’Économie socialiste).44 Il mourut le 19 février 1926, d’un infarctus qui lui évita probablement d’être «purgé» durant les années 1930.
Des articles nécrologiques parurent dans les Izvestia et la Pravda. Un vieux compagnon de prison et d’exil, un certain Chetlikh, lui consacra un article bref et respectueux dans les Izvestia du 24 février 1926 ; tandis que dans la Pravda du 3 février 1926, un long article, sur deux colonnes, rédigé par N. Batourine (N. Zamiatine), s’attacha à réfuter les thèses makhaïévskiennes. Celles-ci, à l’en croire, auraient surtout touché des ouvriers parmi les «plus arriérés, encore à demi paysans». Les ouvriers qualifiés auraient été traités de «privilégiés» par Makhaïski, et il se serait appuyé sur les «chômeurs, les vagabonds et même les houligans». Le «makhaïévisme» aurait néanmoins bénéficié dans les grands centres ouvriers d’une notoriété certaine et même parfois de «brefs succès». L’auteur se demandait en quoi pouvait bien résider le secret de cette «vivacité relative de la makhaïévchtchina et de ses succès, lesquels, bien que fugitifs, furent en fin de compte fort prolongés (sic!)». Il expliquait que ce mouvement fleurit tout particulièrement durant les années prérévolutionnaires, lors de la réaction la plus féroce (1908-1912), cela dénotant déjà, à son avis, le caractère «maraudeur» de ces succès. Il ajoutait que malgré tout il «faut rendre justice à la makhaïévchtchina : par démagogie, elle a su toucher le point le plus sensible de nos organisations clandestines. Dans sa dénonciation de l’intelligentsia socialiste, elle a su extrêmement bien utiliser les relations anormales qui existaient, par exemple, entre le centre intellectuel, habituellement très « conspirateur », et la périphérie ouvrière». Il y eut même des erreurs au sein du parti bolchevique, Batourine citait à ce sujet la critique adressée par Lénine aux «comitards». L’article se terminait par un amalgame confus entre la «monstruosité» makhaïéviste et celle du menchevisme !
Un autre son de cloche se fit entendre dans un article publié par la revue des anarchistes russes, exilés à Paris. Son principal rédacteur, Piotr Archinov, ouvrier et militant libertaire depuis 1904, salua avec sympathie la mémoire de Makhaïski45 : «Dès l’aube du mouvement émancipateur russe (1900-1905), Makhaïski avait prévenu la classe ouvrière russe contre la croyance en la démocratie, contre le prétendu « pouvoir populaire », en déclarant que derrière tous ces slogans se dissimulait l’offensive d’un nouveau groupe dominant, cherchant à attenter à la liberté et à l’indépendance des esclaves du travail manuel, et il appela ceux-ci à lutter pour leurs propres intérêts de classe.» Archinov expliquait que les idées makhaïévskiennes n’avaient pu se développer suffisamment à cette époque, en grande partie à cause de l’hostilité générale qu’elles «provoquaient chez les partis socialistes, qui, de toutes leurs forces, et avec une haine exceptionnelle, combattaient leurs moindres a