Des jeunes libertaires relient la lutte des classes et la critique de la vie quotidienne. Sur fond de contre-culture et de crĂ©ativitĂ©, ils annoncent la contestation de Mai 68. Le scandale de Strasbourg illustre cette agitation joyeuse. 

Le « scandale de Strasbourg Â» en novembre 1966 prĂ©figure la rĂ©volte de Mai 68. Ce mouvement s’oppose au mode de vie marchand et Ă  la modernisation des Trente glorieuses. Le conformisme de la sociĂ©tĂ© de consommation est attaquĂ©. MalgrĂ© l’augmentation des salaires, la colĂšre ouvriĂšre perdure.

Aux Etats-Unis, la contre-culture et le mouvement hippie expriment un rejet de l’american way of life. La musique, la drogue, la crĂ©ativitĂ©, la sensualitĂ© et la libĂ©ration sexuelle proposent un nouveau mode de vie fondĂ© sur des principes libertaires. En Hollande, le mouvement Provo valorise les manifestations ludiques et festives. En France, une critique du conditionnement culturel de l’UniversitĂ© permet une critique de l’aliĂ©nation sous toutes ses formes.

En France Ă©merge un renouveau thĂ©orique. La revue Socialisme ou barbarie, incarnĂ©e par CornĂ©lius Castoriadis, valorise l’auto-organisation du prolĂ©tariat Ă  travers les conseils ouvriers et l’autonomie des luttes. NĂ©anmoins, ce groupe conserve une tonalitĂ© trĂšs ouvriĂšre. L’Internationale situationniste dĂ©veloppe une critique de la vie quotidienne. Ce groupe reprend l’hĂ©ritage artistique du mouvement Dada et des surrĂ©alistes. Il valorise le jeu et la crĂ©ativitĂ© contre la routine du quotidien. La rĂ©volution doit devenir une fĂȘte.

Les situationnistes soutiennent les rĂ©voltes en AlgĂ©rie contre le colonialisme et les Ă©meutes de Watts, un ghetto noir de Los Angeles. Ils soutiennent Ă©galement les rĂ©voltes qui Ă©mergent dans la jeunesse. Des Ă©tudiants libertaires se rapprochent des situationnistes. Le scandale de Strasbourg prĂ©figure la rĂ©volte de 1968. Cet Ă©pisode est dĂ©crit par deux de ces protagonistes, AndrĂ© Bertrand et AndrĂ© Schneider, dans le livre Le scandale de Strasbourg mis Ă  nu par ses cĂ©libataires, mĂȘme.

 

                             

 

Jeunes libertaires

 

En 1966, Ă  Strasbourg, la section locale de l’Unef diffuse la brochure De la misĂšre en milieu Ă©tudiant. Ce texte attaque le conformisme du milieu Ă©tudiant et universitaire. Le travail aliĂ©nĂ© et la routine du quotidien sont Ă©galement remis en cause. La brochure propose l’abolition des classes sociales pour construire un monde fondĂ© sur la fĂȘte, le jeu et la crĂ©ativitĂ©. Ce pamphlet est rĂ©digĂ© par des situationnistes et des Ă©tudiants de l’Unef.

Le groupe Ă  l’origine du scandale de Strasbourg se rencontre dĂšs 1963 dans des bistrots. Ces jeunes libertaires publient le journal Balthazar. AndrĂ© Bertrand est attirĂ© par les mouvements artistiques, notamment les poĂštes rĂ©volutionnaires comme Benjamin PĂ©ret ou Raoul Hausmann, un dadaĂŻste berlinois influencĂ© par les idĂ©es d’Otto Gross. La poĂ©sie doit permettre d’attaquer le contrĂŽle et le formatage de la vie. Ces jeunes libertaires s’intĂ©ressent Ă©galement Ă  l’histoire des luttes sociales, aux grĂšves ouvriĂšres et critiquent l’encadrement des syndicats. L’art et ses perspectives de dĂ©passement de la vie quotidienne, mais aussi la culture populaire, la musique et le cinĂ©ma, alimentent les discussions. La rencontre avec Daniel Joubert et AndrĂ© Schneider Ă©largit la bande. Le groupe se rapproche des idĂ©es situationnistes. Leur projet de sociĂ©tĂ© ne se rĂ©duit pas Ă  une « autogestion Â» des usines. La rĂ©volution doit surtout reposer sur le jeu et le plaisir.

 

Avec la guerre d’AlgĂ©rie, le syndicat Ă©tudiant de l’Unef sort de son apolitisme. Cette organisation prestigieuse devient l’enjeu de luttes de pouvoir. Les cathos de gauche, les communistes de l’UEC, les socialistes du PSU et autres gauchistes se battent pour prendre la direction de l’Unef, Ă  Strasbourg comme Ă  l’échelle nationale. Le syndicalisme Ă©tudiant devient le terrain de lutte de tous les apprentis bureaucrates.

En 1965, RenĂ© Fugler propose Ă  AndrĂ© Bertrand d’écrire un article dans Le Monde libertaire, le journal de la FĂ©dĂ©ration anarchiste. L’auteur s’appuie sur les analyses de Karl Marx sur la critique de la marchandise et de l’aliĂ©nation. Les anarchistes refusent de publier ce texte. Ils restent enfermĂ©s dans le dogme d’un individualisme non-violent qui rejette la lutte des classes. Ils ignorent les rĂ©flexions nouvelles sur les conseils ouvriers, l’organisation rĂ©volutionnaire ou la libertĂ© sexuelle. LĂ©o FĂ©rrĂ© reste leur principale rĂ©fĂ©rence culturelle.

 

               

  

Critique de la vie quotidienne

 

Daniel Joubert publie plusieurs articles, notamment dans l’hebdomadaire RĂ©forme, pour Ă©voquer le rock ou les provos hollandais. Il propose Ă©galement une critique du happening, thĂ©orisĂ© par Jean-Jacques Lebel. Ces spectacles sans but ne remettent pas en cause les structures fondamentales de la sociĂ©tĂ©. « Ils demandent simplement qu’on leur laisse un petit secteur de loisirs, oĂč tout se passerait Ă  l’inverse du temps consacrĂ© au travail Â», tranche Daniel Joubert.

En 1966, AndrĂ© Schneider devient prĂ©sident de l’Unef Ă  Strasbourg. La contestation Ă  Amsterdam, avec les Provos, inspire la jeunesse. Le travail, la famille, la patrie et la religion sont attaquĂ©s. Les autoritĂ©s sont contestĂ©es et l’amour libre est valorisĂ©. « LĂ , c’était le refus de l’autoritĂ©, rock, jazz, Ă©galitĂ© entre les sexes – et dĂ©fonce intense, comme une curiositĂ© dangereuse, le dĂ©but d’une aventure de soi –, la revendication d’une vie qui doit appartenir Ă  chacun, comme une expĂ©rience personnelle et intime Â», dĂ©crivent AndrĂ© Bertrand et AndrĂ© Schneider. Contre la routine du monde marchand, les provos veulent libĂ©rer la pulsion ludique et crĂ©ative. A Amsterdam comme aux Etats-Unis, la contre-culture exprime la rĂ©volte de la jeunesse.

Guy Debord est Ă  l’origine de la brochure De la misĂšre en milieu Ă©tudiant. Mustapha Khayati rĂ©dige une premiĂšre trame aprĂšs des discussions avec les Ă©tudiants strasbourgeois. Mais Daniel Joubert rajoute le ton caustique et les formules mordantes qui font toute la saveur de la brochure. AndrĂ© Bertrand rĂ©alise un dĂ©tournement de bande dessinĂ©e qui s’intitule Le retour de la colonne Durruti, en rĂ©fĂ©rence Ă  cette figure anarchiste de la rĂ©volution espagnole. Images de films, photos, dessins, gravure de Goya sont dĂ©tournĂ©s avec des citations qui proviennent de Ravachol, de Sade, de l’Internationale situationniste ou d’un roman de MichĂšle Bernstein.

 

              

 

Nouvelle forme de révolte

 

Le tĂ©moignage d’AndrĂ© Bertrand et AndrĂ© Schneider propose un nouvel Ă©clairage sur le scandale de Strasbourg. Ce livre permet de prĂ©senter de climat politique de l’époque. Ces Ă©tudiants respirent une contestation joyeuse. Ils valorisent un Ă©clectisme thĂ©orique qui mĂȘle marxisme libertaire, mouvements artistiques et culture populaire. Ils refusent les cases et les cloisonnements. La jeunesse des annĂ©es 1960 dĂ©poussiĂšre le vieux dogme anarchiste. Elle s’appuie sur la lutte des classes et dĂ©veloppe une critique de l’aliĂ©nation dans la vie quotidienne. L’ironie, l’humour et la joie de la rĂ©volte traversent les textes et les tĂ©moignages de cette Ă©poque.

Le scandale de Strasbourg reste malgrĂ© tout limitĂ©. PrĂ©sentĂ© comme le dĂ©clencheur de Mai 68, il semble important de relativiser la portĂ©e de cette action. Les situationnistes et leurs Ă©pigones reproduisent les travers des thĂ©oriciens rĂ©volutionnaires et des avant-gardes artistiques. La brochure De la misĂšre propose effectivement une rĂ©flexion pertinente. Mais la diffusion d’une thĂ©orie critique n’a jamais dĂ©clenchĂ© de rĂ©volution. Ce sont les prolĂ©taires eux-mĂȘmes qui dĂ©cident de se rĂ©volter Ă  partir de leur vĂ©cu. Surtout, la brochure circule uniquement dans le milieu Ă©tudiant qu’elle prĂ©tend pourtant critiquer. 

Ensuite, ce scandale rejoint le mythe des surrĂ©alistes qui valorisent les coups d’éclat symboliques et provocateurs. L’agitation permet de bousculer les certitudes et ouvre la rĂ©flexion critique. Mais cette dĂ©marche doit se relier Ă  la lutte des classes pour ne pas se rĂ©duire Ă  un geste artistique. En Mai 68, les situationnistes privilĂ©gient la propagande incantatoire pour les Conseils ouvriers. Mais ils participent peu Ă  la coordination des luttes et Ă  l’extension de la grĂšve.

Mais le tĂ©moignage d’AndrĂ© Bertrand et AndrĂ© Schneider permet de jeter un regard critique sur le petit milieu situationniste. Exclusions et lettres d’insultes rythment la vie de ce groupuscule en vase clos. Des pratiques autoritaires prĂ©dominent alors que les situationnistes critiquent les hiĂ©rarchies et prĂ©tendent rĂ©enchanter la vie quotidienne. L’IS reproduit Ă  nouveau les pratiques des avant-gardes artistiques, notamment des surrĂ©alistes. Les querelles internes peuvent rejoindre des dĂ©bats thĂ©oriques, mais restent le plus souvent des rivalitĂ©s personnelles. Le milieu situationniste s’intĂ©resse davantage Ă  lui-mĂȘme et Ă  ses chapelles internes plutĂŽt qu’aux enjeux qui traversent les luttes sociales.

MalgrĂ© ses limites, le courant situationniste propose une rĂ©flexion Ă  faire revivre. L’auto-organisation du prolĂ©tariat et l’autonomie des luttes se mĂȘlent Ă  la crĂ©ativitĂ© et aux plaisirs de la vie. Cette critique de la totalitĂ© de la logique marchande reste attachĂ© Ă  la libĂ©ration des dĂ©sirs et Ă  la joie de la rĂ©volte.

 

Source : AndrĂ© Bertrand et AndrĂ© Schneider, Le scandale de Strasbourg mis Ă  nu par ses cĂ©libataires, mĂȘme, L’Insomniaque, 2018

Articles liĂ©s : 

Les situationnistes dans la lutte des classes   

L’autre anarchisme  

Révoltes théories révolutionnaires des années 1968

Les libertaires des annĂ©es 1968  

Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Le scandale de Strasbourg: situs and co, dĂ©bat mis en ligne sur le site La feuille de chou le 28 juin 2018 

Radio : De la misĂšre en milieu Ă©tudiant. La critique situationniste du capitalisme et son dĂ©passement Ă©mancipateur, Ă©mission mise en ligne sur le site Sortir du capitalisme 

Chronique de Charles Jacquier publiée dans le journal Le Monde diplomatique de mars 2019

KĂ©vin Boucaud-Victoire, Le « scandale de Strasbourg » : l’origine trop mĂ©connue de Mai 68, mis en ligne sur le site Le MĂ©dia Presse le 27 mars 2018 

ChloĂ© Leprince, Connaissez-vous l’histoire de “De la misĂšre en milieu Ă©tudiant”, le vĂ©ritable brĂ©viaire de Mai 68 ?, mis en ligne sur le site de France Culture le 12 mars 2018 

De la misĂšre en milieu Ă©tudiant – 50 ans aprĂšs : hĂ©ritage, critique et actualitĂ© du situationnisme, publiĂ© sur le Blog des Jeunes Communistes du Bas-Rhin (MJCF 67) et de l’Union des Etudiants Communistes (UEC) de Strasbourg le 22 novembre 2016 

Mai 68 en Alsace, publié sur le site de la BNU

Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn, extrait de Mai 1968 et le Mai rampant italien, mis en ligne sur le site La Revue des ressources le 23 novembre 2009 

A propos du scandale de Strasbourg. Nos buts et nos mĂ©thodes dans le scandale de Strasbourg (extrait de l’Internationale situationniste n°11), mis en ligne sur le site La Revue des ressources en novembre 2002   


Article publié le 30 AoĂ»t 2019 sur Zones-subversives.com