Mai 31, 2020
Par Dijoncter
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Dans « Le rose Â» (un article paru en 2019 dans le magazine new-yorkais n+1 [1]), Andrea Long Chu parle Marche des Femmes, bonnets roses, chirurgie du bas et musique pop, et rĂ©flĂ©chit aux difficiles impasses du signifiant « pussy/chatte Â» dans la lutte fĂ©ministe. Qui sont, au juste, les sujettes de la lutte fĂ©ministe, quand celles-ci sont sans cesse conduites Ă  embrasser d’autres solidaritĂ©s, trans*fĂ©ministes, dĂ©coloniales, anti-racistes, handi ou encore pro-sexes ? Le signifiant « vagin Â» et les tensions qu’il suscite permet Ă  Andrea Long Chu de poser la question d’un autre signifiant glissant : le signifiant « femme Â» ou « femelle Â» et son incapacitĂ© Ă  dĂ©signer le sujet collectif du fĂ©minisme. « Tout se passe comme si, Ă©crit Chu, ayant assimilĂ© la coupable impossibilitĂ© de parler au nom de toutes les femmes, le fĂ©minisme s’était rĂ©signĂ© Ă  jouer le rĂŽle modestement vertueux de maĂźtresse de maison pour les causes des autres. Â»

En bonne disciple de Valerie Solanas (l’anti-hĂ©roĂŻne du fĂ©minisme radical Ă  laquelle on doit le SCUM Manifesto ou Manifeste des Rebuts), Andrea Long Chu n’écrit pas nĂ©cessairement les choses parce qu’elles sont vraies, « mais parce qu’elle peut les Ă©crire Â», c’est-Ă -dire pour en tester les effets sur elle-mĂȘme et ses lectrices. C’est ainsi qu’elle lit l’appel de Solanas « Ă  renverser le gouvernement, achever l’automation complĂšte, Ă©liminer le systĂšme monĂ©taire et supprimer le sexe masculin [2] Â» : maintenant que nous avons entendu cet appel, comment sommes-nous conduites Ă  nous positionner ? La mĂȘme chose peut se dire du texte qui suit oĂč se mĂȘlent tĂ©moignages Ă  la premiĂšre personne, critique culturelle et une fine dose de dialectique : c’est une opportunitĂ© pour faire face, peut-ĂȘtre, Ă  quelques unes de nos propres contradictions intĂ©rieures.

Paru initialement sur TROU NOIR.ORG

Andrea Long Chu Ă©crit. Elle a fait des Ă©tudes de littĂ©rature Ă  Duke et Ă  New York University, oĂč elle est actuellement doctorante en littĂ©rature comparĂ©e. Son essai « On liking women Â» a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme le point de dĂ©part de la « deuxiĂšme vague Â» des Ă©tudes transfĂ©ministes (Sandy Stone). Ses Ă©crits sont publiĂ©s dans n+1, Boston Review, The New York Times, New York, Artforum, Bookforum, Chronicle of Higher Education, Affidavit, 4Columns, differences, Women and Performance, TSQ, Journal of Speculative Philosophy, et ailleurs. Son premier livre, Females, sur Valerie Solanas et la fĂ©minitĂ© comme suicide politique (« Tout le monde est femelle, et tout le monde dĂ©teste ça. Â»), vient de paraĂźtre chez Verso Books. Elle vit Ă  Brooklyn avec sa compagne et leur chatte. Son second prĂ©nom est vraiment Long.

Ma chatte avait deux ans quand j’ai eu la mienne. Elle m’avait mĂȘme prĂ©cĂ©dĂ© sur ce plan-lĂ  (la chirurgie du bas) en se faisant opĂ©rer quelques vingt-et-un mois avant moi, apparemment. Quand je l’ai trouvĂ©e, dans un refuge pour animaux prĂšs du bĂątiment des Nations Unies Ă  Manhattan, j’avais dĂ©jĂ  plus ou moins abandonnĂ© les recherches. J’avais passĂ© trois jours Ă  braver les pluies froides de janvier, munie de ma caisse Ă  chat achetĂ©e sur Amazon Prime ; trois jours oĂč j’étais rentrĂ©e Ă  la maison bredouille et trempĂ©e. Ce n’est pas si facile de mettre la main sur une chatte. Les chats se reproduisent au printemps et en Ă©tĂ©, donc adopter un chaton en plein hiver ce n’est pas une mince affaire. Mais le quatriĂšme jour, en me rendant dans mon cinquiĂšme refuge, j’ai finalement rencontrĂ© cette petite crĂ©ature, marbrĂ©e d’argent et ĂągĂ©e d’à peine trois mois, tout juste sortie de chez le vĂ©tĂ©rinaire. Elle s’est accrochĂ©e Ă  moi comme on s’accroche Ă  un arbre ou Ă  un espoir. On m’a dit que c’était un mĂąle, mais j’avais dĂ©jĂ  entendu ça. Elle a tremblĂ© sur tout le chemin du retour.

C’était l’hiver aussi quand j’ai eu ma chatte. Intentionnellement, les semaines qui ont prĂ©cĂ©dĂ© l’opĂ©ration Ă©taient dans le flou. J’avais recolorĂ© mes cheveux gris-mĂ©tal en gris-argent lĂ©gĂšrement violacĂ©. Je peinais stupidement Ă  finir le manuscrit de mon premier livre, que je jetai dans les mains de mon Ă©ditrice comme on vide son frigo des restes d’un plat qui commencent dĂ©jĂ  Ă  moisir et tout en sachant qu’on n’en aurait jamais mangĂ© de toute façon. J’avais achetĂ© de nouvelles lunettes. Et fait un tour chez le dentiste.

Mon premier tatouage Ă©tait une vulve aux formes gĂ©omĂ©trisĂ©es : sur mon avant-bras. Une amie me tenait la main. Je ne vous apprendrai rien si je vous dis que ce tatouage Ă©tait douloureux, de cette sorte de douleur qui, bien qu’on puisse la prĂ©voir, vous prend tout de mĂȘme par surprise. Toute douleur corporelle commence avec le choc que provoque l’audace de l’intrusion physique, une sorte d’étonnement face Ă  l’insinuation franchement incroyable que je ne suis pas, contrairement Ă  ce que je pensais encore une seconde auparavant, le centre de l’univers. J’ai appris ma leçon façon Ă©lectrique : pendant un an, une Ă©pilation de la zone pubienne, oĂč chaque follicule Ă©tait ciblĂ© par de petites piques trĂšs prĂ©cises, Ă  peine de la taille d’un cheveu. AprĂšs des mois de lutte, ma douleur et moi sommes arrivĂ©es Ă  une forme de rĂ©conciliation, nous reconnaissant mutuellement l’une Ă  l’autre un certain droit Ă  la prĂ©sence sous une clause tacite de non-interfĂ©rence, comme deux ex s’échangeant un bref hochement de tĂȘte quand elles se croisent en soirĂ©e.

En vĂ©ritĂ©, j’en Ă©tais Ă  collectionner les douleurs, je les Ă©pinglais au tableau de liĂšge de mon cerveau comme autant de petits insectes, inscrivant consciencieusement sous chacune d’elles leurs noms sur de menues Ă©tiquettes. Ainsi rassemblĂ©es, j’avais dans l’espoir que ce catalogue de douleurs pourrait rendre compte d’une mĂ©tamorphose plus profonde que le simple rĂ©arrangement de chairs que j’allais subir. Dans la vaginoplastie, le pĂ©nis n’est pas excisĂ©, mais dĂ©licatement ouvert et invaginĂ© — pensez Ă  une mangue qu’on couperait en deux. Le scrotum, une fois ses locataires expulsĂ©s, sert Ă  ourler les parois vaginales et Ă  former les lĂšvres. J’ai scrupuleusement dĂ©taillĂ© par le menu les angoisses qui m’attendaient au tournant : les complications, la possibilitĂ© de se rĂ©veiller en pleine opĂ©ration. Mais vraiment, pour l’essentiel, je voulais ĂȘtre coupĂ©e, je voulais qu’on me coupe en deux comme la femme des tours de magie. Je n’avais pas peur que le degrĂ© de changement soit catastrophique. J’avais peur qu’il ne le soit pas assez.

La veille de l’opĂ©ration, j’ai donnĂ© une petite fĂȘte au deuxiĂšme Ă©tage d’un pub Ă  Brooklyn. J’avais passĂ© des semaines Ă  chercher une nouvelle robe. « Mademoiselle Andrea Long Chu vous invite Ă  vous joindre Ă  elle et Ă  ses amies pour cĂ©lĂ©brer les funĂ©railles de sa bite Â», disaient les faire-part. Les vĂȘtements de deuil Ă©taient prĂ©conisĂ©s. Quand je suis arrivĂ©e, j’ai dĂ©couvert qu’une des invitĂ©es avait dĂ©valisĂ© la boutique de farce-et-attrapes du coin et dressĂ© un mur de ballons sur lesquels on pouvait lire « Happy New Vagina Â» [Joyeux Nouveau Vagin]. Les ballons se tenaient lĂ , couleur aluminium sur fond de mur de brique, le H lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©, comme indignĂ© du rĂŽle qui lui avait Ă©tĂ© rĂ©servĂ©. Ce soir-lĂ , nous nous sommes engagĂ©es dans des rituels funĂ©raires. « Toutes mes condolĂ©ances Â», m’a-t-on volontiers rĂ©pĂ©tĂ©, faisant une moue moqueusement empathique. L’une de mes amies m’a offert une paire de sous-vĂȘtements Ă©rotiques ; une autre, une banane coupĂ©e en deux. À la fin de la soirĂ©e, une autre m’a prĂ©sentĂ© un gĂąteau-annonce-du-sexe [3], qu’elle m’a invitĂ© Ă  couper. Le gĂąteau Ă©tait rose. Tout allait se passer pour le mieux.

Neuf heures plus tard, je trottinais maladroitement dans un couloir au bras d’une infirmiĂšre du bloc opĂ©ratoire, mes chaussures recouvertes de leurs capotes hygiĂ©niques se coinçant dans les angles du carrelage. Je ne sais pas pourquoi, mais nous Ă©tions pressĂ©es. Je ne pouvais rien voir sans mes lunettes — on m’avait dit de les laisser dans la chambre — donc l’infirmiĂšre avait saisi mon bras et courrait droit devant elle comme une joueuse de football amĂ©ricain en me serrant contre son torse. Faisant ainsi notre petit jogging prĂ©-opĂ©ratoire, nous discutions. Elle me dit qu’elle avait rĂ©cemment fait une chirurgie laser aux yeux pour se dĂ©barrasser de ses lentilles. « C’est plus pratique pour mon travail Â», me dit-elle. « Ma famille s’inquiĂ©tait des risques, mais c’est ce que je voulais. Â» Et puis nous y Ă©tions : une large porte munie d’un hublot, comme si nous Ă©tions des soldates renĂ©gates qui nous apprĂȘtions Ă  monter Ă  bord d’un sous-marin. À l’intĂ©rieur, on aurait dit un dĂ©cor de cinĂ©ma, probablement parce que les seules salles opĂ©ratoires que j’avais jamais vues Ă©taient dans des films ou Ă  la tĂ©lĂ©. On m’a attachĂ©e Ă  la table. Des personnes en blouse blanche s’activaient autour de moi, vĂ©rifiant ceci, consultant cela. L’une d’entre elles a dit : « on se croirait Ă  un arrĂȘt au stand, comme en Formule 1 Â». Dans l’analogie, c’était moi la voiture. Quelqu’un s’est approchĂ© pour piquer une de mes veines. « On m’a dit que j’avais de bonnes veines Â», me suis-je vantĂ©e.

On dit que quand l’anesthĂ©siste vous dit de compter Ă  rebours Ă  partir de 10, 9, 8
, personne ne dĂ©passe 9. Je ne me rappelle pas avoir commencĂ© Ă  compter.

–

Ce n’est pas facile d’expliquer pourquoi je voulais un vagin. Il y avait les soucis techniques : dissimuler mon pĂ©nis entre mes jambes n’était vraiment pas pratique, et je devais souvent reproduire l’opĂ©ration Ă  chaque changement de posture. Le sexe, aussi, Ă©tait un facteur important. Avoir des relations sexuelles avec le corps qui Ă©tait le mien, c’était un peu comme essayer d’écrire sur un tableau noir avec un citron – et c’était vrai mĂȘme avant que la plus simple excitation Ă©rotique commence Ă  devenir douloureuse. On m’a dit qu’il s’agissait d’une atrophie liĂ©e aux bloqueurs anti-testostĂ©rone. Cela paraĂźt Ă©vident : ton corps coupe le gaz si tu arrĂȘtes de payer les factures. Mais l’explication la plus simple tenait au fait que j’espĂ©rais qu’en ayant un vagin, je me sentirais davantage ĂȘtre une femme. Malheureusement, cette explication s’avĂšre ĂȘtre aussi la plus compliquĂ©e.

La situation du vagin dans les politiques fĂ©ministes aujourd’hui est, au mieux, touffue. Pas besoin sur ce point de remonter plus loin dans le temps qu’au moment de la Marche des Femmes sur Washington, en janvier 2017, un jour aprĂšs l’inauguration [de Trump Ă  la prĂ©sidence des États-Unis]. Deux mois avant la marche, inspirĂ©es par les dĂ©clarations du nouveau prĂ©sident-Ă©lu se vantant de pouvoir attraper les femmes « par la chatte Â», deux tricoteuses amatrices, Krista Suh et Jayna Zweiman avaient publiĂ© un patron de tricot qui s’est rapidement rĂ©pandu sur les rĂ©seaux sociaux : ce patron permettait de tricoter un simple bonnet rectangulaire qui, une fois placĂ© sur la tĂȘte, munissait sa porteuse d’oreilles de chat. Zweiman affirme que le rose a Ă©tĂ© adoptĂ© de maniĂšre ironique, en raison de sa connotation « girly Â» et frivole. En quelques jours, le bonnet-chatte [pussyhat] est devenu l’uniforme officieux de la Marche des Femmes ; des photos vues du ciel de l’évĂ©nement, la plus grande manifestation Ă©phĂ©mĂšre qu’ait connue le pays au cours de son histoire, donnent Ă  voir une mer de petits points roses.

Les critiques adressĂ©es au bonnet-chatte en sont venues Ă  ĂȘtre dominĂ©es par deux slogans : 1/ toutes les chattes ne sont pas roses et 2/ toutes les femmes n’ont pas de chatte. La premiĂšre objection, qui revient Ă  une accusation de racisme, s’appuie sur une confusion trĂšs largement partagĂ©e mais rarement consciente des diffĂ©rents sens du mot argotique chatte, qui peut soit se rĂ©fĂ©rer au vagin, c’est-Ă -dire le canal musculaire par lequel les mammifĂšres donnent naissance ; soit Ă  la vulve, qui inclut les organes gĂ©nitaux externes (lĂšvres, clitoris, vestibule vulvaire, et mĂȘme le mont du pubis) ; soit aux deux en mĂȘme temps. Ajoutez Ă  cela le fait que le mot vagin est parfois employĂ© pour dĂ©noter la vulve, et tout fout le camp. Les vulves tendent, certes, Ă  reflĂ©ter la couleur de peau, puisqu’elles sont de teintes plus foncĂ©es ; les vagins, cependant, sont tous et toujours roses, aussi sĂ»rement que le sang est toujours rouge. (C’est d’ailleurs aussi le cas du vestibule, ce petit foyer cachĂ© que vous ou votre partenaire dĂ©couvrez quand vous sĂ©parez les petites lĂšvres.) Ceci n’étant pas dit pour dĂ©douaner la Marche des Femmes de son absence de mixitĂ© raciale, au contraire. Mais quant au bonnet-chatte lui-mĂȘme, tout ce qui s’est finalement dit sur la difficile coalition des luttes, sur la reprĂ©sentation, sur le fĂ©minisme et sa relation tumultueuse avec le racisme aurait pu facilement ĂȘtre Ă©vacuĂ© avec un simple miroir de poche.

La seconde objection — selon laquelle toutes les femmes n’ont pas de vagin — est plus difficile Ă  Ă©vacuer. D’un cĂŽtĂ©, elle a l’avantage certain d’ĂȘtre vraie : il est vrai que toutes les femmes n’ont pas de vagin ; tout autant qu’il est vrai que tous les vagins ne sont pas de femmes. Cela dit, le bonnet-chatte est tout de mĂȘme assez loin d’ĂȘtre une reprĂ©sentation artistique des organes gĂ©nitaux femelles. C’est juste un morceau de costume, dont la suggestion la plus littĂ©rale ne consiste pas Ă  dire que les porteuses du bonnet sont nĂ©cessairement des femmes, mais plutĂŽt : des chattes (ou des chats). Ceci assurant le fait que la relation entre le bonnet et l’organe sexuel Ă©tait, au bas mot, figurative : de l’ordre du jeu de mots sĂ©miotico-visuel, le bonnet-chatte permettait aux manifestantes un Ă©cart, Ă  peu de frais, par rapport aux normes de la dĂ©cence bourgeoise. Ce n’est pas exactement comme si on avait demandĂ© aux participantes de soulever leurs jupes pour pouvoir entrer dans la Marche des Femmes. La vraie question soulevĂ©e par le bonnet-chatte n’était pas de savoir si les femmes pouvaient ĂȘtre rĂ©duites Ă  un muscle Ă©lastique (idĂ©e risible que personne n’a jamais vraiment considĂ©rĂ©e), mais de savoir si l’on pouvait dĂ©cemment confier Ă  l’image rĂ©fractĂ©e d’un vagin le rĂŽle de symbole politique pour un mouvement fĂ©ministe qui s’est, depuis longtemps, largement dĂ©niĂ© la possibilitĂ© de se doter de symbolisme.

Je ne remets pas en cause le fait que certaines femmes transgenres aient pu se sentir aliĂ©nĂ©es par ces bonnets. Mais il y a aussi celles qui, comme moi, ne se sont pas senties aliĂ©nĂ©es. En rĂ©alitĂ©, les femmes trans avaient toute une variĂ©tĂ© d’opinions concernant le bonnet-chatte. Certaines d’entre nous avaient mĂȘme deux opinions. Et cependant, de nombreuses femmes cis semblent avoir trouvĂ© une curieuse satisfaction politique Ă  pouvoir projeter sur les femmes trans leurs propres sentiments ambivalents concernant le bonnet-chatte (sans parler de leurs chattes-chattes) au nom de la solidaritĂ©. En s’assurant les unes les autres que le vagin n’avait pas sa place dans les trafics mĂ©taphoriques du fĂ©minisme, ces femmes s’arrogeaient en rĂ©alitĂ© l’organe en question. AprĂšs tout, le bonnet-chatte ne pouvait ĂȘtre traduit en justice devant les juges de l’essentialisme que si l’on avait dĂ©cidĂ© par avance que la seule relation possible au vagin consistait Ă  en avoir un. « Toutes les femmes n’ont pas de vagin Â», semblaient dire nos soutiens, « mais nous oui. Â» Au pire, cette forme de raisonnement servait de couverture aux mĂȘmes obsessions transphobes qui tournent autour des organes gĂ©nitaux des femmes trans ; de sorte que, d’une certaine maniĂšre, sous couvert d’inclusivitĂ©, les femmes cis se donnaient donc Ă  elles-mĂȘmes le rĂŽle de nous rappeler Ă  nos bites. Au mieux, nos dĂ©fenseures prĂ©supposaient, avec une ignorance remarquable, que les femmes trans ne pouvaient tout simplement pas ĂȘtre intĂ©ressĂ©es par un imaginaire vaginal – comme si notre intĂ©gritĂ© psychique fondamentale ne pouvait reposer, comme celle de tout·e Ă  chacun·e, sur l’identification avec des choses qu’au sens le plus plein du terme nous ne possĂ©dons pas.

Mais je m’emballe. Quelle importance ? Les bonnets-chattes Ă©taient stupides et mignons et avaient l’air d’avoir Ă©tĂ© tricotĂ©s par ta mĂšre. Pour quelques-unes, c’était rĂ©dhibitoire ; pour les autres, ça en faisait un point de convergence — surtout pour ces quelques femmes blanches qui vivent dans les banlieues chic et chez qui la dĂ©faite d’Hillary Clinton avait Ă©veillĂ© une conscience fĂ©ministe. De ce point de vue, les bonnets-chattes en sont venus Ă  signaler une sorte de jeunesse distincte de l’ñge biologique : une jeunesse politique, dont les traits caractĂ©ristiques tiennent essentiellement Ă  une sorte de puĂ©rilitĂ© rhĂ©torique embarrassante. Le vĂ©ritable problĂšme soulevĂ© par les bonnets-chattes c’est qu’ils donnaient Ă  voir, avec la touchante naĂŻvetĂ© qu’ont les tard venues sur le champ de bataille politique, la promesse d’une catĂ©gorie universelle pour les femmes, Ă  laquelle le fĂ©minisme avait depuis longtemps jurĂ© de renoncer. Il n’est peut-ĂȘtre pas exagĂ©rĂ© d’imaginer que les fĂ©ministes qui se sont le plus opposĂ©es au bonnet-chatte l’ont justement fait parce qu’elles voyaient dans l’insouciance de celles qui l’avaient adoptĂ© une version comme rajeunie et plus sympathique d’elles-mĂȘmes, tout sous le charme que ces tard venues Ă©taient de leurs nouvelles amours avec la conscience politique, dont elles n’avaient pas encore appris Ă  contenir les ambitions. On a gĂ©nĂ©ralement honte de ce dont on a Ă©tĂ© fiĂšre.

— 

Deux mois avant mon opĂ©ration, j’ai fait un rĂȘve oĂč j’étais un personnage dans un jeu vidĂ©o. Comme il arrive parfois dans les jeux vidĂ©o, je mourrais. À ma rĂ©surrection, j’avais un nouveau visage, le visage d’une autre femme. À mon rĂ©veil, je me suis blottie dans les bras de ma compagne. En larmes, je rĂ©alisais que tout ce que je n’avais jamais voulu, c’était de ne plus ĂȘtre capable de me reconnaĂźtre moi-mĂȘme.

Je me suis rĂ©veillĂ©e dans la salle de convalescence lĂ©gĂšrement dĂ©lirante. L’anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale se dissipait lentement Ă  la maniĂšre d’un vers parasite qu’on aurait eu du mal Ă  convaincre de sortir de son hĂŽte. La douleur Ă©tait intense et vive, comme si j’avais eu envie de pisser depuis une semaine sans pouvoir me soulager. Deux tubes en caoutchouc s’échappaient de mon pelvis entiĂšrement couvert de pansements. Je finis par retrouver suffisamment mes esprits pour comprendre que l’un d’eux Ă©tait un cathĂ©ter qui avait pour fonction de drainer l’urine de ma vessie, et l’autre un « aspirateur Ă  blessure Â» dont la fonction Ă©tait de tirer de mon corps un fluide rouge-sang et des morceaux de quelque chose plus sombre. Moi, probablement. Mais quant Ă  ce qui dormait au-dessous de ces pansements, personne n’aurait pu dire de quoi il retournait. Aucun organe gĂ©nital ne semblait y avoir plus sa place qu’un autre — et aurait tout aussi bien pu s’y cacher un nouveau membre, ou le visage de la plus belle femme du monde.

Les mĂ©decins m’avaient assurĂ© qu’aprĂšs l’opĂ©ration je n’aurais pas faim, en raison du fait que l’anesthĂ©sie donne la nausĂ©e Ă  une patiente sur trois, donc bien sĂ»r j’étais affamĂ©e. TrĂ©pignant comme une enfant, je commençai Ă  rĂ©clamer de la nourriture. L’infirmiĂšre, gĂ©nĂ©reuse, m’a donnĂ© un cracker, que j’ai dĂ©vorĂ© avec une joie enfantine, en laissant le blĂ© sec du gĂąteau se transformer en bouillie dans ma bouche. BientĂŽt, un petit parlement de blouses blanches me rendait visite, qui s’assurait auprĂšs de l’infirmiĂšre que j’étais bien maintenue Ă  un rĂ©gime strictement liquide. Elle a confirmĂ© sans hĂ©siter. « Merci de n’avoir rien dit Â», m’a-t-elle chuchotĂ© aprĂšs que les blouses blanches sont parties. Maintenant, nous avions toutes les deux un secret.

Je suis restĂ©e Ă  l’hĂŽpital encore cinq jours. Ma petite amie dormait sur le canapĂ© dans ma chambre. Je m’efforçais de regarder des Ă©missions culinaires sur Netflix, mais les morceaux de viande scintillants commençaient Ă  trop me rappeler la maison. Au troisiĂšme jour, je rĂ©ussis Ă  chanceler hors de mon lit et Ă  m’installer sur une chaise. J’eus immĂ©diatement la nausĂ©e et vomis athlĂ©tiquement dans la premiĂšre poubelle Ă  ma portĂ©e en y lançant un jet parfaitement parabolique. Des amies sont venues avec des fleurs et des potins. L’une d’elles m’a amenĂ© une guirlande de vulves en papier qu’elle avait elle-mĂȘme confectionnĂ©e. Une autre m’a offert un bonnet-chatte. Le dernier jour, la chirurgienne est venue, pleine d’entrain, dĂ©couvrir les rĂ©sultats de son opĂ©ration, et retirer un long ruban de gaze ensanglantĂ©e de mon vagin, comme une magicienne tire des mouchoirs de sa poche. Le canal enfin libĂ©rĂ© de ses tubes et autres dĂ©bris, elle se saisit d’un long cylindre vert-mĂ©tal rayĂ© de cercles blancs, auquel elle administra une bonne lampĂ©e de lubrifiant et qu’elle m’enfonça comme on enfonce la pompe dans une voiture Ă  la station essence. Il s’agissait d’un dilatateur mĂ©dical, un parmi trois godemichets rigides en polyurĂ©thane de tailles diffĂ©rentes. C’était maman ourse.

Cette nuit-lĂ , dans mon lit, chez moi, ce sont des pleurs qui sont venus. Ou plus exactement, des lamentations, Ă  la maniĂšre des mĂšres qui lamentent les morts dans les vieux manuscrits. Ma voix, que j’avais entraĂźnĂ©e depuis bien des annĂ©es Ă  se placer plus haut et Ă  s’adoucir, s’épaissit ; Ă  un moment, elle se brisa, comme les eaux d’une femme se brisent, et quelque chose de bas, de rauque, et plein de jambes, me remonta la gorge et sortit de ma bouche. La vĂ©ritĂ©, c’était que je ne me sentais pas davantage ĂȘtre une femme. Je me sentais exactement la mĂȘme. La beautĂ© implacable de l’opĂ©ration tient Ă  ce que ce sont exactement toutes les mĂȘmes terminaisons nerveuses qui sont rĂ©employĂ©es comme les piĂšces dĂ©mantelĂ©es d’un vieux bateau. Cela voulait dire que ma vulve Ă©tait bien vivante, pleine de sensation, mais cela voulait aussi dire que ces sensations Ă©taient prĂ©cisĂ©ment ces mĂȘmes sensations que j’avais cherchĂ©es Ă  chasser Ă  coup de bistouri. Le bateau serait toujours celui de ThĂ©sĂ©e, peu importe le nombre de piĂšces que je changerais. Je suppose que j’aurais dĂ» le savoir avant l’opĂ©ration. Et bien sĂ»r, je le savais, intellectuellement. Tu te tiens sur la plage et tu regardes l’oasis au loin, de l’autre cĂŽtĂ© de l’eau ; tu nages, tu es sur l’oasis : Ă  nouveau tu te mets debout, et tu regardes de l’autre cĂŽtĂ©. Tu as changĂ© de point de vue, mais ta position est toujours la mĂȘme. Tu es toujours Ici, oĂč que ce soit. La marĂ©e va et vient, mais la distance, comme telle — voilĂ  ce que tu ne peux pas franchir Ă  la nage. LĂ , dans la distance, il n’y a que la noyade.

Dans les MĂ©tamorphoses, Ovide raconte l’histoire d’Alcyone, reine de Trachis. Lorsqu’elle dĂ©couvre le cadavre de son mari noyĂ© dans les dĂ©combres d’un naufrage, elle tente de se suicider en se jetant dans la mer. Pris de pitiĂ©, les dieux les transforment tous deux en martins-pĂȘcheurs — aussi surnommĂ©s alcyons, en l’honneur d’Alcyone. Devenus oiseaux, ils sont ainsi rĂ©unis. Un vieil homme s’émerveille de leur amour, et regarde le couple planer au-dessus des eaux. Il s’agit d’une fin heureuse, je suppose. Et cependant, j’hĂ©site lorsque je me mets du point de vue d’Alcyone. Ovide dit qu’elle essaye de se saisir du corps de son aimĂ© dans ses bras Ă  mesure qu’ils se transforment en ailes. Avec son nouveau bec, elle entrouvre les lĂšvres de son amant, convaincue qu’elle peut encore l’embrasser. Quelle sorte d’oiseau est-elle donc, elle qui ne sait rien d’autre qu’ĂȘtre humaine ? Qu’est-ce que cela veut dire pour elle que d’ĂȘtre capable de voler si elle reste incapable de croire qu’elle y arrive ?

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Le fĂ©minisme n’est jamais parvenu Ă  assurer aux femmes le statut d’authentique sujet collectif, du moins pas au sens oĂč la tradition intellectuelle marxiste espĂ©rait le faire avec le prolĂ©tariat. Au contraire, on pourrait mĂȘme dĂ©finir le fĂ©minisme contemporain par son refus de considĂ©rer la femme comme catĂ©gorie politique, puisqu’il considĂšre que cette catĂ©gorie est historiquement complice de la suprĂ©matie blanche, du binarisme de genre, et des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques des classes dominantes, voire du patriarcat lui-mĂȘme. La consĂ©quence, c’est que le fĂ©minisme se trouve dans la position peu enviable politiquement de devoir affirmer sa propre impossibilitĂ©. Pour soutenir les femmes, les fĂ©ministes doivent rĂ©frĂ©ner toute tentation d’affirmer quoi que ce soit de positif qui les concerne. Ce qui en rĂ©sulte, c’est une sorte de thĂ©ologie nĂ©gative entiĂšrement dĂ©diĂ©e Ă  effacer les images peintes d’une dĂ©esse dont le goĂ»t pour l’auto-invisibilisation ne nous laisse guĂšre de temples oĂč pratiquer nos cultes.

Une des solutions les plus simples face Ă  ce paradoxe a consistĂ© Ă  discrĂštement changer la signification du mot fĂ©minisme. Dans la culture populaire, et en particulier sur internet, fĂ©minisme en est venu Ă  jouer le rĂŽle de signifiant pour ce que la juriste Janet Halley appelle le convergentisme : la croyance que les projets de justice sociale ont pour devoir moral de converger, comme autant de lignes qui, si on les Ă©tire Ă  l’infini, finissent par se rejoindre. Alors que le fĂ©minisme dĂ©signait il y a peu un Ă©lĂ©ment parmi d’autres du programme de justice universelle, il le couvre Ă  prĂ©sent dans son intĂ©gralitĂ© — d’oĂč les Principes d’UnitĂ© mis en avant par exemple sur le site web de la Marche des Femmes, qui appellent notamment Ă  dĂ©fendre les droits des migrantes, le revenu universel et la propretĂ© de l’air aux cĂŽtĂ©s de rĂ©clamations plus classiques, telles que la libertĂ© reproductrice et la fin des violences sexuelles. « Ă‡a n’est pas du fĂ©minisme si ça n’est pas intersectionnel Â», a notamment tweetĂ© Ariana Grande en mars 2019, en Ă©cho au fameux post de la blogueuse Flavia Dzodan en 2011 qui dĂ©clarait : « soit mon fĂ©minisme est intersectionnel, soit c’est de la merde. Â» Certaines variations populaires sur ce thĂšme incluent Ă  prĂ©sent la formule « si ton fĂ©minisme n’inclut pas x, alors ce n’est pas du fĂ©minisme Â», oĂč x peut signifier : les femmes trans, les femmes de couleur, les femmes grosses, les travailleureuses du sexe, les personnes non-binaires, ou n’importe quelle combinaison de ces groupes et d’autres. L’idĂ©e n’est pas que les fĂ©ministes, dĂ©sireuses de justice, devraient aussi s’impliquer dans l’antiracisme, l’anti-impĂ©rialisme et tout le reste ; l’idĂ©e, c’est plutĂŽt que le fĂ©minisme, par dĂ©finition, consiste Ă  s’impliquer dans des causes extrafĂ©ministes sans lesquelles il n’est pas fĂ©ministe du tout. VoilĂ  qui est Ă©trange. Tout se passe comme si, ayant assimilĂ© la coupable impossibilitĂ© de parler au nom de toutes les femmes, le fĂ©minisme s’était rĂ©signĂ© Ă  jouer le rĂŽle modestement vertueux de maĂźtresse de maison pour les causes des autres, causes qui, quant Ă  elles, auraient rĂ©ussi Ă  gĂ©nĂ©rer des discours politiques convaincants – et alors mĂȘme que la plupart de ces causes impliquent des femmes, mĂȘme si elles n’y sont pas considĂ©rĂ©es en tant que femmes. Dans cette configuration, le fĂ©minisme dĂ©crit non pas un projet politique concret mais l’impĂ©ratif moral de s’engager en politique.

En d’autres termes, une fĂ©ministe est quelqu’un de bien. Et si ça sonne comme un clichĂ©, tant mieux. La conviction qu’il est Ă  la fois possible et dĂ©sirable d’ĂȘtre fĂ©ministe, au sens ontologiquement Ă©pais du verbe ĂȘtre, ne connaĂźt aucune comparaison dans les discours politiques de gauche, et de fait, toute une industrie mĂ©diatique s’est dĂ©veloppĂ©e pour nous y guider et nous en instruire : comme Marie Claire apprenait Ă  ses lectrices comment ĂȘtre Ă  la fois de bonnes cuisiniĂšres et de bonnes dĂ©coratrices d’intĂ©rieur, de mĂȘme aujourd’hui Causette et Elle donnent des conseils pour devenir une bonne fĂ©ministe tout en s’habillant le matin. L’ironie, c’est que le fĂ©minisme, ayant introduit il y a quelque cinquante ans l’idĂ©e radicale que la vie intime aussi est politique, se retrouve aujourd’hui Ă  devoir assurer la tĂąche laborieuse de faire de la politique un accessoire indispensable de la vie intime de chacune. D’oĂč l’usage des pronoms possessifs : mon fĂ©minisme, ton fĂ©minisme. Il est facile, et assez improductif, d’interprĂ©ter cette Ă©volution comme une simple rĂ©cupĂ©ration nĂ©olibĂ©rale ou commerciale. Des slogans comme ceux de Dzodan, indĂ©pendamment de leur intention originale, ne sont pas populaires parce qu’ils sont vrais (mĂȘme s’ils peuvent l’ĂȘtre), mais parce que leur rĂ©pĂ©tition sur les rĂ©seaux sociaux donne Ă  certaines personnes un sentiment d’appartenance, d’utilitĂ© et d’importance qui leur permet de combler le fossĂ© de plus en plus bĂ©ant qui sĂ©pare leurs vies quotidiennes individuelles et le grand rĂ©cit de l’universalitĂ© politique. VoilĂ  comment opĂšre l’imagination politique fĂ©ministe ; et il serait inutile, stupidement romantique, et impossible de vouloir opĂ©rer en dehors de sa logique.

Ce que je veux dire, ce n’est pas que le dĂ©sir d’universel est politiquement dĂ©fendable, mais plus simplement que le dĂ©sir d’universel est synonyme de dĂ©sir politique. Or, par un malheureux tournant du sort, le fĂ©minisme est Ă  la fois devenu le nom fĂ©tiche de ce dĂ©sir et la forme politique qui s’interdit de le prononcer. En effet, on pourrait donner pour dĂ©finition minimale de la fĂ©ministe qu’elle est une personne qui, tout en affirmant que les femmes ne constitueront jamais une classe politique, espĂšre secrĂštement que cela finira par arriver un jour. Peut-on vraiment en vouloir Ă  la « Marche des Femmes Â» d’avoir cherchĂ© un symbole de la fĂ©minitĂ© universelle, si les symboles sont tout ce qui nous reste ? Avant la marche, le compte Twitter du journal gratuit publiĂ© par le Washington Post, l’Express, tweetait une illustration de la foule Ă  venir : lui Ă©tait donnĂ©, vue de haut, une forme de cercle accompagnĂ©e d’une grande flĂšche. À l’évidence, il s’agissait lĂ  du mauvais symbole de genre — une gaffe qu’on aurait Ă©minemment pu Ă©viter et dont on ne peut mesurer le ridicule qu’en envisageant le nombre d’éditeurices par lesquels l’image a probablement Ă©tĂ© approuvĂ©e. Mais le faux-pas n’était pas si facile Ă  repĂ©rer. L’illustration n’est-elle pas maquillĂ©e d’un beau rose-pĂȘche ? La symbolique masculine n’est-elle pas ratĂ©e, la flĂšche ressemblant moins Ă  un symbole du dieu Mars qu’au logo de la campagne Clinton ? En fait, si le faux-pas a pu si facilement Ă©chapper Ă  l’appareil de vĂ©rification du journal, c’est sans doute Ă  mettre sur le compte du fait que les Ă©diteurices, consciemment ou pas, s’imaginaient que les femmes ont un tel besoin de disposer d’un symbole politique – n’importe lequel – que les dĂ©tails de ce symbole importaient peu.

En avril 2018, Janelle MonĂĄe sort le clip « Pynk Â», le troisiĂšme single de son album Dirty Computer. C’est un succĂšs. On y voit MonĂĄe danser dans de magnifiques pantalons en forme de vagin. Et les paroles comme les gestes font sans cesse allusion au cunnilingus et Ă  la masturbation. (L’actrice Tessa Thompson, qu’on suppose depuis longtemps ĂȘtre l’amante de la chanteuse, est trĂšs prĂ©sente Ă  l’écran.) On a cĂ©lĂ©brĂ© MonĂĄe pour son inclusivitĂ© — certaines danseuses ne portaient pas de pantalons-chatte —et pourtant, aucun doute possible sur le fait qu’elle aussi Ă©tait Ă  la recherche de l’universel rose-bonbon. « Rose
 comme au-dedans de ton
 Â» Ainsi commencent les paroles du clip, qui nous laisse en suspens jusqu’au moment oĂč « â€Š bĂ©bĂ© Â» nous dĂ©livre du suspense. MalgrĂ© toute la franchise visuelle du clip, « Pynk Â» est un titre qui nous parle surtout de cachettes : toutes les choses roses auxquelles la chanteuse fait allusion — pas seulement la chatte de son amante, mais aussi sa longue, son cerveau, la peau sous ses ongles — sont partiellement cachĂ©es par la chair, la kĂ©ratine, ou les os. « Tout au dedans, nous sommes toutes roses Â» rĂ©pĂšte MonĂĄe, et bien sĂ»r, elle voit juste. En anglais, le mot pour rose, pink, dĂ©signe aussi une fleur : les Ɠillets, qui se disent carnations, du latin caro, pour « morceau de chair Â». Au total, « Pynk Â» aura suggĂ©rĂ© Ă  nouveau ce que le bonnet-chatte avait prouvĂ©, ne serait-ce que par accident, dans la controverse qu’il a suscitĂ©e : on ne peut atteindre l’universel qu’en tranchant dans les chairs. Telle est la substance de toute politique dotĂ©e d’un trou — un universel rose et invisible sauf quand la peau s’écarte et s’ouvre, aveuglĂ©ment, Ă  ses propres risques, ou au soleil, ou Ă  la langue de quelqu’un.

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Les femmes me racontent des tas d’histoires. Elles me disent qu’aucune femme ne se sent bien dans sa peau ; qu’aucune d’entre elles n’est particuliĂšrement douĂ©e pour se mettre du maquillage ; que c’est trĂšs dur pour les femmes de trouver des vĂȘtements qui conviennent aux formes spĂ©cifiques de leurs corps ; que tous les seins pendent un peu de travers ; que les hormones sont toujours un peu hors de contrĂŽle ; que toutes les femmes se jalousent les unes les autres. Elles me disent que le sexe fait mal ; que les orgasmes n’ont rien de particulier ; que tout le monde Ă©tait laid au lycĂ©e ; que les adolescentes n’ont pas le genre de soirĂ©es pyjamas que les films hollywoodiens mettent en scĂšne, et que quand elles se retrouvent entre elles, elles ne se peignent pas les ongles des doigts de pieds, et que mĂȘme quand elles s’y essayent, le vernis Ă  ongles colle sur les draps. Elles me disent qu’il n’y a pas d’expĂ©rience universelle de la fĂ©minitĂ©, sinon peut-ĂȘtre le fait qu’il n’y a pas une femme qui se sente vraiment femme ; elles me disent qu’en fait, ĂȘtre une femme ne correspond pour elles Ă  aucune expĂ©rience particuliĂšre.

Je crois que, quand elles me racontent cela, elles pensent faire preuve de gĂ©nĂ©rositĂ©. Ce n’est pas le cas, mais bon : que voulez-vous attendre d’autre de la gĂ©nĂ©rositĂ© ? Bien sĂ»r, on pourrait dire qu’il y a lĂ  en germe un processus de prise de conscience fĂ©ministe : des femmes qui disent Ă  d’autres femmes que personne n’est normal et que personne n’arrive Ă  l’ĂȘtre. Mais mes amies ne savent pas la cruautĂ© des confidences qu’elles me font, l’ironie Ă  double tranchant de ce que cela implique : Ă  savoir, l’idĂ©e que quiconque se croyant ĂȘtre une femme ne peut que se tromper. Elles ne savent pas la douleur qu’on Ă©prouve quand on comprend que du seul fait d’ĂȘtre visĂ©, l’objet du dĂ©sir devient inaccessible et se brise en mille morceaux. Il y a une vieille histoire : celle de deux femmes qui se prĂ©sentent au Roi Salomon et qui disent toutes deux ĂȘtre la mĂšre du mĂȘme nourrisson. Quand ce dernier propose de couper l’enfant en deux, la premiĂšre femme accepte, mais la seconde, la vraie mĂšre, se met Ă  supplier Salomon de remettre l’enfant Ă  la premiĂšre. Elle prĂ©fĂšre perdre la chose aimĂ©e plutĂŽt que de la voir pĂ©rir. Je suis cette deuxiĂšme femme. Et sans doute je ne pourrai jamais ĂȘtre qu’elle.

Les femmes cis en veulent aux femmes trans d’envier leur position, peut-ĂȘtre parce qu’elles peuvent Ă  peine imaginer que ce qu’elles possĂšdent puisse ĂȘtre enviable. Nous avons ceci, au moins, en commun : nous sommes deux types de femmes, avec deux maniĂšres bien Ă  nous de nous dĂ©tester, enfermĂ©es dans des piĂšces Ă  peine sĂ©parĂ©es par un mur contre lequel nous pressons chacune nos oreilles pour Ă©couter ce qui se passe dans l’autre piĂšce, effrayĂ©es par la prĂ©sence de nos rivales mais simultanĂ©ment terrifiĂ©es Ă  l’idĂ©e qu’il pourrait n’y avoir personne. De mon cĂŽtĂ©, cousine, voilĂ  ce que je peux te dire : je ne veux pas ce que tu as, je veux la maniĂšre bien Ă  toi que tu as de ne pas l’avoir. Je n’envie pas ta plĂ©nitude ; j’envie ton vide. Et maintenant, j’ai le trou qui le prouve. Je donnerais tout ce que j’ai pour me dĂ©tester de la maniĂšre dont tu te dĂ©testes, dans l’espoir que ce soit une maniĂšre un peu diffĂ©rente de celle que j’ai de me dĂ©tester — ce qui, bon, n’est pas garanti. Le problĂšme, avec les vagins, c’est qu’on n’y voit pas trĂšs clair.

Andrea Long Chu

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emma-Rose BigĂ©

Illustration :

Katherine Bernhardt, Fruit Salad Basket. 2016, acrylic and spray paint on canvas. 96 × 120″. Courtesy of the Artist and CANADA, New York.

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Source: Dijoncter.info