Cette année les marches des fiertés s’apprêtent à fêter l’origine de leur existence : il y a 50 ans éclatèrent les émeutes de Stonewall à New York. Des émeutes de folles, de trans, de lesbiennes et de pédés comme expression de la rage et de la colère face à la répression policière qui accablaient ces vies invisibilisées et interdites. Des émeutes, c’est-à-dire, une appropriation mais aussi un apprentissage nécessaires de la violence à l’encontre d’une brutalité policière banalisée : arrestations, tabassages, meurtres, maintien dans la précarité et interdiction de se rassembler.

Cette année, en France, la célébration de ces révoltes se fera dans le contexte électrique du mouvement des Gilets Jaunes qui est lui aussi l’expression du ras-le-bol d’une invisibilisation, celle des périphéries de nos métropoles, une autre sortie du placard en quelques sortes, dans lequel toute une population ne voulait plus se contenter d’y chuchoter leurs blessures, mais d’en défoncer les gonds puis les portes, et déferler dans les rues jusqu’au Fouquet’s.

Et si, pour une fois, nous pensions les choses ensemble ? Ces différentes invisibilisations et mises au placard ne sont pas dues au hasard ni à un oubli sociétal, c’est une manière de gérer la population en requalifiant cette volonté de soulèvement en saute d’humeur irrationnelle :

« Et [les Gilets Jaunes] n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France ! Le peuple est souverain. Il s’exprime lors des élections. Il y choisit des représentants qui font la loi précisément parce que nous sommes un État de droit. » Emmanuel-Macron-Président-de-la-République-française, 31 décembre 2018.

Le placard rose et le placard jaune

Effectivement, dès les premières manifestations des Gilets Jaunes, nous avons entendu les insultes homophobes, misogynes et antisémites, et cela fut comme un coup de massue au milieux d’autres slogans anticapitalistes et antigouvernementaux auxquels nous étions plus habitués. Et, comme tout le monde, nous lisons les journaux, les éditoriaux, écoutons les experts, qui ont très vite souligné le caractère parfois haineux envers les minorités prononcés par des Gilets Jaunes.

Et en nous rendant à ces « Actes », on s’est confronté à la complexité de ce mouvement bien plus fragmenté qu’il n’y paraît. Nous la connaissons déjà parfaitement cette homophobie, aucun gouvernement n’a besoin de nous l’apprendre, elle nous revient en pleine gueule du passé, depuis nos enfances et nos adolescences, celle de nos familles, de nos écoles, des territoires reculés de la France, des campagnes et des villes de banlieues. Ou, pour le dire autrement, c’est la première fois de notre vie que nous avons l’impression de faire des manifs’ avec nos tantes et nos oncles. En fait, absolument tout revient de ce passé, tous les impensés politiques et toutes les contradictions. On comprend rapidement qu’on ne peut pas appréhender ce mouvement de la même manière que ceux que nous avions connu jusqu’alors (contre le loi travail, les retraites, CPE, etc.) qui avaient toujours une loi libérale précise à faire tomber. Ici, c’est une défiance politique totale face à une classe d’experts arrogante.

En débarquant dans les centre-villes, les Gilets Jaunes ont emmené avec eux, en plus de leur colère, le refoulé de notre société qui a toujours été et qui reste structurellement raciste, homophobe, misogyne. Alors, au lieu de juger ce mouvement depuis sa clarté ou sa cohérence, il faut parvenir à prendre au sérieux l’expression de certaines haines envers les minorités, il faut y répondre, y faire face et l’affronter. Non pas en changeant de bord (celui de la police, du gouvernement ou de la légendaire neutralité française qu’on appelle apolitisme) mais depuis le refus total de s’adapter à la réalité capitaliste qu’on nous propose.

Ce ne serait pas la première fois qu’un mouvement LGBT+ ou queer rallie un mouvement populaire au sein duquel l’homosexualité et la transexualité étaient problématiques, qu’on pense au mouvement gay américain avec le Black Panther Party ou au Lesbians & Gays Support the Miners soutenant la grève des mineurs anglais en 1984.

D’autant que, que nous le voulions ou non, nous jouons un rôle dans ce mouvement, parce que nous y sommes présents, mais aussi parce que nous sommes instrumentalisés par le pouvoir (cf. la citation ci-dessus de Monsieur le Président). Comme toujours, la peur est l’instrument du pouvoir. Il n’y a pas si longtemps, la peur de la contagion du sida était une arme efficace pour identifier les gays comme une population à risque. Et aujourd’hui, nous devrions avoir peur de la violence des manifestants qui engendrerait « légitimement » celle de la police :

« Il faut maintenant dire que lorsqu’on va dans des manifestations violentes, on est complice du pire » Emmanuel-Macron-Président-de-la-République-française, mardi 26 février 2019.

Peur de faire exister la guerre civile, peur de l’insurrection.

Nous jouons aussi un rôle car notre catégorie LGBT+ est aujourd’hui utilisée plus largement en étendard de la politique progressiste d’Emmanuel-Macron-Président-de-la-République-française, faisant passer toute attaque contre les progrès sociaux pour une entreprise réactionnaire. Macron a choisi son ennemi, l’extrême-droite et consorts, pour faire passer ses ambitions néolibérales comme un moindre mal, comme une adaptation nécessaire à la réalité de notre monde qui avance à toute vitesse et se fluidifie à l’intérieur d’une logique financière. Bien évidemment, il s’agit d’une défense de façade, un pur discours de communication. Le gouvernement peut tout à fait s’inquiéter un jour de la montée des extrémismes au Brésil (élection de Jair Bolsonaro) et demander, un autre jour, l’expulsion d’un homosexuel brésilien vers son pays où il est menacé de mort [1]. « On essaie de mettre en place une Gay Pride à Ajaccio », Marlène-Schiappa-Secrétaire-d’État-chargée-de-l’Égalité-entre-les-femmes-et-les-hommes-et-de-la-lutte-contre-les-discriminations en est même à vouloir organiser une marche des fiertés en Corse, outrepassant l’avis des associations LGBT sur place à qui reviendrait une telle décision, l’État français s’imagine en organisateur de commémoration d’une émeute de folles ! Outre l’arrogance d’une homophilie d’État s’achetant une légitimité dans la défense des minorités qu’elle tient sous son joug (précisons qu’on a troqué le terme de « Gay Pride » pour « Marche des fiertés » depuis 2001 afin de représenter un ensemble plus large de subjectivités), il nous faut aussi porter notre attention sur l’opération qui consiste à faire réagir l’opposition : la droite conservatrice. Une bonne manière d’évaluer le potentiel de la haine d’en face et de passer pour des sauveurs à la prochaine campagne électorale. C’est ainsi que du Parti socialiste à la République en marche, on organise durablement la montée de l’homophobie face à leur progressisme libéral et républicain. En face, Égalité et Réconciliation (Alain Soral) et Boulevard Voltaire (Robert Ménard) en profitent pour dézinguer la papesse du féminisme institutionnel et, au passage, pour faire un petit éloge de la bonne vieille homosexualité discrète du fond des terres [2]. Le retour au placard rose pour soulager les esprits franchouillards. Comme cela en soulageraient d’autres que les Gilets Jaunes retournent au placard d’où ils sont sortis avec fracas !

Ne faisons pas de fausse opposition, donc, entre les politiques des minorités de genre, de sexualité et le mouvement des Gilets Jaunes.

Heureusement, on a pu entendre ici et là quelques voix de personnes issues des luttes queers défendant le mouvement des Gilets Jaunes. On peut lire Paul B. Preciado : « Les mêmes politiques brutales appliquées en Grèce ont été progressivement étendues d’Athènes à Paris : néolibéralisation du marché du travail, étranglement fiscal des classes moyennes, démantèlement des institutions publiques, précarisation des travailleurs pauvres, militarisation des politiques migratoires, accentuation des langages institutionnels racistes comme seul moyen de donner une cohésion nationale à un tissu social fracturé [3] ». Mais aussi Didier Lestrade : « Cette désillusion homosexuelle, qui s’est transformée en impuissance et colère, est désormais figée dans un grondement envers ce président qui ne comprend décidément rien à rien, surtout au système minoritaire [4] ». Ou encore une militante trans du CLAQ participant au cortège queer durant les premiers actes des Gilets Jaunes : « C’est très critiqué dans la communauté queer, mais on pense que c’est notre devoir, en tant que queers, de ne pas céder la place aux fachos, de revendiquer des principes d’extrême gauche, et de ne pas laisser les ‘transpédégouines’ et les femmes de côté comme chaque fois lors des mouvements sociaux [5] ».

Toutes ces sorties du placard, qu’il soit rose ou jaune, provoquent inévitablement un désordre social car elles viennent perturber la mise sous silence de nos misères existentielles et économiques. C’est non seulement dire une vérité mais aussi dire l’ignorance qui l’entoure et la surveille. Une ignorance comme projet de société à part entière.

Ne tombez pas amoureux du pouvoir

Nous autres, homosexuel.le.s, avons tout. Nous avons les droits, les devoirs, les amours, les secrets, les espaces, l’ivresse, les images, les supermarchés, les minimas sociaux, la culture et les enfants.

Il fallait bien sacrifier quelque chose en échange, nous nous sommes débarrassés du reste que formait la différence, par soustraction de l’éthique et multiplication de l’aliénation au pouvoir.

Ainsi nous avons la culture sans la connaissance, la liberté sans l’aventure, le sexe sans le corps, la positivité sans l’affirmation. Autrement dit, nous n’avons que des illusions, de la poudre de perlimpinpin comme dirait l’autre.

Quels pas devons-nous faire pour ne pas vivre dans des dimensions parallèles, sans affection réelle entre les passions ? On s’utilise à des fins sexuelles ou sentimentales, on cherche à quantifier la valeur de notre individualité dans le marché à ciel ouvert de la drague queer à paillettes. Quand allons-nous nous sentir responsables de notre devenir collectif ?

Il est d’autant plus difficile de répondre à cette question que « l’intégration du monde à ses propres normes est en soi une « libération » et un « progrès », un pas vers l’universalisation d’une conception supérieure de l’humain » [6]. Nous sommes contraints à être libres, voilà le théorème caché du pouvoir.

Ceci engage un regard qui se détourne du pouvoir. Attaquer le Fouquet’s ou Jeanne d’Arc [7] en sont des exemples. De telle manière que nous devenions des intrus dans le théorème du pouvoir. Alors, avoir des têtes de liste roses ou jaunes aux élections ne peut pas être un signe de victoire, ce serait au contraire le moment où le pouvoir vient recouvrir les balbutiements révolutionnaires, un signe de capitulation.

Et la présence actuelle de Apple, Google, Mastercard dans les Marches des fiertés illustre parfaitement ce recouvrement politique sous des airs d’émancipation. Qui peut imaginer aujourd’hui qu’à l’origine des pride se cachent de belles nuits de révoltes enflammées ?

C’est ce qui pend au nez de tous les mouvements de contestation (qu’ils soient Gilets Jaunes, queers, racisés, féministes, etc.) dès lors qu’ils abandonnent l’horizon qu’ils ont commencé à dessiner jour après jour, dès lors que les manifestants deviennent des politiciens. Il y a cette très belle phrase de Mario Mieli, folle furieuse de l’Italie des années 70 : « Tous les révolutionnaires, cessant d’être politiciens, deviendront des amants ».

Ne tombez pas amoureux du pouvoir, c’était une banderole du pink bloc de la pride de Bordeaux en 2018, c’était aussi une phrase de Michel Foucault dans son texte « Introduction à la vie non-fasciste ». On pourrait en extraire une autre : « N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité qui possède une force révolutionnaire. »

S’il y a au moins une chose à sauver et à poursuivre dans les Marches des fiertés, c’est la joie qui s’y déploie et qu’on ne retrouve pas dans les manifestions de gauche (et encore moins de droite). Quelque chose de cette joie a été reconnu dans les Gilets Jaunes, une joie affinitaire et contagieuse qui s’est faite combat (et inversement).

Quelle folie cela pourrait être de voir se rejoindre, s’entrecroiser, se chevaucher, le rose et le jaune lors des samedis de juin 2019. À supposer que le combat demeure et qu’il accepte de tels niveaux d’interpénétrations.

Il n’y a pas à s’inquiéter d’une guerre civile en France. Nous pourrions, au contraire, nous réjouir que l’ordre civil français soit bouleversé afin de faire remonter à la surface tous nos impensés politiques et les affronter sérieusement.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire. Dans son contenu comme dans sa forme, ce texte est forcément incomplet, lacunaire, insatisfaisant. Nous espérons qu’il suscitera des réponses et des continuations. Son objectif est au moins de rendre pensable un croisement entre le mouvement de contestation des Gilets Jaunes avec la période des Marches des fiertés, de la même manière qu’on a pu voir des femmes Gilets Jaunes dans certaines marches de nuits féministes le 08 mars dernier. Car il existe un antagonisme similaire. Les Gilets Jaunes ne veulent pas faire partie du décors des Champs-Elysées, ils veulent détruire les Champs-Elysées. Et les prochaines élections européennes ne semblent intéresser que les politiciens et les experts-journalistes. Dans les années 70, lors d’une assemblée du FHAR [8] la féministe Françoise d’Eaubonne lançait cette phrase qui pourrait ravir plus d’un Gilet Jaune : « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société ».

Fêtons donc dignement les 50 ans des émeutes de Stonewall, poursuivons les révoltes en cours, célébrons cette victoire sur la peur et que l’humiliation se fasse défi. Ainsi s’opère un renversement des rapports de force. Débarquer en gilets jaunes aux marches des fiertés serait le refus de bâtir des fortification au moi dès qu’il est persécuté. Il s’agit d’effectuer un travail continu d’analyse, de compréhension, de réactivité et de sensibilité politique.

« Sortons donc tous au grand jour – non pour nous joindre à ceux qui, jusqu’à présent, ont presque toujours tout défini et déterminé, mais plutôt par générosité, pour qu’ils aient la chance de se reconnaître en nous et de prendre part à la grande aventure déjà commencée » [9]


[2] « … l’ambiance LGBT du cru serait plutôt à la discrétion. Le genre « youpi tralala » sur le cours Napoléon ne serait pas trop l’esprit maison. De la tenue, de la réserve… Ni honte, ni fierté. Homo corse et puis voilà. » http://www.bvoltaire.fr/marlene-schiappa-vers-une-gay-pride-corse-sans-homosexuels-dedans/

[4] Le regard paranoïaque sur les gilets jaunes de Didier Lestrade : http://www.slate.fr/story/171948/gilets-jaunes-colere-lgbt-macron-sida-mouvements-populaires

[5] Avec les militants queers qui ont rejoint les gilets jaunes : https://www.vice.com/fr/article/vbap9m/avec-les-militants-queers-qui-ont-rejoint-les-gilets-jaunes

[6] Joseph Massad, « L’Empire de la sexualité en question », 2013

[7] Le samedi 30 juin 2018 à Paris lors de la Marche des fiertés, des queers radicales se sont hissées sur la statue de Jeanne d’Arc et lui ont posé une cagoule sur le visage.

[8] FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) : est un mouvement parisien et autonome, fondé en 1971, issu d’un rapprochement entre des féministes lesbiennes et des activistes gays.

[9] Homos. Repenser l’identité. Leo Bersani.