Janvier 4, 2021
Par Lundi matin
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Voici, parmi mes amis, un jeune habitant du Plateau de Millevaches, un de ceux qui hantent les fantasmagories des préfètes et des maires normopathes, parce qu’il est porteur avec quelques centaines d’autres d’une critique argumentée de l’existant. C’est pourtant lui qui un jour, me fit entendre cette pyramidale idiotie : « je ne vois pas pourquoi je lirais des romans, puisque ça raconte des choses qui n’existent pas. » Cette idée si sotte ne déparerait pourtant pas avec le fond d’écran mental sur lequel s’élaborent les passionnantes constructions philosophiques de bien des normaliens et autres ex des grandes écoles du commerce qui composent une part notable du lectorat (et des contributeurs) de lundimatin. Ma propre expérience de ces milieux m’apprend en effet que ces brillants sujet ne se détachent en rien du lectorat moyen tel que le définissent les sondages : entre 20 et 50 ans, si madame lit des romans, les mâles préfèrent les documents, les essais et les livres d’Histoire.

Que l’Histoire ait été largement le produit des histoires que les humains se racontaient devrait inciter à se plonger davantage dans le fleuve infini de récits dont est faite la littérature. Pourquoi, précisément, la littérature ? Qu’il s’agisse des grandes œuvres, ou de ce que l’université appelle la « paralittérature », ou encore de la moyenne du easy reading fournissant l’ordinaire des romans de rentrée et autres prix littéraires (on aura compris que la classification ici énoncée n’est pas de moi), c’est le propre de la littérature, en toutes ses composantes, de prendre au sérieux cette aptitude à la narration qui est l’un des traits marquants de l’espèce humaine. A relier aux capacités du chasseur-cueilleur à se représenter à l’avance les mouvements du gibier en se glissant dans sa peau, et à celles du chaman à incarner des bêtes ou des esprits [1], l’effort pour savoir ce que ça fait d’être un autre, et pour le faire partager, est au cœur de tout projet narratif.

Lisons Sébastien Navarro qui, dans Péage Sud (Editions du Chien Rouge, 2020) nous conte, selon la quatrième de couverture, « l’histoire d’un gars qui a lu plein de bouquins sur la révolution et qui a failli passer à côté de celle en train de germer sur le rond-point à côté de son village ». Le prologue s’ouvre justement sur une citation de Desnos : « Ne plus être soi, être chacun ». Navarro y raconte la confrontation entre des gilets jaunes manifestant devant la gendarmerie pour réclamer la libération d’un des leurs.

« Nous décrochons du face-à-face et les plantons là avec leur attirail de soudards, leur basse besogne avortée, leur mine contrite d’impérissable éboueurs de l’Histoire. Un à un, nous reformons la cohorte avec notre porte-étendard en tête de cortège.

« L’étendard, parlons-en : un assemblage hétéroclite de chiffons bigarrés et de morceaux de poupée emmaillotés dans un gilet fluo. Tout ça tenu au bout d’une perche de quatre mètres par un inépuisable fantassin à chapeau jaune. Nous débouchons sur la colline. Cœur de la vieille ville. Cœur de misère.

Quelqu’un crie – et c’est peut-être moi :

— Libérez Bob !

Parce que Bob est de ce quartier et qu’on rêve à de nouvelles fraternités entre populaces excommuniées du parachèvement néolibéral. Mansour rectifie aussitôt, parce que le message doit être aussi clair que possible :

— Libérez Bouabdellah !

Le véritable état-civil de Bob.

Le soir venu (…)je me souviendrai des visages pigmentés d’éternelles migrations. « Libérez Bouabdellah ». Dans cette forêt de faciès où une irréductible distance nous laisse cloués au pilori de l’étrange étranger, j’essaierai de démêler de vague espérances communes. « Libérez Bouabdellah ». Eux et nous. Nous et eux. Nous tout court. Nous enfin rapiécés. Je me perdrai en conjectures, en prophéties émancipatrices, et remonterai le fil de l’histoire jusqu’à cet automne 2018. Quand je regardais avec ce mépris infatué du sachant assis sur sa science – sociale de préférence – l’efflorescence annonciatrice du soulèvement à venir. »

Rompant avec la prétention du document à une objectivité censée coller à la réalité, le flottement de l’identité narratrice (« quelqu’un crie – c’est peut-être moi ») est le premier mouvement qui mène à la littérature. Le deuxième, qui en découle, met l’auteur dans la peau d’un-e autre. Le chaman n’est pas le guépard, ou plutôt, il ne l’est que le temps de l’incarnation cérémonielle, comme le narrateur n’est pas l’auteur, pas plus qu’il n’est aucun de ses personnages, ou plutôt, il est eux tous, narrateur et personnages, dans le temps du roman, qui est aussi hors du temps que le voyage chamanique. Tout projet de narration digne de ce nom porte en soi un appétit d’empathie, par quoi il est voisin des projets émancipateurs. C’est notamment à la réussite de l’entreprise d’empathie, celle de l’auteur entraînant celle du lecteur, que se juge la réussite d’un roman. Si Houellebecq est si médiocre, ce n’est pas tant à cause de l’idéologie nauséabonde qu’il trimballe que de la pauvreté de personnages qui ne sont que des marionnettes de ses obsessions. Et si Houellebecq réussit si bien ses plans com’ c’est évidemment grâce à l’idéologie, pas à la littérature, absente de ses œuvres. En revanche, inhérent à la production littéraire, l’élan vers l’être-autre excède toujours la personne de l’auteur, ses aspects médiocres ou carrément haïssables. Et souvent l’œuvre sera d’autant plus réussie qu’elle réussira à nous faire, sinon entrer dans la peau, du moins approcher de très près l’intimité de personnages médiocres ou carrément haïssables [2].

Lisons Emmanuel Flesch, Le cœur à l’échafaud (Calmann-Lévy, 2021). En entrant dans ce livre, on accompagne au palais de Justice de Paris un Blaise ou une Juliette, personnages habités de malaises ordinaires, dont on découvre qu’ils seront jurés dans un procès où l’accusé risque la guillotine – et cela se passe dans une époque qui ne ressemble que trop à la nôtre. L’angoisse qui va nous poigner tout au long de la lecture de ce si puissant roman tient à la juxtaposition des détails de la vie quotidienne d’aujourd’hui, les problèmes de baby-sitting ou de connexion Facetime, les émois de lycéens d’origines sociales diverses, la vie dans une cité banlieusarde, avec des horreurs dystopiques que nous n’avons (pas encore ?) vécues et qui nous semblent pourtant terriblement familières. Sans idéologie ni trémolos, cette proximité du quotidien et de la catastrophe en cours donne à la très classique trajectoire d’un descendant d’immigré en mal d’ascension sociale et à sa fin en forme de couperet, une force de vérité qui vaut bien tout ce que le meilleur de l’écrit politique, de l’enquête sociologique ou journalistique pourraient produire.

Dans cette France où, pour reprendre les termes de Navarro, nous n’avons pas réussi à rapiécer un « nous », c’est ainsi que ça se passe, quand un jeune Walid échoue à l’agrégation :

« Les jours suivants, il a sombré dans un état de paralysie totale. Retiré dans sa chambre, à l’abri de la lumière et de l’été, il méditait son échec.(…)

« Du fond de sa réclusion, il n’a pas échappé aux évènements de l’été. Il lui arrivait de marauder sur Internet, comme ça, pour se tenir au jus de la tragédie. Les premières images de bus verrouillés, encadrés par des véhicules de CRS, ne l’ont pas impressionné. Tout se passait dans le calme. Selon une nouvelle loi, les immigrés se divisaient désormais en trois catégories juridiques. Les deux premières – les « assimilés » et les « intégrés » – avaient vocation à rester en France. Les « non-intégrés » se voyaient eux privés de leur carte de séjour : les CRS les conduisaient par fournées à Roissy ou au port de Marseille. La menace a commencé à devenir plus palpable lorsque sa mère lui a appris que plusieurs familles du Plateau venaient de disparaître de cette manière. Ses parents n’étaient pas concernés, puisqu’ils étaient installés en France depuis plus de vingt ans. Ils faisaient partie des « intégrés ». Mais ensuite ? Quelle serait la prochaine étape ?

« La réponse n’a pas tardé. Début août, sa mère est entrée dans sa chambre en brandissant une lettre. Elle avait l’air d’avoir vu le diable. Il s’agissait d’un courrier du ministère de la Famille et du Repeuplement. On leur demandait de répondre à un questionnaire. L’administration voulait tout savoir : le nombre d’occupants, leur numéro de sécurité sociale, leurs revenus, les périodes de vacances pendant lesquelles ils s’absentaient, l’état des sanitaires, de la salle de bains, des ouvertures… Sa mère sombrait dans la panique. »

Le plus effrayant, c’est qu’au fond, nous ne sommes pas surpris par le caractère cauchemardesque de cette histoire qui se termine dans un centre commercial transformé en prison. Après tout, que l’entrée d’un parking souterrain donne sur l’échafaud est-il plus étonnant que l’obligation de mettre un masque pour sortir dans la rue ?

(Mais vous conviendrez que cette question est moins importante que de savoir quelles sont les autres conditions d’existence de la littérature. C’est ce que vous découvrirez en lisant notre prochaine chronique)




Source: Lundi.am