Novembre 5, 2020
Par Les mots sont importants
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Le Haut-Karabakh, appelé Artsakh en arménien, est une République autonome (comme le Kosovo) enclavée à l’ouest du territoire de l’Azerbaïdjan. Son territoire équivaut à la province du Luxembourg. Y vit une majorité d’Arménien·nes, un peuple qui a subi un génocide de la part du pouvoir ottoman entre 1915 et 1923, faisant plus d’un million et demi de mort·es et contraignant la majorité des survivant·es à l’exil. Derrière ce génocide, une politique ultranationaliste dite « panturquiste » qui repose sur la volonté d’unifier l’ensemble des territoires turcophones d’Asie centrale et d’en faire disparaître les expressions et aspirations politiques, culturelles ou religieuses des minorités considérées comme non-turques (Arménien·nes, Kurdes, Assyrien·nes, Alévi·es, Yézidi·es, etc.).

Une République non reconnue

Alors que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est garanti par les Nations Unies, la République de l’Artsakh n’est pas reconnue par la communauté internationale. Fort de ce déni de droit, l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, engage régulièrement, depuis 1991 (année de la déclaration d’indépendance de la République de l’Artsakh), des attaques pour entraver l’installation de la République de l’Artsakh et conserver sa mainmise sur ce territoire. En 1994, un cessez-le-feu a été signé entre l’Arménie, l’Artsakh et l’Azerbaïdjan, reconnaissant de fait l’existence indépendante de cet État mais sans accord de paix, laissant ouverte la possibilité de reprise des combats. La guerre actuelle est, ainsi, une nouvelle tentative azérie de reprendre la main, ce que Bakou n’a pas réussi à faire lors d’une précédente offensive en 2016 lors de la « Guerre des Quatre Jours », du 2 au 5 avril 2016.

Deux cessez-le-feu ont été décrétés (les 10 et 25 octobre 2020) sans donner lieu à l’arrêt des combats. Au contraire, le 30 octobre 2020, des responsables politiques arméniens dénonçaient l’usage par l’armée azerbaïdjanaise de phosphore blanc à proximité de zones d’habitation. L’usage de cette arme chimique aux capacités incendiaires plus importantes que le napalm est qualifié de crime de guerre par l’ONU depuis 1983.

Face aux 150.000 soldats mobilisés par l’Azerbaïdjan, l’Arstakh a mobilisé 20.000 hommes formés militairement au sein de son armée de défense : souvent mal équipés et peu au fait de la technologie de la guerre imposée par l’armement azéri, ces bataillons résistent et reçoivent le soutien de la République d’Arménie qui dispose d’une armée régulière de 70.000 hommes et d’un armement plus conséquent. La dissymétrie des forces, humaines comme matérielles (le seul budget militaire de l’Azerbaïdjan dépasse le budget annuel de l’Arménie et de l’Artsakh réunis), entraîne un engagement important de volontaires arméniens sur le front. Pas uniquement des hommes, d’ailleurs : le 26 octobre, Anna Hebokyan, épouse du Premier ministre d’Arménie et journaliste, a annoncé qu’elle avait créé un groupe de femmes qui s’entraînaient pour rejoindre le front.

L’intensité des bombardements provoque aussi un exil massif des Arménien·nes de l’Artsakh. Sur ses 150.000 habitant·es, 90.000 ont quitté leur maison depuis un mois afin de se réfugier à Erevan, capitale de l’Arménie. Angelika Zakaryan, dite Lika Zakaryan, vit encore à Stepanakert, la capitale, où elle tient un journal de bord de la guerre depuis le 7 octobre (en arménien, en russe et en anglais).

Quels sont les risques actuels qui pèsent sur les habitant·es de l’Artsakh, selon vous ?

Le risque d’un nouveau génocide arménien est très grand. L’Azerbaïdjan nous appelle la “communauté arménienne du Haut-Karabakh”. Cela veut dire qu’ils nous considèrent comme des citoyens azerbaïdjanais et, malgré cela, ils nous bombardent, ils massacrent leurs propres citoyens !

Si j’étais cynique, je dirais que nous n’avons pas de réserves, pas de jeunes à envoyer mourir au front par milliers et que, si ça continue, ce sera un génocide de fait. Le pire, c’est que je pense que c’est ce que veulent les présidents Recep Tayyip Erdogan et Ilham Aliyev [1] : ils voudraient que nous n’existions plus, parce que l’Arménie, comme l’Artsakh, sont des obstacles géographiques qui entravent les ambitions politiques panturquistes. Notre pays sépare la Turquie de l’Azerbaïdjan : ils nous voient donc uniquement comme un obstacle.

De notre côté, nous nous défendons, nous n’attaquons personne : nous ne demandons rien à l’Azerbaïdjan ni à la Turquie. Nous avons déclaré notre indépendance en 1991, personne ne nous a reconnus et l’Azerbaïdjan a mené une guerre contre nous. Nous l’avons gagnée, et nous avons gagné en même temps notre liberté : nous vivons ici, nous parlons notre langue, nous avons notre propre président et nos propres institutions. Nous sommes en paix et nous n’avons aucun intérêt à cette guerre.

Comment est la vie à Stepanakert depuis le début de l’offensive ?

Nous vivons principalement sous terre, dans les caves des immeubles ou les abris creusés sous les maisons. Il y a deux jours, je me suis rendue dans un abri où vivent 35 personnes. Elles partagent tout, sans aucun confort. De mon côté, je suis dans un abri plus petit, qui dépend d’une maison privée, chez de la famille. La plupart du temps, nous avons la chance d’avoir l’électricité et internet, ce qui n’était pas le cas dans l’abri rattaché à mon logement personnel : eau et électricité y ont été coupées pendant deux semaines. Je sors un peu plus que d’autres, pour essayer de travailler un peu, mais dans l’ensemble, les gens se risquent peu à l’extérieur.

Le changement majeur, c’est que dans ma tranche d’âge, les hommes ont presque complètement disparu de la ville et de nos vies : ils sont au front, comme mon frère, mes cousins et mon compagnon. Certains sont morts, ou prisonniers. Il ne reste que les personnes âgées, les femmes et les enfants qui ne se sont pas réfugiés en Arménie à Erevan. Il reste aussi… l’angoisse que les hommes ne reviennent pas.

Qu’est-ce qui change dans une ville sans hommes ?

Cela crée de vraies difficultés au quotidien. Ici, très peu de femmes savent conduire : toute la logistique quotidienne pour faire à manger ou s’occuper des personnes dépendantes est devenue très compliquée. En fait, tout ce qui nous semblait simple il y a deux mois est devenu extrêmement complexe à réaliser, même si tout n’est pas le résultat de l’absence des hommes. Trouver de la nourriture, sans voiture, avec des magasins fermés, afin de faire à manger pour les enfants et les voisins qui sont dans le même abri que toi, c’est une gageure inimaginable. C’est souvent un casse-tête insoluble et une source de stress. Sans oublier les bombes qui pleuvent.

Comment se déroule cette vie sous terre ?

Alors qu’il commence à faire froid, tout le monde n’a pas de chauffage d’appoint et, de toute façon, si l’électricité est coupée, c’est impossible de le faire fonctionner. Parfois il n’y a pas d’eau non plus, elle est coupée ou inaccessible. D’ailleurs, pour les femmes, une chose très compliquée ces jours-ci, c’est d’avoir ses règles. Pour se laver, c’est compliqué, d’autant plus lorsque l’on est coincée, nuit et jour, avec d’autres personnes dans un tout petit espace. Je ne parle même pas de la difficulté à se procurer des protections hygiéniques ! Et on ne peut pas en parler car cela fait partie des tabous sociaux ici. Moi-même, c’est la première fois que j’aborde ce sujet.

Le stress pèse particulièrement sur les femmes ?

Imagine tes journées : ton frère, tes cousins, ton père, ton beau-père et ton mari sont au front, et tu es enfermée dans une cave avec tes enfants stressés et surexcités toute la journée. Car même avec les bombes qui tombent du ciel, ce sont des enfants qui débordent d’énergie ! Tu les rassures comme tu peux, et puis tu constates avec effroi qu’ils se mettent à apprendre de cette horreur, et qu’ils en jouent : ils savent maintenant distinguer le bruit d’un drone de celui d’un smerch [2] ou d’une bombe à sous-munitions. J’ai vu des enfants corriger leur mère qui confondait les bruits des bombes entre elles ! Pour eux, tout ça est devenu un jeu. C’est cynique, mais c’est la réalité. Les femmes assistent à ces scènes surréalistes et se sentent impuissantes. Et quand elles ont leur mari ou leur frère au téléphone, elles ne leur disent pas tout ça, elles leur disent que tout va bien, elles les rassurent, parce qu’ils risquent leur vie sur le front.

Tout cumulé, c’est à devenir folles : les femmes doivent taire leurs angoisses et prendre soin de tout le monde, physiquement et mentalement. Nous ne pouvons pas faire autrement : si nous commencions à écouter notre stress, nous serions paralysées et tout s’effondrerait. Les femmes doivent tenir, c’est notre front à nous : nous avons une responsabilité énorme sur les épaules. On fera toutes des thérapies plus tard… et les enfants aussi : même s’ils jouent, ils n’en sont pas moins traumatisés.

Pourquoi avoir choisi d’écrire un journal en ligne, alors que vous êtes journaliste ?

Je n’écris pas uniquement mon journal, j’essaie de documenter la situation dès que je peux. Mais je vous ai décrit les conditions de vie : je ne peux pas travailler comme avant, sans mon caméraman qui est mobilisé au front, sans pouvoir me déplacer à ma guise, sans savoir si j’aurai accès à internet ou même de l’électricité. Alors je vais moins vite, je prends des photos et j’écris des reportages quand j’ai la matière pour le faire.

Les chroniques de mon journal, c’est autre chose. Quand j’ai écrit mon premier billet, au soir du onzième jour de guerre, c’était juste pour ne pas craquer. Je suis allée sur Facebook et j’ai raconté ma journée, mes émotions. À ce moment-là, je ne savais pas que je commençais un journal. Trois semaines plus tard, j’en suis convaincue, toutes subjectives et intimes qu’elles sont, mes chroniques s’inscrivent dans une démarche journalistique. J’ai compris une chose fondamentale ce dernier mois : les émotions qui naissent dans le quotidien de la guerre sont des faits, des éléments structurants la situation. On ne peut donc pas comprendre la situation sans saisir ces émotions. Avec mon journal, je participe à cette compréhension : évidemment je ne suis pas neutre, mais je n’écris pas de fiction.

La situation vous a donc fait réfléchir sur votre propre travail ?

Énormément. Avant, je faisais des news filmées. Coincée dans ma cave, sans caméra ni internet, je n’ai pu informer qu’à partir de ce que je pouvais approcher directement : les conséquences palpables de la guerre sur les gens qui la vivent, dans leur chair, à Stepanakert. Et je fais partie du lot. Je n’ai pas commencé mon journal avec cette idée en tête, tout ça se met en place petit à petit dans ma tête, mais je suis certaine que je n’ai plus envie de faire du journalisme autrement.

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire votre première chronique ?

Quand la guerre a commencé, j’ai pensé que ce serait l’affaire de quelques jours, comme en avril 2016. À l’époque, les combats avaient duré officiellement 4 jours. Cet état d’esprit a eu des conséquences sur mon travail : je voulais saisir tous les événements avant que ça ne se termine. J’allais en reportage chaque jour, je photographiais les voitures calcinées par les obus, les magasins aux vitrines brisées, la vie dans les abris. Ce faisant, j’ai vu des personnes blessées par les bombardements et j’ai croisé des gens en état de choc. J’ai découvert des émotions très intenses, qui m’étaient encore inconnues. Et mes soirées n’étaient pas des moments de réconfort. J’étais seule dans mon abri à repenser à ma journée, à craindre pour ma mère infirmière à l’hôpital ou pour les hommes de ma famille partis au front. J’ai vraiment cru devenir dingue.

Je m’interdisais d’aller chez mes amies, parce que c’était doublement dangereux : il y a les bombes qui peuvent tomber mais, surtout, exprimer ses émotions dans ce genre de moment, c’est prendre le risque de démultiplier le stress au lieu de l’apaiser : nous sommes toutes en trop-plein émotionnel. Je ne voulais imposer cela à personne : il fallait que je trouve un moyen de faire quelque chose pour ma santé mentale. Je me suis connectée à mon profil Facebook. Il fallait que ça sorte.

Mon journal commence réellement avec ma deuxième chronique. Le 10 octobre, le cessez-le-feu a été rompu, alors que j’y avais cru. Jusqu’alors, j’attendais la fin de la guerre pour recommencer à vivre. À ce moment-là, j’ai pris brutalement conscience que j’allais devoir vivre avec, et non pas malgré, la guerre. J’ai compris ça en quelques heures : les bombes sont tombées sur Stepanakert, cinq minutes à peine après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, avec une intensité incomparable avec celle des jours précédents. Tout est instantanément devenu clair pour moi : ce n’était pas près de s’arrêter. Je suis sortie de la sidération en comprenant que c’est cette résilience que l’Azerbaïdjan veut voir disparaître, notre vitalité. Commencer l’écriture de mon journal, ça a été ma façon d’accepter que la guerre serait longue et que l’enjeu, pour moi, n’était pas de trouver les moyens de tenir quelques jours en apnée, mais d’accepter cette nouvelle réalité.

Qu’est-ce que cela signifie “vivre avec, et non malgré, la guerre” ?

Je voudrais tant m’assoir et pleurer, mais je n’ai pas ce luxe. D’une certaine façon, craquer, ce serait lâcher ceux qui sont au front et qui vivent des moments encore bien pires. Quand ce sera fini, nous pleurerons. Mais là, nous devons penser au lendemain plutôt qu’à la veille. C’est de l’autodéfense mentale : comme nous défendons notre terre, nous devons défendre nos esprits. Vivre, c’est faire des projets. Écrire mon journal, décrire mon quotidien, parler de mes rencontres, de mes peurs ou des souvenirs qui me reviennent en mémoire, c’est ma façon, pour le moment, de tenir debout dans cette guerre. Nos parents l’ont fait avant nous. Mon existence même repose sur les réponses qu’ils ont apportées il y a 25 ans aux questions qui s’imposent à moi depuis un mois : espérer la fin de la guerre, ou continuer à vivre ?

Je suis née à l’hiver 1994. Comme toute ma génération, je suis une enfant de la première guerre. Nos parents nous ont conçus en pleine guerre. S’ils avaient attendu la fin, nous n’existerions tout simplement pas. Nos parents se sont mariés, ils ont regardé vers l’avenir sans savoir que la guerre allait s’arrêter. Quand je suis née, mon père était à l’hôpital, blessé au front. Aujourd’hui mon frère est au front, mon petit ami est au front, un de mes cousins a été fait prisonnier et je sais qu’il va falloir vivre comme ça pendant un certain temps. Je refuse d’attendre pour vivre.

Sur les 150.000 habitant·es du Haut-Karabakh, 90.000 personnes sont maintenant réfugiées à Erevan. Et vous, est-ce que vous envisagez de partir ?

Toutes mes racines sont ici. Je ne suis partie qu’un an, pour étudier en Allemagne. J’ai décidé de revenir faire mon master ici, dans une université qui n’est pas reconnue, mais où les enseignants ne sont pas moins intelligents qu’ailleurs. J’aime profondément cette terre. Nous avons payé un prix élevé pour notre liberté : des morceaux de nous sont ici. Je parle anglais, je pourrais vivre ailleurs. Mais aujourd’hui, c’est ma volonté de rester sur ma terre, celle de mes parents et de mes grands-parents.

Nous sommes des gens comme tout le monde, ça semble bête à dire mais ça me paraît important de le rappeler. Nous étudions, nous travaillons, nous rêvons. Nous avons le droit d’être entendus, nous avons le droit de nous projeter sur notre terre. Son statut de territoire non reconnu ne doit pas entraver nos rêves.




Source: Lmsi.net