Janvier 1, 2023
Par Le Monde Libertaire
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Janvier. Le Rat noir vous propose de commencer l’année en Grèce , avec le Journal d’un retour de Tilemachos Hytiris et Lunik II de Vassilis Vassilikos. Puis, petit saut au milieu du XIXème siècle dans le premier Manifeste de l’anarchie d’Anselme Bellegarrigue. Vers l’abîme d’Erich Kästner dans le Berlin des années 1920. Direction Antigua (Caraïbes britanniques) ensuite, avec Mon frère de Jamaïca Kincaid. Enfin, une question transtemporelle : « Où est passé le passé ? » et les réponses de Laurent Olivier et Jérôme Prieur.

Tilemachos Hytiris Journal d’un retour

Tilemachos Hytiris est né en 1945 dans l’île de Corfou, où son père était un auteur reconnu. Exilé politique durant la Junte des Colonels, Tilemachos Hytiris passe huit années à Florence où il fait ses études de philosophie et rencontre la chanteuse grecque engagée, sa compagne, Maria Farantouri. Rentré à Athènes après la chute de la Junte, il devient relation de presse auprès de l’ambassade grecque à Bucarest, puis à Londres. Il rejoint le gouvernement du Pasok (Parti Socialiste Panhellenic), en tant que député de la Presse et des médias. Parallèlement, Hytiris publie plusieurs recueils de poèmes et de récits, traduits en plusieurs langues.
Dans la première nouvelle autobiographique du Journal d’un retour de Tilemachos Hytiris (éd. Le Miel des anges, traduction Hélène Zervas et Michel Volkonovitch), le narrateur (Leonidas) rentre à Athènes l’été 1974, après la chute de la Junte des Colonels.
Il revient sur ses huit années d’exil passées à Florence, en Italie (ce qui n’est pas bien sûr, sans nous rappeler la propre expérience d’Hytiris). La difficulté d’arriver à se faire une place dans un pays d’accueil, malgré la solidarité exprimée par ses amis italiens. Dès le premier jour, il ne rêve qu’à une chose : rentrer dans son pays.
Loin de celui-ci, Leonidas suit régulièrement les événements qui s’y déroulent. Et plus particulièrement, la révolte des étudiants de Polytechnique en 1973 et sa répression violente par la police et l’armée. La crise chypriote, ce « coup d’état à l’intérieur d’un coup d’état qui amenait un nouveau chef de la dictature avant sa chute finale ».
Et le narrateur de se demander pourquoi les Grecs ne se sont pas révoltés plus tôt contre cette marionnette de Papadopoulos.
« Un long fleuve boueux traversait les esprits et les souillait à jamais ».
En 1974, Leonidas rentre enfin dans son pays et rejoint son île natale, Corfou. Il y reçoit un charmant accueil, puisqu’à peine débarqué, il reçoit une convocation de « la Sureté » qui l’accuse de propagande à l’étranger contre sa patrie ! Seule solution pour échapper à la prison : accepter de faire son service militaire.
Commence alors son épopée que nous allons suivre plus loin, dans les autres nouvelles du recueil.
A commencer par les quelques jours passés avant son incorporation, dans le quartier de la Place Omonia, à Athènes. Il y rencontre par hasard une certaine Thea qui va le faire croiser, entre autres, le poète Yannis Ritsos et l’écrivain engagé, Stratis Tsirkas.
Un récit tout en émotion où se cache un esprit de détachement et un humour qui ne vont que s’accentuer.

Dans L’ordonnance, c’est cette fois-ci Tilemachos Hytiris qui enfile lui-même, le costume de Léonidas pour se présenter à la caserne de Corinthe. Mais avant son incorporation, malade, il consulte un médecin qui lui donne ce bon conseil : « Les Grecs ne sont pas idiots, ils sont intelligents, malins, mais ils sont cons. Alors, une fois là-bas, tu n’auras donc qu’à jouer au con pour avoir la paix » ! Précepte éclairé qu’Hytiris va s’empresser, une fois incorporé, de mettre en pratique. Aussi bien avec la hiérarchie militaire, foncièrement anticommuniste de ces années-là, qu’avec ses condisciples.
Quand par exemple, l’un d’eux lui demande si c’est vrai qu’il est le compagnon de la chanteuse engagée, Maria Farantouri, « cette pute qui se balade à l’étranger pour dire du mal de son pays » ? etc. etc.
Et Hytiris de se demander à la fin de son service : « Pourquoi cette Grèce dont la beauté excède toute mesure humaine, finit toujours par nous rendre malade ? »
Le héros du troisième récit, Le fils du tortionnaire, est un avocat auquel s’adresse un jour, une vieille voisine de son île natale qui lui demande avec insistance de lui rendre un service pour son petit-fils. Petit-fils dont elle lui raconte la triste histoire que nous vous laissons découvrir. L’avocat finit, à contre-cœur, par accepter et du fait de sa « curiosité malsaine » il finira par se retrouver en face d’un drôle de personnage qui lui rappellera vaguement un mauvais souvenir…
Tilemachos Hytiris de conclure : « Chats et souris, tortionnaires et suppliciés, traîtres et victime, martyrs, héros, idéologue, combattants, sont pris dans un va-et-vient perpétuel où les lignes se rapprochent sans jamais se toucher » ! …

Photo Patrick Schindler

Comme indiqué plus haut, Maria Farantouri est la compagne de Tilemachos Hytiris. Toujours prêt à se faufiler dans les bons endroits, le Rat noir s’est glissé dans la salle de l’Opéra National Grec pour y écouter un concert exceptionnel, donné par la chanteuse en hommage au compositeur Mikis Theodorakis, pour le premier anniversaire de sa mort. Accompagnée par deux chanteurs basses lyriques et l’excellent orchestre de l’Opéra, elle a interprété un grand nombre de textes des plus grands poètes révolutionnaires grecs, mis en musique par Teodorakis et notamment :
Le cauchemar de Perséphone (Paroles : Nikos Gatsos)

Traduction française :
« Là, où la verveine et la menthe sauvage poussaient et la terre poussait son premier cyclamen à fleurir, maintenant les paysans marchandent des sacs de ciment et les oiseaux tombent morts dans le haut fourneau

Endors-toi Perséphone dans l’étreinte de la terre et ne sort plus jamais sur le balcon du monde

Là, où les dévoués mystiques joignaient leurs mains avec vénération, avant d’entrer dans le sanctuaire, maintenant les touristes jettent leurs mégots de cigarette, et ils s’en vont visiter la nouvelle raffinerie

Endors-toi Perséphone dans l’étreinte de la terre et ne sort plus jamais sur le balcon du monde

Là, où la mer était comme une bénediction et les bêlements dans le champ étaient une prière maintenant, des camions apportent dans les chantiers navals corps vides, ferrures, enfants et pièces de tôle

Endors-toi Perséphone dans l’étreinte de la terre et ne sors plus jamais sur le balcon du monde…

Vassilis Vassilikos : Lunik II

Vassilis Vassilikos, issu d’une famille de l’île de Thassos (Macédoine de l’est), est né en 1934 à Kavala, dans sud du Péloponnèse. Il fait ses études de droit à Thessalonique où il devient journaliste. En raison de son engagement politique, il s’exile en France en 1967, pour lui aussi, échapper à la Dictature des colonels. Il y reste durant sept années. Rentré en Grèce, il y devient célèbre quand Costa Gravas porte son roman « Z » à l’écran au titre éponyme, ayant pour interprètes, Yves Montant et Jean-Louis Trintignant dans les rôles principaux. En 1981, Andréas Papandréou lui demande devenir directeur des programmes à la télévision.

Il serait fastidieux, trop fastidieux de donner le détail des 24 nouvelles qui composent le volume Lunik II (éd. Gallimard, traduction Nicole Zürich et Gisèle Jeanperrin). Cependant, on peut noter qu’elles ont toutes pour thème commun : les affres de l’exil éprouvés par les réfugiés politiques grecs après la guerre civile ou ceux de la génération suivante, qui ont fui la Grèce de la Junte des Colonels.
La première nouvelle met en scène l’un d’entre eux qui partage sa chambre avec un réfugié Roumain ayant pour sa part, fui le régime communiste. Ils tentent au mieux de s’éviter, jusqu’au jour où le Roumain craque et raconte tout au Grec « Pour la première fois, je compris qu’une âme d’oiseau se cachait dans ce corps de géant ».
Plus loin, nous retrouvons deux autres exilés grecs, dont l’un d’eux cache son secret dans ses cabinets…
Vient ensuite, l’histoire d’un ouvrier immigré qui, faute de trouver une femme en pays étranger, tombe amoureux d’une émission de télé !
Après la sempiternelle question « Quoi de neuf là-bas ? », quels autres sujets peuvent bien aborder des réfugiés politiques qui se retrouvent ? Nous suivons alors les divagations nostalgiques d’un exilé dans une salle des ventes. Puis sur celles d’un autre auquel sa bombe à raser lui fait penser à une vraie bombe. « En exil, nous étions tous devenus des éponges imbibées prêtes à éclater ».
Alors que faire pour éviter de sombrer ? Se prendre de passion pour les si multiples fromages français ? Assister du poulailler, aux ballets du Bolchoï ? Partir en vacances avec de maigres moyens en Yougoslavie, pour effleurer la frontière grecque ? Retrouver en Hongrie, les traces d’un village fondé par des réfugiés communiste de la guerre civile ? Suivre dans les Grands magasins parisiens des Grecs de passage, rien que pour saisir quelques bribes de la langue et sentir leur odeur « Comme un antisémite obstiné ayant toujours un code personnel pour détecter les Juifs » ? Ou tout simplement essayer d’être heureux « ne rien se rappeler, ne plus faire de comparaisons comme autrefois » ? Se constituer un réseau de relations susceptible de vous faire sortir de prison en cas d’arrestation ?
D’autres nouvelles encore abordent la question de savoir si pour les immigrés, le sexe et la politique sont compatibles ? Ou de comprendre comment un immigré peut soudainement disparaitre entre Paris et Munich ?
Lunik II, la nouvelle qui donne son titre au recueil, présente à elle seule, une palette de grecs exilés de tous âges, de toutes tendances et de toutes natures qui se retrouvent, réunis lors d’un Congrès en URSS. Mélange détonnant et sous haute surveillance des autorités soviétiques !
Comme une conclusion : « Des pis qui pendent du ciel, des vaches hypertrophiques, des baies trop mûres, voilà à quoi ressemblent les souvenirs » !
Vingt-quatre nouvelles qui ruissellent des traces laissées par la tragique histoire grecque contemporaine. Un humour qui persiste et signe même dans l’adversité et la solitude de l’exil. Le tout saupoudré de clins d’œil aux grands auteurs : Marcel Proust, Constantin Cavafy, Glaukos Thrassakis, Henri Soupault, Eschyle, Arthur Miller, Grigoris Lambrakis et même, Charles Aznavour ! Un régal.

Anselme Bellegarrigue : Manifeste de l’anarchie

Jacques Marie Anselme Bellegarrigue est né en 1813, à Monfort (Gers). On sait peu de choses sur son enfance sinon qu’il fréquenta le lycée, s’essaya à la poésie et créa une revue d’histoire. Puis, Bellegarrigue part pour l’Amérique du Nord et revient en France au moment des événements de 1848, fréquente le Club Blanqui et participe à la révolte. Mais il se méfie des mesures autoritaires des socialistes qui, pour lui, « reviennent à l’esclavage des uns par les autres ». Lui, revendique la désobéissance civile et dénonce la servitude volontaire. Il participe à de nombreuses publications anarchistes et publie fin 1848 « Au fait ! Au fait ! ». Pour ses amis libres penseurs, il écrit un article intitulé « L’anarchie c’est l’ordre » qui deviendra le titre de son journal. Ne paraitront que deux numéros, mais qui constitueront le tout premier manifeste anarchiste au monde. En 1851, il entame l’écriture d’un roman, puis un essai sur les Femmes américaines. Ecœuré par le Second Empire, il part pour le Honduras, y devient enseignant, puis s’installe sur les côtes du Pacifique pour « retourner à l’état de nature », selon la version de son fils.

Les éditions Lux ont envoyé au Rat noir le Manifeste de l’anarchie, suivi d’Au fait ! Au fait ! d’Anselme Bellegarrigue.
L’avant-propos présente l’homme et sa pensée. Anarchiste individualiste de la première heure aux propos bien appuyés. Cependant, se laissant aller parfois à une apologie de la libre entreprise et de la propriété privée, certaines de ses pensées seront récupérées par les anarcho-capitalistes et les libertariens. Personne n’est parfait.
Ceci n’empêchant pas Anselme Bellegarrigue, bien en avance sur son temps, d’être l’un des observateurs les plus lucides de la révolution de 1848, mettant en garde contre les dangers de l’appropriation des pouvoirs du peuple par des représentants élus. Il soutenait pour sa part que « la désobéissance civique et l’abstentionnisme étaient les seules garantes de la liberté individuelle ».
La parole lui est ensuite donnée directement avec son Manifeste de l’anarchie, publié dans le premier numéro du journal L’Anarchie et considéré comme le premier de l’histoire.
« Si je me préoccupais du sens communément attaché à certains mots, une erreur vulgaire ayant fait de l’anarchie le synonyme de guerre civile, j’aurais horreur du titre que j’ai placé en tête de cette publication, car j’ai horreur de la guerre. La preuve par zéro (!) : « Après les luttes sanglantes, j’ai additionné la somme de bien être voulu, ayant rapporté chaque cadavre, j’ai trouvé zéro au total. Or, zéro c’est néant ; j’ai horreur du néant ; j’ai donc horreur de la guerre civile ».
C’est sur ce syllogisme que s’ouvre le Manifeste. Bellegarrigue d’ajouter « L’anarchie est simplement le néant des gouvernements et comme le gouvernement est le néant des individus, ce néant-là ne me fait aucunement peur » ! Il se lance ensuite dans la passionnante histoire du terme « anarchie » à travers les siècles. Puis de son antagonisme : le gouvernement, « ce dernier étant un générateur de guerre civile ». Suit une autre digression sur l’intérêt individuel, opposé à l’intérêt collectif « Il suffit que dans la société, l’intérêt d’un seul individu soit lésé pour que l’intérêt collectif ne soit plus l’intérêt de tous ». – La religion ? – Basta ! « Pour moi la création du monde est datée de ma naissance », clame-t-il ! Pour Belleguarigue, l’individualisme signifie tout simplement « le refus de la résignation ». Le Contrat social de Rousseau ? : « Une monstruosité, un esclavage volontaire, une domesticité pure ». Et d’en revenir inlassablement à son leitmotiv : « L’ennemi c’est le pouvoir ».
Au détour d’une ligne, il cite Jean de La Fontaine « Notre ennemi c’est notre maître » !
Pour notre plus grand plaisir, une kyrielle de petites phrases assassines tombent ensuite, comme autant de vérités, telle celle-ci : «Les royalistes ne demanderont jamais à rétablir la royauté si on les laisse occuper tous les emplois de la République » !
Puis, Bellegarrigue nous livre son analyse sur les révolutions. 1789 « la Convention commençant la danse », puis celles de 1830 et de 1848, « autant de révolutions menées par des nobles et des bourgeois ». Et quid du peuple ? « Il ne doit compter que sur lui-même ».
Visionnaire, Anselme Bellegarrigue se penche ensuite sur les propositions des socialistes et des modérés de son époque, de Proudhon à Raspail : « Autant de réformistes électoralistes aux propos de la plus solennelle platitude qui n’ait jamais été imaginée ». Il n’y va pas de main morte : « Suicide social ; duperie ; spoliation. Comme si le peuple devait dire merci à ceux qui l’ont parqué. Vive l’abstention, seule expression de la liberté » !

Son pamphlet Au fait ! Au Fait ! constitue le second texte de ce petit recueil. Anselme Bellegarrigue précise qu’il l’écrit en 1848, après le renversement du régime monarchique de Louis Philippe, au début de l’éphémère Deuxième République et avant l’élection de Louis Napoléon Bonaparte « cet individu du parti réactionnaire de l’ordre ». Il y concentre sa haine des politiciens et des partis politiques : républicains, royalistes, tricolores, modérés, violents, orléanistes, impérialistes et légitimistes. Ouf ! Ils ne sont pour lui, que des sectes dans lesquelles on ne trouve « que des maîtres payés et des valets payant : aucun homme libre. Alors, je dis à mes concitoyens : redressons la tête ; n’ayons confiance qu’en nous-mêmes, disons : Que la liberté soit et la liberté sera ».
Belleguarigue nous livre ensuite sa conception individuelle de la société. Nous l’avons signalé plus haut, malheureusement entachée d’une apologie de la libre entreprise et de la propriété privés. Un passage qui lui sera beaucoup reproché dans les milieux anarchistes postérieurs.
Ceci n’ôtant rien à la véracité, à la pugnacité et à la puissance des autres thèmes développés dans son discours et notamment sur la révolution de 1830, qu’il évoque plus longuement que dans son Manifeste. « Une révolution qui n’a tourné qu’au profit de quelques hommes et ne changeant, que la main qui fait tourner la manivelle » ! Pour ce qui concerne la révolution de 1948 : « L’appel démocratique de ces journées révolutionnaires n’a pas été entendu par ceux qui se sont prétendus ses représentants ». Belleguarigue en dresse un bilan implacable et prévoit qu’il ne fera que se confirmer sous le règne de Napoléon III.
Son ultime message ? « Supprimez l’administration d’Etat ce brigandage, étouffez le monstre, démolissez la forteresse » !

Erich Kästner : Vers l’abîme

Erich Kästner est né en 1899 à Dresde, d’un père sellier et d’une mère femme de chambre, à laquelle il était très lié. Instituteur avant de faire son service militaire, terrible expérience qui le transforme en militant antimilitariste convaincu. Il obtient son doctorat d’histoire et de philosophie en 1925, et commence à écrire. Ses poèmes érotiques font scandale. Il vit à Berlin de 1927, à l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, où il fait alors figure d’un des intellectuels les plus en vue. Arrêté deux fois par la Gestapo, il est exclu de l’Union des écrivains, ses œuvres font l’objet d’autodafé par les nazis qui le considèrent comme « bolchéviste ». En 1944, sa maison est détruite par les bombardements alliés. Après-guerre, il s’installe à Munich, écrit des romans pour enfants et dirige le supplément culturel du Neue Zeitung. Il devient président du Pen club d’Allemagne fédérale, mais n’arrive pas à trouver sa place dans la littérature d’après-guerre. Ses œuvres sont redécouvertes dans les années 70. Antimilitariste de toujours, il s’engage contre la guerre du Vietnam. Il a eu un fils pour lequel il a écrit, mais ne s’est jamais marié. Il est mort en 1974.

Vers l’Abîme (10/18, traduction Corinna Gepner). Berlin début des années 30. « Une ville qui ressemble à un champ de foire, une foule grouillante. Un lacis de ruelles dans l’inflammation fébrile de la nuit ». Dans un café, Jakob Fabian, 32 ans, sans profession, « actuellement publicitaire » pose une question simple à un barman :
« Dois-je y aller ou pas ? – Le mieux serait que vous n’y alliez pas. Deux précautions valent mieux qu’une. – Bien. Je vais y aller. Garçon l’addition ! ».
Et Jakob y va. Où ? Il ne le sait pas lui-même ! Déambulant dans les rues, il tombe sur une publicité qui vantent les « talents discrets » d’une maison de rencontre. Curieux de tout, il s’y rend. Il suit l’invite d’une femme nommée Moll, délurée et qui n’a pas froid aux yeux. Il découvre alors un « drôle de couple, lié par un drôle de contrat ». N’en disons pas plus.
On le retrouve ensuite au bureau d’un établissement de publicités pour lequel il travaille et allons assister à une scène irrésistible entre lui, son collègue et son chef. Plus loin, nous faisons connaissance avec la propriétaire qui lui sous-loue sa chambre et espionne tous ses sous-locataires. Puis de son seul et meilleur ami, Stephan. Celui-ci, fils d’un riche avocat qu’il définit ainsi : « Comme ses clients avaient beaucoup d’argent et beaucoup de procès, il avait beaucoup de procès et beaucoup d’argent » … Jakob et Stephan se valent en humour et en dérision. Mais le second a une conception beaucoup plus élevée que le premier sur l’idéal. Ne veut-il pas créer un « Comité radical bourgeois affilié au parti Socialiste » ! …
Ensemble, ils ratissent les plaisirs nocturnes qui fourmillent dans le Berlin de la fin des années Weimar, autant que les bagarres récurrentes entre communistes et nazis. Ils vont de prostituée en prostituée « Elle gloussait au point que les gens croyaient qu’elle allait pondre », éclusent tous les cabarets et finissent leurs nuit dans les boites lesbiennes. Mais à ce rythme, Jakob finit par perdre son boulot.
Ici commence sa véritable aventure, alors qu’il rejoint la foule des chômeurs berlinois. Traînant sa pauvre carcasse de bureau de placement en bureau de placement. Années vulgaires. « L’Europe était dans la cour de récréation. Les professeurs étaient partis, il n’y avait plus d’emploi du temps ». Comment échapper au naufrage général annoncé ? Prendre la tangente ? Retourner chez sa mère ?

Si beaucoup d’ouvrages ont pour décor l’Allemagne des années 30, Vers l’abîme s’en distingue par la précision chirurgicale, faussement détachée, avec laquelle Kästner nous décrit la réalité de ces années décadentes « aux morsures d’ombres qui vont se transformer en une nuit profonde ». Grandiose !

Cette nouvelle édition, intégrale, offre les différentes préfaces qu’Erich Kästner écrivit pour les différentes éditions. En 1931, Vers l’abîme remporta un véritable succès littéraire, malgré le nombre de passages censurés dont il fut l’objet. Il fut cependant âprement critiqué par les journaux d’extrême-droite qui condamnèrent « cette fange imprimée, ces descriptions d’orgies, cette histoire infâme ». Certainement effrayés par la véracité du propos, son roman fut l’un des principaux visés par le premier autodafé des nazis en 1933. Dans sa postface, l’éditeur Sven Hanuschek, retrace l’histoire singulière de cette œuvre, avant de revenir sur l’origine du roman de cet auteur qui se définissait comme « un bourgeois de gauche, plutôt qu’un révolutionnaire ». C’est ainsi qu’il ne cessa d’être critiqué durant toute sa vie, principalement pour son langage cru et ses scènes érotiques. Kästner expliquant que dans le Berlin des années 30, non seulement « tout était sans dessus-dessous érotiquement, mais que c’était également le cas pour la politique et de l’économie » !

Jamaica Kincaid : Mon frère

Jamaica Kincaid est née en 1949, en Antigua et Barbades (Caraïbes britanniques). Elle grandit dans la pauvreté entre une mère cultivée et littéraire et un beau-père menuisier. Jamaïca est très proche de sa mère, jusqu’aux naissances rapprochées de ses trois frères, issus d’un second lit. Elle souffre alors d’un fort sentiment d’abandon : « ma mère ne s’occupe plus alors, que de ses jeunes mâles » ! Pour aider sa mère à les élever, elle est obligée de quitter l’école à seize ans et d’aller travailler comme fille au pair dans la banlieue de New-York. Elle y fait sa vie, coupe les ponts avec sa famille et ne retournera à Antigua que vingt ans plus tard.

« La quête du bonheur ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est la quête de la vérité, et la vérité ressemble souvent au contraire du bonheur », nous prévient Jamaica Kincaid dans ce livre poignant, Mon frère (éditions de l’Olivier, traduction JP Carasso et Jacqueline Huet). Oui, Jamaica va dire « toute la vérité crue ». Sur son enfance malheureuse, sur sa mère, qui prise un jour de colère, brûla tous ses livres, sa seule passion. Mais aussi sur ses frères et notamment sur Devon, le petit dernier de la fratrie.

1986. Prévenue au téléphone, Jamaica prend l’avion d’urgence du Vermont (USA) pour retrouver ce frère qu’elle ne n’a pas revu depuis son départ aux Etats-Unis. Il n’était alors encore qu’un enfant. Et c’est dans une chambre d’hôpital qu’elle le retrouve à Antigua. On le dit mourant du sida. Dans ses bagages, Jamaica a pris soin d’apporter l’AZT, qu’elle s’est procuré en Amérique à crédit, car introuvable aux Caraïbes britanniques. Ce frère, elle ne peut pas dire qu’elle l’aime « ce rasta drogué, ce voleur, ce macho » qui en plein déni, refuse de prononcer le mot sida et l’appelle en créole « cette cochonnerie ça-là ». Il est vrai que sur l’île, le sida est un sujet tabou. « Comme dans bien d’autres endroits, les gens qui en sont affligés et leurs familles ont honte de faire connaitre leur souffrance ».
Jamaica va-t-elle trouver dans ce lieu hostile, une seule personne pour l’aider à surmonter l’épreuve ? Sûrement pas sa mère qui s’est murée dans sa fierté et, elle aussi en plein déni, passe ses journées à chouchouter son petit dernier, lui prodiguant des soins et placebos aussi désuets qu’inutiles.

Dans cette première partie de ce roman autobiographique, Jamaica Kindcaid va remonter le fil de ses souvenirs et essayer d’assembler les pièces des mystères qui entourent Devon agonisant.
Dans la seconde partie, Jamaica, cette femme qui refuse de fermer les yeux revient à Antigua pour continuer son enquête personnelle alors que Davon, « ce frère qu’elle n’aimait pas vraiment », vient de mourir, à l’âge de 33 ans. « A Antigua, quand une personne est malade, nul n’y fait allusion, nul ne lui rend visite, mais si la personne vient à mourir, il y a foule à l’enterrement ».
Jamaica elle, « veut tout comprendre et en même temps, ne pas comprendre » ! Jamaica ne recule devant rien, elle parle de tout, de sa culpabilité, de sa fatigue au bord de l’épuisement, de ce à quoi cette mort la renvoie « Les morts ne meurent-ils jamais ? » Et ce ne sera que bien plus tard qu’un beau jour à Chicago, elle apprendra enfin par le plus grand des hasards, une autre vérité sur Davon, sa vie cachée.

Un témoignage émouvant, grandiose. Face auquel, même les plus aguerris d’entre nous ne pourrons rester insensibles. Dans la postface, les traducteurs nous expliquent les difficultés auxquels ils ont été confrontés pour transcrire une écriture aussi singulière que le créole britannique dans une langue plus générale.

Laurent Olivier et Jérôme Prieur : Où est passé le passé

Deux hommes. Laurent Olivier, archéologue et Jérôme Prieur, cinéaste. Tous deux écrivains et passionnés par le passé et la mémoire. Ils nous offrent un dialogue passionnant sur le thème Où est passé le passé (éd. La Bibliothèque).
Nous allons l’aborder, tantôt empruntant les instruments de l’archéologue, tantôt « l’œilleton », ou « le viseur du cinéaste ». Chacun, partant du point de vue inhérent à son activité avant de se rapprocher au fur et à mesure de l’évocation de leurs souvenirs, dans l’approfondissement de leurs convictions respectives. Sans trop en dévoiler, laissons-nous aller au fil de leurs fascinantes disgressions. Dans un premier temps, ces deux messieurs cherchent à comprendre d’où leur est venue leur vocation, leur passion. Le premier, Laurent Olivier ayant découvert très jeune le plaisir de fouiller la terre. Initié à l’archéologie dès l’âge de quinze ans et ayant commencé par nettoyer les brosses à dents des fouilleurs professionnels. Il est devenu archéologue grâce au premier tesson qu’il a découvert ! Le second, Jérôme Prieur, tout d’abord fasciné par le quotidien des poilus de la Grande boucherie 14/18, puis par la découverte de boites de plaques stéréoscopiques prises durant ces terribles années, qui l’ont fait « définitivement basculer dans le passé ». Par la découverte des vieux films super 8, des trésors gardés par l’INA, avant de devenir réalisateur indépendant. A tour de rôle, ils vont s’exprimer sur leurs préoccupations majeures autant intellectuelles qu’esthétiques.
Pour l’archéologue, entre autres sujets, il cherche expliquer « pourquoi de nos jours l’on s’intéresse plus aux Romains et aux Grecs qu’aux Gaulois et aux Celtes, longtemps considérés comme des barbares incultes » ? Il se lance alors dans l’étude des évangiles qu’il aborde selon plusieurs points de vue. Puis, en fouillant les restes de la civilisation des Indiens d’Amérique et les restes de la pensée des peuples primitifs. Image survivante de nos origines ?

Pour le cinéaste : le détonateur est la découverte d’Antonin Artaud qui donne naissance à son documentaire réalisé avec Gérard Mordillat La véritable histoire d’Artaud le Momo. Il rassemble les témoignages des survivants du poète, recueille leurs souvenirs souvent contradictoires « vérités particulières aussi diverses qu’instables ».
Ses premiers films ont pour objet, l’histoire et le passé (le Paris de Léon Paul Fargue et le Journal d’Hélène Berr). Comment restituer le Paris de 1930 et celui de 1942, sans avoir recours aux clichés ? Au hasard des rencontres, de la richesse évocatrice des films tournés par les Allemands durant l’occupation pour « en extraire ce qui subsiste du passé dans le présent ». Pour exemple, en ce qui concerne Hélène Berr : ne laisser que ses yeux exprimer et sa bouche, par l’intermédiaire de la voix de Denis Polalydès. Son obsession : « la boite noire qui contient la vérité sur le passé, mais hélas, difficilement lisible ».

Pour l’archéologue : fouiller parmi les déchets mélangés au cours des siècles jusqu’aux plus récents : « S’intéresser à tout ce qui se transforme et se transmet ». Faire parler le peu de traces matérielles laissées après le massacre des Indiens de Wounded Knee afin de « redonner un visage aux fantômes du passé » relayés par les propos des survivants indiens et des témoins du drame.

Pour ne citer ensuite que quelques-uns des nombreux passages ludiques contenus dans ce dialogue, l’évocation de leur première rencontre autour du film de Jérôme Prieur sur Vercingétorix. Un bonne occasion pour l’un de fouiller et pour l’autre, « de scruter les images dans le champ de l’autre ». Disgressions autour du tableau de Lionel Royer, Vercingétorix jette les armes aux pieds de Jules César (1857) qui soulève en eux la nostalgie de l’imagerie enfantine. Plus loin, ils évoquent le rapport de Marcel Proust au cinéma, « gouffre insondable de la réalité ». Vestiges visuels pour l’un, vestiges matériels pour l’autre. Supports aussi fragiles l’un que l’autre : les archéologues étant bien obligés parfois de briser ce qu’ils touchent en le découvrant, afin de l’analyser. Les cinéastes eux, obligés de détruire une partie du sens des images durant le montage du film !
Leurs fantasmes ? Laurent Olivier : « que l’archéologie soit le plus près possible du petit, de la vie quotidienne et non pas uniquement enfermée dans les musées ». Jérôme Prieur : « Prendre soin de ceux que l’histoire a brisés ».

Pour eux deux, il s’agit de sauver le passé de l’oubli ou du moin

Tellement passionnant que le Rat noir l’a lu d’une traite pour essayer de ne rien perdre de ce qui constitue notre bien commun : le passé !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes




Source: Monde-libertaire.fr