Juin 28, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Fin juin oblige, le rat noir vous invite Ă  un petit voyage aux couleurs grecques, avec Athos, dans le secret d’une forĂȘt du PĂ©loponnĂšse ; puis, Ă  la dĂ©couverte de la Femme de Zante de Dionysios Solomos ; du PĂ©chĂ© de [la] mĂšre de Geiorgss Vizyinos ; suivre les traces des exilĂ©s grecs du Pont Euxin dans les annĂ©es 1920, avec Iota Ioannidou et terminer ce voyage hellĂšne par un bon polar, L’énigme du peintre assassinĂ© de Yannis Maris. Avant de redescendre brutalement sur terre avec l’excellente rĂ©Ă©dition d’un document d’Anne Steiner et LoĂŻc Debray, qui nous aide Ă  apprĂ©hender l’histoire de la RAF (Rote Armee Fraktion) dans l’Allemagne des annĂ©es 70.

Maria Stefanopoulou et Athos le forestier

Maria Stefanopoulou est nĂ©e Ă  AthĂšnes en 1958. Elle vit Ă  Rome de 1976 Ă  1983, oĂč elle Ă©tudie les lettres classiques et modernes. Elle s’installe ensuite Ă  Paris pour faire du thĂ©Ăątre, tout en exerçant diffĂ©rents mĂ©tiers, enseignante, libraire, avant de se consacrer Ă  la littĂ©rature dans sa langue maternelle. Depuis son retour Ă  AthĂšnes en 1997, elle travaille comme Ă©ditrice-correctrice. Elle a publiĂ© plusieurs nouvelles tandis que son premier roman, Athos le Forestier obtient le prix de l’acadĂ©mie d’AthĂšnes en 2014.


Athos le forestier
(Ă©d. Cambourakis traduit du grec par RenĂ© Bouchet, 12€) repose sur une construction solide. Ce roman met en scĂšne Ă  cĂŽtĂ© de son hĂ©ros, Athos, quatre gĂ©nĂ©rations de femmes. L’histoire dĂ©bute par un dialogue intĂ©rieur rapportĂ© par Lefki, sa petite fille, trĂšs curieuse, qui nous raconte celle de son grand-pĂšre, Athos. Sa jeunesse et son amour de la nature « Quand on vit dans la nature, on s’habitue au silence. Les bergers, qui mĂšnent une vie solitaire et silencieuse sont capables d’entendre ce qu’il se passe Ă  une grande distance de l’endroit oĂč ils se trouvent, depuis le versant de la montagne d’en face ou depuis la plaine, au loin, tout en bas. Ils peuvent mĂȘme entendre ce qu’il se passe sous terre. » Car c’est bien l’amour de la nature qui pousse Athos Ă  quitter sa rĂ©gion en 1928, pour aller Ă©tudier Ă  l’Ecole des eaux et forĂȘts. NommĂ© dans le PĂ©loponnĂšse, il y rencontre Marianthi, sa future femme qui le suit de mutation en mutation. Ils mettent au monde deux enfants, Giannos et Margarita. Mais leur destin bascule tout-Ă -coup, un sombre jour de dĂ©cembre 1943, sous l’occupation allemande. Sans dĂ©voiler le leitmotiv qui rythme le roman, nous retrouvons plus loin, un Athos miraculeusement survivant, qui tel un animal sauvage, part se rĂ©fugier dans la forĂȘt, loin des hommes et de leur folie. « La fuite a toujours Ă©tĂ© ma seule et unique prĂ©occupation, dans la montagne ou au fond de moi. » Nous partageons alors sa vie d’ermite avec Kurt, un miraculĂ© allemand pacifiste, dans sa cabane perdue dans la profondeur de la forĂȘt. Durant les quatre annĂ©es oĂč Athos a perdu la mĂ©moire. StratagĂšme du cerveau pour Ă©viter la culpabilitĂ© du survivant ? S’en suivent des annĂ©es de silence jusqu’au jour oĂč ses souvenirs lui reviennent petit-Ă -petit. Et ce, grĂące Ă  Lefki qui essaye inlassablement de comprendre, de lui tirer les vers du nez. Athos cĂšdera et finira par rĂ©vĂ©ler Ă  sa petite-fille, ce passĂ© douloureux par petites bribes. Mais Lifki ne lĂąche jamais rien. Elle veut aussi tout savoir sur sa grand-mĂšre Marianthi et sur sa mĂšre Margerita, ces « taiseuses ». C’est Ă  travers leurs rĂ©cits que nous dĂ©couvrons alors des histoires dignes des plus beaux contes philosophiques, comme celle du « faucon blessĂ© ». Leurs souvenirs sont surtout l’occasion de revenir sur les terribles annĂ©es de l’occupation allemande, de la « LibĂ©ration » et de la guerre civile grecque. Alternance de scĂšnes parfois insoutenables, parfois morceaux de pure merveille. PeuplĂ©es de personnages aussi divers et variĂ©s que des institutrices partisanes, des anticommunistes exaltĂ©s, quelques moines gĂ©nĂ©reux et courageux et une armĂ©e de ces « suiveurs », de ceux qui pullulent durant les annĂ©es troubles. Nous sautons encore une gĂ©nĂ©ration Ă  la fin du roman, pour nous retrouver dans la peau de Ioskas, la fille de Lefki. Quatre gĂ©nĂ©rations, donc, de femmes solitaires et tĂȘtues. Roman magistral qui nous fait traverser plusieurs Ă©poques de l’histoire grecque contemporaine, mais sous l’angle d’un pacifisme, mais « actif » 


Dionysios Solomos et la femme de Zante

Dyonisios Salomos, issu d’une riche famille est nĂ© le 8 avril 1798. Il est le fils lĂ©gitimĂ© du comte Nikolaos Solomos d’origine crĂ©toise, -rĂ©fugiĂ© dans l’üle de Zante Ă  la fin du XViĂšme siĂšcle aprĂšs la conquĂȘte de la GrĂšce par les Ottomans- et d’Angeliki Nikli, une de ses servantes qu’il Ă©pousa la veille de sa mort, en 1807. En 1808, Dyonisios est envoyĂ© en Italie pour y faire ses Ă©tudes Ă  Venise, puis CrĂ©mone. Il obtient sa licence de droit en 1817 et Ă©crit ses premiĂšres Ɠuvres poĂ©tiques, en italien. Il revient sur son Ăźle natale en 1818 et rencontre Spiridon Trikoupis qui lui suggĂšre d’écrire ses poĂšmes en grec. Il s’installe Ă  Corfou en 1825, oĂč il commence Ă  travailler sur sa Femme de Zante lors du second siĂšge de Missolonghi par l’armĂ©e turque d’Ibrahim Pacha. Il rĂ©Ă©crira ensuite en italien avant de mourir d’apoplexie 1857.

Il existe aujourd’hui autant de versions de La Femme de Zante de Georges Vizinos qu’il existe d’éditions. Ce qui rend encore plus obscure, l’insoluble Ă©nigme de cette nouvelle. Celle que nous avons reçu est une Ă©dition bilingue, (Ă©d. Le bruit du temps, dans la traduction Gilles Ortlieb, 12€). S’agit-il d’un poĂšme narratif, d’une satire ou d’un rĂ©cit prophĂ©tique ? Tentative en tous cas, trĂšs avant-gardiste pour l’époque, d’inventer une catĂ©gorie qui les contiendrait tous. L’histoire est inspirĂ©e de scĂšnes rĂ©elles auxquelles a pu assister Dionysios, lors du siĂšge et de la chute de Missolonghi. Cependant entrecoupĂ©e de rajouts ultĂ©rieurs, ce qui ne fait que rajouter une peu plus d’opacitĂ© au rĂ©cit. Ce n’est qu’en 1944 que l’on put lire la premiĂšre traduction Ă©pargnant toute continuitĂ© au texte et donc lui gardant intact tout son mystĂšre. Depuis, les publications n’ont fait que se multiplier. Mais entrons sans plus tarder dans le dĂ©but de l’intrigue. Dionysios (prĂ©nom Ă©ponyme de l’auteur), un pope retirĂ© dans un monastĂšre, nous y introduit. Revenu de tout, sauf de dieu et des ciels Ă©toilĂ©s, il porte un regard dĂ©sabusĂ© lorsqu’il les transpose Ă  la fin de sa vie, sur les scĂšnes dont il a Ă©tĂ© le tĂ©moin et qui n’ont pas pour autant entamĂ©es sa sĂ©rĂ©nitĂ©. DĂšs les premiĂšres lignes, il nous prĂ©sente ainsi, Zante : « Cette femme au corps tout menu et souffreteux, Ă  la poitrine mĂąchurĂ©e par les sangsues qu’elle y pose pour soigner sa phtisie. » On se croirait devant la Charogne de Baudelaire. Cette femme « Ă  l’ñme tordue et mauvaise qui n’hĂ©site pas Ă  afficher ses sympathies pour l’ennemi, alors mĂȘme que les canons rĂ©sonnent devant la ville assiĂ©gĂ©e. » Ce qui va lui attirer la mĂ©fiance, puis la haine de la populace. C’est ainsi que nous allons pĂ©nĂ©trer dans un univers extra-ordinaire. Tout au long de l’intrigue, ce ne sont que visions d’apocalypse, malĂ©dictions, apparitions macabres, nous laissant une fois parvenus Ă  la fin de ce petit livre, un arriĂšre-goĂ»t bien amer, Ă©trange. Parfums de souffre. Dans son discours du prix Nobel de 1963, Gorges SĂ©fĂ©ris dit ceci, Ă  propos de La Femme de Zante de Solomos : « C’est un texte magnifique qui se grave profondĂ©ment dans nos esprits [
] qui rĂ©pond aux inquiĂ©tudes des nouvelles gĂ©nĂ©rations, mais n’a Ă©tĂ© qu’un commencement. »

Georges Vizyinos et « le péché de sa mÚre »

Georges Vizyinos tire son nom de la ville oĂč il naquit (Bizye), en Thrace orientale, alors dans l’Empire ottoman, le 8 mars 1849 dans une famille pauvre et orthodoxe. A onze ans, Georges est placĂ© en apprentissage chez un tailleur de Constantinople. On perd ensuite sa trace jusqu’en 1868. En 1872, il s’inscrit Ă  l’école de thĂ©ologie sur l’üle Halki, en mer de Marmara et devient le protĂ©gĂ© d’un riche Grec, Georges Zarifis, grĂące auquel il part terminer ses Ă©tudes en Allemagne. Il passe son temps Ă  dĂ©penser l’argent que lui envoie son protecteur ce qui ne l’empĂȘche nullement de commencer Ă  Ă©crire et publier des contes dans des revues grecques. Il frĂ©quente ensuite les milieux littĂ©raires, de Londres et Paris. A la mort de Zarifis, Vizyinos s’installe Ă  AthĂšnes, mais trop Ă©clectique et soupçonnĂ© d’arrivisme, y est mal accueilli dans les cercles littĂ©raires. Il se transforme ensuite en chasseur d’or et achĂšte une mine en Thrace. Un Ă©chec. Petit-Ă -petit, il sombre dans la folie et ses proches dĂ©cident de le faire interner. Il continue cependant Ă  Ă©crire Ă  l’hĂŽpital psychiatrique. Certains de ses contemporains ont vu en lui le Maupassant grec. Il meurt, totalement paralysĂ© en 1896.

Le pĂ©chĂ© de ma mĂšre (suivi du Pommier de discorde, prĂ©sentation et traduction Gilles Decorvet, Ă©d. Aiora, 9€) restera certainement l’une des nouvelles les plus rĂ©ussies de Vizyinos – rĂ©unissant autobiographie, psychologie et Ă©lĂ©gance. Elle se dĂ©roule sous la forme d’une espĂšce de polar qui nous amĂšne, Ă  petits pas, Ă  nous poser de plus en plus de questions. Pourquoi la mĂšre du narrateur, aprĂšs la mort de son mari va surprotĂ©ger, Annoula, la petite sƓur de la fratrie ? Pourquoi, lorsque celle-ci mourra, la remplacera-t-elle par plusieurs petites filles qu’elle adoptera, n’attachant aucune importance au fait que celles-ci soient mĂ©chantes et laides, au grand dĂ©pit des frĂšres de la fratrie ? Pourquoi la mĂšre fait-elle preuve d’un tel entĂȘtement, un tel acharnement ? Nous l’apprendrons le jour oĂč enfin, sa mĂšre dĂ©cidera de tout raconter Ă  son fils. Sur une dizaine de pages qui constituent la seconde partie de ce petit livre, nous dĂ©couvrons Le Pommier de discorde, un texte que Georges Vizyinos a fait paraĂźtre dans La semaine, une revue athĂ©nienne en 1885, pĂ©riode durant laquelle la GrĂšce Ă©tait prise en Ă©tau entre deux grandes questions, celle de l’Orient et celle du choix de la langue entre le Dimotiki, populaire et le Kafarevousa, plus normĂ©. Dans le Pommier de discorde, Vizyinos nous raconte comment il a vĂ©cu cette vĂ©ritable bataille, alors qu’il n’était qu’un gamin que cette question dĂ©passait. DĂ©licieux.

Les exilĂ©s, d’Iota Ioannidou

Originaire de Thessalonique, Iota Ioannidou, aprĂšs des Ă©tudes d’archĂ©ologie et d’art dramatique, travaille Ă  AthĂšnes comme actrice de thĂ©Ăątre et de cinĂ©ma et comme prĂ©sentatrice Ă  la tĂ©lĂ©vision. Elle a Ă©crit son premier roman en 2020.

Dans Exils (traduit du grec par Simone Taillefer, Ă©d. Monemvassia, 15€), Iota Ioannidou nous raconte l’histoire d’une famille de Grecs Pontiques. Ces Grecs ayant survĂ©cu aux massacres perpĂ©tuĂ©s par les Ottomans. La famille trouve une premiĂšre fois refuge Ă  Soukhoumi en Georgie. Tandis qu’il travaille au champs, LĂ©ontis, un beau jeune homme natif du pays, remarque PanaĂŻla, la belle rĂ©fugiĂ©e d’Asie Mineure. Il en tombe instantanĂ©ment amoureux. Comme le hasard fait bien les choses, il s’avĂšre que PanaĂŻla est la fille d’un cousin Ă©loignĂ© de la famille de LĂ©ontis. Un accord est donc vite trouvĂ© entre les deux familles pour que les deux jeunes gens se marient. Cela commence comme le plus banal des contes de fĂ©e. Mais au fil de l’histoire les choses ne vont faire que se compliquer, notamment entre elle et sa belle-mĂšre. Elles s’arrangeront mĂȘme un temps oĂč nous suivrons le jeune couple s’installer, avoir des enfants. Jusqu’au jour oĂč, une fois encore, les Grecs pontiques sont sommĂ©s une nouvelle fois de quitter les lieux, cette fois-ci par les SoviĂ©tiques. Nous suivrons encore la famille durant son nouvel exil, confrontĂ©e Ă  toutes sortes de difficultĂ©s. Comment tout cela finira-t-il ? PanaĂŻla arrivera-t-elle Ă  trouver malgrĂ© tout, un peu de paix dans cette vie de perpĂ©tuelles contraintes ? LĂ©notis arrivera-t-il Ă  supporter ? Leur amour sera-t-il assez fort pour rĂ©sister aux circonvolutions de l’histoire ? Comme ce sont deux « taiseux », nous l’apprendrons Ă  travers leurs monologues intĂ©rieurs. Une histoire simple et compliquĂ©e Ă  la fois, racontĂ©e sur un ton intime, tout en retenue, en nuances. Sur la durĂ©e : un livre magistral.

Yannis Maris, « le patriarche » du polar grec des années 50

Yannis Maris (pseudonyme de Yannis Tsirimokos) est nĂ© en 1916 dans la magnifique Ăźle de SkopĂ©los dans les sporades, en mer EgĂ©e. Il passe son enfance Ă  Lamia, fait ses Ă©tudes juridiques Ă  ThĂ©ssalonique avant de participer aux combats de la RĂ©sistance contre l’occupation allemande. AprĂšs-guerre, il est chroniqueur cinĂ©matographique et signe en tant que reporter, plusieurs reportages sur la rĂ©pression des maquis communistes durant la guerre civile jusqu’en 1949. Ce qui lui vaut d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© et emprisonnĂ© Ă  Vourla, prĂšs du PirĂ©e. Il est libĂ©rĂ© en 1950, Ă  la suite d’une action internationale. C’est en 1953 qu’il publie ses premiĂšres histoires policiĂšres, dont Meurtre Ă  Kolonaki (L’énigme du peintre assassinĂ©, en traduction française) qui va inaugurer une longue sĂ©rie de succĂšs (cinquante titres publiĂ©s en GrĂšce, vingt scĂ©narios et deux piĂšces de thĂ©Ăątre). Dans les annĂ©es 70, il revient au journalisme militant et entreprend un roman-vĂ©ritĂ© sur la rĂ©sistance des partisans en GrĂšce, mais qu’il n’aura pas le temps de terminer avant de mourir en 1979. C’est sur le conseil d’Aris Laskaratos des Ă©ditions Aiora que le rat a dĂ©couvert ce grand Ă©crivain de polars qu’est Yannis Maris. Ce dernier ne fut reconnu que trĂšs tard, -Ă  cause des annĂ©es sombres durant lesquels il les Ă©crivit-, comme le plus grand Ă©crivain de polars de l’époque dĂ©crivant avec force, la haute sociĂ©tĂ© athĂ©nienne de l’aprĂšs-guerre et le monde obscur des dĂ©lateurs et collaborateurs enrichis pendant l’occupation et la guerre civile.
L’énigme du peintre assassinĂ©

Lorsque l’on ouvre L’énigme du peintre assassinĂ© (Ă©d. Belles Ă©trangĂšre, 14€) et que l’on dĂ©couvre l’intrigue, le premier rĂ©flexe est de se dire : « Encore un polar sur le triptyque mari trompĂ© assassin de l’amant de sa femme » ! C’est bien mal connaĂźtre ou ne pas encore connaĂźtre le talent narratif et pernicieux de Yannis Maris. En effet, dĂšs le deuxiĂšme chapitre, nous voilĂ  emportĂ©s dans l’univers hyperrĂ©aliste d’un AthĂšnes mythique des annĂ©es 1950, dans une GrĂšce qui sort Ă  peine de la guerre civile et dans laquelle s’épanouie une bourgeoisie accrochĂ©e Ă  ses privilĂšges dans le quartier de Kolonaky. Au milieu d’une faune de gigolos, d’opportunistes qui tournent autour d’elle. Si l’on pense Ă  priori, que c’est le financier Kostas Floras qui a tuĂ© le cĂ©lĂšbre peintre, Nassos KarnĂ©zis Ă  cause d’un adultĂšre, tout le monde n’en est pas persuadĂ©. Notamment quelques journalistes perspicaces, son propre fils, le charmant Dimitri KanĂ©ziz et bien sĂ»r le fameux Commissaire BĂ©kas. Et si le mobile du crime se situait plutĂŽt dans les arcanes des sombres annĂ©es de l’occupation et de la guerre civile ? A peine arrivĂ©s Ă  la premiĂšre partie du polar, nous voilĂ  emportĂ©s dans un train d’enfer. Une intrigue magistralement menĂ©e tantĂŽt dans les beaux quartiers d’AthĂšnes, tantĂŽt dans ceux populaires du PirĂ©e. Du bon, du vrai polar, grec 


L’histoire de la RAF (Rote Armee Fraktion)

Les Ă©ditions L’EchappĂ©e ont fait parvenir au rat, un exemplaire de RAF, GuĂ©rilla urbaine en Europe occidentale d’Anne Steiner et LoĂŻc Debray (12€). Dans la prĂ©face trĂšs synthĂ©tique de cette nouvelle Ă©dition de poche, (la premiĂšre Ă©dition idoine Ă©tant Ă©puisĂ©e) les Ă©diteurs prĂ©sentent le contexte de la naissance de la RAF (Rote Armee Franktion) en 1974. Au sein d’une Europe dĂ©chirĂ©e entre les deux blocs antagonistes (USA/URSS) et plus particuliĂšrement perceptible Ă  cette Ă©poque, en RFA (RĂ©publique FĂ©dĂ©rale d’Allemagne), dans laquelle une certaine partie de la jeunesse choisit, face Ă  un gouvernement rĂ©pressif et dĂ©pendant des dĂ©sidĂ©ratas d’un impĂ©rialisme amĂ©ricain triomphant, de passer Ă  l’action directe, notamment les membres initiaux de la RAF. Courte histoire qui nous est racontĂ©e ici. Ses racines remontent Ă  l’annĂ©e 1968, elle s’achĂšve tragiquement en 1977, avec l’assassinat en prison de ses principaux leaders. Tandis que les membres de la gĂ©nĂ©ration suivante de la RAF seront eux, arrĂȘtĂ©s en 1989, aprĂšs la chute du Mur de Berlin. Cette seconde gĂ©nĂ©ration de la RAF aurait-elle Ă©tĂ© manipulĂ©e par les services secrets de la RDA (thĂšse dĂ©jĂ  rĂ©futĂ©e dans la premiĂšre Ă©dition) ? C’est une des questions que vont se poser les auteurs. Document exclusif, rigoureux et exhaustif sur l’histoire de la RAF, difficilement accessible en Français jusqu’à ce jour. Ceci Ă  grand renfort d’archives, articles, comptes-rendus de procĂšs et interviews rĂ©alisĂ©s auprĂšs d’anciens militants et proches de certains membres du noyau fondateur de la RAF. ComplĂ©tĂ© par les archives de la Stasi (police secrĂšte de la RDA), ouvertes en 2009.
Dans la premiĂšre partie du livre, Anne Steiner et LoĂŻc Debray expliquent l’évolution globale allant de la contestation gĂ©nĂ©rale Ă  la violence marginale diffuse en Allemagne, aprĂšs mai 68. Ils nous racontent ensuite l’enclenchement des actes violents perpĂ©trĂ©s par les membres de la RAF qui vont les conduire en prison. Ils y subissent des conditions inhumaines de dĂ©tention (privation sensorielle, espionnage, etc.). Chapitre le plus Ă  mĂȘme de montrer de quelle violence se montre capable un Ă©tat se sentant menacĂ©. Un chapitre est consacrĂ© aux deux annĂ©es que durĂšrent le procĂšs des militants de la RAF, orchestrĂ© par un gouvernement paranoĂŻaque, durant lequel la plupart de leurs avocats se virent poursuivis et Ă©cartĂ©s, alors que les accusĂ©s ne furent pour la plupart, jamais entendus et condamnĂ©s Ă  la rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ©. Nous avançons ensuite dans le temps. Le 9 mai 76, Ulrike Meinhof est retrouvĂ©e pendue dans sa cellule. Il se rĂ©vĂšle aprĂšs enquĂȘte qu’elle Ă©tait dĂ©jĂ  morte avant la pendaison
 Consternation internationale. Puis les « suicides » en prison des militants de la RAF se succĂšdent, tandis qu’en novembre, on apprend qu’Holger Mains est mort des suites de sa grĂšve de la faim et de ses conditions de dĂ©tention. Ceci dĂ©clenche en 1977, une seconde vague d’attentats, dĂ©tournements d’avions, etc. En octobre, trois militants meurent en prison dont AndrĂ©as Baader. Les autoritĂ©s allemandes avancent alors la thĂšse d’un suicide collectif, tandis qu’un autre membre de la RAF est retrouvĂ© pendu dans sa cellule. Dans la seconde partie, les auteurs passent au crible, le profil des militants de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration (genre, origine sociale, parcours militant et terrain d’action) pour les comparer avec celui des militants de la seconde gĂ©nĂ©ration, sur l’appui de nombreux tĂ©moignages. Dans la troisiĂšme, Anne Steiner et LoĂŻc Debray s’intĂ©ressent Ă  la structure des groupes de la RAF, toujours Ă  l’appui de nombreux tĂ©moignages d’anciens militants. Ils dressent ensuite un comparatif entre la RAF et les autres organisations de lutte armĂ©es, telles les Brigades Rouges italiennes, l’IRA irlandaise et l’ETA basque, structures plus hiĂ©rarchisĂ©es. Les auteurs Ă©pluchent ensuite les consĂ©quences de la clandestinitĂ© et de l’isolement sur les militants, l’abandon de la lutte armĂ©e par certains, la dissidence et les trahisons d’autres Ă  la suite du procĂšs et des conditions inhumaines d’incarcĂ©ration. Toujours Ă  la lumiĂšre de tĂ©moignages, ils notent cependant qu’il y en eu trĂšs peu sur la quarantaine de militants du groupe initial. Quelques pages sont consacrĂ©es ensuite aux rĂ©actions Ă  gĂ©omĂ©trie variable des autoritĂ©s, face aux prisonniers ayant exprimĂ© leur dissidence. D’autres s’intĂ©ressent aux relations de la RAF avec l’extrĂȘme gauche allemande et les autres organisations de guĂ©rilla urbaines dans le monde, elles aussi Ă  gĂ©omĂ©trie variable. La quatriĂšme partie analyse en premier lieu, les textes produits par la RAF de 1971 Ă  1982, afin de dĂ©finir la pratique du groupe et sa stratĂ©gie rĂ©volutionnaire (selon l’opposition classique Marx/Bakounine concernant la lutte sous l’angle marxiste ou anarchiste). Pour la RAF, synthĂ©tiquement : « Chaque individu qui lutte, armĂ© contre l’impĂ©rialisme, est un Ăźlot de libertĂ© ». DĂ©fit et don de sa propre vie. Enfin, le livre s’achĂšve par une rĂ©flexion sur la notion de terrorisme et de la violence armĂ©e en appelant Ă  tĂ©moins, philosophes et penseurs rĂ©volutionnaires. Ce petit livre dĂ©rangeant s’il en est, constitue un document complet qui passe en revue tous les aspects de l’histoire de la RAF. Sa documentation exceptionnelle en fait indĂ©niablement une rĂ©fĂ©rence en la matiĂšre, tout au moins dans la sphĂšre francophone. Outil efficace pour comprendre comment des femmes et des hommes ont pu s’engager dans les annĂ©es 70, au pĂ©ril de leur vie, de leurs Ă©tudes, de leur vie professionnelle, de couple et de famille et refuser plus globalement, la normalisation de la sociĂ©tĂ© qui s’annonçait. Ripostant ainsi par la violence, Ă  celle opĂ©rĂ©e aussi bien par la justice, le patronat ou la police, soutenus par des groupes de presse tel Springer, omnipotent en RFA Ă  cette Ă©poque.

Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr