Juillet 11, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Quelle chaleur à Athènes en ce début de juillet ! De fait, le rat noir ne décanille pas de son trou de la librairie Lexipoleio , mais vous emmène néanmoins visiter l’Athènes du début du siècle en compagnie du poète Constantin Cavafy, avant de découvrir ses notes de « poésie et de morale » ; Puis, petit crochet dans le Paris de jadis et naguère, sur les traces de Léon Paul Fargue avec une interview de l’auteure de L’Esprit de Paris, un recueil qui regroupe tous les articles de cet amoureux de la capitale.

Constantin Cavafy

Constantin Cavafy, déjà présenté dans une précédente rubrique, est né à Alexandrie (Égypte) en 1863. Très peu connu de son vivant, il est considéré aujourd’hui, comme une des figures les plus importantes de la littérature grecque moderne. A la suite de spéculations hasardeuses, sa famille se retrouve ruinée et s’installe en 1882, à Constantinople. Durant trois années, les Cavafy vivent dans une certaine précarité. Cependant, Constantin y connait ses premières expériences homosexuelles, commence à écrire. De retour à Alexandrie en 1885, il occupe plusieurs emplois de bureau et intègre l’administration en 1892. Administration qu’il ne quittera qu’en 1922 pour se consacrer exclusivement à son œuvre, entre deux voyages en Grèce. Tandis qu’il connait une certaine notoriété en 1930, il meurt trois années plus tard à l’âge de 70 ans. Il n’avait publié aucun recueil de son vivant, mais donnait ses poèmes à des revues littéraires ou les faisaient circuler sous forme de feuillets auto-édités. Il retravailla certains de ceux-ci jusqu’à sa mort, parmi lesquels ses fameux poèmes érotiques. Ces derniers, mélancoliques, sont souvent codés, Cavafy redoutant la censure d’une société bourgeoise et moraliste dans certains milieux cosmopolites d’Alexandrie. Il réussit néanmoins l’exploit de faire passer ses messages sans équivoques à un public averti.

Notes de poétique et de morale

Cette édition, Notes de poétique et de morale (présentées par Georges P. Savidis et traduites par Samule Baud-Bovy et Bertrand Bouvier, éd. Aiora, 12€), s’ouvre sur un texte de la conférence de Georges P. Savidis, donnée à l’Université de Genève par Georges P Savidis, à l’occasion du cinquantenaire de la mort du poète grec d’Alexandrie. Il y évoque les différentes périodes d’écriture de Cavafis, son évolution « morale », des premiers essais (composés ou remaniés) poétiques à la maturation, en s’appuyant également sur sa biographie. Parmi les 27 petits textes en prose, écrits entre 1902 et 1911, nous n’avons sélectionnés que quelques extraits (à nos yeux représentatifs). Vingt-sept réflexions que le poète avait consignées dans le secret de son cabinet de travail, avec l’intention manifeste de ne pas les publier de son vivant, tout en les conservant pour la postérité. Cavafy, après avoir caché beaucoup de choses, -notamment son homosexualité, mal vue lorsque exprimée dans les pays hellénophones- les assume donc totalement, en fin de course.
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Vérité et Mensonge existent-ils ? Ou n’existe-t-il que le Neuf et le Vieux ? Le mensonge n’est-il pas simplement la « vieille » de la vérité ?
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J’ai conscience d’être timoré, incapable d’agir. Je me borne donc à parler. Mais je ne considère pas que mes paroles soient inutiles. Un autre agira. Mais toutes les déclarations que je fais, moi, le timoré, lui faciliteront le passage à l’acte. Elles préparent le terrain.
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Je ne sais si la perversion donne de la force. Je le pense parfois. En tous cas, c’est une source de grandeur.
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C’est avec le temps qu’on découvre les défauts des grandes œuvres poétiques.
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Ces dernières années, combien de livres français – bons ou mauvais – ont été publiés qui étudient et prennent courageusement en considération la nouvelle forme de l’amour. Nouvelle, elle ne l’est pas, mais elle a été tenue à l’écart pendant des siècles, sous prétexte qu’il s’agissait de folie (ce que récuse la science) ou de crime (ce que récuse la logique). Aucun livre anglais, que je sache. Et cependant chez les Anglais aussi cette forme de l’amour existe, comme elle existe – et a existé – chez tous les peuples, pour un petit nombre d’individus évidemment.
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Les misérables lois de la société – ne découlant ni de l’hygiène ni du jugement – ont restreint mon œuvre. Elles ont bridé mon expression ; elles m’ont empêché d’éclairer et de toucher ceux qui sont faits comme moi.
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La beauté du peuple, des jeunes gens pauvres, me plaît et me touche. […] Ils font contraste avec les jeunes gens riches qui sont ou bien maladifs et physiquement repoussants, ou déparés par l’embonpoint et la graisse que leur donnent une nourriture trop riche, la boisson, les lits moelleux…
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Je m’applique devant la majorité des gens, à prendre un air sérieux. J’ai constaté que cela me facilite grandement dans les affaires. Mais intérieurement, je ris et je plaisante beaucoup.
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Je travaille comme les anciens. Ils étaient historiens, philosophes, mettaient en drames le tragique de la mythologie – et presque tous, comme moi, étaient malades d’amour…

Découvrir Athènes avec Cavafy

Dans ce joli petit livre illustré, Découvrir Athènes avec Constantin Cavafy, (éd. Belles étrangères, 17€), on peut suivre les pas de Cavafis qui vint pour la première fois en Grèce en 1901, avec son frère Alexandros, dans cette ville qui ne se ressemble plus vraiment aujourd’hui. Si le journal de voyage de Cavafy ne montre pas en soit beaucoup d’intérêt, sinon la retranscription précise de ses occupations, c’est un véritable plaisir en revanche de se promener avec lui et son frère, du centre-ville au Pirée, d’admirer les nombreux bâtiments neufs inaugurés alors, les parcs et jardins, les plages. Il est tout de même à noter que c’est durant ce voyage que Cavafy rencontra le romancier et nouvelliste Grigorios Xénopoulos, le premier à faire connaître le poète alexandrin au public grec de la métropole par un article publié deux ans après. Mais on découvre aussi un Cavafy qui, sur le bateau du retour à Alexandrie remarque un « charmant jeune homme » dont il fait le portrait rapide au crayon et qui lui inspirera l’un de ses plus beaux poèmes érotiques :

Sur le navire

« Je me souviens de lui.
Comme plus beau. Sensible il était
Jusqu’à la souffrance, et ça lui donnait
Une lumière particulière au visage
Et plus beau cela m’apparait maintenant
Que du Temps l’âme me rappelle
Du temps… »

L’originalité de ce petit livre réside dans la série de photos d’époques qui le clos, accompagnée d’un plan où l’on peut suivre facilement les traces de deux frères.

Léon Paul Fargue

Léon Paul Fargue est né en 1876. Après des études secondaires brillantes au lycée Rollin, il entre au lycée Henri IV en compagnie d’Alfred Jarry et suit les cours d’Henri Bergson. Bachelier, il déçoit sa famille en renonçant à la khâgne. Il se passionne de poésie et s’introduit rapidement dans les salons parisiens où il fréquente Mallarmé, Valéry, Debussy ou encore, Gide. Souvent comparé avec le photographe Robert Doisneau, il écrit beaucoup sur sa ville, « sa solitude oppressante noyée de nuit et d’alcool », notamment dans Le Piéton de Paris. Il est frappé d’hémiplégie lors d’un déjeuner avec Pablo Picasso en 1943, et meurt en 1947.

L’esprit de Paris

L’esprit de Paris (éd. du Sandre, 35€), c’est sous ce titre générique que Barbara Pascarel a réuni en quatre grands chapitres, les Chroniques parisiennes de Léon Paul Fargue, publiées sous forme d’articles dans des journaux, de la fin du XIXème siècle aux années d’après-guerre. Guillaume Zorgbibe des éditions du Sandre nous en a gentiment fait parvenir un exemplaire. Léon Paul Fargue (LPF), cet amoureux de Paris n’a eu de cesse de faire le portrait d’un Paris qui n’existe pratiquement plus. Ce Paris qu’il a parcouru sans arrêt jusque dans les années d’après-guerre. L’esprit de Paris est un livre riche. Pour n’en donner qu’un tout petit aperçu, nous avons choisi un extrait du premier article du Piéton de Paris. LPF y décrit en 1939, son quartier, le dix-neuvième arrondissement, qu’il a habité plus de 35 ans. Le quartier de Flandres et de La Chapelle, délimité par les gares de l’Est et du Nord et le canal Saint-Martin. « Quartier où l’on allumait encore des chauffoirs plutôt tièdes mais célèbres dans l’univers misérable du temps où Aristide Bruant le chantait ainsi : Mais l’quartier d’venait trop rupin / Tous les sans l’sou, tous les sans-pain / Radinaient tous, même ceux d’Grenelle/ A la Chapelle / Et v’la pourquoi qu’l’hiver suivant / On n’nous a pus foutu qu’du vent / Et l’vent n’est pas chaud, quand i’gèle / A la Chapelle… Dans cet article, LPF regrette combien cette sorte d’apostrophe ait disparu, remplacée par la radio et le disque, dans ce quartier où dans cette avant-guerre, « les tripiers croisent les avocats, les figurants des Bouffes du Nord, les employés de la navigation fluviale et autres marchands de vins du quai de l’Oise ou les garagistes de la place de Joinville ». Mais c’est aussi « le quartier des femmes pour « sidis », des bagarreurs, des chercheurs de corridas qui s’échelonnent de débit en débit le long des grands murs de la rue de Tanger et du canal. […] Faune parasitaire qui s’est reproduite dans l’atmosphère humide et fumeuse du canal, dans le jus des abattoirs, raisons qui conduisent les bourgeois à éviter le pittoresque du dix-neuvième.» A la Chapelle, « le dimanche est véritablement un dimanche, et la métamorphose du quartier est complète. Les boutiques sont fermées tandis que les familles défilent entre la station Jaurès et le pont du chemin de fer du Nord, large morceau de boulevard aéré qui tient lieu de promenade des Anglais, de plage et de parc de Saint-Cloud. » LPF nous explique que c’est précisément le dimanche soir que le quartier enfile son véritable costume et prend cet aspect fantastique, interlope et sordide. C’est avec cette même fougue qu’il va nous amener, tout au long de ce livre magique, découvrir autant le « vrai » Montmartre que le Marais, Montparnasse, Saint-Germain-des-Prés. Puis dans ses Chroniques parisiennes (1934 et 1941), « de nuits blanches en nuit blanches » ; au quartier latin, aux catacombes et autres mystères de Paris. Le troisième grand chapitre regroupe ses Chroniques de Paris écrites sous l’occupation (1941-44) et s’achève sur ses textes d’après-guerre (1945-47) et posthumes, à travers l’Île-Saint-Louis, le Louvre et les fêtes de la Libération. Après la lecture de ce livre, on se pose énormément de questions sur Léon Paul Fargue (LPF).

Ce fut donc pour nous une véritable surprise d’apprendre par son éditeur que Barbara Pascarel, préfacière et commentatrice de l’ouvrage, était de passage à Athènes avec son compagnon, Tomasz. Le rat lui a donc donné rendez-vous dans un petit café d’Exarcheia pour lui poser quelques questions. Présentation rapide : à côté de son métier de bibliothécaire, Barbara est Régente du Collège de Pataphysique, auteure d’un essai sur le Cycle Ubu d’Alfred Jarry (éd. Gallimard) également, présidente de la Société des lecteurs de Léon-Paul Fargue. C’est à ce titre qu’elle a établi et annoté cette édition intégrale des Chroniques parisiennes de LPF.

Interview de Barbara Pascarel :




Source: Monde-libertaire.fr