Le rap, c’était pas mieux avant

Que pensez-vous de l’apparente dépolitisation des rappeurs mainstream par rapport aux succès passés de groupes qui se positionnaient davantage politiquement ?

« Avant de parler “d’apparente dépolitisation”, il faudrait déjà répondre à cette question : “Qu’est-ce qui est politique ?” Et là on s’aventure plutôt vers la philosophie. Certains pensent que tout est politique, y compris simplement témoigner publiquement d’une réalité. D’autres pensent que la prise de parole politique doit respecter certaines thématiques, certains codes et surtout toujours servir une finalité, une action, voire une conquête, qu’il faut dépasser la description et le témoignage.

La musique est souvent le reflet d’une époque et le rap n’échappe pas à la règle. L’action politique aujourd’hui, qu’elle soit portée au pouvoir ou alternative, s’échappe de plus en plus des partis, des structures politiques et des corps intermédiaires. C’est une évolution de la sphère politique au XXIe siècle, et le rap étant tout sauf déconnecté de la société, il est à mettre en parallèle.

Par exemple, appeler au vote ou à l’antiracisme universaliste était la norme chez les rappeurs des années 1990. Leur discours sonnait “conscient”, adjectif qui en est finalement venu à caractériser tout un pan de la scène rap hexagonale. Les codes étaient ceux d’une lutte politique contre la montée du Front national mais aussi contre les lois Debré ou Pasqua [1]. Si on veut schématiser, aujourd’hui encore plus qu’hier, le rap est abstentionniste, dans le sens où il ne croit plus à la politique “structurelle”. La désillusion s’est accentuée ces vingt dernières années. Les personnes qui prennent la parole à travers le rap ne comptent plus que sur elles-mêmes et leur entourage. Mais est-ce qu’être abstentionniste et désabusé tout en étant proche des siens revient à être dépolitisé ? Sûrement pas. Est-ce que chanter une réalité froide, clinique, en voulant parfois faire danser les gens, empêche de lire un constat social entre les lignes, sous prétexte que les aînés ont eu des mots et des thèmes très formalisés, parfois digne de la culture “tract” de la politique façon années 1980 et 1990 ? Je ne crois pas. C’est simplement à l’image de la société : se recentrer autour des siens et contourner les barrières de plus en plus nombreuses en refusant les chemins établis, en renvoyant la désillusion sociale et politique dans la figure de ceux qui tiennent de grands discours.

Et puis, il y a aussi toute une scène indépendante, et pas forcément âgée, qui est tout autant la parole des sans-voix que les rappeurs mainstream d’aujourd’hui. Voilà pourquoi je suis gêné par cette question : parce qu’elle semble partir du postulat que pour être politique en 2019, il faudrait répéter les codes du discours politique de 1997. On n’est plus en 1997, le monde a changé et la façon d’exprimer sa politisation a changé avec.

Enfin, un petit rappel historique : n’idéalisez pas trop le rap d’il y a vingt ou trente ans. Qu’est-ce qui était mainstream en 1995 ou 1998 ? Les véritables hits des deux derniers albums de NTM sont respectivement La Fièvre et Ma Benz, qui ne parlent pas de grand-chose. Le titre La Voix du Mellow de Mellowman était tabassé à la radio pour faire danser. Le seul tube d’IAM, au sens multi-diffusé, est Je danse le MIA, le seul succès public de Fabe est Ça fait partie de mon passé. Certes, ces morceaux ne parlent pas de success stories, mais il ne faut pas faire croire que le rap qui a un jour marché de façon massive était politisé. Même si Fabe, NTM ou IAM ont défendu une véritable conscience politique dans leur œuvre, il n’a jamais été question d’avoir un rap politisé, revendicatif et vindicatif qui soit diffusé par les médias de masse. »

On a pourtant l’impression que le culte de sa propre success story s’inscrit en plein dans une certaine vanité de l’époque et acte des impasses politiques profondes liées à l’abandon des quartiers…

« L’ego trip [2] a toujours fait partie de cette musique. C’est juste sa forme qui a changé, et avec elle son objectif. De l’émulation entre rappeurs, on est passé en partie à une compétition contre la société, une envie de revanche sociale, à mon sens bien légitime. Pour beaucoup de gens, on naît dans une classe sociale et on y reste assigné à vie. Déconstruire cela à travers son propre succès me semble tout à fait normal, même si esthétiquement, ça manque parfois un peu d’exigence. Après, ce qui peut sembler vain est ce désir d’argent, de matérialité, peut-être plus présent aujourd’hui qu’il y a quinze ans ou vingt-cinq ans. Mais on ne peut pas décréter qu’être politique revient à être altermondialiste et faire du rap à la Keny Arkana, aussi appréciable soit-il. Enfin, les rappeurs ne sont pas tous dupes quant au succès. Aujourd’hui, la plupart de ceux qui ont connu la gloire ces dernières années en rappent aussi les mauvais côtés.

Si je regrette la perte de la culture du freestyle et de la joute verbale, il faut reconnaître aux rappeurs la faculté à en dire plus en quelques mots que certains longs tracts politiques ou discours militants. On est aujourd’hui simplement dans quelque chose de plus “sensible”, au sens de l’émotion directe, du regard froid et clinique sur certaines réalités, un peu comme une photo sans commentaire. Très peu de rappeurs ressentent aujourd’hui le besoin de théoriser formellement leur discours politique. À leur sens, leur réalité en dit déjà assez. »

Tandis que sur les plateaux télé on continue à globalement mépriser les rappeurs, leur musique s’impose comme le courant musical le plus actif, rentable et novateur aujourd’hui en France…

« C’est une culture qui appartient à ceux qui la vivent et la font vivre, pas à des gens qui la commentent juste parce qu’elle marche et qui y voient en plus un moyen d’illustrer des théories souvent nauséabondes. Beaucoup de confrères ont refusé les invitations médias lors de la bagarre entre Kaaris et Booba à Orly et, à mon sens, c’est une réaction très saine. Le rap, d’où qu’il vienne, n’a jamais attendu personne pour exister et produire, ni institution, ni radio, ni plateau télé. Il en a profité à certains moments et tant mieux pour lui. Il les a subis plus souvent et c’est malheureux. Mais le by us and for us ainsi que le do it yourself [3] restent totalement dans son ADN.

De toute façon, les gens qui ont grandi avec le rap arrivent dans la population active. Pour eux, c’est un genre musical comme un autre. Le jour où la télévision apprendra à ne plus inviter les quinze même analystes sur tous les plateaux, qu’elle intégrera dans ses rédactions des gens qui ont grandi sans fantasmes autour de ce genre musical, ce sera un grand pas. Aujourd’hui, le rap attire car il est extrêmement visible et que des rappeurs cassant les codes propres aux genres suscitent la curiosité, souvent malsaine ou déplacée quand il s’agit de la télévision ou de médias généralistes. Cette musique fait encore partie des épouvantails dans une société française qui a des comptes à régler avec elle-même. Et encore, je n’évoque même pas son exotisation. Mais le jour où des rappeurs seront interrogés sur leur musique avant d’être interrogés sur les fantasmes sociaux qu’ils sont supposés incarner, on aura avancé. »

Qu’en est-il des réseaux indépendants et autres productions moins visibles ?

« Les indépendants savent se rencontrer entre eux, échanger, monter des choses, même si c’est parfois un peu rock’n’roll et artisanal. Ils n’en vivent pas dans leur immense majorité. C’est un public de niche, une scène vivante et plurielle avec de l’audace et de l’innovation. Il y a de super initiatives, notamment live, comme le Scred Festival ou Le Demi Festival, qui connaissent un réel succès. Quant à la politisation, elle est parfois plus formelle que chez les têtes d’affiches actuelles, mais il y a aussi tout un pan de ce rap indépendant qui fait des chansons pour se sentir bien ou simplement raconter des galères ou des façons de faire la fête. Je retiens de ces productions moins visibles une véritable envie de rester fidèle à des lignes de conduite, même si pour certains, le peu d’écho est parfois très décourageant. Enfin, on assiste aussi à des succès indépendants d’une ampleur énorme. Jul ou PNL le sont, sans major, sans label. Que ça plaise ou non, c’est une réalité. »

Propos recueillis par Cécile et Mathieu Kiefer


Le rap, c’était pas mieux avant

Cet entretien est issu du dossier « Rap’s not dead » du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Article publié le 12 Juil 2019 sur Cqfd-journal.org