Mars 15, 2021
Par Autre Futur
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L’entretien qui suit, est une invitation Ă  dĂ©couvrir les rĂ©flexions de Roswitha Scholz, l’une des principales thĂ©oriciennes en Allemagne du courant de la critique de la valeur-dissociation (Wert-Abspaltungskritik). Elle s’attache Ă  thĂ©oriser le lien entre capitalisme et patriarcat moderne ainsi que les mĂ©tamorphoses de ce patriarcat, et Ă  dĂ©passer les fĂ©minismes de l’égalitĂ© et de la diffĂ©rence, comme les fĂ©minismes intersectionnels, dĂ©constructionnistes, matĂ©rialistes, Ă©cofĂ©ministes ou de la « lutte des classes Â».  [1]

die Standard.at  : Vous dites que les thĂ©ories fĂ©ministes ne peuvent en rien contribuer Ă  l’explication des crises. Pourquoi cela ?

- Roswitha Scholz :Ce que je reproche aux discussions dans les milieux fĂ©ministes, ce sont leurs postulats de bases hĂ©gĂ©moniques. Par principe, je pense qu’il faut cesser de considĂ©rer toujours la catĂ©gorie du sexe comme un problĂšme relevant du domaine du particulier ; il s’agit au contraire d’un problĂšme fondamental de la structure sociale. Toutes les positions gender ont tendance Ă  le faire disparaĂźtre.

die Standard.at  : Dans quelle mesure ?

- Scholz : Le problĂšme a Ă©tĂ© minimisĂ©, on l’a dĂ©crĂ©tĂ© de peu d’importance. Selon moi, on doit revenir aux vues d’avant les annĂ©es 1990 et faire Ă  nouveau de la catĂ©gorie du sexe une question centrale dans la sociĂ©tĂ©, mais d’une maniĂšre nouvelle et diffĂ©rente. En d’autres termes, reconnaĂźtre Ă  nouveau les sexes comme base des structures sociales. Les dĂ©bats dĂ©constructivistes Ă©vacuent cela.

die Standard.at  : A cĂŽtĂ© de Butler et Foucault, le fĂ©minisme a pourtant d’autres thĂ©ories Ă  offrir.

- Scholz : La thĂ©orie queer, et c’est finalement celle-ci qui s’est imposĂ©e, n’est pas pour moi une thĂ©orie fĂ©ministe. Elle aboutit Ă  ce que la question des sexes comme structure de base ne soit mĂȘme plus thĂ©matisĂ©e. Le dĂ©constructivisme cherche tout bonnement Ă  faire Ă©chec Ă  la dĂ©signation mĂȘme de la catĂ©gorie sexuelle, dans la mesure oĂč la thĂ©orie queer, en tant qu’elle dĂ©dramatise la problĂ©matique des sexes, va aussi Ă  la rencontre des thĂ©ories androcentriques. Tout est mĂ©langĂ© et, du coup, on ne va plus aller examiner de prĂšs la façon dont la catĂ©gorie du sexe structure la sociĂ©tĂ©.

die Standard.at  : Vous proposez quelque chose qui va Ă  l’encontre de ça ?

- Scholz : Mon apport, c’est la critique de la dissociation-valeur. La structure sexuelle doit ĂȘtre dĂ©signĂ©e de façon prĂ©cise et sans concession. On ne peut pas se permettre de ne pas le faire. Il faut dĂ©signer les rapports tels qu’ils sont, afin d’arriver concrĂštement Ă  une capacitĂ© d’agir.

die Standard.at  : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette critique de la dissociation-valeur ?

- Scholz : Il m’est toujours difficile de rĂ©sumer un rapport aussi complexe en trois phrases dans une interview. J’ai Ă©crit un livre entier lĂ -dessus[2]. L’essentiel, Ă  mes yeux, c’est de relier la problĂ©matique des sexes, revue et corrigĂ©e, Ă  la thĂ©orie marxienne et Ă  la ThĂ©orie critique – qui est elle aussi une critique de la valeur. Cela implique de prendre Ă  nouveau en considĂ©ration le point de vue de la totalitĂ©. Si le fĂ©minisme voulait bien contribuer Ă  la dĂ©finition conceptuelle de la crise, les choses bougeraient probablement davantage.

die Standard.at  : C’est-Ă -dire ?

- Scholz : On verrait rĂ©ellement du nouveau. Ce fĂ©minisme poststructuraliste, cette mouvance queer, au fond, ont fait leur temps. Nous devons maintenant dĂ©passer Ă  la fois le fĂ©minisme des annĂ©es 1970-80 et cette histoire de queer et de genders. Je m’efforce d’y apporter ma contribution.

die Standard.at  : Alors peut-il ĂȘtre question, selon vous, d’un sujet rĂ©volutionnaire dans la crise que nous connaissons ?

- Scholz : Mon problĂšme, c’est que je ne suis pas trĂšs d’accord avec le marxisme ouvrier. D’aprĂšs mon interprĂ©tation de Marx, ce sont le travail abstrait, la valeur et la forme marchandise en tant que tels qui constituent le problĂšme. ça veut dire que le travail abstrait est remis en cause en et pour soi, y compris mĂȘme en tant que fin en soi tautologique. Ma thĂšse est que les tĂąches mĂ©nagĂšres et de reproduction sociale ne sont pas seulement dissociĂ©es de la valeur Ă©conomique et du travail abstrait, mais en reprĂ©sentent en outre la condition prĂ©alable tacite. Cette structure fondamentale, que je schĂ©matise ici Ă  grands traits, imprĂšgne la culture et la sociĂ©tĂ© dans leur totalitĂ©, et, dans ce cadre, soit les individus s’inscrivent dans les stĂ©rĂ©otypes sexuels, soit ils peuvent s’y soustraire.

Avec l’avĂšnement de la postmodernitĂ©, on voit se transformer le rapport entre les sexes dĂšs lors que le travail sous sa forme habituelle et la traditionnelle famille nuclĂ©aire deviennent obsolĂštes. Mais dĂšs lors aussi qu’il va de soi aujourd’hui pour les femmes d’exercer une activitĂ© professionnelle : en termes de niveau d’études, elles ont rattrapĂ© les hommes. Les impĂ©ratifs postmodernes de flexibilitĂ© font qu’elles restent en gĂ©nĂ©ral moins bien rĂ©munĂ©rĂ©es que les hommes. L’intĂ©gration d’un nombre croissant de femmes Ă  des postes haut placĂ©s en Ă©conomie et en politique s’apparente plutĂŽt Ă  un phĂ©nomĂšne de type « femmes des ruines Â»[3], qu’il ne faudrait surtout pas prendre pour de l’émancipation. Quant au sujet rĂ©volutionnaire, je n’en ai que faire. Pour moi, c’est dĂ©passĂ©. Un sujet qui serait l’Elu et pourrait rĂ©soudre tous nos problĂšmes, ça n’existe pas. ça doit se passer diffĂ©remment.

die Standard.at  : Et de quelle façon ?

- Scholz : LĂ , il est important en premier lieu de se demander comment, d’un point de vue historique, on en est arrivĂ© Ă  cette crise. ça n’est que lorsque j’ai dĂ©terminĂ© cela que je peux me poser la question de savoir quoi faire. D’un autre cĂŽtĂ©, je n’ai pas non plus l’intention de me faire passer pour un Christ femelle qui dirait : je viens vous rĂ©vĂ©ler la vĂ©ritĂ©. Il est clair qu’aujourd’hui, du cĂŽtĂ© de la gauche comme du fĂ©minisme, un point de vue prĂ©domine complĂštement, qui consiste Ă  dĂ©couvrir des rĂ©sistances partout, Ă  faire passer, au fond, la moindre petite action pour de la rĂ©sistance. Tout ça n’est qu’un tissu d’inepties. Il faut nier la situation dans sa totalitĂ©. C’est ce que je me permets de faire. Je n’hĂ©site pas Ă  proposer une critique radicale de la sociĂ©tĂ© et Ă  formuler une thĂ©orie qui parte bien des principes fondamentaux.

die Standard.at  : Au cours de votre exposĂ©, vous avez parlĂ© d’un regain de tension dans la guerre des sexes. A quel niveau le voyez-vous ?

- Scholz : Les hommes se « femme-au-foyĂ©risent Â», comme disent les fĂ©ministes de Bielefeld[4]. Le travail au sens d’activitĂ© professionnelle est en passe de devenir obsolĂšte. Seulement, ce type de travail Ă©tait quelque chose dont l’identitĂ© masculine s’était nourrie de façon essentielle. Ce n’est pas que les hommes poussent maintenant les landaus de bon cƓur, mais cela provoque des frictions. Des concurrences apparaissent au sein des rapports de travail. Pour grossir le trait : voilĂ  une femme qualifiĂ©e, c’est elle que nous allons maintenant embaucher… ça ne va pas se dĂ©rouler de cette façon. ça n’ira pas sans luttes.

die Standard.at  : Donc une aggravation sur le plan du travail ?

- Scholz : ça n’est qu’un exemple. Au niveau de l’emploi, la chose est manifeste. Mais ce que j’ai remarquĂ© ces derniers temps Ă  gauche, c’est qu’il y a des congrĂšs sur le thĂšme « travail et crise Â» ou mĂȘme cette fameuse « confĂ©rence sur l’idĂ©e du communisme Â»[5] avec Slavoj ĆœiĆŸek et Toni Negri, oĂč on ne voit mĂȘme plus une seule femme. Les situations problĂ©matiques que nous connaissons seraient dĂ©sormais quelque chose d’objectif dont les hommes se devraient de discuter. VoilĂ  vers quoi on se dirige. Et puis il y a aussi les congrĂšs oĂč de quelconques reprĂ©sentantes de la mouvance gender sont prĂ©sentes et n’ouvrent pas la bouche. Au lieu de rester assises lĂ  Ă  Ă©couter ce qui se dit, cette totale dĂ©construction, on devrait – d’un point de vue purement pratique – faire un scandale. Il faut absolument qu’on reprenne l’habitude d’emporter des tomates avec nous.

Ça me fait penser Ă  cette campagne de Ursula von der Leyen pour inciter les diplĂŽmĂ©es Ă  faire Ă  nouveau des enfants. Von der Leyen se prĂ©sente comme fĂ©ministe conservatrice, mĂšre de sept enfants, infirmiĂšre auprĂšs de ses vieux parents, femme politique, mĂ©decin et dieu sait quoi encore. Cette femme ne peut Ă©videmment pas ĂȘtre un modĂšle Ă  suivre. Cette femme est un personnage de BD.

die Standard.at  : On observe de telles tendances en Autriche Ă©galement.

- Scholz : Je veux bien le croire. Il faudrait qu’il y ait une grĂšve des naissances. Nous devrions dire : nous ne participerons pas Ă  ce darwinisme social, pour ne pas dire ce racisme. Car, en dĂ©finitive, cela revient Ă  encourager les femmes des classes moyennes Ă  se reproduire, Ă  faire des enfants en portant la double charge sur leurs Ă©paules ; quant aux plus pauvres, les allocataires de Hartz IV, au mieux elles devraient se faire stĂ©riliser. Comment se fait-il que tout le monde ne hurle pas au scandale ?

die Standard.at  : Votre critique de la dissociation-valeur reste un dĂ©bat trĂšs acadĂ©mique. Comment pourrait-on faire naĂźtre de la solidaritĂ© sur l’axe de l’appartenance sexuelle, et accueillir notamment des ouvriĂšres Ă  nos cĂŽtĂ©s ?

- Scholz : ça m’étonnerait qu’aujourd’hui je puisse aller directement chez l’ouvriĂšre lambda ou la femme des classes populaires avec ma construction thĂ©orique sous le bras. Le discours thĂ©orique est une sphĂšre Ă  part. Je ne peux pas tout simplement passer Ă  l’action politique au sein d’un parti ou d’une initiative citoyenne ; la thĂ©orie critique demande au prĂ©alable Ă  ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e de maniĂšre indĂ©pendante et sans Ă©gards. Pour ce qui est du scandale actuel, on devrait peut-ĂȘtre faire campagne avec un certain nombre de femmes cĂ©lĂšbres, afin de mettre en lumiĂšre les implications social-darwinistes de ce genre de politique.

Propos recueillis par Sandra Ernst Kaiser pour dieStandard.at

Traduction et notes : SĂźnziana

Source : http://www.palim-psao.fr

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Source: Autrefutur.net