L’ensemble du pays s’était levé comme un seul homme à l’annonce de la hausse du prix de la déchèterie des corps. Cette augmentation était pourtant en parfaite adéquation avec la maximalisation du service, dont les innovations permettaient désormais de rentabiliser jusqu’au moindre bout d’ongle.

Ces innovations avaient cependant demandé de grands investissements qui se répercutaient naturellement sur les usagers, sans quoi l’entreprise eût connu une grave diminution de sa marge de bénéfice, la plaçant dans une situation de faiblesse financière, à la merci d’un rachat par l’Etranger. Mais, bizarrement, le peuple n’entendait rien à ce patriotisme économique et exigeait un immobilisme inadmissible.

Pas un jour sans de vastes manifestations que les forces de l’Ordre régulaient avec son dispositif habituel “un tonfa par personne” (maintien de l’ordre à la française, que le monde entier enviait pour son aspect franchement égalitaire) ; pas un corps de métier qui n’ait décrété la grève jusqu’au rétablissement du prix antérieur.

Pour nombre de spécialistes en grogne populaire, ce chao s’expliquait par une mauvaise compréhension des lois du marché. Pour d’autres, il fallait plutôt y voir l’effet de l’égoïsme inhérent aux plus pauvres, qui jamais ne saisissaient les occasions qui leur étaient offertes pour faire montre de sacrifice. Les pauvres n’avaient cure du bien commun, résumaient-ils. Néanmoins, la frange radicalisée de ces spécialistes, toujours disposée à afficher une accointance avec les fanges, en revenait au fondement du service de déchèterie et rappelait que, initialement, celui-ci était gratuit. Avec ce mot, “gratuité”, ces experts étaient assurés de provoquer le scandale et peaufinaient ainsi leur image d’insoumis.

Ces experts insoumis n’avaient d’ailleurs pas tort car, en effet, ce service public avait été instauré par un gouvernement aux abois qui n’avait eu d’autre choix que d’en assurer le financement par un impôt exceptionnel aux plus riches. Ces derniers n’avaient du reste, au vu du projet, guère rechigner, si bien que le service en était arrivé à être excédentaire dès la première année de sa mise en place. C’est ainsi que tout un chacun pût être gracieusement assisté dans son suicide et assuré que son corps serait adéquatement utilisé dans le cadre du programme écologique gouvernemental Résilience Extinction (et son célèbre slogan “Votre corps pour une planète plus nette”).

Les experts insoumis omettaient cependant de rappeler les conditions de la mise en place du service, qui en expliquait pourtant la gratuité. La déchèterie des corps avait été proposé en réponse à une autre grogne du peuple, motivée cette fois par un obscur système de pension qui, paraît-il, était distribué non en fonction du travail journalier mais d’un âge atteint. En effet, selon plusieurs sources concordantes mais néanmoins sujettes à controverses, les personnes cessaient de travailler et continuaient à percevoir des revenus. Il semblerait que cette époque s’accommodait de cette monstruosité économique mais les historiens sont incapables de nous dire où était investi ce temps gâché, pas plus qu’ils nous indiquent comment les riches parvenaient à survivre à cette gabegie. L’omission des experts insoumis actuels s’explique par l’attitude ambiguë des insoumis d’alors. En effet, ceux-ci furent un temps tentés de s’opposer au dispositif, avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’un nouveau service public de la Nation qui était proposé et, dès lors, s’y rallièrent.

Quoiqu’il en soit, le service de déchèterie des corps avait été instauré afin de résoudre le problème comptable que posait cette distribution inconsidérée d’argent que supposait le système des pensions. La campagne médiatique qui accompagna sa mise en place était d’ailleurs axée sur cet aspect ; on ne lésina pas sur les efforts pour expliquer que le système de pension pourrait être sauvé à la seule condition du succès du nouveau service public. Heureusement, la plupart des vieux comprirent le message et utilisèrent en masse la déchèterie (il faut cependant signaler que des égoïstes choisirent, et choisissent encore, de vivre dans l’opprobre). Bientôt, nombre de pauvres participèrent de l’engouement et les déchèteries marchèrent à plein régime. C’est pour faire face à l’engorgement qu’il fut décidé que les usagers paieraient leur tour, ce qui résolvait du même coût le problème de la maintenance. Bien entendu, l’archaïque et insensé système de pension fut aboli, le bon fonctionnement du service de déchèterie le rendant plus inutile encore.

Il ne reste plus qu’à convaincre de la nécessaire hausse du coût du service mais, nous dit-on, le ministre annoncera bientôt le remplacement du prix pivot par un tarif équilibré ce qui, à n’en pas douter, devrait satisfaire tout le monde.

Johan Sébastien


Article publié le 27 Jan 2020 sur Lundi.am