« Dans le coin, balai ! balai ! que cela finisse, car le vieux maître ne vous anime que pour vous faire servir a ses desseins. » (Goethe, L’apprenti Sorcier)

Imaginons un instant que pour complaire au prince, un maître-fou propose à notre souverain une nouvelle potion magique afin de cryogéniser les super-méchants. Imaginons qu’il fasse valoir que cette poudre ait pour effet de geler la foule sur place, avant même que celle-ci ne puisse approcher une quelconque vitrine (shopping du samedi oblige). Comme le froid, cette poudre enchanteresse aurait pour vertu dit le maître, de percer les parois et les masques les plus étanches (norme FFP2 ou FFP3), ainsi que de faire tomber comme mouches les plus robustes barricadiers de nos contrées, tout en malmenant sans distinction la maman de province comme le manant parisien.

On imagine bien la séduction de ce charme infaillible sur le magicien novice. La force du sortilège permettrait de ne pas trop fatiguer les compagnies de hallebardiers épuisées à force de brasser l’air tant elles distribuent force gnons et coups de bâtons. À quoi bon fracasser encore caboches et carcasses ? Gourdiner ne fait qu’enrager la populace. Quoiqu’au garde-à-vous, les porteurs de trique commencent eux-aussi à comprendre que besogner ne leur rapportera pas un clou. Foin des cogneurs donc, et foin des éborgneurs aussi (baqueux, brigade antigangs et autres DAR), leurs exactions font tâche quand à l’international menace la Cour Pénale.

Le gaz-poudre, c’est la promesse magique d’éviter tout contact avec la populace, d’économiser la troupe tout en neutralisant la menace. Fort de ce nouvel enchantement et sûr de son fait, le prince-sorcier peut tranquillement rejoindre les sommets afin d’observer du haut de la montagne l’effet de sa petite farce. Voici qu’il rayonne à nouveau dans le lointain : « Étoile des neiges, pays merveilleux, où ceux qui s’aiment vivent à deux ». Depuis son trône-télésiège, l’enchanteur satisfait couvre la foule de clichés, ceux-ci communiquent à distance son inimitable petit sourire narquois.

L’usage de ce nouveau charme expliquerait la matinée de ce samedi 16 mars : la maréchaussée aux ordres qui se tient tranquillement à distance, valet debout, prêt au service, la foule copieusement arrosée de fluide magique dans le chaudron qu’est ‘la plus belle avenue du monde’, en bordure d’évanouissement.

Mais a-t-on bien retenu la formule ? Les ingrédients ont-ils été bien choisis ? Les doses respectées ? N’aurait-on pas inversé les proportions d’incapacitants et d’énervant ? Acculés, enfermés dans le chaudron gazeux, les gilets se cherchent une issue, ils repoussent la garde dans leur empressement et bientôt se vengent. Malheur ! malheur ! Comment commander maintenant les esprits ? Et voilà les pauvres vitrines laissées sans défense et ce malheureux Fouquet’s que pleure bientôt la France. Les Princes les plus prométhéens se trouvent parfois débordés par leur propre création. Ami.es, rappelons-nous cet avertissement de Marx :

« Les rapports bourgeois de production et d’échange, les rapports bourgeois de propriété, la société bourgeoise moderne qui a fait naître comme par enchantement des moyens de production et d’échange aussi puissants ressemble au sorcier qui ne peut plus maîtriser les puissances infernales qu’il a évoquées. » (Manifeste du parti communiste)