Avril 28, 2022
Par Partage Noir
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8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de loisirs

Chicago, 1886 : il fait un temps superbe en ce samedi du premier mai. Les ouvriers américains s’en réjouissent d’autant plus qu’ils s’apprêtent à revêtir leurs plus beaux habits de dimanche afin de participer aux défilés prévus un peu partout à travers le pays, au lieu d’aller au travail, comme d’habitude, le samedi. Ce soleil de bon augure promet un succès éclatant au mot d’ordre de grève générale pour obtenir la réduction de la durée de la journée du travail à huit heures : huit heures pour dormir, huit heures pour travailler et surtout, huit heures pour vivre ! Pour une fois, ce mot d’ordre est repris par la plupart des syndicats enfin réunis : « La Federation of Organised Trades and Labor Unions » [1] (Fédération des Syndicats des Professions et du Travail) forte de 100 000 membres, avait lancé, en 1884, l’appel à la grève générale pour le 1er mai 1886. (Journée de renouvellement des baux de locations et des contrats de travail). Les Knigths of Labor (Chevaliers du Travail), syndicat regroupant plus de 700 000 ouvriers qualifiés et non-qualifiés, qui s’étaient ralliés massivement à ce mot d’ordre, en dépit des réticences exprimées par leur dirigeant Terence Powderly. Les branches locales du Brotherhood of Locomotive Engineers (Confrérie des Ingénieurs des Chemins de Fer) s’étaient aussi désolidarisées de leur direction afin de manifester massivement « pour les huit heures ».

LE MASSACRE DES CHEVALIERS

Jay Gould.

Spéculateur, financier et propriétaire des chemins de fer, Jay Gould réussit à réduire le salaire des cheminots de 10 % pendant le « Krach de 1873 ». La grande grève qui l’oppose aux « Chevaliers du Travail » en 1877 lui fait dire : Je peux embaucher la moitié de la classe ouvrière pour tuer l’autre moitié !. En 1884, il essaie de réduire à nouveau les salaires, mais cette fois-ci les « Chevaliers » déclenchent une grève des cheminots qui paralysent tout le réseau Gould dans le sud-ouest du pays. C’est ce grand succès, de l’année précédant la campagne de mobilisation pour les huit heures, qui explique la montée spectaculaire des adhérents de 110 000 à plus de 700 000 de 1884-1886. L’échec de la grève des cheminots en 1886 décimera les rangs des « Chevaliers » à tel point, que l’American Federation of Labor deviendra rapidement l’alternative choisie par les ouvriers qualifiés.

En tout, ils devaient être près de 350 000 à participer à la campagne de mobilisation, mais il fallait compter avec les manœuvres des grands patrons, des financiers comme Jay Gould (voir encadré ci-dessus), Henry Morgan, Cornelius Vanderbilt, des bâtisseurs d’empires industriels comme Andrew Carnegie ou John D. Rockefeller. Ce patronat voulait désamorcer l’organisation de la grève générale afin de minimiser les dégâts. A la veille du 1er mai, ils avaient consenti à accorder à plus de 150 000 ouvriers la réduction de la journée du travail à huit heures, accordant à 40 000 autres des concessions salariales. Pourtant, en dépit de ces manœuvres, 190 000 ouvriers participent à la grève générale dont 80 000 à Chicago. L’arrêt du travail touche près de 12 000 entreprises à travers les États-Unis. A Chicago, la plupart des usines restent fermées, les quais des gares déserts, les chemins de fer paralysés. La foule très nombreuse à Chicago s’amasse en haut de « Michigan Avenue » dès le début de la matinée ensoleillée. L’atmosphère de fête est teintée d’une détermination certaine, puisque les manifestants s’aperçoivent que les forces de l’ordre les attendent le long de l’avenue : troupes fédérales, police locale et détectives privés (les célèbres « Pinkertons »). Ils sont tous armés jusqu’aux dents, certains rangés sur les trottoirs et d’autres perchés sur les toits des immeubles des deux côtés.

Albert Parsons.

Parmi les manifestants, qui commencent maintenant à défiler dans le calme sur « Michigan Avenue », se trouvent deux jeunes hommes âgés d’une trentaine d’années, tous les deux moustachus : Albert Parsons, militant syndicaliste des Chevaliers du Travail et son camarade, August Spies, rédacteur-en-chef du journal socialiste l’Arbeiter-Zeitung. Aux cris Dernières nouvelles ! Demandez le Chicago Mail ! lancés par un petit vendeur depuis le coin de l’avenue, Spies se retourne pour acheter le journal. Jetant un coup d’œil à l’éditorial qui ne l’étonne guère, il présente le journal à Parsons pour qu’ils puissent le lire ensemble :

Il y a deux fauteurs de troubles à l’œuvre dans cette ville… L’un s’appelle Parsons, l’autre Spies… Ils cherchent à fomenter l’émeute… Prenez garde… Surveillez-les bien… Il faut les tenir personnellement responsables dans le cas où… et en faire un exemple… Mais, ce jour-là, ils ne se soucient guère des menaces du quotidien « financé par le grand patronat ». Ils défilent main dans la main avec des dizaines de milliers de leurs camarades, chantant les refrains de l’internationale jusqu’au bout de « Michigan Avenue ».

L’ONCLE SAM : UNANT AGITÉ

La période 1881-1886 est significative dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. Il y eut environ 500 grèves en moyenne chaque année et plus de 1 400 grèves au cours de l’année 1886, l’année de la revendication des huit heures. Selon certaines estimations, plus de 1 320 000 ouvriers des mines et des chemins de fer, des usines métallurgiques, de textiles et de conserves participèrent aux luttes syndicales pendant cette période. Pourquoi ? Les États-Unis deviennent la première puissance industrielle dans le monde vers 1894. Le pays s’industrialise depuis la fin de la Guerre de Sécession (1865) à un rythme soutenu, grâce à ses matières premières, à une main d’œuvre renouvelable (la surpression de l’esclavage et la montée de l’immigration) et grace à une législation favorable aux grands intérêts privés. De l’autre côté, les ouvriers immigrés aux grands intérêts privés de l’après-guerre de sécession ne pouvaient plus espérer s’installer sur les terres vacantes de l’Ouest prises par des « homesteaders » et les grands éleveurs de bétail. Ce ne sont plus des anglophones, mais des immigrés d’Europe centrale et méridionale, plus corvéables en temps de crise, mais connaissant les idées socialistes répandues dans le Vieux Monde. La crise de 1873 est suivie de la grande grève de 1877, la récession de 1884 de la grève générale de 1886 et ainsi de suite, les cycles de conflits et de ripostes se poursuivent.

Aux armes ! Ouvriers !

Ficedl – Afiches

A ce samedi marqué par la réussite de la grève générale du 1er mai 1886 succède un dimanche tranquille. Cependant, le lendemain survient un incident mortel qui met le feu aux poudres. Devant l’usine de matériel agricole McCormick Harvester, la police de Chicago tente de contenir la colère des grévistes à la sortie des « jaunes » embauchés à la hâte pour briser la grève. Lorsque les grévistes se mettent à scander des slogans et à lancer des pierres, les policiers retournent leurs fusils et tirent à bout portant dans la foule. Bilan : quatre morts et plusieurs dizaines de blessés. Plusieurs rescapés courent prévenir Spies à l’imprimerie de l’Arbeiter-Zeitung. Celui-ci publie aussitôt un tract bilingue (allemand-anglais) appelant les ouvriers de Chicago à prendre leur revanche :

Depuis des années tu souffres des humiliations les plus abjectes… tu es obligé de travailler jusqu’à ce que tu en crèves… tu sacrifies tes enfants au Seigneur patron… tu n’es qu’un esclave misérable et obéissant : pourquoi ? Pour satisfaire à l’avarice insatiable, pour remplir les coffres de ton maître paresseux et voleur ? Or, quand tu oses lui demander d’alléger ton fardeau, il t’envoie ses chiens de garde pour te tirer dessus, te tuer !… Aux armes ! Ouvriers, nous t’appelons ! Aux armes ! Pour riposter à l’assassinat des ouvriers sans défense de McCormick Harvester, les syndicats locaux appellent à un meeting unitaire le lendemain soir à Haymarket Square. Les tracts distribués au cours de la journée du 4 mai précisent que les discours commenceront vers 20 heures à l’angle des rues Randolph et Des Plaines.

Il fait un temps maussade, ce soir-là. Malgré l’orage menaçant, quelques milliers de personnes se rassemblent sur la grande place (1 000 mètres de long et 50 mètres de large) entourée des hautes murailles des usines et des entrepôts. Tandis qu’Auguste Spies se prépare à monter sur la charrette à quatre roues qui tient lieu de tribune, la pluie se met à inonder la place. Lorsqu’elle s’apaise, la foule a diminué de moitié, elle est trempée jusqu’aux os, mais attentive. Spies prend la parole vers 20h30. Vingt minutes plus tard, reconnu et acclamé par la foule, Albert Parsons monte à ses côtés pour parler de « l’injustice » de la répression, des dures conditions de travail et des « justes revendications » des ouvriers pour la journée de huit heures et pour « un salaire décent ». Il fait référence à la « violence patronale », qu’il compare aux terribles répressions subies par les travailleurs du « Vieux Monde » que ses auditeurs, européens immigrés récemment, ne connaissent que trop bien. En conclusion, il ajoute : Je ne suis pas venu ici pour inciter quiconque à quoi que ce soit, mais pour énumérer les faits tels qu’ils sont, même si cela devait me coûter la vie cette nuit… Citoyens ! pour préserver votre liberté et votre indépendance, pour ne pas voir mourir affamés ou assassinés vos femmes et vos enfants, il vous faut prendre des armes !…

Samuel Fielden.

Le millier d’hommes et de femmes ne peuvent qu’applaudir ces paroles courageuses mais comment faire ? C’est alors que le syndicaliste Samuel Fielden prend la parole. Il dénonce l’injustice des lois en vigueur, derrière lesquelles s’abritent « patronat et milice ». Il s’apprête à faire allusion à la Constitution des États-finis, dans laquelle la rébellion contre l’oppression et l’injustice est solennellement inscrite comme un droit fondamental de l’homme, lorsque soudain, un détachement de 180 agents de police en uniforme fond sur l’assistance en se dirigeant sur lui. Le capitaine Ward arrête ses hommes devant la charrette et crie : Au nom du peuple de l’État de l’Illinois, je vous ordonne de vous disperser !. Entouré d’une foule devenue silencieuse et tendue, décidé à éviter le pire, Fielden répond : Mais, capitaine, le meeting s’achève justement !.

Or tandis que Fielden descend de la charrette, suivi par Parsons et Spies, un éclair rougeâtre traverse l’assistance et un bruit de tonnerre se fait entendre. Ce n’est pas l’orage, mais une bombe qui explose aux pieds des policiers ! Les cris aigus de douleur et de rage à la vue des uniformes ensanglantés percent l’obscurité silencieuse. Pris de panique, les hommes et les femmes dans l’assistance se mettent à courir, à se bousculer, à s’enfuir de la place dans tous les sens. Certains policiers valides frappent à coups de matraque, d’autres ouvrent le feu pour tirer sur tout ce qui bouge. En quelques minutes, Haymarket Square est transformé en scène de bataille qui s’étend le long des artères avoisinantes. Tout le quartier est investi par les manifestants en fuite, qui cherchent refuge contre les balles meurtrières. Certains tombent blessés ou morts, piétinés par d’autres qui s’abritent dans les entrées d’immeubles, dans les bars, derrière les comptoirs. Les portes vitrées des boutiques sont brisées pour laisser passer les rescapés. Si certains propriétaires se défendent des intrus, matraque ou révolver à la main, d’autres les laissent se cacher derrière des meubles renversés.


Entre-temps, la grande cloche du commissariat sonne l’alarme. Improvisant un hôpital, les policiers étendent les corps inertes des leurs. Ils sont sur les tables, les bancs, par terre, ou sur les chaises. Des volontaires descendent des couvertures, des matelas, nettoient les ruisseaux de sang, font venir un chirurgien, un prêtre, les femmes des blessés et des mourants. Le télégraphiste avertit les commissariats locaux et bientôt, des cars de police arrivent pour chasser ce qui reste de la foule. Maintenant, les passants se confondent aux manifestants le long de « Randolph Street ». Les spectateurs sortent du Théâtre de Lycéum sur « Madison Street », se mélangeant à la foule. Vers 23h30, les policiers défient la masse compacte des badauds et des manifestants rassemblés sur les principales artères de la ville, cette fois-ci, à coups de révolvers « tirés à blancs » diront-ils. Mais comment expliquer que parmi les blessés se trouvent passants et spectateurs ?

Des deux côtés, le bilan est lourd : sept morts et soixante-six blessés parmi les « forces de l’ordre », contre dix morts et un nombre inconnu de blessés (estimés à moins de cinquante jusqu’à plus de deux cents) parmi les civils.

ÉDITORIAL DU NEW YORK TIMES

Sans aucun doute, les ouvriers en grève à Chicago sont sincères lorsqu’ils dénoncent les durs qui se sont servis du mouvement revendicatif pour commettre l’attentat. Il serait encore plus évident s’ils abandonnaient leurs revendications de réductions des horaires de travail. Il serait absurde qu’une telle réduction ne puisse être attendue quelques semaines de plus. Après tout, ils ont vécu toute la vie ainsi, quelques semaines de plus ne feront pas une grande différence… Si jamais ils décidaient de reprendre le travail, en attendant un moment plus convenable (!) pour présenter leurs demandes, la preuve de leur sincérité sera faite pour ce qui concerne les assassins dynamiteurs et ils mériteraient la bienveillance et la gratitude de toute la communauté…

(8 mai 1886)

La main rouge de l’anarchie

Au lendemain de l’explosion à Haymarket Square, toute la presse patronale se déchaîne contre les agitateurs professionnels que sont les anarchistes, responsables de meurtre avec préméditation, selon le New York Times. Celui-ci dénonce la lâcheté barbare des provocateurs Spies, Parsons et Fielden sous le titre « La Main Rouge de l’Anarchie ». L’éditorialiste du Globe Democrat paraphrase un vieux cri de ralliement, réservé autrefois pour les Indiens d’Amérique : Les seuls bons anarchistes sont les anarchistes morts !. Le Washington Post s’en prend à l’origine allemande des anarchistes provenant des catégories inférieures de l’espèce humaine, exigeant l’expulsion immédiate de ces immigrés barbares. Le New York Tribune demande une punition exemplaire des « anarchistes », puisqu’ils ne sont guère des ouvriers honnêtes, mais des brigands. Le Chicago Journal annonce l’arrestation de huit anarchistes bien connus pour leurs activités subversives au sein du mouvement syndical : Spies, Parsons et Fielden, mais aussi, Fischer, Schwab, Neebe, Lingg et Engel. Tous sont d’origine allemande à l’exception de Parsons, ce qui facilite la tâche à la propagande patronale, qui ne vise qu’à décapiter le mouvement ouvrier de ses éléments les plus politisés et à revenir sur les avantages acquis.


Le patronat se sert de l’hystérie anti-anarchiste qui règne pour reprendre la situation en main. A Chicago, entre autre la conserverie de viande de bœuf Armour’s réinstaure la journée de dix heures, mais les bouchers pour la plupart d’origine tchèque ne se laissent pas intimider. Durant toute la soirée du 5 mai, ils défilent par centaines dans les rues de Chicago, jusqu’à ce que deux officiers de police ouvrent le feu. Matthew Blanc est tué sur le coup et la foule se disperse dans le désordre. Quant aux cheminots syndiqués aux « Chevaliers du Travail », l’échec de leur grève du 4 mai contre le réseau ferroviaire Gould entraîne des conséquences dramatiques. Outre la remise en cause des huit heures, il y a des licenciements massifs et les cheminots syndiqués sont mis sur la liste noire. Cette victoire encourage les grands capitaines d’industrie de Chicago, de faire front commun contre les syndicats :

Nous n’emploierons plus aucun homme, qui est membre de ces organisations ouvrières. Nous exigeons de tous nos employés qu’ils se retirent de ces organisations et remettent leurs déclarations signées aux employeurs.

Ce sont ces « yellow dog contracts » qui briseront l’organisation des Chevaliers du Travail.

Avant l’ouverture du procès des « 8 anarchistes de Chicago » (« Chicago 8 »), toute la presse subventionnée par le patronat réclame à cors et à cris : « La peine de mort ! ». Et ceci, en dépit d’une absence évidente de preuves tangibles. Personne, en fait, ne sait d’où provenait la bombe. Selon le témoignage d’un des officiers de police, le Lt. Bowler, elle aurait été lancée depuis la charrette. Il aurait remarqué plusieurs hommes se faufilant dans la foule, des révolvers cachés sous leurs vestes : acte prémédité, sans aucun doute à son avis. Par contre, un des agents blessés au cours de la mêlée jure avoir vu l’engin jeté d’une des fenêtres de l’immeuble en briques face à la charrette. Enfin, d’autres témoins oculaires affirment que la bombe avait été lancée depuis le trottoir par quelqu’un dans l’assistance. Mais, peu importe la provenance de la bombe en définitive. Ce qui intéresse les hommes d’affaire de la ville de Chicago, c’est l’élimination définitive de tous les « dirigeants politiques » du mouvement ouvrier local. Tirant les ficelles derrière les coulisses du tribunal, ils se réunissent subrepticement pour décider quelles sont les mesures à prendre. Entre autres, ils envoient un propriétaire de plusieurs grands magasins, Marshall Field, à l’Hôtel de Ville pour convaincre le Maire qu’il faut supprimer, au moins temporairement, le droit d’assemblée, le droit d’expression et la liberté de la presse pour qu’ils puissent en finir une fois pour toutes !

Le jour de la condamnation des « huit de Chicago », la décision en faveur de la peine de mort ne faisait aucun doute dans la grande presse. Plus tard, le sénateur Lyman d’Illinois dira que l’atmosphère d’hystérie collective anti-anarchiste était tellement bien orchestrée pendant le déroulement du procès, qu’il était impossible que le jury rende un verdict impartial. D’après lui, ce que le jury était appelé à juger, ce n’était guère l’incitation et la complicité au meurtre, mais l’anarchie elle-même. Le verdict « attendu » tombe : coupables de meurtre avec préméditation. Lorsque le juge se retourne vers les accusés pour demander s’ils ont une dernière déclaration à faire, Auguste Spies se lève pour prendre la parole :

August Spies.

Si vous pensez que nos morts puissent étouffer le mouvement qui apporte de l’espoir à des millions d’exploités qui peinent dans le besoin et la misère, si vous pensez ainsi, pendez-nous donc ! Ici, vous ne faites qu’éteindre des étincelles. Mais, là-bas et plus loin, derrière et devant vous, partout, les flammes s’embrasent ! Un incendie souterrain que vous ne pourrez jamais éteindre !

L’opinion publique est très partagée après la condamnation. Selon les lois de l’État de l’Illinois, quiconque incite au meurtre doit être considérée coupable de ce meurtre. La grande presse alimente la division des travailleurs : les citoyens américains des immigrés récents, les syndicalistes des « activistes » politiques. Et pourtant une riposte populaire s’organise autour de Lucy Parsons, l’épouse d’origine métisse du seul anglophone des huit condamnés. Elle essaie de mobiliser l’opinion contre l’iniquité qu’il y a à condamner des hommes pour leurs idées. Peu à peu, les protestations s’étendent à travers les États-Unis. La Cour Suprême d’Illinois, à laquelle « les huit » ont fait appel, est submergée de pétitions, de lettres et de télégrammes. La contestation du verdict gagne également l’Europe. Devant un meeting à salle comble réunis à Londres en faveur des « Chicago 8 », George Bernard Shaw le célèbre dramaturge anglais et militant socialiste conclut son intervention ainsi : Si le monde doit perdre 8 personnes, il vaudrait bien mieux que ces 8 soient les huit membres de la Cour Suprême de l’État d’Illinois !. En dépit des protestations populaires, la Cours rejette l’appel sans se prononcer sur le fond, prétextant que l’affaire dépasse ses compétences !

Que la voix du peuple soit entendue (Parsons)

Il ne reste qu’une seule solution : le recours en grâce. Lorsque le Gouverneur de l’État, Oglesby, refuse d’accorder la grâce aux anarchistes, la date de l’exécution est alors fixée pour le 11 novembre 1887. Depuis les cellules du « couloir de la nuit » (Death row), le plus jeune des condamnés, Louis Lingg, charpentier de métier, se donne la mort en faisant exploser une cartouche de dynamite dans sa bouche. De sa cellule, Albert Parsons se lève et se met à chanter les refrains familiers de l’Internationale. Les autres s’apprêtent à mourir. Les gardiens de la prison revêtent Spies, Parsons, Fischer et Engel de la robe blanche des condamnés à mort, et leur lient les mains dans le dos. Lorsqu’il arrivent devant la potence dressée sur la mezzanine de la cour intérieure de la prison, ils se trouvent devant environ 200 spectateurs, les « honnêtes gens », assis devant la trappe comme témoins. Le Shérif Matson ne leur laisse même pas le temps de parler avant qu’il ordonne au bourreau de recouvrir leurs visages de capuchons blancs et de mettre les cordes en place autour du cou. Mais, soudain, les témoins entendent la voix forte de Spies : Le jour arrivera que notre silence pèsera plus lourd que les voix que vous étouffez aujourd’hui !, puis celle de Parsons : O hommes d’Amérique ! Aurai-je la permission de parler ? Shérif Matson, laissez-moi parler ! que la voix du peuple soit entendue ! Trop tard. La trappe s’ouvre et les prisonniers restent suspendus au-dessus des têtes des spectateurs. Quatre hommes pendus, un suicide et trois prisonniers en attente dans le « death row ». Au lendemain de l’exécution, les funérailles sont grandioses. Le cortège solennel composé de plus de 25 000 personnes défile à travers « Michigan Avenue », sur les lieux même de la grande grève du 1er mai. Les pétitions continuent à parvenir au gouverneur Oglesby pour qu’il accorde la grâce aux trois derniers survivants Fielden, Schwab et Neebe. Chaque année des meetings unitaires sont organisés au mai pour commémorer les martyrs de Haymarket Square, et ceci, non seulement à Chicago, mais à travers les États-Unis et l’Europe.

Enfin, un nouveau gouverneur est élu dans l’État d’Illinois en 1892. John Peter Altgelt, autodidacte, ancien combattant de la Guerre de Sécession chez les nordistes, apprenti puis avocat, politicien libéral, il décide d’examiner l’Affaire de Haymarket à la suite d’une pétition portant 60 000 signatures. Pendant des mois, il relit les témoignages et les plaidoiries prononcés au cour du procès. Le 26 juin 1893, lors d’une conférence de presse, il signe les trois demandes de grâce et s’explique sur le fond de l’affaire (voir encadré ci-dessous). En somme, il décide que tous les huit étaient innocents, que le procès n’était qu’une parodie de justice et qu’il représentait une menace bien plus grande pour la démocratie que les activités ou les idées des « huit de Chicago ».

LE GOUVERNEUR ALTGELD ACCUSE

John Peter Altgeld en 1902.

Les preuves démontrent que la bombe était probablement lancée par une personne non-identifiée à la recherche d’une revanche personnelle contre les autorités naturellement responsables… Dans plusieurs affaires, un bon nombre d’ouvriers innocents avaient été abattus froidement par les Pinkertons… A Chicago, il y avait bon nombre de grèves pendant lesquelles certains agents de police avaient provoqué des confrontations violentes… souvent matraquant sauvagement des innocents… Les preuves démontrent que la plupart des témoignages au procès furent des fabrications pures et simples ; certains officiers de police ont terrorisé les témoins par l’incarcération et la torture… ou s’ils acceptaient, de l’argent ou du travail…

(le 26 juin 1886)

L’acceptation des recours en grâce et l’argumentation de cette décision fourniront à la grande presse des armes de propagande inespérées. Altgeld est accusé d’être favorable à l’anarchie et au renversement violent de la civilisation américaine. Sa carrière politique sera brisée…

En ce qui concerne le mouvement ouvrier américain, si les conflits de travail se poursuivent, les « Chevaliers » perdent leur influence en faveur de l’« American Federation of Labor » (AFL), syndicat corporatiste issu de la Fédération des Syndicats des Professions et du Travail dès le mois de décembre suivant la grève générale. Quant aux avantages acquis en mai 1886, il ne restait que 15 000 ouvriers bénéficiant de la journée de huit heures, sur les 350 000 qui avaient participé à la campagne de mobilisation… Notons enfin, qu’une année après la libération des trois derniers condamnés de Haymarket (cinq années après la décision de la IIe Internationale), « la journée du travail » est instituée en tant que congé légal aux États-Unis par une loi du Congrès américain. Seulement, elle n’est pas fixée au 1er mai, fête considérée comme trop chargée de souvenirs, mais au premier lundi du mois de septembre, date qui sera célébrée jusqu’à nos jours ! En France, paradoxalement, c’est sous le régime de vichy que le 1er mai deviendra légalement « la fête du Travail » !…

POUR EN SAVOIR PLUS :

Le mouvement ouvrier aux États-Unis 1867-1967, Daniel Guérin, Maspéro, Paris 1968.

Le Capitalisme Sauvage aux États-Unis 1860-1900, Marianne Delouzy, Ed. Seuil, Paris 1972.

Le Mouvement ouvrier aux États-Unis, Henry Pelling, Ed. Seghers, Paris 1965.

Où va le peuple américain, Daniel Guérin, 2 volumes, Ed. Julliard, Paris 1950.

Histoire du 1er mai, Maurice Dommanget (1953). La bibliothèque du Travail, n°665 (1er mai 1968). ICEM. Cannes.




Source: Partage-noir.fr