Mai 31, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Le 29 avril 2021, le Bas-Saint-Laurent passait au « rouge foncé », normes sanitaires resserrées. Trois semaines plus tard, l’ouest du territoire revient en zone « rouge » traditionnelle, alors que dans l’Est du Bas-Saint-Laurent (Kamouraska-Rivière-du-Loup-Témiscouata-Les Basques, KRTB), ça ne dérougit pas. Le rouge foncé persiste.

Dans une si petite population, on cherche à comprendre. Et là, le chat sort du sac, ou plutôt le porc! 

Le KRTB compte deux importants abattoirs porcins, Viandes du Breton (Rivière-du-Loup) et Aliments Asta (Saint-Alexandre-de-Kamouraska). Sur 500 employé.e.s chez Viandes du Breton, ce sont 109 personnes qui ont été testé.e.s positives, alors que chez ASTA, c’est 80 employé.e.s sur 400 qui sont touché.e.s. 

Bien qu’Aliments Asta n’ait pas à rougir, le cas de Viandes du Breton est un malheureux exemple de comment l’industrie devient prioritaire face à la santé de la collectivité. 

Comment a-t-on perdu le contrôle ? 

Petit rewind. 

Mars 2020 : Viandes du Breton est pointé du doigt : l’entreprise fait fi des mesures et n’exige pas de quarantaine pour ses employé.e.s de retour de voyage. 

Automne 2020 : Quelques éclosions parsemées ont lieu. 

Début février 2021 : Le syndicat de Viandes du Breton soulève des inquiètudes sur les mesures sanitaires mis en place par l’entreprise. 

Mi-février 2021 : 17 cas positifs sont dénombrés parmis les employé.e.s.

Fin avril 2021 : L’entreprise Viandes du Breton reçoit des tests de dépistage rapides. Ces tests ne sont toujours pas utilisés à ce jour. 

Mai 2021 : le 12 mai, 8 cas s’ajoutent, et puis 12 cas le 13 mai, 17 cas le 15 mai… et ainsi de suite jusqu’à 109 cas confirmés directement à l’usine. 

10 mai 2021 : Le syndicat demande la fermeture de l’usine; la santé publique soutient que l’envolé des cas est dû à la transmission communautaire.

13 mai 2021 : Chez Viandes du Breton 20% des travailleur.euse.s sont positifs à la COVID. La santé publique recommande la fermeture de l’usine de Viandes du Breton pour 10 jours. L’entreprise se dit de bonne foi et ferme pour 10 jours. 

14 mai 2021 : La Santé publique reconnait que le fait de travailler dans le milieu de la transformation alimentaire augmente les risques de contamination, mais pointe toujours la transmission communautaire comme responsable des éclosions. 

16 mai 2021 : 100 employé.e.s de Viandes du Breton et 80 employé.e.s de ASTA sont confirmé.e.s positif.ve.s à la COVID. 

21 mai 2021 : Chute significative du nombre de nouveaux cas. Drôle de coincidence …

La désillusion du fleuron 

Se pose alors la question : avons-nous perdu le contrôle, ou bien avons-nous simplement voulu sauver le sacro-saint système alimentaire capitalisé au détriment de la santé des travailleur.euse.s ?

Dans l’ouest du Bas-Saint-Laurent, il faut comprendre que l’industrie du porc est vue comme une plaque tournante de l’économie locale. En 2019, Viandes du Breton était la 5e entreprise de transformation alimentaire au Québec. L’entreprise est souvent mise de l’avant comme un sauveteur régional, pourtant derrière les côtes-levées se cache une économie de misère tant financière que sociale. Cette industrie, pour continuer à fleurir, se base sur un travail faiblement rémunéré, réalisé dans des conditions difficiles et emploie des travailleur.euse.s étranger.ère.s ayant un permis de travail temporaire qui les oblige à travailler exclusivement pour une seule entreprise. Viandes du Breton a également recours à des agences de placement qui, en plus d’être peu regardantes sur la santé et la sécurité au travail des travailleuse.eur.s étranger.ère.s, ponctionnent également une partie de leur paye.

Pourquoi l’usine de transformation Viandes du Breton n’a pas fermé avant, alors qu’une petite boulangerie à deux employé.e.s contaminés l’a fait sur le champ ? Les hypothèses sont nombreuses : difficulté à arrêter la chaine d’approvisionnement mondialisée de l’industrie alimentaire, fierté locale, insouciance quant à la réalité vécue des travailleur.euse.s ou gestion complotiste… qui sait! 

Ce qu’on sait, par contre, c’est qu’autant l’entreprise que la Santé publique ont eu le temps de voir cette vague d’éclosion arriver et ont laissé celle-ci se propager de l’usine au reste de la population, affectant les travailleur.euse.s, leurs familles et ainsi de suite. La solution de la Santé publique, qui ne souhaitait pas exercer son droit à fermer des milieux de travail parce que l’entreprise collaborait supposément bien, a été de mettre en place des mesures « énergiques » pour arrêter la propagation communautaire. Au détail près que, par « énergique », il fallait comprendre « accroitre les mesures répressives au sein de la population générale en lui attribuant la faute de la hausse du nombre de cas ». 

La gestion catastrophique de la situation des dernières semaines par l’entreprise Viandes du Breton a mis en lumière une industrie nationale qu’il serait temps de remettre en question. Veut-on réellement continuer de faire la promotion de ces entreprises régionales, soit-disant pourvoyeur.euse.s d’emplois, aux dépends de la justice sociale, sanitaire et financière qu’elles produisent ? Est-ce vraiment le modèle que l’on souhaite pour nos sociétés ? 

Le cas de Viandes du Breton nous rappelle trop bien que quand il est temps de penser à la santé des travailleur.euse.s, l’industrie et l’État choisssent le bacon !




Source: Contrepoints.media