Janvier 16, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Diplômé en travail social de l’Université Complutense de Madrid en 2001, Daniel Bernabé a été libraire pendant plus de dix ans. Il combine sa carrière d’écrivain avec ses publications journalistiques d’analyse politique et sociale dans des médias tels que Público, CTXT, El Salto et le magazine Leer. Depuis 2015, il publie une chronique hebdomadaire sur la politique et la société dans La Marea, ainsi que des reportages, des chroniques et des interviews.
En plus de son travail journalistique, Bernabé participe régulièrement à des discussions et débats politiques à la télévision et à la radio. Il est intervenu dans divers congrès et donne des conférences, principalement sur la relation entre la culture, la politique et l’identité.
Le 29 mars 2017 il publie dans La Marea un article intitulé “Le piège de la diversité, une critique de l’activisme” [note] , dont nous proposons quelques extraits aujourd’hui. Son propos est que bien que les politiques identitaires soient respectables (celles qui se réfèrent, par exemple, au féminisme, à la diversité sexuelle ou à l’animalisme), elles désintègrent la lutte des classes contre le capitalisme en générant des dynamiques compétitives. On comprend que de telles prises de positions vont à contre-courant de la tendance actuelle qui cherche à dominer l’opinion, plus par le bruit que font ses partisans que par l’intelligence de leurs arguments et qui, malheureusement, contribuent grandement à discréditer les causes qu’ils prétendent défendre.
L’article de Daniel Bernabé deviendra ensuite un livre, sous le même titre, avec comme sous-titre “Comment le néolibéralisme a fragmenté l’identité de la classe ouvrière”. Le livre eut une très importante diffusion en Espagne. Les thèses de Bernabé sucitèrent cependant de nombreux débats et controverses au sein de la gauche et l’auteur subira de violentes attaques personnelles sur les réseaux sociaux
Le Monde libertaire propose aujourd’hui quelques extraits de son article, dont le texte intégral traduit peut être trouvé sur le site du Cercle d’études libertaires Gaston-Leval [note] , en attendant de rendre compte du livre lui-même dont la traduction sera publiée en mars 2022 aux éditions L’Échappée [note] .

Extraits de l’article de Daniel Bernabé, “Le piège de la diversité, une critique de l’activisme”

Aujourd’hui déjà, on observe régulièrement d’étranges débats au sein des mouvements de protestation qui sont caractéristiques des résultats de cette recomposition hâtive: Des militantes féministes qui théorisent sur la burqa ou la prostitution comme moyen d’émancipation des femmes, des militants LGBT qui défendent les mères porteuses, des défenseurs des animaux qui comparent un abattoir aux camps de concentration, des militants de la précarité qui s’intéressent à l’économie collaborative, des activistes culturels revendiquant les expressions ordurières comme populaires, des activistes de la santé s’opposant aux vaccins, des activistes ethniques traitant la polygamie avec respect, ou des activistes environnementaux capables d’accepter la mort par malnutrition plutôt que les avancées technologiques dans les cultures.
Ce gigantesque non-sens, soyons clairs, n’est pas seulement tragique en lui-même en raison des dommages qu’il cause à chacune des revendications, en les montrant à la société comme un non-sens inacceptable, il n’est pas seulement contre-productif en raison de l’énorme désorientation qu’il provoque, il est particulièrement dramatique dans un contexte où l’ultra-droite présente aux citoyens un programme axé sur des questions immédiates et tangibles telles que l’emploi, la sécurité ou la lutte contre la corruption et facilement recevables à partir du bon sens toujours conservateur, comme le nationalisme ou l’identité (une autre question est le véritable programme des ultras). Cela signifie-t-il que toutes les rubriques ci-dessus sont mauvaises en soi, que leurs revendications ne sont pas justes, que leurs objectifs ne peuvent être partagés par la majorité? Cela signifie-t-il que toutes ces expressions de la lutte sont des partis-pris qu’il faut reporter sine die? Pas du tout. Cela signifie que toutes les rubriques ci-dessus ont été affectées par le postmodernisme et le néolibéralisme à un point tel que certaines de leurs revendications commencent à contredire leurs objectifs initiaux, de manière si subtile que les militants eux-mêmes n’ont pas conscience de la spirale autodestructrice dans laquelle ils sont plongés.

(…)

Alors qu’au 20e siècle il y avait la figure du militant, attaché à une organisation politique ou syndicale, aspirant à un changement général et fortement lié à un territoire ou à une branche professionnelle, au 21e siècle il y a des activistes qui consacrent une grande énergie pendant une courte période à des questions sur lesquelles leur travail n’aura aucun impact. En revanche, lorsque les enjeux leur sont proches, leur spécificité les conduit à perdre complètement de vue la vision globale du conflit. Tout cela est-il un problème d’attitude, de myopie, de manque d’organisation? C’est possible. Mais il s’agit avant tout d’un problème idéologique, celui qui est apparu lorsque des philosophes français en rupture de ban ont été adoptés avec enthousiasme par les élites universitaires américaines progressistes, très influentes en matière de théorie et de consensus sur le traitement des conflits, mais totalement ineptes en matière de résolution des conflits et de politique immédiate.

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L’antimondialisation donnait l’impression d’une énorme diversité, mais en réalité elle n’était guère représentative. La conséquence, outre le manque d’opérabilité, était paradoxale, car il n’était pas rare de se retrouver à une conférence donnée par un activiste de Torrelodones [note] , très au fait de la déforestation de l’environnement des communautés mapuches [note] , qui ignorait totalement les conditions de travail des travailleuses domestiques dans sa ville. Penser globalement, agir localement semble ne
jamais avoir été pleinement compris.

(…)

S’il y a quatre facteurs qui reviennent dans le mouvement réel actuel, ce sont le manque de matérialité dans l’analyse, le relativisme culturel, l’acceptation inconsciente des valeurs néolibérales et la survalorisation du langage et du symbolique. S’il y en a un qui l’emporte sur tous, c’est l’absence de critique des contradictions et des incohérences qui se produisent. Ce n’est pas nouveau qu’il y ait des débats sur la réglementation de la prostitution, mais c’est nouveau qu’il y ait une partie du féminisme qui utilise l’argument droitier de la liberté individuelle dans le cadre du marché. Il est frappant de constater que des publications qui consacrent beaucoup d’espace aux déconstructions culturelles afin de rendre le patriarcat visible n’ont pas, parmi des centaines d’articles, une interview des Kellys [<a title="L’association « Las Kellys » (contraction de « las que limpian », celles qui nettoient) regroupe des femmes de chambre en révolte contre des conditions de travail qui se détériorent et la précarité. Elles luttent en particulier contre la sous-traitance du nettoyage. ” class=”notebdp”>note] . Ou que le mansplaining [<a title="Le mansplaining (de l’anglais « man », homme, et « explaining », explication) est un concept féministe né dans les années 2010 qui désigne une situation dans laquelle un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte, souvent sur un ton paternaliste ou condescendant.” class=”notebdp”>note] , une bonne analyse d’un phénomène réel, finisse par être élevé au rang de théorie pour aboutir à une attitude pré-moderne où seul un collectif affecté par une telle oppression peut s’exprimer à son sujet. Il est notoire que pour pouvoir suivre une discussion sur le genre, il est nécessaire de maîtriser un glossaire d’anglicismes ingérables et changeants que même les experts en la matière ne sont pas en mesure de standardiser. Il est symptomatique qu’il y ait un débat sur l’insécurité de l’emploi et que l’économie collaborative, la dernière invention pour transformer le travailleur en une unité de production sans droits et atomisée, soit présentée comme une opportunité offerte par la technologie. Il semble normal qu’il y ait une controverse sur la façon dont nous nous alimentons et son impact sur la santé et l’environnement, au point qu’un homme qui vend des steaks soit taxé de génocidaire. Il semble surprenant que la discussion sur les OGM se concentre sur des conspirations absurdes et non sur leur utilisation comme outil de contrôle économique. Il est douloureux que personne ne semble capable d’articuler un discours contre le fondamentalisme religieux d’un point de vue laïque.
Tous ces exemples, et les formes d’analyse auxquelles nous les avons précédemment associés, ne sont pas le problème en soi, mais le résultat de ce que nous pourrions appeler le piège de la diversité. Supposer qu’il existe des conflits parallèles au conflit capital-travail n’est pas la même chose que de supposer que ces conflits sont indépendants et étanches les uns par rapport aux autres. Alors que les mouvements révolutionnaires du 20e siècle s’efforçaient de trouver ce qui unissait des personnes différentes, l’activisme du 21e siècle s’efforce de rechercher la différence des unités. Ainsi, alors que le concept de classe est une tentative, fondée sur l’analyse d’une situation matérielle, de rechercher quelque chose de profondément transversal qui transcende les nationalités, les sexes et les races, la tendance actuelle semble déterminée à créer un système d’analyse où les individus sont soit détenteurs de privilèges, soit victimes d’oppressions qu’ils échangent indépendamment de leur position dans le système productif. Il ne s’agit évidemment pas de nier que les gens ont des problèmes spécifiques liés au genre, à la race ou à l’orientation sexuelle, mais plutôt que ces problèmes sont étroitement liés soit aux besoins du système économique, soit à la structure idéologique qui le justifie. De même, ces personnes ne seront pas confrontées à ces problèmes de la même manière, quelle que soit la classe sociale à laquelle elles appartiennent.

(Traduction: R.B.)

1) Lien note 1 https://www.lamarea.com/2017/03/29/la-trampa-la-diversidad-una-critica-del-activismo/

2) Lien note 2 : http://monde-nouveau.net/spip.php?article879

3) Lien note 3 : https://www.lechappee.org/auteurs/daniel-bernabe




Source: Monde-libertaire.fr