Le père Noël rejoindra-t-il la grève ?

La mise en scène est impayable, le vaudeville presque parfait, et le public au comble du suspense : mais que va faire Laurent Berger ? Edouard Philippe transigera-t-il sur l’âge pivot ? Jean-Paul Delevoye va-t-il enfin prendre sa retraite ? Emmanuel Macron devra-t-il « parler aux Français » avant le 31 décembre ? Les cortèges seront-ils plus fréquentés le 17 décembre que le 5 ? Que d’inconnues ! Que de retournements possibles ! Que d’impatience !

Il était temps, il faut dire, que l’on restaure l’une ou l’autre des dramaturgies consacrées. Depuis une bonne décennie que l’étiquette du conflit social n’était plus respectée par personne, que les carrés de têtes syndicaux étaient relégués derrière des cohortes d’émeutiers et d’amis du débordement, que des hurluberlus crottés élevaient des prétentions politiques du fond de leurs « ZAD », que des ouvriers de Montbéliard se permettaient de venir saccager les Champs-Élysées et trouver à redire à la Constitution au simple motif qu’ils avaient revêtu un gilet jaune – j’en passe et des meilleures. Il fallait mettre un terme à tout cela. D’autant que ce qui s’était curieusement agrégé autour de cette date du 5 décembre et de la grève à venir ne prenait pour point d’honneur la « réforme des retraites » qu’en vertu d’une détestation et d’une inquiétude bien plus générales. Abattre Macron, rendre son gouvernement impuissant à gouverner, tel était le désir légèrement enjoué qui se murmurait derrière des revendications plus convenues portant sur l’hôpital, l’enseignement, les transports, le désastre écologique, les « territoires », les services municipaux ou les retraites. Le plus terrible était que les centrales avaient dû appeler à la grève pour la pire raison qui soit : parce que leur « base » avait désormais plus confiance en elle-même qu’en sa « direction ». C’était donc, circonstance à la fois inédite et angoissante, la base, cette fois, qui indiquait la direction. On le voit : on se trouvait au plus mal. Il fallait d’urgence réduire la complexité d’une situation potentiellement incontrôlable, ramener de l’ordre dans cette anomie en gestation, restaurer la lisibilité déprimée et déprimante de la politique classique – celle qui fait fuir tous les gens un peu sains, et s’activer tous les pervers qu’un peu de pouvoir et de manœuvre tient toujours en haleine. Il fallait donc réduire toute la situation à un affrontement central – entre gouvernement et syndicats -, toutes les rébellions en germe à une seule question – celle des retraites -, puis tous les syndicats à un seul – l’accommodante CFDT – et la question des retraites à un détail – l’âge pivot. Aucun des moyens de propagande à disposition, ni le rabâchage audiovisuel ni les instruments d’influence plus sophistiqués, ne serait de trop pour faire rentrer ce satané réel dans sa boîte de Pandore.

Certes, il ne manquait pas de nostalgiques de la politique du siècle passé, de vaches de réforme du syndicalisme, de vieilles canailles avides d’un improbable retour pour assurer le show. C’est que l’on ne peut s’adonner tout à fait à la passion d’être toujours vaincu qu’à condition de s’assurer que tout le monde le reste autant que vous. « Retour à 1995 ! », clamait ainsi en choeur toute la gauche mouvementiste, qui vous aurait ressuscité Bourdieu si elle avait pu. « Retour aux années 1970 ! », se prenait à rêver le stalinisme de toujours qui décompte goulûment les manifestants comme autant d’électeurs en manque de « débouché politique ». « Retour à 1936 ! », s’enthousiasmaient les syndicalistes sincères suite à une n-ième rechute dans le mythe de la gauche au pouvoir et d’un gouvernement qui obéirait enfin aux masses. « Retour à 1917 ! », s’égosillaient subliminalement les éternels trotskystes dans leur sono pourrie, toujours avides d’une nouvelle défaite à se mettre sous la dent et d’une nouvelle AG à manipuler. On le notera : tout ce beau monde se garda bien d’évoquer le mouvement contre la réforme des retraites de 2010, tant celui-ci avait définitivement établi l’innocuité de la manifestation classique comme forme politique : le plus grand nombre de manifestants jamais enregistré dans l’histoire de la France moderne et les proclamations quotidiennes de victoire de la CGT avaient débouché sur une pitoyable débandade.

On pourra tant qu’on voudra restaurer les bonnes vieilles manifs traîne-savate où rien ne se passe comme s’il n’y avait jamais eu de cortège de tête. On pourra mettre en scène les négociations les plus rocambolesques, les reniements les plus spectaculaires, les refus de négocier les plus intransigeants. Le Premier ministre pourra féliciter les syndicats pour la bonne tenue des défilés afin de mieux passer sous silence émeutes, sabotages, blocages inopinés, ministres mis en fuite, coupures et rétablissements sauvages du courant autant que dents cassées et crânes ouverts par la police. On pourra donner la parole à tous les petits commerçants désespérés au coeur aussi dur qu’est douillet leur confort, tendre le micro aux derniers salariés parqués dans les couloirs du métro et prêts à simuler que s’ils vont travailler c’est parce qu’ils le veulent et non parce qu’il le faut. On pourra invoquer contre les grévistes la « magie de Noël » et envoyer la BAC protéger les arbres enguirlandés par la mairie contre l’incendie logique que cette mystification appelle. On pourra jouer de la matraque et du LBD, fermer préventivement tout lieu qui pourrait servir de centre d’organisation et d’énergie pour le mouvement. On pourra prendre l’alibi des enfants, de la famille en morceaux ou donner dans un sentimentalisme de charognard pour appeler à « sauver les fêtes » dont on s’est assuré du vide en faisant en sorte qu’il n’y ait absolument rien à fêter. On pourra même proclamer, contre l’évidence même, « l’Etat-providence du XXIe siècle » et pourquoi pas le « progrès ». Tout cela ne suffira pas à congédier l’époque. L’époque est celle des soulèvements contre l’aberration et l’imposture gouvernementales ; elle est celle de l’incrédulité face à la politique électorale et la parole officielle, celle de la détestation de la police et de la giletjaunisation générale, celle des bases rétives aux organisations, celle des petits groupes qui s’organisent par chaîne Telegram, celle du « Be water » et du « Blossom everywhere », celle des gilets jaunes sans gilet et des manifestations sauvages qui se forment en chantonnant à partir de l’innocente foule des consommateurs, celle des Noëls au dépôt avec les grévistes, des actions de blocage par milliers et des occupations en guise de réveillon. Quel plus beau cadeau pour tous les enfants que de s’offrir la tête du Président ?


Article publié le 16 Déc 2019 sur Lundi.am