Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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Dans Nightmarch (2019), Alpa Shah, anthropologue anglaise d’origine indienne, a raconté l’histoire de ce mouvement, ses victoires et les contradictions qui le traversent. Ce récit à la première personne, qui suit les marches nocturnes d’une escouade naxalite à travers les forêts et les villages de l’Est de l’Inde, sera publié en français début 2022 par les Éditions de la dernière lettre sous le titre Le livre de la jungle insurgée. Pour soutenir ce projet, on peut d’ores et déjà acheter le livre en souscription ici.

Cette préface inédite d’Alpa Shah montre comment, depuis la pandémie, le gouvernement suprémaciste hindou s’est appuyé sur le confinement pour intensifier sa traque des naxalites et de leurs soutiens, des musulman·es et de toute forme de pensée critique dans la presse et les universités.

L’Inde est en passe de devenir une gigantesque prison. À cause du confinement décrété en mars 2020 sur tout le territoire national, mais aussi parce l’État, depuis des années, s’est mis à cadenasser la vie des gens ordinaires. Pour moi, cet enfermement a commencé au cœur du pays, dans les forêts de l’Est où vivent les adivasis – les peuples autochtones de l’Inde. Là, les services de sécurité de l’État ont encerclé les collines, reçu l’ordre d’occuper les écoles et les centres de santé et ont livré les villages au chaos. Celles et ceux qui n’ont pas pris la fuite une fois leurs maisons incendiées sont considérés comme « terroristes » ; on ne leur promet la liberté que s’ils y renoncent au préalable, faute de quoi ils sont jetés en prison. Dans le seul État du Jharkhand, plus de 4000 adivasis seraient actuellement détenus préventivement sous l’accusation d’ « extrémisme naxalite » sans être passés par un tribunal.

Les récits de leurs conditions de détention sont choquants. Dans ces forêts, tout le monde peut témoigner des blessures infligées par les séances de torture de la police, qu’on les ait subies personnellement, qu’on en ait été témoin ou qu’on ait aidé à les soigner. On m’a raconté des décharges électriques, des brûlures au fer rouge, des passages à tabac sur des personnes suspendues tête en bas, pieds et poings liés. Tel est le sort des plus chanceux. D’autres disparaissent puis sont retrouvés dans une forêt, prétendument tués lors d’une « embuscade » – ces fausses embuscades tristement connues en Inde pour maquiller des exécutions extrajudiciaires – ou simplement morts en garde-à-vue. Cela n’a rien d’inhabituel dans ce pays : en 2019, la commission des droits humains a recensé 1723 décès en détention, soit près de cinq par jour.

Au fil des années, bon nombre d’adivasis ont été contraints d’émigrer loin de chez eux pour échapper à ces atrocités. Ils ont rejoint les précaires armées de travailleurs invisibles qui bâtissent des villes au Tamil Nadu, construisent des routes dans l’Himalaya ou transportent des briques sur leur tête et leurs épaules au Bengale occidental. Leur énergie et leur sueur, leurs rires et leurs larmes ont servi à édifier une nouvelle Inde rutilante, qui, une fois achevée, ne voudra plus d’eux. Sous-payés et surmenés, privés de la protection du droit du travail, souvent endettés auprès d’entrepreneurs de sous-traitance, les adivasis vivaient entassés dans des bidonvilles dans des conditions proches de celles de leurs pairs en prison – jusqu’à l’annonce du confinement. [En mars 2020], le premier ministre Narendra Modi n’a donné que quatre heures à sa population pour se préparer à un régime d’assignation à résidence, déclenchant une crise humanitaire comparable à la partition de l’Inde [1]. Privés de moyens de subsistance, ces hommes et ces femmes n’ont eu d’autre choix que de désobéir pour retourner à pied vers leurs forêts. Mais loin d’être sillonnées d’un mois sur l’autre par des blindés, comme il y a dix ans quand je vivais en Inde, elles sont désormais occupées par des baraquements militaires installés tous les quelques kilomètres.

Comment de telles atrocités peuvent-elles se dérouler dans la plus grande démocratie du monde, au XXIe siècle ? Il ne me vient qu’une idée : pour les commanditaires de ces actes, ces terres recèlent des ressources minérales infiniment précieuses qui doivent être libérées des sombres jungles qui en barrent l’accès et des peuples sauvages qui y vivent. Des peuples qui ne peuvent qu’être promis à la disparition s’ils ne sont pas domptés, civilisés et enrôlés de force dans la construction de la nation.

Ces préjugés contre les adivasis sont très répandus, car même mes amis éduqués et bien intentionnés installés à Ranchi depuis des décennies n’en démordaient pas : les huttes de terre qui constituaient leur voisinage immédiat représentaient un danger. « Tu peux à la limite visiter les villages pendant la journée en 4*4 avec un chauffeur, conseillaient-ils, mais sois rentrée en ville au coucher du soleil. » La nuit, il y a des éléphants sauvages, des naxalites, et les habitants aussi sont dangereux, prévenaient-ils, croyant me protéger.

Je comprends d’autant mieux ces préjugés que j’ai grandi dans une communauté gujarati [2] de Nairobi, au Kenya, où l’on s’employait de même à « protéger » les jeunes filles d’une ténébreuse menace ; il ne s’agissait pas alors des adivasis mais des Africains. J’ai appris à ne pas me fier au jugement de mes pairs après avoir compris que cette « protection » dissimulait un monde d’inégalités de genre dans lesquelles les femmes restaient confinées au foyer pour servir les hommes de leurs familles. J’ai connu des tantes battues par de très respectables maris, des nièces violées par leurs oncles. Je me suis toujours demandée pourquoi les femmes qui restaient célibataires par choix étaient si vite taxées de « folles ». Alors, pour remettre en question le monde dans lequel j’ai grandi, je suis retournée au pays de mes ancêtres en sachant pertinemment que je ne serais libre d’apprendre qu’en partant à l’autre bout du sous-continent, loin de Gujarat où l’on aurait pu me rappeler à mes devoirs de fille. Et je savais qu’il me faudrait m’y rendre avec une formation d’anthropologue, discipline consacrée par excellence à questionner la morale conventionnelle, déplacer les visions du monde héritées et rendre le familier étranger. C’est ainsi que j’ai débarqué en tant qu’anthropologue au coeur des territoires adivasis, où j’ai rejoint une escouade de la guérilla pour ses marches nocturnes à travers la forêt.

On m’avait appris que les adivasis étaient parmi les peuples les plus pauvres de la planète. Pourtant, au cours des années passées dans ces communautés, ceux et celles qui sont devenus pour moi aussi proches que des parents m’ont fait connaître un monde de richesses infinies. Un monde où les femmes gardent dignement la tête haute et parcourent les forêts et les champs à leur guise. Un monde où les enfants passent leurs journées à fabriquer des balançoires avec des lianes, des roues de charrettes et du jonc, et se régalent de fruits sauvages. Un monde où les hommes respectent les femmes, cuisinent et font le ménage. Où l’autonomie individuelle et la créativité sont valorisées sans qu’on cherche à s’élever au détriment des autres. Les adivasis avec qui j’ai vécu s’entraident pour construire leurs beaux villages en utilisant la terre, le fumier et le bois qui les entourent. Ils gravent de magnifiques portes en teck, peignent leurs murs avec art en trempant leurs doigts dans une terre blanche, moulent et cuisent eux-mêmes leurs tuiles qui, contrairement à celles du commerce, gardent les maisons chaudes en hiver et fraîches en été, et sur lesquelles les gouttes de pluie résonnent mélodieusement. Ils tissent leurs matelas avec des joncs, leurs paniers avec du bambou et confectionnent pour les fêtes des verres et des assiettes en feuilles de sal [3]. Leur nourriture – issue de la collecte de centaines de fleurs, de feuilles et de champignons différents, de la chasse et de vin distillé à partir de fleur de mahua [4] – susciterait l’admiration de tout chef étoilé du guide Michelin. Les adivasis, qui ne laissent derrière eux qu’une trace discrète de leur présence, avec leur empreinte écologique négligeable et leurs pratiques démocratiques, incarnent, non pas le passé, mais l’avenir.

Ils n’ont pourtant cessé de subir les attaques d’étrangers venus les coloniser, les « développer », accaparer leurs terres, leur faune et leur flore. Les colons britanniques ont mis fin à leurs pratiques nomades et les ont sédentarisés de force pour les soumettre à l’impôt. Leurs arbres ont été vendus comme bois d’œuvre et le sol qu’ils avaient sous les pieds leur a été dérobé pour extraire du charbon, du fer, de la bauxite et d’autres minéraux – assurant la prospérité d’autres personnes qu’eux. Et si leurs arcs et leurs flèches ne pouvaient rivaliser avec les canons et les mousquets des colons, ils ont arraché la garantie minimale de pouvoir accéder aux terres, aux forêts et à l’eau pour vivre comme ils l’entendaient. Pourtant ces protections n’ont pas permis de tenir à distance les entreprises nationales et multinationales qui, avec le soutien et la complicité de l’État, continuent de piller les terres et les jungles adivasis, commettent de graves violations des droits humains et ont fait de l’Inde l’un des pays les plus inégalitaires de la planète.

Pour dénoncer ces inégalités, les naxalites ont quitté les plaines agricoles pour ces forêts escarpées. Ils cherchaient un terrain plus favorable à la guérilla pour mener cette guerre prolongée inspirée de Marx, Lénine et Mao : marcher des campagnes vers les villes pour s’emparer de l’État, première étape vers l’édification d’une société communiste égalitaire. Pour combattre, aussi, les injustices infligées aux adivasis. Mais si les conceptions du « progrès » portées depuis des siècles par l’Inde coloniale puis par l’Inde indépendante n’accordaient aucune valeur au monde adivasi, les naxalites ne l’ont pas beaucoup mieux considéré.

Pour eux, le mode de vie traditionnel des adivasis était voué à tomber dans les oubliettes de l’histoire ; pour s’intégrer à la nouvelle société communiste, ils devaient se développer. De fait, si le mouvement Hindutva présent dans ces mêmes zones traite les adivasis en peuple « arriéré » dont il faut faire de « vrais Hindous », les naxalites les ont traités en « communistes primitifs » appelés à devenir de « vrais communistes ». Ainsi, bien qu’on oppose communément ces deux mouvements dont l’un est d’extrême droite et l’autre d’extrême gauche, et malgré tout ce qui les distingue, mon récit met en évidence certaines similitudes en matière de puritanisme, de patriotisme et de culture du sacrifice. J’espère cependant qu’il apparaîtra clairement que malgré toutes les critiques que Nightmarch leur adresse, les naxalites ne sont en aucun cas « desh-virodhi » (ennemis de l’intérieur) et aiment l’Inde autant que les partisans de l’Hindutva prétendent l’aimer, bien qu’ils se représentent son avenir de manière très différente.

On comprendra en refermant ce livre, après ma septième et dernière nuit de marche avec une escouade de la guérilla, que l’armée de libération du peuple avait déjà été réduite il y a dix ans à une misérable compagnie qui ne survivait qu’en se déplaçant continuellement dans la nuit et pouvait rarement se reposer un jour ou deux, même dans les zones les plus reculées du pays. On y rencontre de jeunes adivasis au caractère paisible qui rejoignent et quittent les rangs de la guérilla comme on rend visite à un oncle ou une tante, ainsi Kohli, mon garde du corps réfugié chez les naxalites après une dispute avec son père. On y croise aussi de jeunes hommes adivasis animés de désirs très ordinaires comme Vikas, avec son smartphone flambant neuf rempli de soft porn, sa belle maison et sa grosse voiture, qui avait secrètement empoché l’argent des naxalites et finirait par trahir la guérilla. À leur tête, des leaders instruits issus des hautes castes qui ont rompu avec leur passé et sacrifié leur vie à l’idéal d’une société égalitaire, comme Gyanji, qui a passé plus de vingt ans en clandestinité. Mais ces leaders n’ont pas vu que l’égalitarisme relatif qui prévalait chez les adivasis – comme les rapports entre hommes et femmes – pouvait être mis à contribution pour l’édification de leur monde nouveau et, sans s’en rendre compte, ont contribué au déclin de ces valeurs chez les adivasis. Ces dirigeants naxalites vieillissants, en mauvaise santé, tout en révérant les stratégies du parti comme un texte sacré, savent que leur mouvement a besoin d’être revitalisé, rajeuni, réformé. Leur révolution s’est déjà effondrée de l’intérieur. Quelques années après mon départ de ces forêts, elle est devenue la cible d’une répression militaire de plus en plus intense et d’une campagne visant à instiller l’idée que les naxalites sont partout, dans les zones les plus reculées de l’Inde comme au cœur des métropoles du sous-continent où l’on traque désormais les « naxalites urbains ».

Cette campagne a pris pour cible les militants des droits humains, journalistes et intellectuels qui ont alerté sur les atrocités infligées aux minorités par la police, tenté de protéger les droits des plus faibles contre l’assaut des multinationales et qui s’emploient à maintenir ouvert l’espace de la liberté intellectuelle et de la critique démocratique. Le précédent gouvernement a donné le ton en emprisonnant Binayak Sen, pédiatre et militant des droits humains, en tant que « sympathisant naxalite ». Ces intimidations se sont intensifiées. Il suffit aujourd’hui de brandir cette étiquette pour étouffer toute forme de dissension, permettant d’accuser un individu de « sédition » en vertu de la très redoutée loi contre les activités illégales qui rend pratiquement impossible la libération sous caution. Des milliers de personnes sont concernées. En 2018, des gens ont commencé à se revendiquer #MeTooUrbanNaxal pour dénoncer le nombre croissant d’universitaires et de militants qu’on tente de réduire au silence en les accusant de « sympathies naxalites ». L’ironie est que ces vagues de répression d’État ont eu pour effet involontaire de faire du mouvement naxalite le symbole de ce qui maintient vivante l’idée de la démocratie.

Lors de la vague de répression étatique menée en 2018, la tristement célèbre « affaire Bhima-Koregaon », la police a jeté en prison des personnalités de renommée internationale – avocats, militants des droits humains, poètes et intellectuels – accusés d’avoir participé à un complot naxalite visant à assassiner le premier ministre. Parmi les personnes incarcérées, la syndicaliste et avocate formée à Cambridge Sudha Bhardwaj, le journaliste, militant et écrivain Gautam Navlakha et l’intellectuel dalit Anand Teltumbde. Tous et toutes étaient venus ici même, à la London School of Economics and Political Science, en tant que professeurs invités, pour contribuer à faire émerger de nouveaux axes de recherche afin de lutter par en-bas contre les inégalités et la pauvreté. Leur travail est internationalement reconnu.

Les éléments à charge contre les « douze » de l’affaire Bhima-Koregaon – les « BK12 », comme on les appelle – sont minces, mais s’ils finiront probablement par être acquittés, leurs procès s’étaleront sur des années. On dit parfois qu’en Inde, la punition est la procédure légale elle-même, tant elle broie les individus. Plus encore, ces personnes ont été incarcérées au moment où l’épidémie de Covid-19 se répand dans les prisons surpeuplées. Dans le monde entier, des États ont suivi le Haut commissariat des Nations Unies aux droits humains, qui recommande de libérer des détenus, en particulier les prisonniers politiques, pour prévenir des taux de contamination catastrophiques. Pourtant, parmi les personnalités incarcérées figure le poète octogénaire Varavara Rao, de santé fragile, qui a contracté le Covid-19. Les demandes de libération émanant de sa famille ou d’intellectuels connus ont été ignorés [la liberté provisoire pour raison médicale lui a finalement été octroyée en février 2021, pour une durée de 6 mois]. De tels emprisonnements équivalent aujourd’hui à être condamné à la peine capitale sans procès.

Il est difficile de ne pas interpréter cet assaut démesuré contre l’intelligentsia bourgeoise de renommée internationale comme une mise en garde générale : les forces de l’État ne se livrent pas seulement à des déchaînements de violence dans les forêts, à l’abri des regards. Elles peuvent s’abattre sur toute personne dissidente, où qu’elle soit.

La répression d’universitaires connus s’accompagne d’une restriction du peu de liberté dont disposait encore la presse. Au cours des douze dernières années, l’Inde a figuré parmi les treize pays du Global Impunity Index, qui recense les lieux où les journalistes sont assassinés en toute impunité. À quoi il faut ajouter le harcèlement quotidien des journalistes, par exemple les plaintes déposées sous forme de procès-verbaux préliminaires à l’encontre de ceux et celles qui braquent un projecteur sur un événement que les pouvoirs tentent de dissimuler, ainsi que la disparition des reportages qui leur sont défavorables. Dans les deux mois qui se sont écoulés entre l’annonce du confinement lié au Covid-19 et la fin mai 2020, 55 journalistes ont été confrontés à des arrestations, dépôts de plainte, convocations ou courriers disciplinaires, accusations de dommages physiques, ou encore à des menaces. Le but semble être de créer un climat d’autocensure généralisée jusque dans la presse.

Plus inquiétant encore, cette conception de la démocratie semble exclure non seulement la liberté d’opinion et d’expression, mais plus profondément encore la faculté de penser et les pensées elles-mêmes. Pour quelle autre raison un régime combattrait-il le principe même de l’Université publique ? À l’origine, ces institutions furent conçues comme les « organes de la civilisation » de l’Inde indépendante, les « sanctuaires de la vie intérieure de la nation », où « toutes choses seraient soumises à l’examen de la raison, théologies vénérables, institutions politiques du passé, coutumes millénaires, ces innombrables choses que la génération antérieure considérait comme aussi inamovibles que les montagnes », comme l’énonce avec poésie le Rapport sur l’éducation supérieure en Inde. En 2016 cependant, la Jawaharlal Nehru University (JNU), l’une des meilleures institutions d’enseignement du pays, connue pour la richesse de ses débats intellectuels – où j’ai eu la chance d’être deux fois chercheuse invitée et de mener deux partenariats de recherche – a été présentée comme un « foyer du maoïsme » endoctrinant les étudiants par des activités « anti-nationales ». Le nouveau recteur adjoint désigné par le gouvernement a mis en place des règles de contrôle non seulement pour les étudiants mais aussi pour les enseignants – registres de présence journalière, promotion exclusive de celles et ceux qui ne remettent pas en cause les diktats de l’administration, comités de sélection pour l’embauche de nouveaux personnels et arrestation d’étudiants qui ne faisaient que perpétuer une longue tradition de manifestation sur le campus et dont certains ont été poursuivis pour sédition [5].

Les principales universités du pays pourraient bientôt être soumises à une procédure d’admission et à des programmes communs, ce qui déboucherait, selon les critiques, sur une sape de la créativité, une centralisation de l’autorité et une « saffronisation » [6] des enseignements. Plusieurs représentants de la tendance Hindutva ont d’ores et déjà été nommés à la tête d’institutions emblématiques telles que les instituts de recherche en histoire et en sciences sociales. Toutes ces mesures contribueront à alimenter une vision Hindutva de la société reposant sur une interprétation bien spécifique de la mythologie et des textes religieux qui diabolise et exclut explicitement les musulmans – soit environ 200 millions de personnes – qui sont pourtant des citoyens à part entière de la nation indienne. Leur autre conséquence sera d’empêcher l’émergence de penseurs, d’écrivains et de rêveurs dont les conceptions iraient à l’encontre du mouvement hindutva.

La crise planétaire causée par cette pandémie sans précédent est le moment de nous soulever contre nos multiples incarcérations, de créer un monde plus égalitaire, plus juste et plus humain. L’Inde est le foyer d’antagonismes qui secouent d’autres régions du monde, des États-Unis à la Turquie en passant par le Brésil. Partout, les peuples indigènes sont violemment expropriés pour permettre à des entreprises soutenues par les États d’extraire des ressources naturelles. Partout, l’insurrection persiste, avec diverses motivations, moyens et contradictions. Partout, la violence policière s’impose, l’expression démocratique du refus est réprimée et l’autoritarisme s’accroît. Nous avons l’occasion de faire de l’Inde non pas seulement la plus grande démocratie du monde mais aussi la plus authentique. Il est temps de déconfiner le pays, ses peuples, ses formes de subsistance et ses imaginaires d’une façon plus profonde, plus vaste et plus conséquente qu’une simple levée de confinement. Publier Nightmarch est pour moi une manière de faire connaître ces enjeux et de donner un visage à ceux et celles dont les vies ne doivent pas être effacées et qui s’accrochent malgré tout à leur dignité ; d’essayer de trouver un commencement. Commencer par libérer ceux qui croupissent dans des prisons surpeuplées. Libérer les forêts des forces de sécurité et des multinationales pour les restituer à ceux qui y ont vécu pendant des siècles, première étape d’une transformation plus vaste pour procurer à tous des moyens de subsistance décents. Encourager la pensée critique, le débat et la libre discussion dans les lieux d’enseignement pour que les esprits libres puissent s’épanouir ailleurs. L’Inde est à libérer, et il n’est pas trop tard.

Alpa Shah

Londres, août 2020.




Source: Lundi.am